Poésies (Marie de France)/Fable XXXVIII

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Poésies de Marie de France, II, Texte établi par B. de Roquefort, Chasseriau (p. 195-202).

FABLE XXXVIII.

Dou Mire qui seina uns Home [1]

Dun Mire [2] cunte qui saina
Un riche Hume que il garda [3]
En mult très grant enfermetei ;
Puis aveit le sanc cumandei
A se Fille que le gardast,
Ke nulle riens ni adésast [4]
[a]Kar par ce sanc bien quenoistreit [5]
Qel enferté ses Père aureit.
La Meschine [6] porta le sanc
En se cambre deseur un banc ;10

Mès mult li est mesavenu [7],
Car tut le sanc a espandu.
Ne l’osa dire ne mustrer [8],
N’autre cunseil ne sot truver
Mais sei méesmes fist sainier ;
Icel sanc lesse refreidier,
Tant que li Mires l’ot véu.
Par le sanc a aperchéu
Qe cil ert prains que l’ot laissié [9].
Le riche Hume a si esmaié20
Q’il cuideit bien aveir effant ;
Sa Fille fist venir avant,
Tant par destreit, tant par amour [10],
Li fist quenoistre la vérour.
[b]Dou sanc li dist q’ele espandi,
E que li autres esteit de li.

MORALITÉ.

Autresi vet des Tenchéeurs [11]
Des Lairons è des Boiséeurs [12]
En cui la félenie maint,
Par eaus méismes sunt ataint30
Qant melx se gardent si sunt pris,
Si sunt encumbré et ocis.

  1. Le Grand d’Anssy, Fabliaux in-8°, tom. IV, p. 215.
  2. Voyez pour cette note à la fin de la fable, p. 197.
  3. Qu’il avoit soigné pendant une très-grande maladie.
  4. Et que personne n’y touchât.
  5. Car il devoit reconnoître par ce sang la maladie du père.
  6. La jeune fille.
  7. Mais il lui arriva un accident.
  8. Ne l’osant dire, ni confier à personne, ne pouvant, par conséquent, trouver le moyen d’y remédier, elle prit la résolution de se faire saigner.
  9. Que c’est du sang d’une femme enceinte. Il dit au malade qui avoit l’air surpris et troublé, qu’il auroit un enfant de plus.
  10. Tant par reproches que par caresses, il lui fit avouer la vérité.
  11. Grondeurs, querelleurs.
  12. Trompeurs, prévaricateurs, qui sont remplis de mauvaise foi.
Variantes.
  1. Par le sanc, ce dist, conoistroit
    Qu’ele enfermeté il avoit.

  2. Son père mist hors de l’errour.


NOTE.

Ce mot désignoit un chirurgien, ou médecin non consultant, qui travailloit aussi de la main, du grec μύρον. Les Grecs, au rapport d’Athénée, liv. XIII, appelaient les médecins, les chirurgiens et les apothicaires μὺρόποιοι. Les Mires opéroient dans les maladies et dans les blessures ; ils parcouroient les villes et crioient dans les rues pour s’annoncer. Ils portoient avec eux une boîte de drogues et de médicaments, ainsi que de la charpie et des bandages pour les plaies. Dans leurs visites, ils étoient ordinairement munis d’un sachet rempli des drogues et des simples les plus usités, pour les administrer à l’instant au malade, s’il en étoit besoin. Dans quelques provinces on les nomme encore rebouteurs, remboiteurs, rhabilleurs, bailleuls, et radoubeurs suivant les aventures du baron de Fœneste, tom. I, liv. ii, ch. vi, p. 86.

Les Mires différoient des Fisiciens (du grec Φυσιχὸς), en ce que ces derniers ne soignoient pas les malades ; ils consultoient seulement pour les maladies, et jugeoient de leur caractère par les urines. Les arts de la médecine et de la chirurgie étant très-peu avancés à l’époque où Marie écrivoit, la connoissance des urines étoit alors une science fort importante et une partie essentielle de la médecine ; c’étoit par cette connoissance qu’on jugeoit de toutes les maladies ; préjugé dont l’on retrouve encore des vestiges dans la Belgique et dans quelques parties de la France.

