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Poésies romanes inédites des XIVe et XVe siècles

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Poésies romanes inédites des XIVe et XVe siècles
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 8 (p. 935-948).


POESIES ROMANES


INEDITES


DES QUATORZIEME ET QUINZIEME SIECLES.




Il y a environ un demi-siècle que la langue et la littérature romanes, grace aux savantes publications de M. Raynouard, ont commencé à sortir de l’obscurité qui les avait trop long-temps couvertes. Cette langue et cette littérature, les premières qui soient nées en Europe après la chute de l’empire romain, et qui n’ont disparu qu’après avoir donné naissance aux langues et aux littératures de l’Italie, de l’Espagne, de la France elle-même, sont maintenant connues et appréciées. M. de Sismondi, dans sa Littérature du midi de l’Europe, et plus récemment M. Villemain, dans son admirable Tableau de la Littérature au moyen âge, ont consacré aux troubadours la place qui leur appartient en tête de l’histoire littéraire moderne. Les noms des plus illustres parmi ces poètes, Bertrand de Born, la comtesse de Die, Arnauld de Marveilh, Geoffroy Rudel, sont devenus familiers à quiconque est un peu curieux de ces sortes d’études. En 1837, M. Fauriel a fait faire un pas de plus à cette résurrection en publiant, dans la collection des Documens inédits de l’Histoire de France, le grand poème sur la croisade contre les Albigeois, attribué à Guillaume de Tudela, et qui contient près de dix mille vers.

Voici maintenant une nouvelle série de publications qui vient compléter les précédentes. Les pièces que contient le recueil de M. Raynouard appartiennent toutes aux XIe, XIIe et XIIIe siècles ; c’est en effet, dans une période d’environ deux cents ans, de la seconde moitié du XIe siècle à la première moitié du XIIIe, que la littérature romane ou provençale atteignit son apogée. Le poème édité par M. Fauriel est lui-même de 1215 à 1220. La guerre contre les Albigeois porta le coup mortel à l’indépendance de la France méridionale ; ce pays, qui avait jeté un si grand éclat, descendit brusquement au second rang, et, en vertu de cette loi secrète qui unit le développement littéraire au développement politique, il perdit son illustration poétique en manie temps que son indépendance. Cependant la langue n’était pas encore éteinte et le goût pour la poésie survivait ; une institution célèbre, celle des Jeux Floraux de Toulouse, fut créée pour résister à cette décadence. Pendant le XIVe, le XVe et même le XVIe siècle, on continua à faire dans le midi des vers en langue romane ; ces vers étaient envoyés pour la plupart aux jeux floraux, qui décernaient tous les ans des prix. Ce ne fut que vers la fin du XVIe siècle que cette belle langue des troubadours, de plus en plus comprimée par le progrès de la langue française, devint décidément un patois ; mais ce patois lui-même est resté tellement pénétré de l’antique inspiration, qu’il n’a cessé de produire des poètes, depuis Goudouli jusqu’à Jasmin.

L’académie des Jeux Floraux possédait des manuscrits qui contenaient ces compositions romanes de la décadence : elle a entrepris de les publier. Une première publication avait eu lieu il y a trois ans ; une seconde vient de la suivre. Toutes deux font connaître parfaitement l’état de la langue et de la poésie romanes, de 1324 à 1496.

D’abord se présente un traité complet de grammaire, de rhétorique et de prosodie romanes. Ce traité curieux, écrit lui-même en roman, a été composé vers 1350 ; c’est, à coup sûr, un des monumens les plus importans de l’histoire littéraire. M. Raynouard l’avait connu et consulté, mais il n’avait pas cru devoir le donner en entier au public. L’académie des Jeux Floraux en a jugé autrement. Les travaux de l’érudition moderne sur une langue éteinte ont certainement leur prix, mais une étude originale, faite au moment où la langue était encore vivante, a bien sa valeur aussi, d’autant plus que le traité dont il s’agit n’est pas un simple abrégé ; le texte et la traduction en regard ne forment pas moins de trois volumes grand in-8°. Il est intitulé : Les Fleurs du gai savoir, autrement dites les Lois d’Amour (las flors del gay sabir, estier dichas las leys d’amors). Ces mots fleurs du gai savoir et lois d’amour étaient synonymes dans le langage figuré du temps, et signifiaient règles de la poésie ; la poésie s’appelait indifféremment gai savoir, gay saber, ou, amour, amors.

Il y avait donc à Toulouse, en 1324, une compagnie littéraire dite du gai savoir, composée de sept poètes, qui tenait ses séances sous un ormeau et qui ouvrait des concours poétiques. Cette compagnie, jugeant avec raison que la langue et la poétique des troubadours, ses devanciers, étaient menacées de mort, chargea son chancelier, Guillaume Molinier, de rédiger les règles de cette langue et de cette poétique, d’après les modèles des bons temps, afin que tous pussent connaître les véritables règles de l’art de trouver, c’est-à-dire de faire des compositions nouvelles en roman pur et bien mesuré. Molinier s’aida dans ce travail des conseils des hommes les plus capables, consulta la compagnie sur les cas difficiles et soumit l’ouvrage à son approbation. Le tout fut achevé et définitivement rédigé en 1356 ; on en fit beaucoup de copies, et on les envoya en divers lieux, mais le manuscrit primitif, raturé, corrigé, surchargé d’additions sur toutes les marges, resta à Toulouse. Ce manuscrit, relié en velours vert avec fermoirs en cuivre, se compose de cent cinquante-quatre feuillets en parchemin, : écrits sur deux colonnes, avec majuscules peintes ; c’est celui qui vient d’être livré à l’impression.

