Poésies d’Humilis et vers inédits/La Maison

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Poésies d’Humilis et vers inédits, Texte établi par Ernest Delahaye, Albert Messein (p. 115-120).

LA MAISON



A ma sœur Laurence.

J’ai suivi dans la nuit le rayon d’une étoile
Et mes yeux ont vu luire, humble et jouant la voile,
Aux champs lointains si bleus qu’ils font croire à la mer
La maison comme un point, et, répandu dans l’air
Doré, tout le village aux pieds du clocher mince…
Gai, certes, car j'avais découvert la province !

La province, bien oui, voyageur, qu’en dis-tu ?
T’y voilà ; ton Paris, où tu t’es débattu
Dans la nuit faite avec leur ombre épaisse aux hommes,
Vaut-il, sois franc, le clair paysage où nous sommes ?
Comme tu vas dormir, comme tu vas veiller
Sagement, et qui sait ? peut-être aussi prier :
Car la province est la conseillère et la sainte,
Car elle garde aux champs où ton enfance est peinte
La tombe de ta mère et la voix de ta sœur,
Pour éveiller un peu ton cœur, ton cœur, ton cœur.

La pastorale anime encore des flutes
Le bois, et le petit clair de lune, aux minutes

son fauteuil attend ses bras abandonnés,
Jonche d’histoire ancienne et de rayons fanés
La terrasse aux baisers de la maison mangée
Par la seule longueur de ses cils ombragée.
Qu’il m’est bon chaque nuit blanchissante, où les yeux
Prennent les maisons pour un semis précieux
De pierres, au lointain tel qu’un amas de voiles ;
Et lorsque sa voix semble attirer les étoiles,
Qu’il m’est bon, de trouver après l’essor banal,
Ce coin frais loin des yeux qui me firent du mal.
Et ses yeux mariant l’éclair des mers fleuries
A la teinte des prés, enclos de métairies,
Je vois le vieux décor d’avant hier reculé.
N’entends-je pas en moi mourir une musique ?
Ah ! pour tout ce bonheur paresseux et physique
Je ne veux, bel été, que ta nuit de bluet,
Vers qui, les avrils froids, mon âme refluait.
Je veux taire un jardin de mes bonnes pensées.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ce matin, nous irons te cueillir des pensées
Veux-tu ?
                Promenons-nous.
                                            Vers le passé fiévreux
Revoles-tu ? vois-tu la sainte et ses yeux creux
Couvant l’amour en pleurs et la mort sous leurs franges
Cela se paie, avoir sa mère avec les anges !
Ce fut vite une morte entre quatre cyprès,
Misère ! et nous vivons absents d’elle et tout près :

Où qu’on soit, est-on loin jamais de ce qu’on aime ?
Y penser me la rend vivante à ton baptême,
Et je perçois, la nuit, dans des songes de lait,
Distinctement la voix dont elle m’appelait.

Et Marie ? Un matin j’allai, triste, à sa chambre :
Son corps semblait vêtu des neiges de Novembre,
Elle tremblait, c’était aux fond du jeune lit
Un soupir enfantin, qui vibre et qui pâlit
(Sept ans, une angélique et très vieille sagesse,
Cœur où les cieux s’étaient versés avec largesse,
Des mains qui palpitaient et des pieds qui battaient :
Toute aile, voilà l’ange, et les saints écoutaient)
Ses yeux avaient quitté ses deux mains, hélas ointes
De l’huile de la mort, et qu’elle tenait jointes ;
Elle me dit : la mer est sous mon lit ; la nuit
Elle appelait la mort : le bateau comme il fuit !
Elle semblait quelqu’un dont la science est faite.

Ses yeux où s’allumait une sévère fête
S’agrandirent, ce fut effrayant de douceur,
Ces éclairs, cette voix de la petite sœur,
Cependant l’été bleu traversait les croisées
D’effluves qui grisaient les vitres irisées ;
Des oiseaux alentour voletaient bruyamment,
Et j’entendais frémir parmi l’appartement,
Murmure d’or berçant son paisible délire,
Les cordes de soleil d’une impalpable lyre.
Elle mourut. Et comme au bon Dieu triomphant

Il suffit de la main du plus petit enfant,
Sa main morte tira le père sous les marbres.
Mais toi, pâle du deuil promené sous les arbres,
Belle d’avoir grandi dans un pan du ciel noir,
Tu souris d’être leur délicieux miroir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J’ai vu mourir l’été d’une mort qui parfume,
Déjà voici l’hiver et son aube qui fume,
Beaux jours que le soleil tout de jaune habilla,
Quoi ! le temps d’un baiser et vous n’êtes plus là !
Qu’il fait bon sous vos pans, manteaux des cheminées !
Que vous les ornez bien, ô Mères, Sœurs aimées,
De vos traits que la flamme illumine en dessous !
Que votre chasteté, qui neige autour de vous,
Est un hiver céleste et tiède, ô mes colombes,
Vous qu’on rêve toujours en blanc comme des tombes !
Et les berceaux, toujours en blanc du mois de Mai ?
Pour mériter les fleurs de cet hiver charmé,
Ah ! nous n’aurons jamais assez de voix pieuses,
Ni de tous vos refrains, Nocturnes et Dormeuses !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Fais la croix sur la cendre, et je vais me coucher,
Tenez, c’est un secret qu’on ne peut vous cacher ;
C’est vrai qu’elle est charmante et qu’elle se marie,
Et ce n’est déjà plus à moi seul, cette main ;
La brise apporte un bruit d’essieux au grand chemin.
C’est qui ? Marthe, voyez ! - C’est lui Mademoiselle ;

Elle regrette alors de n’être pas plus belle,
Emploie un dernier temps à lisser ses cheveux
Au miroir que ses yeux brûlent de leurs aveux,
Et salue en baissant ses longs cils sur sa joue ;
Il ne faudrait pas croire à sa petite moue,
Dit la moue elle-même. On s’assied, son corset
Se soulève et trahit les choses que l’on sait ;
Elle risque un regard, et tous deux de sourire,
Heureux de s’écouter longtemps sans rien se dire.
Oui je l’adore ainsi sous le charme moqueur
De l’amour qui se lève, et quoique dans son cœur
Il faudra se pousser et faire de la place,
Je ne redoute pas de baiser qui me glace :
La part qu’elle m’en fit vaut son cœur tout entier.
Quand elle trempera ses doigts au bénitier,
Je verrai dans ses yeux rire une foule d’anges.
O jour ! telle jadis sa mère en longues franges !
Dans l’Eglise, au minuit solitaire et charmant,
J’écouterai le prêtre avec recueillement,
Agenouillé, car c’est ainsi qu’il faut qu’on aime,
Et rêvant dans la paix à quelque cher poème
Où mettre ce que j’ai de meilleur et de bon.

Petite Sœur, tu fus l’ardent et pur charbon
Jeté dans le fragile encensoir de ma vie ;
Mais ton odeur au fond de l’église ravie
Est bien délicieuse et longue à respirer !
C’est vers toi, sur la terre où l’on est las d’errer,
C’est vers ton ciel qu’il faut chercher la bonne étoile :

Elle luit à travers les candeurs de ton voile,
Plus forte, entre le monde et toi, qu’un mur d’airain ;
Et c’est vrai, quand du fond de ton songe serein,
Ton clair regard, celui de tous que je préfère,
Comme un peu sur un fils s’arrête sur le frère,
C’est presque un goût exquis des mystères des cieux,
C’est ma mère qui me regarde avec tes yeux.