Point de lendemain (version de 1777)

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Point de lendemain
I. Liseux (p. 2-59).
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La narration de ce Conte m’a paru piquante, spirituelle et originale. Le fond d’ailleurs en est vrai, et il est bon, pour l’histoire des mœurs, de faire contraster quelquefois avec les femmes intéressantes dont ce siècle s’honore, celles qui s’y distinguent par l’aisance de leurs principes, la folie de leurs idées et la bizarrerie de leur caractère.
Note de Dorat.


POINT


DE LENDEMAIN


CONTE




La Comtesse de *** me prit sans m’aimer, continua Damon : elle me trompa. Je me fâchai, elle me quitta : cela était dans l’ordre. Je l’aimais alors, et, pour me venger mieux, j’eus le caprice de la ravoir, quand à mon tour, je ne l’aimai plus. J’y réussis et lui tournai la tête : c’est ce que je demandais. Elle était amie de Madame de T*** qui me lorgnait depuis quelque temps, et semblait avoir de grands desseins sur ma personne. Elle y mettait de la suite, se trouvait partout où j’étais, et menaçait de m’aimer à la folie, sans cependant que cela prît sur sa dignité et sur son goût pour les décences ; car, comme on le verra, elle y était scrupuleusement attachée.

Un jour que j’allais attendre la Comtesse dans sa loge à l’Opéra, j’arrivai de si bonne heure, que j’en avais honte : on n’avait pas commencé. À peine entrais-je, je m’entends appeler de la loge d’à côté. N’était-ce pas encore la décente Madame de T*** ! Quoi ! déjà, me dit-on, quel désœuvrement ! Venez donc près de moi. J’étais loin de m’attendre à tout ce que cette rencontre allait avoir de romanesque et d’extraordinaire. On va vite avec l’imagination des femmes ; et dans ce moment, celle de Madame de T*** fut singulièrement inspirée. Il faut, me dit-elle, que je vous sauve du ridicule d’une pareille solitude ; il faut… l’idée est excellente ; et, puisque vous voilà, rien de plus simple que d’en passer ma fantaisie. Il semble qu’une main divine vous ait conduit ici. Auriez-vous par hasard des projets pour ce soir ? Ils seraient vains, je vous en avertis : je vous enlève. Laissez-vous conduire, point de question, point de résistance… Abandonnez-vous à la Providence ; appelez mes gens. Vous êtes un homme unique, délicieux. Je me prosterne… On me presse de descendre, j’obéis. J’appelle, on arrive. Allez chez Monsieur, dit-on à un domestique ; avertissez qu’il ne rentrera point ce soir… Puis on lui parle à l’oreille, et on le congédie. Je veux hasarder quelques mots ; l’Opéra commence, on me fait taire : on écoute, ou l’on fait semblant d’écouter. À peine le premier acte est-il fini, qu’on apporte un billet à Madame de T***, en lui disant que tout est prêt. Elle sourit, me demande la main, descend, me fait entrer dans sa voiture, donne ses ordres, et je suis déjà hors de la ville, avant d’avoir pu m’informer de ce qu’on voulait faire de moi.

Chaque fois que je hasardais une question, on répondait par un éclat de rire. Si je n’avais bien su qu’elle était femme à grande passion, et que dans l’instant même elle avait une inclination bien reconnue, inclination dont elle ne pouvait ignorer que je fusse instruit, j’aurais été tenté de me croire en bonne fortune : elle était également instruite de la situation de mon cœur ; car la Comtesse de *** était, comme je l’ai déjà dit, l’amie intime de Madame de T***. Je me défendis donc toute idée présomptueuse, et j’attendis les événements. Nous relayâmes et repartîmes comme l’éclair. Cela commençait à me paraître plus sérieux. Je demandai avec plus d’instance jusqu’où me mènerait cette plaisanterie. Elle vous mènera dans un très beau séjour ; mais devinez où ? je vous le donne en mille… Chez mon mari. Le connaissez-vous ? — Pas du tout. — Eh bien, moi, je le connais un peu ; et je crois que vous en serez content : on nous réconcilie. Il y a six mois que cela s’arrange, et il y en a un que nous nous écrivons. Il est, je pense, assez galant à moi d’aller le trouver. — Oui ; mais, s’il vous plaît, que ferai-je là, moi ? À quoi puis-je être bon ! — Ce sont mes affaires. J’ai craint l’ennui d’un tête-à-tête : vous êtes aimable, et je suis bien aise de vous avoir. — Prendre le jour d’un raccommodement pour me présenter ! cela me paraît bizarre. Vous me feriez croire que je suis sans conséquence, si à vingt-cinq ans on pouvait l’être. Ajoutez à cela l’air d’embarras qu’on apporte à une première entrevue. En vérité, je ne vois rien de plaisant pour tous les trois à la démarche où vous vous engagez. — Ah, point de morale, je vous en conjure ; vous manquez l’objet de votre emploi. Il faut m’amuser, me distraire, et non me prêcher.

Je la vis si décidée, que je pris le parti de l’être tout au moins autant qu’elle. Je me mis à rire de mon personnage. Nous devînmes très gais, et je finis par trouver qu’elle avait raison.

Nous avions changé une seconde fois de chevaux. Le flambeau mystérieux de la nuit éclairait un ciel pur d’un demi-jour très voluptueux. Nous approchions du lieu où allait finir le tête-à-tête. On me faisait, par intervalles, admirer la beauté du paysage, le calme de la nuit, le silence touchant de la Nature. Pour admirer ensemble, comme de raison, nous nous penchions à la même portière ; le mouvement de la voiture faisait que le visage de Madame de T*** et le mien s’entretouchaient. Dans un choc imprévu, elle me serra la main, et moi, par le plus grand hasard du monde, je la retins entre mes bras. Dans cette attitude, je ne sais ce que nous cherchions à voir. Ce qu’il y a de sûr, c’est que les objets commençaient à se brouiller à mes yeux, lorsqu’on se débarrassa de moi brusquement, et qu’on se rejeta au fond du carrosse. Votre projet, dit-on, après une rêverie assez profonde, est-il de me convaincre de l’imprudence de ma démarche ? Je fus embarrassé de la question. Des projets… avec vous… quelle duperie ! Vous les verriez venir de trop loin : mais un hasard, une surprise… cela se pardonne. — Vous avez compté là-dessus, à ce qu’il me semble ?