Les lois d’amour se divisent en quatre parties : la première traite du son des lettres dans la langue romane, la seconde contient les règles des vers romans, la troisième est une grammaire et la quatrième une rhétorique.

On ne peut qu’être frappé, en les parcourant, du degré de culture intellectuelle qu’un pareil travail suppose. Au milieu de ce XIVe siècle, un des plus tristes de notre histoire nationale, à la veille de la funeste bataille de Poitiers et de la captivité du roi Jean, quand le royaume était dévasté par les Anglais, les Navarrais et les barons français eux-mêmes, armés les uns contre les autres, au moment ou l’anarchie universelle allait produire la jacquerie et toutes ses horreurs, il se trouvait encore sur un des points de cette France si malheureuse, si ignorante et si grossière, un asile ouvert aux études littéraires. Guillaume Molinier est un grammairien excellent, un rhéteur plein de goût et de science. Il connaît le nom de toutes les figures de rhétorique inventées par les grammairiens grecs et latins ; il est, sous ce rapport, le devancier et le maître de tous ceux qui ont fait, après lui, des grammaires et des rhétoriques. Il range, il est vrai, les figures de mots sous des catégories singulières : c’est d’abord Barbarisme qui eut de sa femme Métaplasme quatorze filles qui sont Prothèse, Epenthèse, Syncope, Ellipse, etc ; puis c’est Solécisme qui eut de sa femme Schème vingt-deux filles qui sont Prolepse, Syllepse, Hypallage, etc. ; puis viennent les treize filles qu’Allébole eut de sa femme Trope, et qui sont Métaphore, Catachrèse, Métonymie, etc., et ainsi de suite ; mais ces petits raffïnemens de style ne nuisent pas au fond des choses : quand il traite de chacune de ces figures en particulier, il en parle fort pertinemment, en homme qui connaît bien son sujet, et il a soin d’appuyer chacun de ses préceptes par des exemples choisis avec art.

Voilà donc une preuve de plus que la tradition des lettres antiques ne s’est jamais complètement perdue dans les temps les plus sombres du moyen-âge. Molinier n’est pas étranger au grec, et à coup sûr il sait le latin, car il donne des règles applicables à cette langue. Pour un homme qui écrivait en 1350, ce n’est pas un petit honneur. Je sais bien que toute cette érudition du rhéteur toulousain ne vaut pas une page de Froissart, son contemporain ; mais, si Molinier est très inférieur à Froissart pour l’originalité, il lui est assurément très supérieur par l’étude et la culture : il devait regarder le conteur flamand, s’il le connaissait, comme un barbare, et il avait raison à certains égards. Froissart écrivait dans une langue qui commençait, et Molinier dans une langue qui allait finir : l’un avait toute la naïveté, toute la verdeur, toute la verve spontanée de la jeunesse, l’autre avait toute la science avec toute la recherché d’un autre âge ; mais l’un n’est pas moins remarquable que l’autre, â des points de vue différens, et si Froissart est plus amusant, plus varié, plus précieux comme historien, il est peut-être plus étonnant de trouver, sous le roi Jean, un disciple érudit d’Aristote et un prédécesseur de Dumarsais.

Ce traité des tropes et des figures n’est pas d’ailleurs ce qu’on peut remarquer de plus intéressant dans les lois d’amour. À côté de cette partie toute scientifique et empruntée à des maîtres qu’on aurait pu croire tout-à-fait oubliés à cette époque, se trouvent deux autres parties complètement neuves. Je n’ai pas l’intention d’insister beaucoup ici sur la grammaire de Molinier, qui est pourtant très digne d’attention sous un double rapport. Outre quelle atteste une connaissance approfondie de la philosophie du langage en général, elle donne les règles complètes d’une langue qui a été le premier produit de la civilisation moderne. Ces règles, disposées dans un ordre parfaitement didactique qui n’a laissé à peu près rien à faire aux grammairiens ultérieurs, offriraient le sujet d’études curieuses. On y trouverait facilement le germe de toutes les langues modernes dérivées du latin ; mais ces recherches philologiques ont été déjà très bien faites par MM. Raynouard et Fauriel.

J’aime mieux entrer dans quelques détails sur la partie prosodique proprement dite. C’est là qu’on trouve la preuve évidente d’une vérité qui était déjà aux trois quarts démontrée par les publications antérieures, savoir que les troubadours sont les inventeurs des règles de la versification française telle qu’elle existe aujourd’hui. Ni les poètes français du XVIIe siècle, ni ceux du XVIe, ni même ceux des siècles antérieurs n’ont rien inventé quant aux formes ; tout se trouve dans les troubadours et dans Molinier, qui n’est que le rédacteur du code poétique imaginé par ses devanciers. Quelque singulière que puisse paraître cette assertion, quelque fâcheuse qu’elle puisse être pour l’amour-propre dés Français du nord, c’est un fait qui devient incontestable pour quiconque lit avec un peu d’attention soit les poésies des troubadours, soit surtout le traité de Molinier sur la versification romane.

Les deux caractères principaux du vers français sont : 1° la substitution du nombre des syllabes à l’antique cadence des longues et des brèves ; 2° la rime. Avant d’être adoptés par les poètes français, ces deux principes étaient ceux du vers roman.

