Poésies lyriques/À la Statue de la Patrie

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À LA STATUE DE LA PATRIE


1846.


 
Chaque peuple, à son tour, ceindra le diadème.



Parmi les monuments élevés par nos pères,
Parmi les temples saints, les palais séculaires,
Les gigantesques tours au belliqueux beffroi,
Mon œil, noble Statue, en remontant l’histoire,
Cherche en vain un trophée adopté par la gloire,
Qui parle au cœur plus haut que toi.


Tu dédaignas, ô Reine, un piédestal vulgaire ;
Le Peuple, devançant l’œuvre du statuaire,
T’en fit un, en trois jours, des os de ses martyrs.
S’il en est dont l’orgueil occupe plus d’espace,
Pour nous, bronze ou granit, aucun ne le surpasse
Par la grandeur des souvenirs.

Quand, seul, perdu dans l’ombre, à l’heure du silence,
Réveillant ton gardien du bruit de ma présence,
Mon pas inattendu se heurte à tes tombeaux,
Je crois entendre encor gronder par intervalle
L’écho sourd du canon dont la voix triomphale
Nous annonça des jours nouveaux.

Je m’arrête, j’écoute, incliné vers la terre,
Ce bruit qui tant de fois a fait pâlir ma mère ;
J’évoque avec transport un passé loin de nous,
Et, secouant le poids d’un présent qui m’accable,
Je dis : heureux celui qui dort là sous le sable,
Mes frères, à côté de vous !

Qu’ils étaient beaux ces jours où la Belgique armée,
Par un prince étranger trop longtemps opprimée,
Brisa son sceptre d’or au seuil de son palais,
Et, debout sur son trône abattu par la hache,
Le diadème au front, le front pur et sans tache,
Se proclama libre à jamais !


Partout flottait encor l’étendard de la guerre,
Partout sous nos combats vibrait encor la terre,
Quand, suivis de la foule, accourue à leur voix,
S’avancèrent les chefs d’une race d’élite
Qu’aux jours de sa justice un Dieu vengeur suscite
Pour châtier l’orgueil des Rois.

Tous, au bord d’une fosse, en priant s’arrêtèrent,
Puis le tambour battit, les drapeaux s’inclinèrent,
Le peuple agenouillé courba son front pieux,
Et le prêtre, debout, élevant la croix sainte,
Au nom du Rédempteur bénit trois fois l’enceinte
Qui reçut nos futurs aïeux.

Le canon répondit par des salves de fête,
Et l’on vit se pencher sur la tombe muette
Nos jeunes chefs, tribuns au magique renom,
Rois d’un jour, dont la voix, au loin déjà célèbre,
Promit aux héros morts un monument funèbre,
Grand, immortel, comme leur nom.

Triomphe ! il est fondé. Qu’il garde leur mémoire !
Le peuple peut enfin du haut de sa victoire
T’admirer, ô Statue, à la face du ciel.
Il peut montrer à tous, quand son honneur l’ordonne,
Ton socle de granit, plus élevé qu’un trône,
Presqu’aussi sacré qu’un autel.


Ta sévère beauté, ton paisible courage,
De ses mœurs, de sa foi, reflètent bien l’image.
Mais tu serais plus belle et plus superbe encor,
Si le grand statuaire à qui tu dois la vie
N’avait, en te créant, arrêté son génie
Au milieu de son libre essor.

Pardonne ! on dit qu’un jour, ô candeur juvénile,
Quand tu dormais encor dans ton berceau d’argile,
Le front déjà marqué du sceau de ta grandeur,
Un homme, alors puissant, tressaillit à ta vue,
Et recula d’effroi devant ta gorge nue,
Qu’il fit voiler par la pudeur.

Oh ! ce n’est pas ton sein, Statue auguste et fière,
Qu’il fallait dérober sous un voile de pierre
Aux yeux émus d’un peuple heureux de t’admirer ;
Ton sein, si pur, si chaste, est le sein d’une mère,
D’une mère qui peut le montrer à la terre,
Sans peur de se déshonorer.

Non, c’est ton front plutôt, ton front mâle et sublime,
Ton front tout rayonnant d’un orgueil légitime,
Mais qui semble aujourd’hui s’obscurcir de nouveau,
Ce sont tes yeux surtout, tes yeux sereins et graves,
Tes yeux dont un regard brûle le cœur des braves,
Qu’il fallait couvrir d’un bandeau.


Fidèle alors aux vœux d’un fils qui te révère,
L’Art t’aurait épargné, dans ta paisible sphère,
De nos tristes débats le spectacle agité,
Et tu ne verrais pas tant d’actions honteuses
Passer, le front levé, sur les tombes pieuses
Où dort ton lion insulté.

Non, tu ne verrais pas, dans leur soif de pillage,
Tant de vils trafiquants d’un splendide héritage,
Tant de vils imposteurs, tous payés pour mentir,
S’abattre sur l’État avec des cris de joie,
Se partager son or et dévorer leur proie,
Mais sans jamais s’en assouvir.

Non, tu ne verrais pas siéger dans nos Comices
Tant de pâles tribuns tout gangrenés de vices,
Qui, d’un mandat sacré trahissant les devoirs,
Étalent au grand jour leur chaste indépendance,
Et forniquent dans l’ombre, au prix fixé d avance,
N’importe ! avec tous les pouvoirs.

Non, tu ne verrais pas l’honneur de notre armée,
Belle, ardente, mais jeune, à peine encor formée,
Reposer sur des chefs, fils d’un noble drapeau,
Mais dont l’âge a brisé la force inoccupée,
Et qui n’ont plus, hélas ! gardé de leur épée
Que la dragonne et le fourreau.