Nous sommes messagiers le roi ;
Si nous envoie un Mire querre,
Passer devons en Engleterre.....
Et dist la dame, vous n’irez
Pas si loing comme vous penssez,
Quar mon mari est, je vous di,
Bons Mires, je le vous afi ;
Certes il set plus de mécines
Et de vrais jugemens d’orines,
Que onques ne sot Ypocras.

Fabliau du Vilain Mire, man. n° 7218, fo 140, R° col. 1.

Nouvel. édit. des Fabliaux, tom. III, p. 5 et 6.

Le Grand d’Aussy, Fabliaux, in-8°, tom. I, pag. 401 et 402.

On ne connoissoit d’autres écrits sur l’art de guérir, faits en France dans le XIIe siècle (Hist. litt. de la France, tom. IX, p. 193), qu’un Commentaire sur la Peste, et le fameux traité de Judiciis Urinarum, par Gilles de Corbeil, chanoine de Paris et médecin de Philippe-Auguste.

L’étude de la médecine pratique et de la chirurgie, surtout celle qui regarde le traitement, des plaies, entroit dans l’éducation des jeunes damoiselles de qualité ; ces talents leur étoient souvent utiles pour leur pères, leurs frères ou leurs maris, lorsqu’ils revenoient des tournois ou des combats, mutilés ou estropiés, et enfin pour les chevaliers étrangers qui arrivoient blessés dans un château. (Voy. Ste.-Palaye, Mémoires sur l’ancienne chevalerie, ire partie, p. 15, et note 17, p. 44.)

Enfin ce n’étoient que des femmes qui pratiquoient les accouchements ; on les nommoit ventrières, nom plus conforme à leurs fonctions, que celui de sage-femme. (Voyez Gloss. de la langue romane, aux mots Matrone et Ventrière.)

Dans le charmant fabliau d’Aucassin et Nicolette, (manuscrit n" 7989-3, fo 77, R° Col. 2, nouvelle édition des Fabliaux, tom. I, p. 406 et 407 ; Le Grand d’Aussy, Fabliaux, t. II, p. 201 et 202). L’amant de cette belle, s*étant laissé tomber sur une pierre, se démit l’épaule ; alors Nicolette... « Le portasta, et trova qu’il avoit l’espaulle hors du liu. Ele le mania tant à ses blances mains, et porsaça si com Dix le vaut qui les amans aime, qu’ele revint à liu, et puis si prist des flors et de l’erbe fresce et des fuelles verdes, si le loia sus au pan de sa cemisse, et il fu tox gari. »

Le chevalier Erec, blessé dans un combat, est invité par le comte Guivret à le suivre dans un de ses châteaux.

Vos i volrai demain mener,
Si feron vos plaies saner ;
J’ai deus serors gentes et laies
Qui moult sevent de garir plaies.

Mais Enide ne veut pas se reposer entièrement sur des étrangers, pour avoir soin de son mari.

Son signor désarme et devest ;
Si li a ses armes ostées,
Ses plaies li a rebendées,
Que ni laissa altrui tochier.
.........................
..... Guivert Erec mene ;

A lui garir ont moult pene
Ses seror que moult emproia.
Enyde en eles se fia,
Car eles moult l’aseurèrent.
Primes la morte car ostèrent,
Puis i misent solonc m’entente,
A lui garir moult grant entente ;
Et celes qui moult en savoient
Sovent ses plaies bien li lavoient,
Et remetent emplastre sus
Cascuns jor une fois ou plus.
Le faisoient mangier et boivre
Si le gardent d’aus et de poivre.
.........................
A lui garir misent tel paine
Les puceles qu’ancois qu’on saine
Ne senti ne mal ni dolor ;
Lors por revenir sa color
Le comenchièrent à baigner.

