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Poésies et Œuvres morales (Leopardi)/Poésies/XVIII

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Traduction par F. A. Aulard.
Alphonse Lemerre, éditeur (Tome deuxièmep. 9-10).

XVIII

À SA DAME.

(1824.)


Chère beauté qui m’inspires l’amour, soit en cachant ton visage, sauf dans mes songes où ton ombre divine fait tressaillir mon cœur, soit de loin dans les campagnes où le jour et le rire de la nature resplendissent plus beaux, peut-être as-tu rendu heureux le siècle innocent qu’on appelle le siècle d’or, ou voltiges-tu maintenant, âme légère, parmi les hommes ? ou la fortune avare, qui te cache à nous, te réserve-t-elle à l’avenir ?

De te voir vivante il ne me reste désormais aucun espoir, si ce n’est quand, nue et seule, mon âme s’en ira par un sentier nouveau vers les demeures étrangères. Déjà, au seuil de ma journée incertaine et sombre, je crus que tu serais ma compagne de voyage sur ce sol aride. Mais il n’y a point de chose sur terre qui te ressemble, et si quelque femme était ta pareille par le visage, le geste et la voix, elle serait, malgré cette conformité, bien moins belle que toi.

Parmi tant de douleurs que le destin a proposées à la vie humaine, si quelqu’un t’aimait sur terre, mais telle que ma pensée te représente, cette vie serait heureuse pour lui ; et je vois bien qu’encore maintenant ton amour m’attacherait à la gloire et à la vertu, comme dans mes premières années. Le ciel n’a donné aucune consolation à nos maux : avec toi, la vie mortelle serait semblable à celle des dieux dans le ciel.

Dans les vallées où résonne le chant du laborieux agriculteur, je m’assieds et je me plains d’être abandonné de mes jeunes erreurs ; sur les collines, je me rappelle et je pleure mes désirs perdus, l’espérance de ma vie perdue aussi, et, en pensant à toi, je m’éveille et mon cœur bat. Puissé-je, dans ce siècle affreux et dans cet air malsain, garder ton image sublime, car je me contente de l’image, puisque la réalité m’est ravie.

Si tu es une de ces idées éternelles dont le sens éternel dédaigne de se vêtir d’une forme sensible et d’éprouver au milieu de corps périssables les souffrances de cette vie funèbre, ou si tu habites une autre terre dans les cercles supérieurs, parmi les mondes innombrables, si tu es dans la lumière d’une étoile plus belle et plus proche du soleil et si tu respires un air plus clément ; d’ici-bas, où les années sont funestes et brèves, reçois cet hymne d’un amant inconnu.