Nous en étions là sans presque nous apercevoir que nous entrions dans l’avant-cour du château. Tout était éclairé, tout annonçait la joie, excepté la figure du Maître, qui était rétive à l’exprimer. Un air languissant ne montrait en lui le besoin d’une réconciliation que pour des raisons de famille. La bienséance l’amena cependant jusqu’à la portière. On me présente, il offre la main, et je suis, en rêvant à mon personnage passé, présent et à venir. Je parcours des salons décorés avec autant de goût que de magnificence ; car le maître de la maison raffinait sur toutes les recherches du luxe. Il s’étudiait à ranimer les ressources d’un physique éteint par des images de volupté. Ne sachant que dire, je me sauvai par l’admiration. La Déesse s’empresse de faire les honneurs du Temple, et d’en recevoir les compliments. Vous ne voyez rien, me dit-elle, il faut que je vous mène à l’appartement de Monsieur. — Eh ! Madame, il y a cinq ans que je l’ai fait défaire. — Ah ! ah ! dit-elle, en songeant à autre chose. Je pensai éclater de rire, en la voyant si bien au courant de ce qui se passait chez elle. À souper, ne voilà-t-il pas qu’elle s’avise encore d’offrir à Monsieur du veau de rivière, et que Monsieur lui répond : Madame, il y a trois ans que je suis au lait. — Ah ! ah ! répondit-elle encore. Qu’on se peigne une conversation entre trois êtres si étonnés de se trouver ensemble !

Le souper finit. J’imaginais que nous nous coucherions de bonne heure ; mais je n’imaginais bien que pour le mari. En rentrant dans le salon : Je vous sais gré, Madame, dit-il, de la précaution que vous avez eue d’amener Monsieur. Vous avez jugé que j’étais de méchante ressource pour la veillée, et vous avez bien jugé ; car je me retire. Puis, se tournant de mon côté, d’un air assez ironique : Monsieur voudra bien me pardonner, et se charger de faire ma paix avec Madame. Alors il nous quitta.

Nous nous regardâmes, et pour se distraire des idées que cette retraite occasionnait, Madame de T*** me proposa de faire un tour sur la terrasse, en attendant que les gens eussent soupé. La nuit était superbe : elle laissait entrevoir les objets, et semblait ne les voiler que pour donner plus d’essor à l’imagination. Le château, ainsi que les jardins, appuyés contre une montagne, descendaient en terrasse jusque sur les rives de la Seine, qui les bornait par son cours, dont les sinuosités multipliées formaient de petites îles agrestes et pittoresques, qui variaient les tableaux et augmentaient le charme du lieu.

Ce fut sur la plus longue de ces terrasses que nous nous promenâmes d’abord : elle était couverte d’arbres épais. On s’était remis de l’espèce de persiflage qu’on venait d’essuyer, et tout en se promenant, on me fit quelques confidences. Les confidences s’attirent, j’en faisais à mon tour, et elles devenaient toujours plus intimes, plus intéressantes. Il y avait longtemps que nous marchions. Elle m’avait d’abord donné son bras, ensuite ce bras s’était entrelacé, je ne sais comment, tandis que le mien la soulevait et l’empêchait presque de poser à terre. L’attitude était agréable, mais fatigante à la longue, et nous avions encore bien des choses à nous dire. Un banc de gazon se présente ; on s’y assied sans changer d’attitude. Ce fut dans cette position que nous commençâmes à faire l’éloge de la confiance, de son charme et de ses douceurs. Eh ! me dit-elle, qui peut en jouir mieux que nous, surtout avec moins d’effroi ? Je sais trop combien vous tenez au lien que je vous connais, pour avoir rien à redouter auprès de vous. Peut-être voulait-elle être contrariée ; je n’en fis rien. Nous nous persuadâmes donc mutuellement qu’il était comme impossible que nous pussions jamais nous être autre chose que ce que nous nous étions alors. — J’appréhendais cependant que la surprise de tantôt n’eût effrayé votre esprit. — Oh ! je ne m’alarme pas si aisément. — Je crains cependant qu’elle ne vous ait laissé quelques nuages. — Que faut-il donc pour vous rassurer ? — Vous le pouvez. — Eh ! comment ? — Vous ne devinez pas ? — Mais je souhaite d’être éclaircie. — J’ai besoin d’être sûr que vous me pardonniez. — Pour cela, que faut-il ? — M’accorder franchement, à l’heure même, ce baiser surpris tantôt par le hasard, et qui a paru vous effaroucher. — Que ne parliez-vous : je le veux bien ; vous seriez trop fier, si je le refusais. Votre amour-propre vous ferait croire que je vous crains. On voulut prévenir mes illusions ; j’eus le baiser.