Non, tu ne verrais pas notre infirme noblesse,
Parant son ignorance et voilant sa faiblesse
De l’orgueil belliqueux d’un blason respecté,
S’armer contre le peuple, et, dans nos grandes luttes,
Tenter de lui ravir, même après tant de chutes,
Son humble part de royauté.

Non, tu ne verrais pas le fils de l’industrie,
Par le charbon natal la face encor noircie,
Parodier des Grands les vices insolents,
Et, dans sa vanité prompt à changer d’idole,
Renier, sans pudeur, pour un titre frivole,
Son nom, ses travaux, ses talents.

Non, tu ne verrais pas le prêtre de notre âge
S’élancer au Forum dans les instants d’orage,
Pour s’atteler au char d’un pouvoir en péril,
Et sourd, dans sa démence, aux coups de la tempête,
Toujours d’un pas pressé marcher à la conquête
De l’échafaud ou de l’exil.

Mais ton regard baissé vers des tombes chéries
Ne se relève pas au choc de nos folies ;
Rien ne trouble ta paix ni ta sérénité ;
Ta bouche implore et prie, et semble, encore émue,
Adresser aux martyrs dont l’ombre te salue
Les adieux de la liberté.


Pourtant, dis-moi, ma Mère, en ces jours où la Presse
Te dénonce, à regret, de sa voix vengeresse,
Quelqu’outrage à des droits qu elle aime à protéger,
Quelque pacte honteux dont le peuple s irrite,
Quelque lâche attentat que dans l’ombre médite
L’orgueil jaloux de l’Étranger ;

Ne sens-tu pas, dis-moi, dans sa fierté guerrière,
Ton lion tout à coup se dresser sur la pierre,
Et les anges gardiens rangés à tes genoux,
Éblouis des éclairs que lancent ses prunelles,
Se prosterner de crainte et replier leurs ailes
Pour laisser passer son courroux ?

Ne sens-tu pas, dis-moi, dans leur lit de chaux vive.
Tes morts, que presse en vain une tombe massive,
Tressaillir, se heurter, se lever à leur tour,
Et jetant, les premiers, le signal des alarmes,
Leur linceul pour drapeau, nous appeler aux armes,
Au son d’un funèbre tambour ?

Ah ! si jamais tes morts offraient un tel spectacle,
Dis-leur, sans t’émouvoir, toi qui fus leur oracle,
Qu’ils peuvent sur ta foi se rendormir en paix,
Que nous, peuple vivant, nous qu un affront soulève,
Nous saurons, s’il le faut, défendre par le glaive
Leurs conquêtes et leurs hauts faits.


Dis-leur qu’un sang viril coule encor dans nos veines,
Que jamais notre bras n’acceptera des chaînes,
Que jamais notre front ne perdra sa fierté,
Que toujours notre cœur battra pour la patrie,
Que toujours nos trésors, que toujours notre vie
Répondront de sa liberté.

Dis-leur que nous avons, en moins de quinze années,
Plus haut que tous leurs vœux fixé nos destinées,
Fait refleurir la paix sous tes saints étendards,
Fait bénir par l’Europe un nom quelle répète,
Et reconquis l’honneur de marcher à sa tête
Par l’industrie et par les arts.

Mais notre mission est loin d’être accomplie.
Gardons, sans l’affaiblir, toute notre énergie
Pour les luttes d’un siècle aux progrès de Titan,
Qui ne descendra pas dans l’abîme des âges
Sans avoir salué, de ses derniers rivages,
La chute du dernier tyran.

Nos vrais jours de grandeur ne sont qu’à leur aurore.
Il nous reste à t’abattre, à t’écraser encore,
Passé, monstre rampant, sans oreilles, sans yeux,
Qui te dresses dans l’ombre au pied de tous les trônes,
Et montes, chaque jour, le long de leurs colonnes,
Plus fort et plus audacieux !


Nous t’abattrons. Ta chute affranchira la terre,
Et sur le sol maudit où tu semais la guerre
S’élèvera la sainte et splendide cité,
Où régneront, un jour, sans trouble et sans orages,
Dans un Ordre céleste inconnu de nos sages,
La Justice et la Liberté.

Peut-être, ô ma Patrie, avant ce jour suprême,
Ton sang rougira-t-il encor ton diadème ;
Ne t’en alarme point, va, connais ton destin :
Regarde ! Il est écrit en divins caractères
Sur ces monts, sur ces champs où le pied de nos pères
S’ouvrit un si noble chemin.

Quand Dieu, dans sa bonté, réunit notre race,
Fonda notre demeure et fixa notre place
Au centre lumineux de trois peuples puissants,
Il voulut nous choisir comme un écho sonore
Pour propager sa voix du couchant à l’aurore,
Traduite en terrestres accents.

Il nous plaça près d’eux sous sa garde divine,
Marqués du sceau vivant d’une même origine,
Pour réfléchir en nous leurs instincts si divers,
Leur tendre, tour à tour, une main fraternelle,
Et cimenter entr’eux une paix éternelle,
Terme de tant de maux soufferts.


Frères, soyons heureux ! telle est la tâche austère
Que Dieu nous réserva dans l’œuvre de la terre ;
Notre nombre est petit, il le sait mieux que tous,
Mais le peuple sauveur d’où sortit le Messie
Pour racheter le monde et le rendre à la vie,
N’était pas plus nombreux que nous.