Poissons d’eau douce du Canada/Poisson castor

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C. O. Beauchemin & Fils (p. 230-234).


Montpetit - Poissons d'eau douce du Canada, 1897, illust p254.png
Fig. 39. — Le Poisson de vase ou Poisson-Castor, Poisson-Chien, Mud-Fish.

LE POISSON-CASTOR

(Canadien-Français)


Vulgo : Poisson de vase, Poisson-Castor, Poisson Chien, Mud-Fish


Sous-classe 
Holostei (The bony ganoids).
ordre 
Halecomorphe (alosites).
Famille 
Amiadée.


Ce poisson est fort répandu dans les tributaires du Mississipi et dans les grands lacs du plateau central ; dans la province de Québec il parait s’être cantonné dans les eaux du lac Saint-Pierre, plus particulièrement sur ses rives sud. C’est un des trois derniers ganoïdes réfugiés dans les eaux du Canada, comme dernier asile après avoir habité les mers septentrionales des deux mondes.

La famille des amiadés ne comprend qu’un seul genre, celui des amies. Elle est composée de poissons dont le corps est allongé, un peu comprimé, le museau court, la gueule largement fendue, la tête légèrement voûtée au-dessus, striée, mais non couverte d’écailles. Le bord libre de la mâchoire porte, sur toute son étendue, une rangée de dents coniques, et derrière, une bande de dents en râpe ; on voit des dents sur le vomer, les palatins et les os ptérygoïdiens. La nageoire dorsale est longue, l’anale courte, la caudale arrondie ; on ne voit pas de fulcres aux nageoires. Les rayons branchiostèges sont nombreux ; il existe une large plaque gulaire entre les branches de la mâchoire inférieure. La vessie natatoire est celluleuse. Le squelette est complètement ossifié.

Aux eaux vives et courantes les amies semblent préférer les eaux marécageuses où, lorsque les chaleurs de l’été font évaporer l’eau, elles restent dans la vase desséchée, habitude qui leur a fait donner le nom de poisson de vase, mud-fish.

A. Danneril décrit un poisson du centre de l’Afrique qui paraît se rapprocher assez intimement de l’amie pour qu’il vaille la peine d’en reproduire le portrait ici ; il le nomme le protoptère ou lépidosirène.

« Les organes de la locomotion, écrit-il, sont disposés uniquement pour la vie aquatique et non pour la progression, si ce n’est dans l’eau, quand l’animal, se soulevant au-dessus du fond, avance par une sorte de marche quadrupédule, à l’aide de ses membres.

« La natation est rapide, grâce à l’énergie des mouvements de la queue ; mais elle peut être comparée à celle d’un triton, plus encore qu’à celle d’un poisson.

« Une partie de la vie, au reste, se passe dans une immobilité presque absolue, car leur instinct les entraîne à se cacher, vers la fin du temps des pluies, avant la saison sèche, en s’enfouissant dans la vase qui se durcit après la disparition de l’eau et sous l’influence des rayons solaires.

« Depuis quelques années, on apporte de la Gambie en Europe des mottes de terre d’une grosseur variable mais qui ne dépassent pas le volume des deux poings ; chacune d’elles contient tout un protoptère. Elles proviennent des rizières, des marais, des étangs ou des rivières qui se dessèchent et dont les eaux sont habitées en abondance par ce poisson. De semblables mottes ont été vues à différentes reprises au Muséum d’Histoire naturelle, et plusieurs observateurs ont pu étudier, à l’état de vie, les animaux qu’elles contenaient.

« Il m’a été donné d’y assister aux manœuvres qu’ils exécutent pour se creuser leur demeure souterraine.

« À une certaine époque on avait cru que l’ensevelissement se faisait au milieu de feuilles qui constituaient l’étui protecteur. Plus tard on a reconnu l’inexactitude de cette supposition. Senckart a émis l’opinion que l’épiderme, en se détachant du corps, fournit les matériaux de l’enveloppe. Cependant, comme jusqu’au moment de la réception à la ménagerie du Muséum de blocs provenant de la Gambie, on n’avait été témoin que de l’apparition de l’animal quand il quitte sa demeure souterraine où jamais on ne l’avait vu pénétrer, on en était réduit à des conjectures sur la nature et le mode de formation de cette sorte de cocon.

