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Poésies de Schiller/Le Pouvoir du chant

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Traduction par Xavier Marmier.
Poésies de SchillerCharpentier (p. 190-191).



LE POUVOIR DU CHANT.


Voyez le torrent qui tombe du haut des rocs : il descend avec le bruit de la foudre, entraînant dans sa course les pierres de la montagne et les troncs des chênes. Le voyageur étonné écoute ce fracas avec un plaisir mêlé de terreur. Il entend le mugissement des flots et ne sait d’où ils viennent. Ainsi le chant s’échappe d’une source qu’on n’a jamais découverte.

Qui peut expliquer la magie du poëte uni aux redoutables êtres dont le pouvoir dirige les fils de la vie ? Qui peut résister à ses accords ? Comme s’il tenait entre les mains la baguette du messager des Dieux, il gouverne le cœur ému, il le fait descendre dans l’empire des morts, il l’élève vers le ciel, il le conduit de pensée en pensée et le berce entre les sentiments sérieux et légers.

Quelquefois, dans les cercles de la joie pénètre tout à coup, avec sa nature mystérieuse et gigantesque, un affreux destin. Alors toutes les grandeurs de la terre s’inclinent devant cet hôte étranger. Les vaines rumeurs de la joie se taisent, tout masque tombe, et devant l’image victorieuse de la vérité toute œuvre de mensonge disparaît.

Ainsi, lorsque le chant résonne, l’homme se dégage de tout vain fardeau, pour prendre sa dignité intellectuelle et sentir une force sainte. Aussi longtemps que dure la magie des chants, il se sent plus près des Dieux ; rien de terrestre ne doit arriver à lui, toute autre puissance doit rester muette, nulle douleur ne l’atteint, et les rides de la sollicitude s’effacent.

De même qu’après les larmes d’une longue séparation, après les désirs sans espoir, un enfant se précipite sur le cœur de sa mère avec les larmes du repentir ; de même le chant ramène des régions étrangères le cœur fugitif, au bonheur de son innocence ; les froides règles le glaçaient, la nature fidèle le réchauffe.