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Poésies et Œuvres morales (Leopardi)/Poésies/XXII

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Traduction par F. A. Aulard.
Alphonse Lemerre, éditeur (Tome deuxièmep. 25-30).

XXII

LES SOUVENIRS.

(1829-1830.)


Belles étoiles de l’Ourse, je ne croyais pas revenir encore, comme jadis, vous regarder briller au-dessus du jardin paternel, et m’entretenir avec vous des fenêtres de cette maison où j’habitai enfant et qui vit finir mes joies. Quelles imaginations naguère, quelles folies créa dans ma pensée votre aspect joint à celui des lumières vos compagnes ! Alors, muet, assis sur un tertre vert, je passais la plus grande partie des soirées à regarder le ciel et à écouter le chant de la grenouille lointaine dans la campagne. La luciole errait le long des haies et sur les pelouses ; le vent murmurait dans les allées embaumées et parmi les cyprès, là, dans la forêt, et, sous le toit paternel, on entendait les conversations et les travaux paisibles des serviteurs. Et quelles pensées infinies, quels doux songes m’inspira la vue de cette mer lointaine, de ces monts azurés que je découvre d’ici et que je songeais à franchir un jour, imaginant au delà des mondes mystérieux et une félicité mystérieuse pour ma vie. J’ignorais mon destin : combien de fois depuis j’aurais changé pour la mort ma vie douloureuse et nue.

Mon cœur ne me disait pas que je serais condamné à consumer la fleur de mon âge dans ce bourg sauvage où je suis né, au milieu d’une population rude, vile, à qui les lettres et la science sont des noms étrangers et souvent un objet de risée et de moquerie ; qui me hait et me fuit, non par envie, car elle ne me croit pas plus grand qu’elle, mais parce qu’elle pense que je me crois tel dans mon cœur, bien que je n’aie jamais donné à personne aucun signe extérieur de cette opinion. Je passe ici mes années, abandonné, caché, sans amour, sans vie, et je m’aigris forcément dans cette foule de gens malveillants. Je perds la pitié et mes vertus et je deviens contempteur des hommes à cause du troupeau que j’ai près de moi : et cependant le temps précieux de ma jeunesse s’envole, ce temps plus précieux que la gloire et le laurier, plus précieux que la pure lumière du jour et que la vie : je le perds sans un plaisir, inutilement, dans ce séjour inhumain, au milieu des ennuis, ô fleur unique de ma vie aride.

Le vent apporte le son de l’horloge de la tour du village. Ce son, je m’en souviens, était une consolation pour mes nuits, quand, enfant, dans ma chambre sombre, de perpétuelles terreurs me faisaient veiller en soupirant jusqu’au matin. Je ne vois et je ne sens rien ici qui ne ramène en moi une image d’autrefois et dont il ne sorte un doux souvenir. Doux par lui-même : mais avec douleur survient alors la pensée du présent, avec un vain regret du passé, quoique triste, et ce mot : « Je fus. » Cette terrasse-là, tournée vers les derniers rayons du jour, ces murailles peintes, représentant des troupeaux et le soleil qui naît sur la campagne déserte peuplaient mes loisirs de mille délices, alors que l’illusion souveraine était à mes côtés et me parlait, où que je fusse. Dans ces salles antiques, au reflet des neiges, quand le vent sifflait autour des hautes fenêtres, retentirent mes jeux et mes cris de joie, à l’âge où le cruel, l’indigne mystère des choses, se montre à nous plein de douceur. L’adolescent, comme un amant inexpérimenté, fait les yeux doux à sa vie trompeuse, encore intacte et entière, et admire une beauté céleste qu’il imagine.