Non-seulement Molinier donne le nombre des syllabes pour mesure du vers, mais il divise les vers en vers de douze, de dix, de neuf, de huit, de sept, de six, de cinq et de quatre syllabes, qu’il appelle principaux, et en vers de trois, de deux syllabes et d’une seule, qu’il appelle brisés. En donnant les règles des vers de douze syllabes, par exemple, il fait parfaitement remarquer qu’il doit y avoir un repos au sixième pied, et dans l’exemple qu’il cite, qui est une longue tirade de cinquante vers, le repos est indiqué au milieu de chaque vers par un point.

Nueg e jour en son cor, per mielhs far son plaser.
(Nuit et jour en son cœur, pour mieux faire à son gré.)

Dans le poème roman de la Guerre des Albigeois, écrit un siècle avant Molinier, nous trouvons le vers de douze syllabes couramment employé. Il est vrai que le poème français d’Alexandre, d’où est venu au vers français de douze syllabes le nom d’alexandrin, est antérieur au poème de la Guerre des Albigeois ; Mais des exemples de ce vers se retrouvent dans des troubadours antérieurs eux-mêmes au poème d’Alexandre. Ce dernier poème est du XIIe siècle ; les premiers monumens de la littérature romane remontent jusqu’au IXe.

À propos des vers de onze syllabes, Molinier fait remarquer que le repos peut être indifféremment soit après la cinquième syllabe, soit après la sixième ; pour le vers de dix syllabes, il recommande expressément de placer le repos après la quatrième ; il proscrit le vers de neuf syllabes comme peu harmonique, et pour les vers de huit et au-dessous, il déclare les repos inutiles ; ne croirait-on pas lire un traité de versification française écrit hier ?

Ce n’est pas tout. Molinier établit encore la différence entre les vers qu’on appelle en français masculins et féminins, et qu’il appelle en accent aigu et en accent grave. Les vers masculins sont ceux en accent aigu, c’est-à-dire dont la dernière syllabe est sonore, et les vers féminins sont ceux en accent grave, c’est-à-dire dont la dernière syllabe est peu sensible. — Comme une chose pesante s’incline et baisse, dit-il, ainsi fait l’accent grave. — Cet accent grave ressemble beaucoup à notre e muet, mais il s’appliquait, en roman, à un plus grand nombre de voyelles qu’en français. Molinier distingue les voyelles en pleni-sonnanles et semi-sonnantes ; - a, e, o, n’ont, dit-il, souvent qu’un petit son, un son adouci, un demi-son. — Ce sont ces voyelles semi-sonnantes qui portent ce qu’il appelle l’accent grave ; on retrouve encore aujourd’hui dans le patois moderne, fils du roman, et dans les langues méridionales, comme l’espagnol et l’italien, ces voyelles semi-sonnantes qui ne sont plus représentées en français que par l’e muet.

Molinier remarque très bien que les vers en accent grave doivent avoir une syllabe de plus que les vers en accent aigu, parce que la dernière syllabe ne compte pas ; mais il paraît que la règle de la succession des vers masculins et des vers féminins n’était pas encore généralement admise de son temps, car il n’en parle pas. Cette lacune, qui est du reste la seule, a lieu d’étonner. Dans la plupart des poésies des troubadours antérieurs à Molinier, cette règle est observée. Nous allons bientôt la retrouver dans les poésies couronnées par les Jeux Floraux pendant les deux siècles suivans. Il faut qu’il y ait là quelque chose que nous ne comprenions pas bien.

La règle de l’hiatus a été donnée par Molinier avec des raffinemens. — Il ne faut pas, dit-il, mettre une voyelle devant une voyelle, non plus que la lettre m, dans deux mots qui se suivent. — Et plus bas : — Une diphthongue ne doit pas être placée immédiatement devant une voyelle, car cela produit un trop grand hiatus qui fait trop, ouvrir la bouche. — Voici le texte : Trop engendran gran hyat a si que fan trop la gola badar.

Quant à la rime, la poésie romane était d’une richesse que la poésie française n’a pas complètement reproduite. Molinier compte trois espèces de vers : les vers blancs qu’il appelle estropiés, estramps, les assonnans et les consonnans. L’assonnance se retrouve encore dans la poésie espagnole : c’est une rime imparfaite, qui consiste dans la reproduction des mêmes voyelles, quelles que soient les consonnes. La poésie française n’a pas adopté cette forme, qui a une grace particulière dans les anciens romances espagnols. La consonnance est la véritable rime. Molinier distingue dans les assonnances et les consonnances plusieurs subdivisions, qui montrent jusqu’à quel point l’oreille délicate des peuples romans avait analysé le son ; il introduit aussi une quatrième espèce de rimes appelées léonines ; mais cette nouvelle espèce de rime n’est que ce qu’on appelle aujourd’hui la rime riche, tandis que la consonnance proprement dite est la rime suffisante.

Les combinaisons de rimes n’étaient pas moins variées, chez les poètes romans, que les rimes elles-mêmes. Ainsi, pour parler d’abord de ce qui n’a pas passé dans la poésie française, ils avaient ce qu’ils appelaient des rimes disjointes, c’est-à-dire des couplets dont les vers ne rimaient pas entre eux, mais avec les vers correspondans du couplet suivant. On comprend combien il faut d’exercice pour sentir l’harmonie particulière de cette sorte de rime, qui ne se reproduit que tous les huit ou dix vers, suivant que le couplet est plus ou moins long - c’est une bizarrerie chez le poète et dont l’auditeur une espèce de tour de force de mémoire, qui ne me paraissent pas regrettables.

