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Poil de Carotte/48

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Flammarion (p. 279-288).
LE MOT DE LA FIN

Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, n’a point paru, où chacun s’est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, M. Lepic noue sa serviette qu’il jette sur la table et dit :

— Personne ne vient se promener avec moi jusqu’au biquignon, sur la vieille route ?

Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette manière de l’inviter. Il se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit docilement son père.

D’abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas tout de suite. Poil de Carotte, en son esprit, s’exerce à la deviner et à lui répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette rien. Il a eu dans sa journée une telle émotion qu’il n’en craint pas de plus forte. Et le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure.


Monsieur Lepic

Qu’est-ce que tu attends pour m’expliquer ta dernière conduite qui chagrine ta mère ?


Poil de Carotte

Mon cher papa, j’ai longtemps hésité, mais il faut en finir. Je l’avoue : je n’aime plus maman.


Monsieur Lepic

Ah ! À cause de quoi ? Depuis quand ?


Poil de Carotte

À cause de tout. Depuis que je la connais.


Monsieur Lepic

Ah ! c’est malheureux, mon garçon ! Au moins, raconte-moi ce qu’elle t’a fait.


Poil de Carotte

Ce serait long. D’ailleurs, ne t’aperçois-tu de rien ?


Monsieur Lepic

Si. J’ai remarqué que tu boudais souvent.


Poil de Carotte

Ça m’exaspère qu’on me dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n’ayez pas l’air de vous occuper de lui. C’est sans importance.

Je te demande pardon, mon papa, ce n’est sans importance que pour les père et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j’en conviens, pour la forme, mais il arrive aussi, je t’assure, que je rage énergiquement de tout mon cœur, et je n’oublie plus l’offense.


Monsieur Lepic

Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.


Poil de Carotte

Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison.


Monsieur Lepic

Je suis obligé de voyager.


Poil de Carotte, avec suffisance

Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t’absorbent, tandis que maman, c’est le cas de le dire, n’a pas d’autre chien que moi à fouetter. Je me garde de m’en prendre à toi. Certainement je n’aurais qu’à moucharder, tu me protégerais. Peu à peu, puisque tu l’exiges, je te mettrai au courant du passé. Tu verras si j’exagère et si j’ai de la mémoire. Mais déjà, mon papa, je te prie de me conseiller.

Je voudrais me séparer de ma mère.

Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple ?


Monsieur Lepic

Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.


Poil de Carotte

Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J’y progresserais.


Monsieur Lepic

C’est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le monde croirait que je t’abandonne. D’ailleurs, ne pense pas qu’à toi. En ce qui me concerne, ta société me manquerait.


Poil de Carotte

Tu viendrais me voir, papa.


Monsieur Lepic

Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte.


Poil de Carotte

Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour.


Monsieur Lepic

Non. Je t’ai traité jusqu’ici comme ton frère et ta sœur, avec le soin de ne privilégier personne. Je continuerai.


Poil de Carotte

Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte que j’y vole ton argent, et je choisirai un métier.


Monsieur Lepic

Lequel ? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par exemple ?


Poil de Carotte

Là ou ailleurs. Je gagnerais ma vie et je serais libre.


Monsieur Lepic

Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles ?


Poil de Carotte

Si pourtant je te disais, papa, que j’ai essayé de me tuer.


Monsieur Lepic

Tu charges ! Poil de Carotte.


Poil de Carotte

Je te jure que pas plus tard qu’hier, je voulais encore me pendre.


Monsieur Lepic

Et te voilà. Donc tu n’en avais guère envie. Mais au souvenir de ton suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t’imagines que la mort n’a tenté que toi. Poil de Carotte, l’égoïsme te perdra. Tu tires toute la couverture. Tu te crois seul dans l’univers.


Poil de Carotte

Papa, mon frère est heureux, ma sœur est heureuse, et si maman n’éprouve aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat. Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. Elle ne peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu’il y a des gens heureux parmi l’espèce humaine.


Monsieur Lepic

Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair au fond des cœurs ? Comprends-tu déjà toutes les choses ?


Poil de Carotte

Mes choses à moi, oui, papa ; du moins je tâche.


Monsieur Lepic

Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, tu ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.


Poil de Carotte

Ça promet.


Monsieur Lepic

Résigne-toi, blinde-toi, jusqu’à ce que majeur et ton maître, tu puisses t’affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et d’humeur. D’ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité et observe les autres, ceux même qui vivent le plus près de toi ; tu t’amuseras ; je te garantis des surprises consolantes.


Poil de Carotte

Sans doute, les autres ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je réclame aujourd’hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait préférable au mien ? J’ai une mère. Cette mère ne m’aime pas et je ne l’aime pas.

— Et moi, crois-tu donc que je l’aime ? dit avec brusquerie M. Lepic impatienté.

À ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée comme honteuse d’avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d’oie et ses paupières baissées qui lui donnent l’air de dormir en marche.

Un instant Poil de Carotte s’empêche de parler. Il a peur que sa joie secrète et cette main qu’il saisit et qu’il garde presque de force, tout ne s’envole.

Puis il ferme le poing, menace le village qui s’assoupit là-bas dans les ténèbres, et il lui crie avec emphase :

— Mauvaise femme ! te voilà complète. Je te déteste.

— Tais-toi, dit M. Lepic, c’est ta mère, après tout.

— Oh ! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ça parce que c’est ma mère.