Ô espérances, espérances ! douces erreurs de mon premier âge ! toujours en mes dires je reviens à vous : car j’ai beau avancer en âge, j’ai beau changer de sentiments et de pensées, je ne sais pas vous oublier. Fantômes, j’entends, sont la gloire et l’honneur ; plaisirs et biens, purs désirs ; la vie n’a pas un fruit, inutile misère. Et bien que vides soient mes années, bien que désert, obscur, soit mon état mortel, peu m’a enlevé la fortune, je le vois bien. Ah ! mais souvent je repense à vous, ô mes espérances anciennes, ô mes premières et chères imaginations ! Puis je regarde ma vie si vile et si dolente, et je songe que de tant d’espérances la mort est la seule qui me reste ; je sens mon cœur se serrer, je sens qu’en somme je ne puis me consoler de mon destin. Et quand cette mort si invoquée sera près de moi et qu’arrivera la fin de mes malheurs ; quand la terre me deviendra une vallée étrangère et que l’avenir fuira de mon regard, je me souviendrai certainement de vous ; cette image me fera encore soupirer, me rendra cruel d’avoir vécu en vain et mêlera d’ennui la douceur du jour fatal.

Déjà dans ma jeunesse, dans le premier tumulte des joies, des angoisses et des regrets, j’appelai la mort plus d’une fois et je m’assis longtemps, là, près de la fontaine, songeant à finir dans ces eaux mon espérance et ma douleur. Puis, amené en danger de mort par une maladie mystérieuse, je pleurai ma belle jeunesse et la fleur de mes pauvres jours qui tombait si tôt, et souvent, aux heures tardives, assis sur mon lit complice de mes douleurs, composant, à la pâle clarté de ma lampe, un poème douloureux, je me plaignis au silence et à la nuit de ma vie fugitive, et, languissant, je me chantai à moi-même mon chant funèbre.

Qui peut se souvenir de vous sans soupirer, ô première entrée de la jeunesse, ô jours charmants, ineffables, quand les jeunes filles sourient pour la première fois au mortel ravi ? Autour de lui tout sourit de concert : l’envie se tait, endormie encore ou clémente ; et (merveille inouïe !) le monde lui tend presque une main secourable, excuse ses erreurs, fête sa nouvelle arrivée dans la vie, et, s’inclinant devant lui, semble l’accueillir et l’appeler comme un maître. Jours fugitifs ! ils se sont éteints comme un éclair. Et quel mortel peut ignorer le malheur, s’il a passé cette belle saison, ce bon temps, si sa jeunesse, hélas ! si sa jeunesse est éteinte ?

Ô Nérine ! se peut-il que ces lieux ne me parlent pas de toi ? que tu sois tombée de ma pensée ? Où es-tu allée ? je ne trouve ici que ton souvenir, ô mon charme ! Cette terre natale ne te voit plus ; cette fenêtre où tu me parlais et où brille tristement le rayon des étoiles, elle est solitaire. Où es-tu ? Je n’entends plus résonner ta voix, comme jadis, quand chaque accent lointain qui de ta bouche arrivait à moi me faisait pâlir. Autre temps. Tes jours ne sont plus, mon doux amour. Tu as passé. C’est à d’autres aujourd’hui à passer sur cette terre et à habiter ces collines odorantes. Mais tu as passé rapidement et ta vie fut comme un songe. Tu allais dansant : sur ton front brillait la joie, dans tes yeux brillait cette imagination confiante et cette lumière de jeunesse, au moment où le destin l’éteignit et où tu mourus. Ah ! Nérine ! l’antique amour règne encore dans mon cœur. Si je vais encore parfois aux fêtes et aux réunions, en moi-même je me dis : Ô Nérine, aux fêtes et aux réunions tu ne te prépares plus, tu n’y vas plus. Si mai revient, si les amants vont porter aux jeunes filles des bouquets et des chants, je dis : Ma Nérine, pour toi jamais ne revient le printemps, jamais ne revient l’amour. Chaque jour serein, chaque plage fleurie que je vois, chaque plaisir que je sens, je dis : Nérine maintenant n’a plus de plaisirs ; les champs, l’air, elle ne les voit plus. Hélas ! tu as passé, mon éternel soupir, et ce souvenir cruel sera le compagnon de toutes mes rêveries, de tous mes tendres sentiments, de tous les tristes et chers mouvements de mon cœur.