Il en est des baisers comme des confidences, ils s’attirent, ils s’accélèrent, ils s’échauffent les uns par les autres. En effet, le premier ne fut pas plutôt donné, qu’un second le suivit, puis un autre ; ils se pressaient, ils entrecoupaient la conversation, ils la remplaçaient ; à peine enfin laissaient-ils aux soupirs la liberté de s’échapper. Le silence vint, on l’entendit (car on entend quelquefois le silence), il effraya. Nous nous levâmes sans mot dire, et recommençâmes à marcher. Il faut rentrer, dit-elle ; l’air du soir ne vous vaut rien. — Je le crois moins dangereux pour vous, lui répondis-je. — Oui… je suis moins susceptible qu’une autre ; mais, n’importe, rentrons. — C’est par égard pour moi, sans doute… Vous… vous voulez me défendre contre le danger des impressions d’une telle promenade, et des suites fatales qu’elle pourrait avoir pour moi seul ? — C’est donner beaucoup de délicatesse à mes motifs. Je le veux bien comme cela… Mais rentrons, je l’exige. » (Propos gauches qu’il faut passer à deux êtres qui s’efforcent de prononcer, tant bien que mal, tout autre chose que ce qu’ils ont à dire.) Elle me força à reprendre le chemin du château.

Je ne sais, je ne savais du moins si ce parti était une violence qu’elle se faisait, si c’était une résolution bien décidée, ou si elle partageait le chagrin que j’avais de voir terminer ainsi une scène aussi agréablement commencée ; mais, par un mutuel instinct, nos pas se ralentissaient, et nous cheminions tristement, mécontents l’un de l’autre et de nous-mêmes. Nous ne savions ni à qui, ni à quoi nous en prendre. Nous n’étions ni l’un ni l’autre en droit de rien exiger, de rien demander : nous n’avions pas seulement la ressource d’un reproche. De sorte que tous nos sentiments restaient renfermés et contraints au fond de nos cœurs. Qu’une querelle m’aurait soulagé ! mais où la prendre ? Cependant nous approchions, occupés en silence de nous soustraire au devoir que nous nous étions imposé si maladroitement.

Nous étions à la porte fatale, lorsque enfin Madame de T*** parla : Je ne suis guère contente de vous… Après la confiance que je vous ai montrée, il est mal à vous de ne m’en accorder aucune. Voyez si, depuis que nous sommes ensemble, vous m’avez dit un mot de la Comtesse. Il est pourtant si doux de parler de ce qu’on aime ! et vous ne pouvez douter que je ne vous eusse écouté avec intérêt. C’était bien le moins que j’eusse pour vous cette complaisance, après avoir risqué de vous priver d’elle. — N’ai-je pas le même reproche à vous faire, et n’auriez-vous point paré à bien des choses, si, au lieu de me rendre confident d’une réconciliation avec un mari, vous m’aviez parlé d’un choix plus convenable, d’un choix… — Damon… Je vous arrête… songez qu’un soupçon seul nous blesse. Pour peu que vous connaissiez les femmes, vous savez qu’il faut les attendre sur les confidences… Revenons. Où en êtes-vous avec la Comtesse ? Vous rend-on bien heureux ? Ah ! je crains le contraire : cela m’afflige ; je m’intéresse si tendrement à vous ! oui, Monsieur, je m’y intéresse… plus que vous ne pensez peut-être. — Eh ! pourquoi donc, Madame, vouloir croire avec le public ce qu’il s’amuse à grossir, à circonstancier, l’inimitié de la Comtesse avec moi ? — Épargnez-vous la feinte ; je sais sur votre compte tout ce que l’on peut savoir. La Comtesse est moins mystérieuse que vous. Les femmes de son genre sont prodigues des secrets de leurs adorateurs, surtout lorsqu’une tournure discrète comme la vôtre pourrait leur dérober leurs triomphes. Je suis loin de l’accuser de coquetterie ; mais une prude n’a pas moins de vanité qu’une coquette. Parlez-moi franchement : n’êtes-vous pas souvent la victime de ce genre de caractère ? Parlez, parlez. — Mais, Madame, vous vouliez rentrer… et l’air… — Il a changé.

Elle avait repris mon bras, et nous recommencions à marcher, sans que je m’aperçusse de la route que nous prenions. Ce qu’elle venait de me dire de l’Amant que je lui connaissais, ce qu’elle me disait de la Maîtresse qu’elle me savait, ce voyage, la scène du carrosse, celle du banc de gazon, la situation, l’heure, tout cela me troublait ; j’étais tour-à-tour emporté par l’amour-propre ou les désirs, et ramené par la réflexion. J’étais d’ailleurs trop ému pour me faire un plan, et prendre de certaines résolutions. Tandis que j’étais en proie à des mouvements si étranges, elle avait toujours continué de parler, et toujours de la Comtesse ; et mon silence avait paru confirmer tout ce qu’il lui plaisait d’en dire. Quelques traits qui lui échappèrent me firent pourtant revenir à moi.

Comme elle est fine, disait-elle, qu’elle a de grâces ! Une perfidie entre ses mains prend l’air d’une gaîté. Une infidélité paraît un effort de raison, un sacrifice à la décence. Point d’abandon. Toujours aimable, rarement tendre, et jamais vraie ; galante par caractère, prude par système, vive, prudente, adroite, étourdie, sensible, savante, coquette et philosophe, c’est un Protée pour les formes, c’est une Grâce pour les manières ; elle attire, elle échappe. Combien je lui ai vu faire de personnages ! Entre nous, que de dupes l’environnent ! Comme elle s’est moquée du Baron !… Que de tours elle a joués au Marquis ! Lorsqu’elle vous prit, c’était pour distraire deux rivaux trop imprudents, et qui étaient sur le point de faire un éclat. Elle les avait trop manégés, ils avaient eu le temps de l’observer ; ils auraient fini par la convaincre. Mais elle vous mit en scène, les occupa de vos soins, les amena à des recherches nouvelles, vous désespéra, vous plaignit, vous consola, et vous fûtes contents tous quatre. Ah ! qu’une femme adroite a d’empire sur vous ! Et qu’elle est heureuse lorsqu’à ce jeu-là elle affecte tout, et n’y met jamais du sien ! Madame de T*** accompagna cette dernière phrase d’un soupir très intelligent, et fait pour être décisif. C’était le coup de maître.

