Poésies de Benserade/À la petite chienne de Madame la Comtesse de F***

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Texte établi par Octave Uzanne Librairie des bibliophiles (p. 118-120).



À la petite Chienne de Madame la Comtesse de F***.


Mignonne, je m’adresse à vous,
Je vous écris d’un style doux,
Vous verrez ma lettre ; et possible
Ne serez-vous pas insensible,
Ni fière jusques à ce point
De lire, et ne répondre point.
N’imitez pas vôtre Maîtresse :
Vous êtes chienne, elle est tigresse ;
Et par tous païs je maintiens
Tigres plus incivils que chiens.
À sa plume mettez la patte ;
Apprenez à vivre à l’ingrate,
Qui me traite en petit marmot
Lorsque gens ne luy disent mot.
Je croy qu’afin de la confondre
Les bêtes peuvent bien répondre.
Mandez-moy quels sont vos ébats,

Et si vous ne reposez pas
Toutes les nuits seule avec elle,
Comme sa compagne fidelle,
Car j’aurois beaucoup de dépit
Si vous étiez trois dans un lit.
Dessus ce point, ma fantaisie
Penche fort à la frénésie ;
Cela me trouble, et c’est pourquoy,
Levez la patte, et jurez-moy,
En noble et fidelle Épagneule,
Que vous y couchez toute seule.
Que dis-je ? elle a le cœur trop bon,
Et je luy demande pardon ;
Il est de fort mauvaise grâce
Ce soupçon, et fait que je passe
Pour le plus fou de tous les foux :
Mais, mignonne, je suis jaloux ;
Ce mal trouble bien des cervelles,
Et vous m’en direz des nouvelles
Lorsque vous serez en chaleur,
Si vous tombez en ce malheur.
Cependant faites bien la ronde :
Aboyez bien à tout le monde,
Et me tirez à belles dents

Tous ces curieux regardans.
Ne vous acharnez pas aux cottes,
Comme aux canons et comme aux bottes
De ces téméraires badins,
Et point de quartier aux blondins.
Vers le lit faites bonne garde,
N’y souffrez pas qu’on la regarde ;
Et paroissez aux plus hardis
Un Cerbère de paradis.
Mignonne, adieu, soyez certaine
Qu’il n’est ni princesse ni reine
Avec laquelle il fût si doux
De coucher comme avecque vous.