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Poésies et Œuvres morales (Leopardi)/Poésies/XX

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Traduction par F. A. Aulard.
Alphonse Lemerre, éditeur (Tome deuxièmep. 17-21).

XX

LA RÉSURRECTION.

(1829-1830.)


Je crus qu’en moi, à la fleur de mes ans, avaient entièrement disparu les doux chagrins de mon premier âge :

Les doux chagrins, les tendres mouvements du cœur profond, tout ce qui au monde nous rend agréable de sentir.

Combien de plaintes et de larmes je répandis dans mon nouvel état, quand à mon cœur glacé pour la première fois la douleur manqua !

Quand manquèrent les palpitations accoutumées, quand l’amour me fit défaut et que mon sein durci cessa de soupirer !

Je pleurai la vie désormais dépouillée, inanimée pour moi, la terre stérilisée et emprisonnée dans une glace éternelle.

Le jour désert, la nuit muette plus solitaire et plus noire, la lune éteinte pour moi, les étoiles éteintes au ciel.

Pourtant l’origine de cette larme était l’antique tendresse ; au fond de ma poitrine encore vivait mon cœur.

Ma fantaisie lasse demandait les images accoutumées et ma tristesse était douleur encore.

Bientôt en moi cette dernière douleur s’éteignit aussi et il ne me resta plus la force de me lamenter.

Je restai gisant : insensible, engourdi, je ne demandai pas de consolation : comme perdu et mort mon cœur s’abandonna.

Quel je fus ! combien dissemblable de celui qui nourrit dans son âme un jour une si grande ardeur, une si heureuse erreur !

L’hirondelle vigilante, autour de ma fenêtre chantant au jour nouveau, ne me frappa plus le cœur ;

Non plus que dans le pâle automne, dans une villa solitaire, la cloche du soir ou le soleil fugitif.

En vain je vis briller l’étoile du soir dans un sentier muet, en vain la vallée retentit des plaintes du rossignol.

Et vous, tendres yeux, regards furtifs, errants, vous, des gracieux amants, premier, immortel amour,

Et main nue et candide offerte à la main, vous n’avez rien pu contre mon dur sommeil.

Veuf de toute douceur, triste, mais non troublé, mais paisible était mon état ; mon visage était serein.

J’aurais désiré le terme de ma vie ; mais le désir était éteint dans mon sein dépossédé.

Comme on consume le reste stérile et vil d’un âge décrépit, tel je passai l’avril de mes ans.

Ainsi, ô mon cœur, tu menais ces jours ineffables, que si fugitifs et si brefs le ciel nous a départis.

Qui me réveille maintenant de mon repos lourd et oublieux ? Quelle vertu nouvelle est celle-ci, celle que je sens en moi ?

Mouvements suaves, imaginations, palpitations, erreur fortunée, est-ce que ce mien cœur ne vous a pas été pour toujours refusé ?

Est-ce bien vous, cette unique lumière de mes jours ? Sont-ce les tendresses que je perdis dans mon jeune âge ?

Le ciel, les vertes rives, tous les lieux où mon regard se tourne, tout m’exhale une douleur, tout me donne un plaisir.

Avec moi recommencent à vivre la plage, le bois, la montagne : la fontaine parle à mon cœur, avec moi s’entretient la mer.

Qui me redonne de pleurer après un si long oubli ? Et comment à mon regard le monde apparaît-il changé ?

Peut-être l’espérance, ô mon pauvre cœur, t’a-t-elle souri ? Hélas ! de l’espérance je ne verrai jamais plus le visage.

La Nature me donna en propre les battements de cœur et les douces illusions. Les chagrins ont endormi en moi la vertu innée ;

Mais ils ne l’anéantirent pas : elle ne fut vaincue ni par le destin, ni par le malheur, ni par la vue impure de l’odieuse vérité.

Je sais bien que la vérité diffère de mes charmantes imaginations : je sais que la nature est sourde, qu’elle ne sait pas avoir pitié,

Qu’elle ne fut pas inquiète du bien, mais seulement de l’être ; que, pourvu qu’elle nous garde pour la douleur, d’autre chose elle n’a souci.

Je sais que le malheureux ne trouve pas de pitié parmi les hommes, que tout mortel le fuit et le raille à l’envi ;

Que le triste siècle ignore le génie et la vertu ; que même la gloire toute nue manque aux nobles études.

Et vous, yeux tremblants, vous, rayon surhumain, je sais que vous resplendissez en vain, qu’en vous ne brille pas l’amour.

Aucun sentiment inconnu et intime ne brille en vous : elle ne renferme pas une étincelle, cette blanche poitrine.

Au contraire : elle a coutume de se jouer des tendres soins d’autrui ; et d’un céleste feu le dédain est le prix.

Cependant je sens revivre en moi les illusions visibles et connues, et mon sein s’émerveille de ses propres mouvements.

De toi, mon cœur, viennent ce suprême souffle et l’ardeur native ; toute ma consolation vient de toi.

À l’âme haute, belle et pure, manquent, je le sens, le sort, la nature, le monde et la beauté.

Mais si tu vis, ô cœur malheureux, si tu ne cèdes pas au destin, je n’appellerai pas impitoyable celle qui m’a donné de respirer.