J’en dirai autant, des rimes que Molinier appelle serpentines, rétrogrades, multiplicatives, dérivatives, et qui ne sont que des jeux puérils. Les autres combinaisons, telles que les rimes plates, enchaînées, croisées, continuées, etc., que tous les peuples modernes ont adoptées et reproduites, suffisent à la gloire des troubadours. Cette gloire ; ne saurait désormais leur être contestée. Selon toutes les apparences, la rime, qui existe de temps immémorial dans la poésie orientale, a été importée en Europe par les Arabes au commencement du VIIIe siècle, lors de la grande invasion qui vint mourir sous la hache de Charles Martel. L’Espagne et la France méridionale furent les premières à recevoir ces conquérans et les dernières à leur obéir ; la langue romane, qui était alors, en pleine formation, fut naturellement la première à leur emprunter la rime, et les troubadours tirèrent immédiatement de la rime tout le parti possible, en imaginant toutes les combinaisons qui ont été usitées depuis et même beaucoup d’autres qui sont justement, tombées en désuétude. Ils ont fait plus ; ils ont imaginé tous ces mélanges de vers de différentes mesures qui forment dans la poésie française une si grande, variété de strophes et de rhythmes. Ronsard, Jean-Baptiste Rousseau, M. Victor Hugo, tous nos lyriques, ne sont encore, sous ce rapport, que leurs imitateurs.

Malheureusement il ne suffit pas de montrer avec précision les règles d’une versification savante pour faire naître de véritables poètes. Le collége des Jeux Floraux n’atteignit qu’imparfaitement le but qu’il recherchait par l’œuvre de son chancelier. L’heure : fatale était arrivée pour la poésie romane ; les ombres s’étendirent peu à peu sur elle. La seconde publication de l’académie, le recueil des principales pièces de poésie couronnées par les Jeux Floraux de 1324 à 1496, fait suivre les progrès de cette décadence et permet en même temps de constater la vitalité de cette poésie, qui ne mit pas moins de trois siècles à mourir, et qui se relève quelquefois par des éclairs d’inspiration.

Même dans le bon temps des troubadours, la poésie, romane, il faut le reconnaître, ne se fait jamais remarquer par la force de la pensée. Si les poètes provençaux ont inventé les formes de la versification moderne, ils se sont en quelque sorte épuisés dans cette création ; leur génie est tout musical. On pourrait comparer leurs compositions à ces cavatines italiennes modernes qui n’expriment aucune idée bien précise, mais qui ravissent l’oreille par le charme, bien qu’un peu monotone, de leurs accens. Un choix bien fait des chefs-d’œuvre de cette poésie comprendrait tout au plus une cinquantaine de pièces vraiment remarquables ; il est à regretter que ce choix n’ait pas été fait : il suffirait pour rendre cette littérature un peu populaire, en lui donnant la place qui lui appartient dans les bibliothèques.

À partir de l’asservissement définitif de la nationalité méridionale, cette faiblesse native devient plus sensible. Le pays est triste et opprimé ; il se tourne encore vers sa chère poésie comme vers sa consolation, il l’appelle plus que jamais le gai savoir pour contraster avec les amertumes de la réalité ; mais la liberté lui manque dans ses chants comme dans ses actes. Les troubadours des bons siècles chantaient au moins l’amour et la guerre ; les poètes, leurs successeurs, n’osent même pas donner cet essor à leurs vers. L’amour, pour eux, a changé de sens ils n’en parlent plus que par figure. Leurs sujets sont presque toujours théologiques ; eux, les fils et les représentans de ces hardis hérétiques écrasés par Simon de Montfort, ils ne chantent plus que la Vierge ; l’inquisition les écoute. « Timorés et inoffensifs, d’audacieux et de frondeurs que les premiers avaient été, ils courbent respectueusement leur talent, quelques-uns leur génie peut-être, sous la double autorité spirituelle et temporelle. J’emprunte cette observation ingénieuse et vraie à un savant toulousain, M. Noulet, que l’académie des Jeux Floraux a chargé de diriger cette seconde publication, et qui s’est acquitté de cette tâché avec un rare bonheur.

Les sept poètes du collége des Jeux Floraux distribuaient tous les ans, comme prix de poésie, trois fleurs d’or : une violette, une églantine et un souci ; de là la division du recueil publié par M. Noulet en trois parties intitulées : Joies de la Violette, Joies de l’Églantine, Joies du Souci, selon que les pièces citées avaient obtenir l’une de ces trois fleurs. Le mot joies est roman, joyas ; c’est encore un de ces mots un peu enfantins qui aidaient aux habitans de la France méridionale à se dissimuler leur abattement par le souvenir de leur antique gloire.

Les nouveaux poètes du midi, dit encore M. Noulet, n’eurent de commun avec les troubadours passés que le nom qu’ils leur empruntèrent ; ils ne firent pas comme eux, profession de leur art, et, au lieu d’y consacrer leur vie entière, ces derniers furent tout simplement des hommes lettrés, prêtres, magistrats, clercs, bourgeois, marchands, cultivant la muse romane par pur délassement. » En effet, on trouve parmi les auteurs des pièces couronnées dans cette période des gens de toutes les professions comme de tous les pays du midi ; l’un est un prêtre de l’Albigeois, l’autre un juge de Villelongue près de Limoux ; -celui--ci est un marchand de Toulouse, celui-là un étudiant de Perpignan, un autre un maître médecin de Montpellier.

La pièce qui ouvre le recueil est un sirvente d’Arnaud Vidal de Castelnaudary, qui gagna la violette en 1324 ; cette pièce, qui n’a de l’ancien sirvente que le nom, est en l’honneur de la Vierge ; elle est écrite en rimes que Molinier appelle dérivatives, la traduction des quatre premiers vers suffira pour en donner une idée :

Mère de Dieu, Vierge pure,
Vers vous monte mon cœur pur,
Votre espérance m’assure,
Par vous seule je suis sûr, etc.