Je sentis qu’on venait de m’ôter un bandeau de dessus les yeux, et ne vis point celui qu’on y mettait. Je fus frappé de la vérité du portrait. Mon amante me parut la plus fausse de toutes les femmes, et je crus tenir l’être sensible. Je soupirai aussi, sans savoir à qui s’adressait ce soupir, sans démêler si le regret ou l’espoir l’avait causé. On parut fâchée de m’avoir affligé, et de s’être laissée emporter trop loin dans une peinture qui pouvait paraître suspecte, étant faite par une femme.

Je ne concevais rien à tout ce que j’entendais. Nous suivions, sans nous en douter, la grande route du sentiment, et la reprenions de si haut, qu’il était impossible d’entrevoir le terme du voyage. Après beaucoup d’écarts, presque méthodiques, on me fit apercevoir, au bout d’une terrasse, un pavillon qui avait été le témoin des plus doux moments. On me détaillait sa situation, son ameublement. Quel dommage de n’en avoir pas la clef ! Tout en causant, nous approchions. Il se trouva ouvert ; il ne lui manquait plus que la clarté du jour. Mais l’obscurité pouvait aussi lui prêter quelques charmes. D’ailleurs, je savais combien était charmant l’objet qui devait l’embellir.

Nous frémîmes en entrant : c’était un Sanctuaire, et c’était celui de l’Amour ! Il s’empara de nous, nos genoux fléchirent. Il ne nous resta de force que celle que donne ce Dieu. Nos bras défaillants s’enlacèrent, et nous allâmes tomber, sans le moindre projet, sur un canapé qui occupait une partie du Temple. La lune se couchait, et le dernier de ses rayons emporta bientôt le voile d’une pudeur qui, je crois, devenait importune. Tout se confondait dans les ténèbres. La main qui voulait me repousser sentait battre mon cœur ; on voulait me fuir, on retombait plus attendrie. Nos âmes se rencontraient, se multipliaient ; il en naissait une de chacun de nos baisers… Quand l’ivresse de nos sens nous eut rendus à nous-mêmes, nous ne pouvions retrouver l’usage de la voix, et nous nous entretenions dans le silence par le langage de la pensée. Elle se réfugiait dans mes bras, cachait sa tête dans mon sein, soupirait et se calmait à mes caresses ; elle s’affligeait, se consolait et demandait de l’amour pour tout ce que l’amour venait de lui ravir.

Cet amour, qui l’effrayait dans un autre instant, la rassurait dans celui-ci. Si d’un côté on veut donner ce qu’on a laissé prendre, on veut de l’autre recevoir ce qu’on a dérobé ; et, de part et d’autre, on se hâte d’obtenir une seconde victoire, pour s’assurer de sa conquête.

Tout ceci avait été un peu brusqué. Nous sentîmes notre faute. Nous reprîmes ce qui nous était échappé, avec plus de détail. Trop ardent, on est moins délicat. On court à la jouissance, en confondant toutes les délices qui la précèdent. On arrache un nœud, on déchire une gaze. Partout la volupté marque sa trace, et bientôt l’idole ressemble à la victime.

Plus calmes, l’air nous parut plus pur, plus frais. Nous n’avions pas entendu que la rivière, qui baignait les murs du pavillon, rompait le silence de la nuit par un murmure doux qui semblait d’accord avec la tendre palpitation de nos cœurs. L’obscurité était trop grande pour laisser distinguer aucun objet ; mais, à travers le crêpe transparent d’une belle nuit d’été, notre imagination faisait, d’une île qui était devant notre pavillon, un lieu enchanté. La rivière nous paraissait couverte d’Amours qui se jouaient dans les flots. Jamais les forêts de Gnide n’ont été si peuplées d’Amants que nous en peuplions l’autre rive. Il n’y avait pour nous dans la Nature que des couples heureux, et il n’y en avait point de plus heureux que nous. Nous aurions défié Psyché et l’Amour. J’étais aussi jeune que lui ; elle me paraissait aussi charmante qu’elle. Plus abandonnée, elle me sembla plus ravissante encore. Chaque moment me livrait une beauté. Le flambeau de l’Amour me l’éclairait pour les yeux de l’âme, et le plus sûr des sens confirmait mon bonheur. Quand la crainte est bannie, les caresses cherchent les caresses. Elles se confondent plus tendrement : on ne veut plus qu’une faveur soit ravie. Si l’on diffère, c’est raffinement. Le refus est timide, et n’est qu’un tendre soin. On désire, on ne voudrait pas ; c’est l’hommage qui plaît… le désir flatte… l’âme est exaltée… on adore… on ne cédera point… on a cédé.

Ah ! me dit-elle, avec un son de voix céleste, sortons de ce dangereux séjour ; sans cesse les désirs s’y reproduisent, et l’on est sans force pour leur résister. Elle m’entraîne.

Nous nous éloignons à regret ; elle tournait souvent la tête ; une flamme divine semblait briller sur le parvis. Tu l’as consacré pour moi, me disait-elle. Qui saurait jamais y plaire comme toi ? Comme tu sais aimer ! qu’elle est heureuse ! — Qui donc ? m’écriai-je avec étonnement. Ah ! si je dispense le bonheur, à quel être dans la nature pouvez-vous porter envie ! Nous passâmes devant le banc de gazon, et nous nous arrêtâmes involontairement et avec une de ces émotions muettes, qui signifient beaucoup. — Quel espace immense, me dit-elle alors, entre ce lieu-ci et le pavillon que nous venons de quitter ! Mon âme est si pleine de mon bonheur, qu’à peine puis-je me rappeler que j’ai pu vous résister. Je ne sentis point d’abord tout ce que ces mots renfermaient d’obligeant, et à quoi leur sens m’engageait. Eh bien, lui dis-je, verrai-je se dissiper tout le charme dont mon imagination était remplie là-bas ? Ce lieu me sera-t-il toujours fatal ? — En est-il qui puisse te l’être encore quand je suis avec toi ? — Oui, sans doute, puisque je suis aussi malheureux dans celui-ci que je viens d’être heureux dans l’autre. L’amour vrai veut des gages multipliés ; il croit n’avoir rien obtenu tant qu’il lui reste quelque chose à obtenir. — Encore… Non, je ne puis permettre… Non, jamais… Et elle me faisait toutes ces défenses-là d’un ton à n’être point obéie : ce que j’interprétais en perfection.

