Poésies d’Humilis et vers inédits/Rêve Claustral

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Poésies d’Humilis et vers inédits, Texte établi par Ernest Delahaye, Albert Messein (p. 130-132).

RÊVE CLAUSTRAL



Je vous connais comme elle, ô murs, travail des nonnes,
Préaux fleuris d’amours furtifs, silencieux
Parloirs, où, par la nuit, l’âme des lunes bonnes
Se distille, rosée errante de leurs yeux ;

Cour grise où tourne le soulier lacé des grandes,
Couvrant sous de longs cils des yeux endoloris,
S’imaginant, le soir des mystiques offrandes,
Causer dans les rideaux avec de purs esprits.

Je vous ai vus, ô lents tours noirs où les plus braves
Rentrent avec l’effroi du parler patelin ;
Et je vous aime aussi, novices, pour les graves
Désirs tapis aux plis de vos jupes de lin.

Dortoirs religieux, vous me bercez comme elle :
Là, le sommeil est le seul des péchés permis,
Et l’on entend monter, bouffonne et solennelle,
Leur jeune haleine aux dents des anges endormis.


Je vous adore, froid parfum des sacristies,
Chœur d’agate où le jour, sous un rideau sanglant,
Voit éclore, parmi la danse des hosties,
Le rêve violet d’un doux évêque blanc ;

Chapelle de soupirs, grilles, ombre jalouse
D’où la pensionnaire aux essors fabuleux
Reluque, avec le cœur d’une petite épouse.
Un séraphin charmant, pâle au fond des cieux bleus ;

Prises de voile, où la vierge, en des frissons vagues,
Sur l’autel, dont la marche a sacré ses genoux,
Ecoute sa toison, qui va fleurir en bagues,
Choir sous les ciseaux saints, terrifiants et doux.

Celle qu’avec le nard pudique d’un roi mage
J’encense dans mon cœur se meurt là ; j’ai pu voir
Ses yeux, lampes d’amour où brûle mon image.
Et je m’en suis allé, bien ivre… un certain soir !…

O toi qui vis dans ces solitudes de femme,
Et qui n’as dû garder de ton été premier
Qu’à peine assez de corps pour contenir une âme,
Colombe en route pour l’éternel colombier ;

Cieux choisis d’où l’on voit pleuvoir encor des mannes
Et descendre sur les fronts des langues de feu,
Ma bouche - en vous rêvant - faite aux argots profanes,
Bégaie une oraison : je me trompe avec Dieu.


Vergers mûrs où la sainte a le respect des mouches,
Cours grises, encensoirs berceurs, avents jeunés,
Vers vous -comme à vos pieds, chères saintes nitouches
Je m’agenouille avec la larme des damnés.

Pièce parue à la Revue du Monde Nouveau, le 1er avril 1874.