Et ainsi de suite pendant plus de soixante vers, en jouant toujours sur les rimes qui dérivent les unes des autres pure, pur ; assure, sûr ; obscure, obscur, endure, dur, etc. Avec une pareille affectation dans la forme, il n’est pas étonnant que le rond des idées soit misérable ; tout est sacrifié au jeu des mots.

Deux choses seulement sont à remarquer dans ce prétendu sirvente ; la première, c’est le croisement des rimes masculines et féminines au moyen du même mot qui forme successivement les deux rimes, suivant qu’il a une désinence masculine ou féminine, d’où, il suit que l’harmonie qui résulte de ce croisement était connue et appréciée du temps de Molinier, quoiqu’il n’en dise rien ; la seconde, c’est que la langue d’Arnaud Vidal est encore la langue des troubadours dans la foule sa pureté, ce qui montre que la langue poétique s’était conservée sans s’altérer dans une pieuse tradition, tandis que l’idiome vulgaire devait subir des modifications inévitables.

Mais qu’il y a loin de ce sirvente dévot au fameux sirvente de Bertrand de Born, par exemple, à ce cri de guerre du belliqueux contemporain de Richard Coeur-de-Lion, qui était, lui, un véritable poète !

Du printemps j’aime la douceur
Qui fait feuilles et fleurs venir ;
J’aime le concert enchanteur
Des oiseaux qui font retentir
Leur chant par le bocage ;
Mais j’aime aussi voir sur les prés
Tentes et pavillons plantés ;
Il plaît à mon courage
Voir par nos campagnes rangés
Cavaliers et chevaux armés.


Celui-là aussi aimait les combinaisons de vers et de rimes, comme on peut s’en assurer par cette première strophe dont j’ai reproduit exactement le rhythme et dont voici l’original :

Be ne play lo douz temps de pascor
Que fay fuelhas e flors venir ;
E play mi quand aug la baudor
Dels auzels que fan retentir
Lor chan per lo boscatge ;
E play me quan vey sus els pratz
Tendas e pavallos fermaz ;
E play m’en mon coratge
Quasi vey per campanhas rengatz
Cavaliers ab cavais armatz.


Toutes les autres strophes du poème sont sur les mêmes rimes que la première :

Je vous le dis : point n’ont saveur
Manger ni boire ni dormir,
Tant qu’ouïr l’immense clameur,
Hommes crier, chevaux hennir,
A grand bruit sous l’ombrage ;
« Allons ! allons ! aidez ! aidez ! »
Et voir tomber par les fossés,
Grands, petits, sur l’herbage,
Et les morts dont les flancs percés
Ont les tronçons outrepassés.


Les recherches de versification ne font qu’ajouter, dans le chant de Bertrand de Born, à la force du sentiment ; les petits vers de six syllabes, habilement entremêlés à ceux de huit, représentent, par leur grace naturelle et par les mots placés à la rime, bocage, ombrage, herbage, rivage, les idées printanières et champêtres que l’auteur veut faire contraster avec le tableau des batailles, et le retour des rimes en atz : à la fin de chaque strophe est destiné à ajouter par la répétition des mêmes sons énergiques à l’effet des mêmes élans guerriers. C’est là de l’art en même temps que de l’inspiration. Chez Arnaud Vidal, la recherche est restée, elle s’est encore subtilisée, raffinée, mais l’art et l’inspiration ont disparu.

On est vraiment étonné, en parcourant ces compositions si généralement pauvres et vides, de la patience qu’il a fallu à l’éditeur, M. Noulet, pour rétablir avec le soin scrupuleux qu’il y a porté ces produits « d’un art sans charme, » comme il les appelle lui-même, et d’une langue qui n’est plus. L’étude de la langue romane n’a plus aujourd’hui qu’un intérêt d’érudition ; il faut cependant la savoir à fond pour lire ces copies souvent fautives, chargées d’abréviations, d’élisions, et entièrement dépourvues de ponctuation. M. Noulet a fait ce travail ingrat comme s’il s’agissait d’écrivains illustres ; il s’est aidé des conseils d’un ancien collaborateur de Raynouard, M. Léon Dessalles, employé à la section historique des archives nationales à Paris, membre de la société des antiquaires de France, et on peut dire qu’il est arrivé comme éditeur et traducteur à une sorte de perfection. Il est malheureux que la matière ne réponds pas à un soin si consciencieux et si savant.

Dans le nombre de ces poésies, il en est pourtant quelques-unes de remarquables. La première qui me frappe par un certain accent poétique se distingue en même temps par un sentiment patriotique nouveau, le sentiment français. C’était en 1451 ; Charles VII régnait à Paris, les Anglais avaient été chassés du nord de la France par Jeanne d’Arc vingt ans auparavant, mais ils occupaient encore une grande partie du royaume. Le 3 mai, le collége des sept troubadours donna la violette d’or à maître Raymond Valade, notaire royal à Toulouse, pour un vers en l’honneur de notre souverain seigneur le roi de France. Ce vers est une véhémente apostrophe aux Anglais pour les sommer de quitter la France, en les menaçant des armes de Charles VII. Le sentiment de la nationalité française commençait donc à devenir puissant même à Toulouse, dans ce pays qui n’était réuni à la France que depuis deux siècles, et où on ne parlait encore que l’ancienne langue provençale.