Je prie le lecteur de se ressouvenir que j’ai à peine vingt-cinq ans, et que les faits de cet âge n’engagent personne. Cependant la conversation changea d’objet ; elle devint moins sérieuse. On osa même plaisanter sur les plaisirs de l’amour, l’analyser, en séparer le moral, le réduire au simple, et prouver que les faveurs n’étaient que du plaisir ; qu’il n’y avait d’engagements réels (philosophiquement parlant) que ceux que l’on contractait avec le Public, en le laissant pénétrer dans nos secrets, et en commettant avec lui quelques indiscrétions. Quelle nuit délicieuse, dit-elle, nous venons de passer par l’attrait seul de ce plaisir, notre guide et notre excuse ! Si des raisons, je le suppose, nous forçaient à nous séparer demain, notre bonheur ignoré de toute la nature ne nous laisserait, par exemple, aucun lien à dénouer. Quelques regrets, dont un souvenir agréable serait le dédommagement… et puis, au fait, du plaisir, sans toutes les lenteurs, le tracas et la tyrannie des procédés d’usage.

Nous sommes tellement machines (et j’en rougis), qu’au lieu de toute la délicatesse qui me tourmentait avant la scène qui venait de se passer, j’entrais au moins pour moitié dans la hardiesse de ces principes ; je les trouvais sublimes, et je me sentais déjà une disposition très prochaine à l’amour de la liberté.

La belle nuit, me disait-elle, les beaux lieux ! Il y a huit ans que je les avais quittés ; mais ils n’ont rien perdu de leurs charmes ; ils viennent de reprendre pour moi tous ceux de la nouveauté. Nous n’oublierons jamais ce cabinet, n’est-il pas vrai ? Le château en recèle un plus charmant encore ; mais on ne peut rien vous montrer : vous êtes comme un enfant qui veut toucher à tout ce qu’il voit, et qui brise tout ce qu’il touche. Un mouvement de curiosité, qui me surprit moi-même, me fit promettre de n’être que ce que l’on voudrait. Je protestai que j’étais devenu bien raisonnable. On changea de propos. Madame de T*** aimait mieux les raisons que la raison. Cette nuit, dit-elle, me paraîtrait complètement agréable, si je ne me faisais un reproche. Je suis fâchée, vraiment fâchée de ce que je vous ai dit de la Comtesse. Ce n’est pas que je veuille me plaindre de vous. Vous vous êtes conduit aussi décemment qu’il soit possible. La nouveauté pique, vous m’avez trouvée aimable, et j’aime à croire que vous étiez de bonne foi ; mais l’empire de l’habitude est si long à détruire, que je sens moi-même que je n’ai pas ce qu’il faut pour en venir à bout. J’ai d’ailleurs épuisé tout ce que le cœur a de ressources pour enchaîner. Que pourriez-vous espérer maintenant près de moi ? Que pourriez-vous désirer ! Et que devient-on avec une femme, sans le désir et l’espérance ? Je vous ai tout prodigué : à peine peut-être me pardonnerez-vous un jour des plaisirs qui, après le moment de l’ivresse, nous abandonnent à la sévérité des réflexions. À propos, dites-moi donc, comment avez-vous trouvé mon mari ? assez maussade, n’est-il pas vrai ? Le régime n’est point aimable ; je ne crois pas qu’il vous ait vu de sang-froid ; notre amitié lui deviendrait suspecte. Il faudra ne pas prolonger ce premier voyage ; il prendrait de l’humeur........ Dès qu’il viendra du monde (et sans doute il en viendra)........ D’ailleurs vous avez aussi vos ménagements à garder...... Vous vous souvenez de l’air de Monsieur, hier en nous quittant ?..... Elle vit l’impression que me faisaient ces dernières paroles, et ajouta tout de suite : Il était plus gai, lorsqu’il fit arranger, avec tant de recherche, le cabinet dont je vous parlais tout-à-l’heure. C’était avant mon mariage ; il tient à mon appartement. Il n’a jamais été pour moi qu’un témoignage… des ressources artificielles dont M. de T*** avait besoin de fortifier son sentiment, et du peu de ressort que je donnais à son âme.