Roman d’Erec et d’Enide, par Chrestien de Troyes, in-f°, fonds de Cangé, n° 27, olim 69, et ancien fonds 7535—5, fo 153, vo col. 1 et 2.

Et cascun jor un orinal
Li portoit por veir s’orine,
Tant quele vit que médecine
Jamais aidier ne li porroit
En cel jor méisme morroit.
Icele orine a aportée
Si la estroitement gardée.
Tant que l’emperere leva
Maintenant devant li ala
Si li dit, se vous comandés,
Sire, tos vos mires mandés
Car madame a s’urine faite

Qui de cest mal moult se dehaite
Si velt que li mirre le voient
Et que ja devant li ne soient.
L’emperere les mire mande
Cil vinrent loes quelle comande
Li mire vinrent en la sale
L’orine virent pesme et pâle
Si en dient ce que lor samble
Et à ce s’acordent ensamble
Que jamais ne respassera
Ne jamais none ne verra.

Roman de Cliget, par Chrestien de Troyes, fonds de Cangé, n° 27, fo 204 vo col. 1.

Perceval, insulté par le sénéchal messire Kex, le Thersite des Romanciers, lui propose le combat ; ils courent l’un sur l’autre, et à la première rencontre le chevalier renverse si durement le sénéchal, que dans sa chûte celui-ci se casse le bras.

Et li rois ( Artus) qui le coer at tendre
Vers lui, et mervillos corage,
Li envoie un mire moult sage,
Et trois puceles de s’escole,
Qui li renoent la canole ;
Et puis li ont son bras lué,
Et rasoldé l’os esmiié ;
Puis l’ont el tré le roi porté,
Et si l’ont moult reconforté ;
Qu’il dient qu’il garira bien,
Jà ne s’en desconfort de rien.

Roman de Perceval le Galois, par Chrestien de Troyes, fo 170, vo col. 2 et 3.

Dans le fabliau de la Saineresse (féminin de saineur, chirurgien) ; une femme voulant tromper son mari, fait déguiser son amant à qui elle recommande de venir lorsque son mari y sera. Le lendemain, les deux époux étant assis tous deux sur un banc auprès du feu, une damoiselle entre avec un sac :

Ventouses porte à ventouser,
Et vait le borgois saluer.


Le mari rend le salut, il invite l’amant déguisé à s’asseoir et à se chauffer, celui-ci le remercie, et s’adressant à la femme, il lui dit :

Dame, vous m’avez ci mandée,
Et m’avez ci fete venir,
Or me dites vostre plesir.
Cele ne fu pas esbahie,
Vous dites voir, ma douce amie,
Montez là sus en cel solier,
Il m’estuet de vostre mestier,
Ne vous poist, dist-ele au borgois,
Quar nous revendrons demanois ;
J’ai goute és rains moult merveillouse,
Et por ce que sui si goutouse
M’estuet-il fère un poi sainier.

Fabliau de la Saineresse, manuscrit n° 7218, fo 211, vo col. 2, nouv. édit. des Fabl., tom. III, p. 452 et 453. Le Grand d’Aussy, tom. III, p. 417 et 428.

Enfin dans le roman de la Violette ou de Gérard de Nevers (édition publiée par Gueulette, p.), ce guerrier ayant été blessé, fut porté dans un château. « Après ce, la damoiselle vint ou chastel, si fist désarmer Gérard ; puis le fist moult souefvement coucher en ung lict. En après.... une pucelle de léans le prist en cure, sy en pensa tellement que en peu d’espace en commença fort a amender ; tant le fist assoulagier, que assez competamment le fist mengier et boire ; tellement et si bien en pensa la pucelle, que avant ce que le mois fust passé il fut remis sus et du tout guéri. »