Voici la traduction à peu près littérale de la première strophe :

À vous, ô roi, que l’on dit d’Angleterre,
Fais à savoir que si vous ne rendez
Ce que chez nous occupé vous avez,
Par roi français aurez cruelle guerre ;
Point ne pourront oncle, frère, cousin,
Vous épargner sévère réprimande,
Si tout confus vous ne partez enfin,
Car Dieu le veut, et bon droit le commande !


Le reste est en couplets de huit vers de dix syllabes à rimes croisées exactement conformes au premier et terminés tous par ce refrain qui rappelle le cri des croisades :

Car Dieu le veut et bon droit le commande !
(Quar Dieus o vol et bon dreyt o requier !)

Il est vrai que Raymond Valade n’avait pas un grand mérite à prendre ce haut ton avec le roi d’Angleterre, car, au moment où il écrivait, Dunois entrait en Guienne avec une armée que les historiens évaluent à vingt mille hommes, ce qui était énorme pour le temps. La nation entière se levait pour chasser les Anglais. Trois mois après, Bordeaux, et Bayonne ouvraient leurs portes, et la conquête de la Guienne était accomplie. Charles VII s’appelait pour les Toulousains le roi français, lo rey frances ; ce n’était pas tout-à-fait encore le roi du Midi, mais peu s’en fallait ; on le reconnaissait pour souverain seigneur, sobiran senhor, pour seigneur de droit, senhor dreyturier ; le temps n’était pas loin où la royauté succéderait décidément à la seigneurie.

On retrouve la même haine contre les Anglais dans plusieurs autres pièces qui suivent celle-là. L’Anglais est toujours appelé faux, fals Angles ; le léopard n’est jamais nommé sans l’épithète de venimeux, verenos ; mais ces allusions aux faits extérieurs sont rares : Ce qui domine toujours, c’est la poésie mystique, le chant en l’honneur de Notre-Dame dans le style prétentieux et alambiqué du Roman de la Rose. On ne rencontre qu’une seule exception à ce langage fade et langoureux, c’est un vers moral de frère Jean Salvet, de l’ordre des carmélites, qui obtint la violette en 1466. Les moines eux- mêmes envoyaient, comme on voit, des vers aux Jeux Floraux. Celui-ci commence son vers moral sur la passion de Jésus-Christ par un véritable cri parti du cloître, et qui rappelle la sombre inspiration des moines espagnols de Zurbaran.

Enfin vient la pièce qui fait l’ornement de ce recueil, et dont la découverte a récompensé à elle seule la peine qu’a dû donner la lecture de tous ces vieux manuscrits oubliés. Je veux parler de la Plainte de la Chrétienté contre le Grand-Turc, par maître Bérenger de l’hôpital, bachelier ès-lois, qui fut couronnée en 1471. C’est une véritable bonne fortune pour l’histoire de la poésie romane que la résurrection de ce poète qui mérite tout-à-fait de sortir de l’oubli, et qui peut être appelé à bon droit le dernier des troubadours, car quarante ans après son succès, peut-être de son vivant, les Jeux Floraux eux-mêmes abandonnaient la partie, et, dans les concours poétiques du gai savoir, la poésie française se substituait à la poésie romane. Comment cette poésie, au moment de périr, a-t-elle pu, par ce dernier et suprême effort, se ressaisir et se résumer elle-même ? C’est un problème qui s’explique assez naturellement par l’approche, de la renaissance, dont l’influence dut se faire sentir d’abord dans le Midi.

Tout est à remarquer dans cette pièce, le rhythme d’abord ; ce sont de dizains en vers de dix syllabes, formés d’un quatrain et de deux tercets, c’est-à-dire de véritables sonnets moins un quatrain. Voici la traduction mot par mot, vers pour vers et rime pour rime des deux premières strophes :

N’a pas long-temps, dedans Jérusalem,
Je vis pleurer du monde la plus belle,
Tant et si haut qu’on l’oyait de Bethlem,
Se lacérant et rompant sa gonelle ;
Moi, de grand deuil, je lui dis : Demoiselle,
Qu’avez-vous donc qui vous plaignez si fort ?
« Ah ! mon enfant, dit-elle avec effort,
Je suis, hélas ! Chrétienté la chagrine ;
Rien ne me peut venir en réconfort,
Tant m’a grand mal fait la gent sarrasine

« Grande Judée et petite à la fois
Depuis long-temps formaient ma seigneurie
Ce monde était presque tout sous mes lois ;
J’avais aussi la Perse, la Syrie ;
Je gouvernais la grande Alexandrie ;
Constantinople était à moi, si beau ;
Bohêmes, Grecs, m’avaient pour leur joyau ;
De Négrepont jusques à Trébisonde,
Je commandais sur la terre et sur l’eau ;
Il m’a tout pris, le Turc, que Dieu confonde ! »

Suit une description animée et poétique des conquêtes du Turc : Alexandrie enlevée, Constantinople prise, Négrepont dévasté, « presque tout mon peuple détruit, » s’écrie la malheureuse chrétienté :

Jusqu’à Venise, ils vinrent, les pervers,
En mars passé, pour détruire cette île,
Tant de vaisseaux qu’en ont tremblé les mers,
Et chiens, et Turcs, trois ou quatre cent mille.

« O mon doux père Jésus-Christ, dit-elle, on me ruine, on me bat, et je suis Sans secours ! »

Ce Turc cruel me dépouille, me frappe
Il a juré de détruire mon pape
Par grands tourmens, et tous les cardinaux,
De tout brûler, temples, villes, châteaux ;
De tant tuer qu’on n’en saura la somme ;
Fouler la croix, et nourrir ses chevaux
Dessus l’autel de Saint-Pierre de Rome.