C’est ainsi que par intervalle elle excitait ma curiosité sur ce cabinet. Il tient à votre appartement, lui dis-je ; quel plaisir d’y venger vos attraits offensés, de leur y restituer les vols qu’on leur a faits ! On trouva ceci d’un meilleur ton. Ah ! lui dis-je, si j’étais choisi pour être le héros de cette vengeance, si le goût du moment pouvait faire oublier et réparer les langueurs de l’habitude… Elle saisit, avec une intelligence très prompte ce que je voulais dire ; et plus surprise que fâchée, elle reprit : — Si vous me promettiez d’être sage… Il faut l’avouer, je ne me sentais pas encore toute la ferveur, toute la dévotion qu’il fallait pour visiter les saints lieux ; mais j’avais beaucoup de curiosité ; ce n’était plus Madame de T*** que je désirais, c’était le cabinet. Nous étions rentrés. Les lampes des escaliers et des corridors étaient éteintes ; nous errions dans un dédale. La maîtresse même du château en avait oublié les issues ; enfin nous arrivâmes à la porte de son appartement, de cet appartement qui renfermait ce réduit si vanté. Qu’allez-vous faire de moi ? lui dis-je, que voulez-vous que je devienne ? Me renverrez-vous ainsi seul dans l’obscurité ? m’exposerez-vous à faire du bruit, à nous déceler, à nous trahir, à vous perdre ? Cette raison lui parut sans réplique. — Vous me promettez donc… — Tout… tout au monde. On reçut mon serment avec l’espérance, bien entendu, que j’étais encore très capable d’être parjure. Nous ouvrîmes doucement la porte : nous trouvâmes deux femmes endormies ; l’une jeune, l’autre plus âgée. Cette dernière était celle de confiance ; ce fut elle qu’on éveilla. On lui parla à l’oreille. Bientôt je la vis sortir par une porte secrète artistement fabriquée dans un lambris de la boiserie. Moi, je m’offris à remplir l’office de la femme qui dormait ; on accepta mes services : on se débarrassa de tout ornement superflu. Un simple ruban retenait tous les cheveux, qui s’échappèrent en boucles flottantes. On y ajouta seulement une rose que j’avais cueillie dans le jardin et que je tenais encore par distraction ; une robe ouverte remplaça tous les autres ajustements. Il n’y avait pas un nœud à toute cette parure ; je trouvai Madame de T*** plus belle que jamais. Un peu de fatigue avait appesanti ses paupières, et donnait à ses regards une langueur plus intéressante, une expression plus douce. Le coloris de ses lèvres, plus vif que de coutume, relevait l’émail de ses dents, et rendait son sourire plus voluptueux. Des rougeurs éparses çà et là relevaient la blancheur de son teint et en attestaient la finesse. Ces traces du plaisir m’en rappelaient la jouissance. Enfin elle me parut, à la lumière, plus séduisante encore que mon imagination ne se l’était peinte dans nos plus doux moments. Le lambris s’ouvrit de nouveau, et la discrète confidente disparut.

Près d’entrer, on m’arrêta : « Souvenez-vous, me dit-on gravement, que vous serez censé n’avoir jamais vu, ni même soupçonné l’asile où vous allez être introduit. Point d’étourderie, je suis tranquille sur le reste. — La discrétion est ma vertu favorite ; on lui doit bien des instants de bonheur.

Tout cela avait l’air d’une initiation. On me fit traverser un petit corridor obscur, en me conduisant par la main. Mon cœur palpitait comme celui d’un jeune prosélyte que l’on éprouve avant la célébration des grands mystères. — Mais votre Comtesse ? me dit-elle en s’arrêtant… J’allais répliquer, les portes s’ouvrirent : l’admiration intercepta ma réponse. Je fus étonné, ravi ; je ne sais plus ce que je devins, et je commençai de bonne foi à croire à l’enchantement. La porte se referma, et je ne distinguai plus par où j’étais entré. Je ne vis plus qu’un bosquet aérien, qui, sans issue, semblait ne tenir et ne porter sur rien ; enfin je me trouvai comme dans une vaste cage entièrement de glaces, sur lesquelles les objets étaient si artistement peints, qu’elles produisaient l’illusion de tout ce qu’elles représentaient. On ne voyait intérieurement aucune lumière. Une lueur douce et céleste y pénétrait, selon le besoin que chaque objet avait d’être plus ou moins aperçu. Des cassolettes exhalaient les plus agréables parfums ; des chiffres et des trophées dérobaient aux yeux la flamme des lampes qui éclairaient d’une manière magique ce lieu de délices. Le côté par où nous entrâmes représentait des portiques en treillages ornés de fleurs, et des berceaux dans chaque enfoncement. D’un autre côté, on voyait la statue de l’Amour distribuant des couronnes ; devant cette statue était un autel sur lequel on voyait briller une flamme ; au bas de cet autel, une coupe, des couronnes et des guirlandes. Un temple d’une architecture légère achevait d’orner ce côté : vis-à-vis était une grotte sombre. Le Dieu du mystère veillait à l’entrée. Le parquet, couvert d’un tapis pluché, imitait un épais gazon. Au haut du plafond, des Amours suspendaient des guirlandes qui se jouaient négligemment. Le quatrième côté, qui répondait aux portiques, était un dais sous lequel s’accumulait une quantité de carreaux, avec un baldaquin soutenu par des Amours.

Ce fut là qu’alla se jeter nonchalamment la Reine de ce lieu. Je tombai à ses pieds : elle se pencha vers moi, elle tendit les bras, et dans l’instant, grâce à ce groupe répété dans tous ses aspects, je vis cette île toute peuplée d’amants heureux.

Les désirs se reproduisent par leur image. Laisserez-vous, lui dis-je, ma tête sans couronne ? Si près du trône, pourrai-je éprouver des rigueurs ? pourriez-vous y prononcer un refus ? — Et vos serments, me répondit-elle en se levant. — J’étais un mortel quand je les fis ; vous m’avez fait un Dieu : vous adorer, voilà mon seul serment. — Venez, me dit-elle, l’ombre du mystère doit cacher ma faiblesse ; venez… En même temps elle s’approcha de la grotte. À peine en avions-nous franchi l’entrée, que je ne sais quel ressort, adroitement ménagé, nous entraîna. Portés par le même mouvement, nous tombâmes mollement renversés sur un monceau de coussins. L’obscurité régnait avec le silence dans ce sanctuaire. Nos soupirs nous tinrent lieu de langage. Plus tendres, plus multipliés, plus ardents, ils étaient les interprètes de nos sensations, ils en marquaient les degrés, et le dernier de tous, quelque temps suspendu, nous avertit que nous devions rendre grâce à l’Amour. Nous sortîmes de la grotte pour aller lui porter notre hommage. La scène avait changé. Au lieu du Temple et de la statue de l’Amour, c’était celle du Dieu des Jardins. (Le même ressort qui nous avait fait entrer dans la grotte avait produit ce changement, en retournant la figure de l’Amour, et en renversant l’autel.) Nous avions aussi quelques grâces à rendre à ce nouveau Dieu. Nous marchâmes à son Temple, et il put lire dans mes yeux que j’étais digne encore de me le rendre propice. La Déesse prit une couronne qu’elle me posa sur la tête, et me présenta une coupe, où je bus à pleins flots le nectar des Dieux.

