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Poésies de Schiller/Les Plaintes de Cérès

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Traduction par Xavier Marmier.
Poésies de SchillerCharpentier (p. 207-210).
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LES PLAINTES DE CÉRÈS.


L’aimable printemps est-il revenu ? La terre est-elle rajeunie ? Les collines reverdissent, et la glace se brise. Dans les fleuves limpides comme des miroirs, le ciel se reflète sans nuage. Plus doux est le souffle des zéphyrs, les tendres rameaux ouvrent leurs bourgeons. Dans les bois résonnent les chansons, et l’Oréade dit : Tes fleurs reviennent, ta fille ne revient pas.

Hélas ! combien voilà de temps que j’erre et que je la cherche à travers les campagnes ! Titan, j’ai employé tes rayons pour découvrir ses traces, et nul rayon n’a éclairé son doux visage, et le jour qui découvre tout n’a pas découvert celle que j’ai perdue. Jupiter, me l’as-tu enlevée ? Pluton, ébloui de ses charmes, l’a-t-il emportée dans le sombre empire ?

Qui sera mon messager sur les rives ténébreuses ? La nacelle revient sans cesse vers la terre, mais il n’y entre que des ombres. L’entrée des enfers est interdite à l’œil des vivants, et depuis que le Styx coule, il n’a porté aucun être vivant. Des milliers de degrés conduisent les ombres dans l’enfer ; aucun degré ne s’élève pour les ramener au jour. Les larmes que ma fille répand, nul témoin ne les rapportera à sa mère inquiète.

Les femmes de la race mortelle de Pyrrha peuvent suivre à travers la flamme du bûcher leur enfant chéri, mais celles qui habitent auprès de Jupiter n’approchent point les sombres rives. Votre main rigoureuse, ô Parques, n’épargne que les heureux. Du haut des parvis célestes, précipitez-moi dans la nuit des nuits. Ne vous arrêtez pas devant les privilèges de la Déesse, hélas ! c’est ce qui fait le tourment d’une mère.

Je voudrais descendre avec les ombres légères dans les lieux où elle est assise tristement près de son noir époux, et m’avancer sans bruit devant elle. Hélas ! ses yeux baignés de larmes cherchent en vain la riante lumière, et se tournent vers les sphères lointaines. Elle ne voit pas sa mère, et jusqu’à ce qu’elle retrouve la joie qu’elle regrette, jusqu’à ce qu’elle pose son cœur sur le cœur maternel, le fleuve des enfers pleure, ému de compassion.

Vain désir ! plaintes inutiles ! Le char du jour roule comme de coutume. Éternel est l’arrêt de Jupiter. Loin de ces tristes profondeurs, il a détourné sa tête suprême. Emportée dans les régions de la nuit, ma fille m’est ravie jusqu’à ce que les rayons de l’aurore brillent sur les vagues du fleuve ténébreux, jusqu’à ce que l’arc-en-ciel d’Iris s’étende au milieu des enfers.

Ne m’est-il rien resté d’elle, rien qui atteste à mon souvenir que ceux qui sont éloignés l’un de l’autre s’aiment encore ? N’ai-je pas quelque don de ses mains chéries ? N’y a-t-il nul lien d’affection entre la mère et l’enfant, nul lien entre les vivants et les morts ? Non, elle n’a pas tout entière disparu pour moi. Non, nous ne sommes pas tout à fait séparées. Les êtres éternels nous ont donné un langage éloquent.

Lorsque les enfants du printemps meurent, lorsque l’arbuste dépouillé de ses fleurs et de ses feuilles par le souffle froid du nord apparaît nu et triste, dans la corbeille de Pomone je prends les germes de la vie, les épis d’or pour les offrir au Styx. Je les jette dans le sein de la terre, je les place sur le cœur de mon enfant pour qu’ils soient les interprètes de mon amour, de ma douleur.

Lorsque, dans leurs danses joyeuses, les Heures ramènent le printemps, les germes morts se ravivent aux rayons du soleil, les germes dérobés aux regards sous la froide enveloppe du sillon montent à la surface du sol, revêtus de brillantes couleurs. Tandis que leur tige s’élève vers le ciel, leur racine se cache dans la nuit ; la puissance du Styx et de l’atmosphère agit également sur eux.

Ils touchent d’un côté à l’empire des morts, de l’autre à celui des vivants. Hélas ! ce sont pour moi de doux messagers, des voix chéries du Cocyte. Il tient aussi ces jeunes plantes enfermées dans ses sinistres contours, et ma fille me dit, dans le murmure de ces plantes du printemps, que dans les lieux où les ombres s’en vont à regret loin des jours dorés, le cœur reste ouvert aux sentiments de l’amour, l’âme conserve son ardente tendresse.

Je vous salue avec joie, doux enfants des plaines reverdies. Votre calice doit être rempli d’une rosée pure comme le nectar. Je veux vous parer des plus beaux rayons d’Iris, je veux donner à vos feuilles les couleurs de l’aurore. Que dans le riant éclat du printemps, que dans les guirlandes fanées de l’automne, chaque cœur attendri apprenne à connaître ma joie et ma douleur.