L’église de Saint-Pierre n’existait pas encore à cette époque telle qu’elle est aujourd’hui, car Michel-Ange venait à peine de naître quand Berenger de l’Hôpital écrivait ; mais, sur l’emplacement actuel de la grande basilique, s’élevait depuis des siècles une église vénérée de tout le monde chrétien. Le trait final de cette strophe, qui, serait banal aujourd’hui, mais qui était neuf alors, était donc de nature à soulever une horreur universelle. La chrétienté en profite pour appeler toute l’Europe à son secours :

« Ah ! père saint, laisseras-tu périr
Si tristement ta maîtresse, ta mère ?
Ces chiens de Turcs doivent-ils me meurtrir,
Me déchirer de si rude manière ?
Ah ! rois chrétiens, qu’attend, votre colère ?
Laisserez-vous mes vierges, outrager,
Renier Dieu que vous devez venger,
Impunément par cette gent païenne ;
Mon pauvre cœur se rompre en ce danger,
Et défaillir la sainte foi chrétienne ?

Réveille-toi, Charles de grand renom,
Qui pour mon culte as l’Europe conquise !
Lève-toi sus, Godefroi de Bouillon,
Qui d’outre-mer fis la grande entreprise,
Et soixante ans vis à tes lois soumise,
Jérusalem, sous la croix du Seigneur !
Et toi, Louis, le doux fils de mon cœur,
Fais au Grand-Turc mortelle et forte guerre ;
Comme autrefois saint Louis mon vengeur,
Viens me défendre et par mer et par terre ! »

Cette dernière apostrophe s’adresse à Louis XI, qui occupait alors le trône de saint Louis, et qui paraissait fort peu disposé à recommencer la croisade de son aïeul. Après avoir fait ainsi parler la chrétienté, l’auteur change de ton et, dans ce qu’il appelle une pastorelle, il répond lui-même à la chrétienté gémissante ; les vers deviennent alors aussi gracieux qu’ils étaient véhémens.

O chrétienté, notre douce maîtresse,
Cesse ton deuil, ne mène plus ton plaint ;
Bannis douleur et n’ayes plus tristesse ;
Ton pauvre cœur trop durement se plaint, etc.

« Les Italiens étaient en grand distord, dit maître Bérenger, mais ils oublient leurs divisions pour se réunir contre les Sarrasins ; Jésus-Christ a eu pitié de son peuple ; le saint-père ordonne une croisade et y marche le premier en véritable pasteur ; chaque seigneur italien se précipite sur ses pas ; jeunes et vieux partent en chantant. Quant au roi Louis XI, il se fait encore prier. » C’est qu’il a autre chose à penser, dit naïvement le poète ; mais il finira sans doute par se décider : alors on verra les Sarrasins frémir de peur, et maître Bérenger termine sa pièce par des imprécations furibondes contre le Turc, qu’il appelle noir dragon, couleuvre sauvage, cœur de serpent, diable damné, tigre faux et menteur. « Va, s’écrie-t-il,

A mort bientôt viendra ta gent païenne ;
Et de grand deuil crèvera ton cœur fier,
Et fleurira la sainte foi chrétienne ! »

L’original est exactement conforme à cette traduction. Pas un hiatus, pas une faute de versification ; il a suffi de traduire mot à mot pour avoir des vers français tels quels. Au temps où nous sommes, quand la langue poétique a été assouplie et perfectionnée de mille façons, ce serait peu de chose sans doute que de pareils vers : au milieu du XVe siècle, une harmonie aussi parfaite, un style aussi pur, étaient en France une exception à peu près unique. On sent le souffle de l’antiquité dans ces vers et cette fleur de goût qui suppose beaucoup d’étude et de politesse. Pour un étudiant, maître Bérenger sait beaucoup de choses ; il sait parfaitement tout ce qui se passe dans le monde au moment où il écrit ; la prise de Négrepont, par exemple, est de 1469, dix-huit mois environ avant le chant du poète ; il parle de Florence la belle, de Saint-Pierre de Rome, de toutes les grandeurs de son temps et du temps passé ; il évoque les souvenirs de Charlemagne, de Godefroi de Bouillon, de saint Louis ; l’histoire, la géographie, les arts, lui sont familiers, et il prouve par les formes de son langue qu’il doit connaître aussi les maîtres de la poésie ancienne et moderne.

Vers le même temps, la poésie française était représentée par le duc Charles d’Orléans, père de Louis XII, né en 1391, mort en 1466, « le plus heureux génie, dit M. Villemain, qui soit né en France à cette époque, et à qui l’on est redevable du volume de poésie le plus original du XVe siècle, le premier ouvrage où l’imagination soit correcte et naïve, où le style offre une élégance prématurée. » Fils d’une princesse italienne, Valentine de Milan, dont le charme était si grand qu’il passa pour magique, Charles d’Orléans avait pris de bonne heure, sous les yeux d’une mère aussi distinguée par son esprit que par sa beauté, des habitudes de grace et d’élégance qui contrastent avec la grossièreté des mœurs françaises de ce temps. Retiré dans son château de Blois, à la suite de sa captivité en Angleterre, il y vivait avec des jongleurs et des ménestrels, et y tenait une véritable académie de beau langage. Ses officiers rivalisaient avec lui de goût et d’enjouement, et les poésies qu’il composait lui-même laissent bien loin derrière elles non-seulement toutes celles de ses devanciers, mais celles de ses successeurs immédiats. Malgré tous ces avantages, les vers de l’étudiant de Toulouse sont supérieurs à ceux du prince français, son contemporain ; le voisinage de l’Italie, la tradition de la poésie provençale et l’institution des Jeux Floraux avaient entretenu à Toulouse une culture d’esprit que Charles d’Orléans lui-même ne put pas égaler.