Hé bien ! me dit, après quelques moments, la Fée de ce séjour, en soulevant à peine ses beaux yeux humides de volupté, aimerez-vous jamais la Comtesse autant que moi ? — J’avais oublié, lui répondis-je, que je dusse jamais retourner sur la terre. Elle sourit, fit un signe, et tout disparut… Sortez bien vite, me dit en entrant la confidente, il fait grand jour, on entend déjà du bruit dans le château.

Tout m’échappe avec la même rapidité que le réveil détruit un songe, et je me trouvai dans le corridor avant d’avoir pu reprendre mes sens. Je voulais regagner ma chambre, mais où l’aller prendre ? Toute information me dénonçait, toute méprise était une indiscrétion. Le parti le plus prudent me parut de descendre dans le jardin, où je résolus de rester jusqu’à ce que je pusse rentrer avec vraisemblance d’une promenade du matin. La fraîcheur et l’air pur de ce moment calmèrent par degrés mon imagination, et en chassèrent le merveilleux. Au lieu d’une nature enchantée, je ne vis qu’une nature naïve. Je sentais la vérité rentrer dans mon âme, mes pensées naître sans trouble, et se suivre avec ordre : je respirais. Je n’eus rien de plus pressé alors que de me demander si j’étais l’amant de celle que je venais de quitter, et je fus bien surpris de ne savoir que me répondre. Qui m’eût dit hier à l’Opéra que je pourrais aujourd’hui me faire cette question-là ? Moi, qui croyais savoir qu’elle aimait éperdument, et depuis deux ans, le Marquis de …, moi, qui me croyais tellement épris de la Comtesse, qu’il devait m’être impossible de lui devenir infidèle ! Quoi ! hier ! Madame de T*** est-il bien vrai ? Aurait-elle rompu avec le marquis ? m’a-t-elle pris pour lui succéder, ou seulement pour le punir ? Quelle aventure ! quelle nuit ! et je m’interrogeais pour savoir si je ne rêvais pas encore. Je m’étais assis, et, ne cessant de raisonner avec moi-même, je ne savais trop à quoi me fixer ; je soupçonnais, je doutais, puis j’étais persuadé, convaincu, et puis, je ne croyais plus rien. Tandis que je flottais dans ces incertitudes, j’entendis du bruit près de moi ; je levai les yeux, me les frottai ; je ne pouvais croire… c’était… qui ? … le Marquis. — Tu ne m’attendais pas si matin, n’est-il pas vrai ? Eh bien, comment cela s’est-il passé ? — Tu savais donc que j’étais ici ? lui demandai-je. — Oui vraiment ; on me le fit dire hier au moment de votre départ. As-tu bien joué ton personnage ? le Mari a-t-il trouvé ton arrivée bien ridicule ? quand te renvoie-t-on ? J’ai pourvu à tout ; je t’amène une bonne chaise qui sera à tes ordres. C’est à charge d’autant. Il fallait un Écuyer à Madame de T***, tu lui en as servi, tu l’as amusée sur la route ; c’est tout ce qu’elle voulait, et ma reconnaissance… — Oh ! non, non, je sers avec générosité ; et dans cette occasion, Madame de T*** pourrait te dire que j’y ai mis un zèle au-dessus des pouvoirs de ta reconnaissance. »