Il n’y a rien de comparable, dans les poésies de Charles d’Orléans, pour la pureté de la forme et la franchise de l’accent, à la Plainte de la Chrétienté devant le Turc, pas même sa Complainte de France. M. Villemain qui est, comme on a vu, très favorable à ce prince-poète, remarque, par exemple, qu’il observait rarement le mélange alternatif des rimes masculines et féminines ; cette règle n’avait pas encore passé dans la poésie française. Il suffit de citer quelques-uns de ses vers pour montrer ce qui lui manque encore sous ce rapport et sous beaucoup d’autres :

Tout chrestien qui est loyal et bon
Du bien de paix se doit fort réjoir,
Veu les gratis maulx et la destruction
Que guerre fait par tous pays courir ;
Dieu a voulu chrétienté punir, etc.

Clément Marot, le véritable créateur de la poésie française, est né en 1495, vingt-quatre ans après la publication de la Plainte de la Chrétienté contre le Turc. Ses premières années ont dû être contemporaines des dernières de Bérenger de l’Hôpital. La poésie française allait naître au moment où la poésie romane jetait, en s’éteignant, quelques-uns de ses plus beaux éclairs. Il est difficile de ne pas supposer que les poètes de la décadence romane eurent une grande influence sur Marot ; la coïncidence des temps est trop frappante. Marot d’ailleurs était né à Cahors, dans une province voisine de Toulouse ; la langue des troubadours dut être celle de son enfance, et il fit partie de cette colonie d’hommes du Midi qu’on voit apparaître de toutes parts, avec les Valois, sous les auspices de la cour de Navarre, véritable invasion qui se personnifie plus tard dans l’avènement d’un monarque gascon, Henri IV. La langue de maître Bérenger est déjà, aux désinences près, celle de Marot ; ce qu’on a appelé plus tard la langue marotique n’est que du roman traduit en français. C’est aussi à l’école de maître Bérenger et de ses devanciers que Marot avait, selon toute apparence, appris les formes de la versification et en particulier le vers de dix pieds, son vers habituel et familier, qu’il manie avec tant de grace et d’aisance. L’ordre des dates est ici une démonstration péremptoire ; le vers de dix pieds, ce vers si français, qui a été plus tard si aimé de Voltaire, avait été inventé, comme tout le reste par les troubadours et porté à sa perfection par leurs successeurs : Molinier et Bérenger en font foi.

La Plainte de la Chrétienté contre le Turc valut à maître Bérenger de l’Hôpital la violette d’or ; nous retrouvons le même auteur dans le recueil publié par M. Noulet pour deux autres poésies qui lui valurent deux autres prix : l’une est un vers figuré en l’honneur des nobles capitouls de Toulouse, qui obtint l’églantine en 1459, et l’autre un vers à la louange de Toulouse, qui obtint le souci en 1467. Ces deux pièces avaient précédé la Plainte de la Chrétienté et lui sont fort inférieures. Dans la première, maître Bérenger personnifie chacun des capitouls (on appelait ainsi les magistrats municipaux de Toulouse) par une vertu ; le premier capitoul représente l’honnêteté, le second la diligence, le troisième la bonne foi, etc. La versification ne vaut guère mieux que la pensée ; le poète est encore jeune et à son début. Le vers à la louange de Toulouse est un peu mieux tourné : Bérenger y appelle Toulouse la soeur de Rome, et cette qualification ambitieuse n’était pas alors sans vérité. Même aujourd’hui, pour le promeneur solitaire qui cherche à Toulouse les traces à peine effacées du passé, il y a dans la physionomie de certains quartiers reculés quelque chose de la grande figure de Rome, et, mieux encore que le regard, la réflexion rapproche involontairement de la ville suprême des souvenirs cette cité, antique aussi, où a fleuri la civilisation gallo-romaine, où s’est conservée dans le moyen-âge la triple tradition du droit romain, de la foi catholique et de la langue romane, la cité de Cujas, de l’inquisition et de Molinier.

Mais la fatalité des décadences est inévitable. Quel que fût le talent personnel de Bérenger de l’Hôpital, quelles que fussent les traditions de la civilisation méridionale dont il était entamé et imprégné, il n’a pu vaincre jusqu’à ce jour l’obscurité. Son talent était condamné d’avance à l’avortement ; nous ne connaissons de lui aucune autre œuvre que celles qui nous sont révélées par M. Noulet, et il n’est que trop probable qu’il n’a rien laissé de plus. C’est assez pour faire connaître aux curieux une époque de la poésie, ce n’est pas assez pour ressusciter une renommée. Maître Bérenger ne fera qu’ajouter un nom de plus à la longue liste des poètes étouffés par la destinée. Si, au lieu de naître en-deçà des Alpes, il était né au-delà, il aurait fait peut-être comme les poètes italiens, qui se glorifiaient d’avoir eu les troubadours pour maîtres, et qui ont fait oublier les troubadours. Dans tous les cas, on ne peut que féliciter l’académie des Jeux Floraux d’avoir ainsi rappelé à la lumière Molinier et Bérenger de l’Hôpital, l’un le législateur de la poésie romane, l’autre le dernier de ses poètes. Ces deux noms ont désormais pris rang dans l’histoire littéraire moderne.


LEONCE DE LAVERGNE.