Il venait de débrouiller le mystère de la veille, et de me donner la clef du reste. Je sentis dans l’instant mon nouveau rôle. Chaque mot était en situation, et me donnait envie de rire. Au fait, il était difficile de ne pas trouver très plaisant tout ce qui s’était passé. — Mais pourquoi venir si tôt ? dis-je au Marquis : il me semble qu’il eût été plus prudent… — Tout est prévu : c’est le hasard qui semble me conduire ici ; je suis censé revenir d’une campagne voisine. Madame de T*** ne t’a donc pas mis au fait ? Je lui veux du mal de ce défaut de confiance, après ce que tu faisais pour nous. — Elle avait sans doute ses raisons, et peut-être, si elle eût parlé, n’aurais-je pas joué si bien mon personnage. — Cela, mon cher, a donc été bien plaisant ? Conte-moi tous les détails… conte donc. — Ah ! … un moment. Je ne savais pas que tout ceci était une Comédie, et, bien que je sois pour quelque chose dans la Pièce… — Tu n’avais pas le beau rôle. — Va, va, rassure-toi ; il n’y a point de mauvais rôles pour de bons Acteurs. — J’entends : tu t’en es bien tiré. — Merveilleusement ! — Et Madame de T*** ? — Sublime ! elle a tous les genres. — Conçois-tu qu’on ait pu fixer cette femme-là ? Cela m’a donné de la peine ; mais j’ai amené son caractère au point que c’est peut-être la femme de Paris sur la fidélité de laquelle il y a le plus à compter. — C’est bien voir les choses. — C’est mon talent à moi ; toute son inconstance n’était que frivolité, dérèglement d’imagination : il fallait s’emparer de cette âme-là. — C’est le bon parti. — N’est-il pas vrai ? Tu n’as pas d’idée de la force de son attachement pour moi : au fait, elle est charmante, tu seras forcé d’en convenir. Entre nous, je ne lui connais qu’un défaut, c’est que la Nature, en lui donnant tout, lui a refusé cette flamme divine qui met le comble à tous ses bienfaits ; elle fait tout naître, tout sentir, et elle n’éprouve rien : c’est un marbre. — Il faut t’en croire sur ta parole, car moi, je ne puis… Mais sais-tu que tu connais cette femme-là comme si tu étais son mari ; vraiment, c’est à s’y tromper, et si je n’eusse pas soupé hier avec le véritable… — À propos, a-t-il été bien bon ? — Jamais on n’a été plus mari que cela. — Oh ! la bonne aventure ! Mais tu n’en ris pas assez à mon gré ! Tu ne sens donc pas tout le comique de ce qui t’arrive ? Conviens que le théâtre du monde offre des choses bien étranges, qu’il s’y passe des scènes bien divertissantes. Rentrons ; j’ai de l’impatience d’en rire avec Madame de T***. Il doit faire jour chez elle ; j’ai dit que j’arriverais de bonne heure. Décemment il faudrait commencer par le mari ; viens chez toi, je veux remettre un peu de poudre. On t’a donc bien pris pour un amant ? — Tu jugeras de mes succès par la réception qu’on va me faire. Il est neuf heures ; allons de ce pas chez Monsieur. Je voulais éviter mon appartement, et pour cause. Chemin faisant, le hasard m’y amena ; la porte, restée ouverte, nous laissa voir mon valet de chambre qui dormait dans un fauteuil ; une bougie expirait près de lui. En s’éveillant au bruit, il présente étourdiment ma robe de chambre au Marquis, en lui faisant quelques reproches sur l’heure à laquelle il rentrait ; j’étais sur les épines. Mais le Marquis était si disposé à s’abuser, qu’il ne vit rien en lui qu’un rêveur qui lui apprêtait à rire. Je donnai mes ordres pour mon départ à mon homme, qui ne savait ce que tout cela voulait dire, et nous passâmes chez Monsieur. Vous imaginez bien qui fut accueilli ? ce ne fut pas moi, c’est dans l’ordre. On fit à mon ami les plus grandes instances pour s’arrêter ; on voulut le conduire chez Madame, dans l’espérance qu’elle le déterminerait. Quant à moi, on n’osait, disait-on, me faire la même proposition, car on me trouvait trop abattu, pour douter que l’air du pays ne me fût pas vraiment funeste. En conséquence, on me conseilla de regagner la ville. Le Marquis m’offrit sa chaise ; je l’acceptai. Tout allait à merveille, et nous étions tous contents. Je voulais cependant voir encore Madame de T*** ; c’était une jouissance que je ne pouvais me refuser. Mon impatience était partagée par mon ami, qui ne concevait rien à ce sommeil, et qui était bien loin d’en pénétrer la cause. Il me dit en sortant de chez M. de T*** : Cela n’est-il pas admirable ? Quand on lui aurait communiqué ses répliques, aurait-il pu mieux dire ? Au vrai, c’est un fort galant homme, et, tout bien considéré, je suis très aise de ce raccommodement. Cela fera une bonne maison, et tu conviendras que, pour en faire les honneurs, il ne pouvait mieux choisir que sa femme. (Personne n’était plus que moi pénétré de cette vérité.) Quelque plaisant que cela soit, mon cher, motus ; le mystère devient plus essentiel que jamais. Je saurai faire entendre à Madame de T*** que son secret ne saurait être en de meilleures mains. — Crois, mon ami, qu’elle compte sur moi, et tu le vois, son sommeil n’en est point troublé. — Oh ! il faut convenir que tu n’as pas ton second pour endormir une femme. — Et un Mari, mon cher, un Amant même au besoin. On avertit enfin qu’on pouvait entrer chez Madame de T***. Nous nous y rendîmes avec empressement.

Je vous annonce, Madame, dit en entrant notre causeur, vos deux meilleurs amis. — Je tremblais, me dit Madame de T***, que vous ne fussiez parti avant mon réveil, et je vous sais gré d’avoir senti le chagrin que cela m’aurait fait. Elle nous examinait l’un et l’autre ; mais elle fut bientôt rassurée par la sécurité du Marquis, qui continua de me plaisanter. Elle en rit avec moi autant qu’il le fallait pour me consoler, sans se dégrader à mes yeux ; adressa à l’autre des propos tendres, à moi d’honnêtes et décents ; elle badina, et ne plaisanta point. Madame, dit le Marquis, il a fini son rôle aussi bien qu’il l’avait commencé. Elle répondit gravement : J’étais sûre du succès de tous ceux qu’on confierait à Monsieur. Il lui raconta ce qui venait de se passer chez son mari ; elle me regarda, m’approuva, et ne rit point. Pour moi, dit le Marquis qui avait juré de ne plus finir, je suis enchanté de tout ceci : c’est un ami que nous nous sommes fait, Madame. Je te le répète encore, notre reconnaissance… — Eh ! Monsieur, dit Madame de T***, brisons là-dessus, et croyez que j’ai senti tout ce que je dois à Monsieur.

On annonça M. de T***, et nous nous trouvâmes tous en situation. M. de T*** m’avait persiflé et me renvoyait ; mon ami le dupait et se moquait de moi ; je le lui rendais, tout en admirant Madame de T***, qui nous jouait tous, sans perdre rien de la dignité de son caractère.

Après avoir joui quelques instants de cette scène, je sentis que celui de mon départ était arrivé. Je me retirais ; Madame de T*** me suivit, feignant de vouloir me donner une commission : Adieu, Monsieur ; je vous dois bien des plaisirs, mais je vous ai payé d’un beau rêve. Dans ce moment, votre amour vous rappelle, et celle qui en est l’objet en est digne. Si je lui ai dérobé quelques transports, je vous rends à elle plus tendre, plus délicat et plus sensible… Adieu ! encore une fois : vous êtes charmant… Ne me brouillez pas avec la Comtesse. Elle me serra la main, et me quitta.

Je montai dans la voiture qui m’attendait. Je cherchai bien la morale de toute cette aventure, et… je n’en trouvai point.

Par M. D. G. O. D. R.