« Deux lépidosirènes (protoptères) revenus à l’état de liberté par suite du ramollissement lentement obtenu des mottes où ils étaient logés, donnèrent, après un mois d’existence active dans un aquarium, la preuve que le moment était venu pour eux de chercher, dans la terre molle que l’eau recouvrait, l’abri qui, dans les conditions ordinaires de leur vie, est indispensable durant la saison sèche : agitation, sécrétion abondante de mucus, efforts pour fuir, tout annonçait un irrésistible besoin de trouver un milieu autre que celui où ils étaient plongés. Je m’efforçai donc de les placer dans des conditions analogues à celles qu’ils rencontrent lorsque le sol abandonné par les eaux se dessèche et finit par se durcir. L’eau de l’aquarium fut peu à peu enlevée, dès que les animaux eurent creusé la vase. Trois semaines environ s’étaient à peine écoulées, et déjà, la terre durcie formait une masse fendillée sur plusieurs points par la dessiccation. Ce sont ces ouvertures qui permettent l’arrivée d’une petite quantité d’air pour les besoins de la respiration.

« Au bout de soixante-dix jours j’explorai le sol et je pus constater que les deux animaux avaient trouvé les conditions favorables pour traverser sans danger la saison de sécheresse artificiellement produite, car ils étaient enveloppés dans des cocons et pleins de vie, comme le prouvaient leurs mouvements provoqués par le plus léger attouchement.

« Le cocon est donc un étui protecteur produit par une sécrétion muqueuse. Un des cocons venus de la Gambie et d’apparence absolument identique à ceux qui ont été faits dans l’aquarium, où il n’y avait que de l’eau et de la terre, n’offrait aucune trace de tissu végétal. Mon confrère, le professeur Decaisne, s’en est assuré par l’examen microscopique, et la substance répandait, en brûlant, l’odeur caractéristique des matières animales soumises à la combustion.

« La mucosité abondamment sécrétée, j’en ai eu la preuve, recouvre d’abord et agglutine les parties du sol que le lépidosirène (protoptère) traverse : aussi les parois du canal souterrain qu’il s’était creusé et qui resta béant, étaient-elles après la dessiccation, lisses et comme polies, puis, dans le lieu où il s’arrête, la sécrétion devenant plus active encore, la mucosité se dessèche et acquiert la consistance d’une enveloppe membraneuse remarquable par sa structure.

« D’après Günther, « les amies peuvent atteindre la longueur de deux pieds. Ce sont des animaux qui se nourrissent de petits poissons, de crustacés, d’insectes aquatiques.

« Wilder a observé la manière dont respirent ces animaux ; ils viennent à la surface de l’eau, et, sans lâcher les bulles d’air, ouvrent largement la gueule et avalent une grande quantité d’air ; cet acte se passe surtout et plus fréquemment lorsque l’eau est impure et ne contient pas beaucoup d’air respirable ; il est certain dès lors que les amies peuvent respirer l’air en nature. Leur chair n’est pas estimée. »


Le poisson-castor de la province de Québec est destiné à disparaître bientôt. Du jour où les dragues du gouvernement enlèveront les bancs de la rive sud du lac Saint-Pierre où il a son gîte, c’en sera fait de lui. On l’emportera avec les vases qui lui serviront de tombe. Que je vous offre au moins son portrait comme souvenir de l’un des plus anciens habitants de notre globe :


Corps allongé, comprimé en arrière, arrondi de l’avant ; tête subconique, à museau obtus, légèrement comprimée ; les os de la boîte ravinés et très durs, recouverts d’une peau très mince. Museau court et arrondi. Les rebords de la mâchoire supérieure sont formés par les maxillaires et divisés par une suture longitudinale ; mâchoires à peu près égales à leur extrémité. L’ouverture de la bouche quasi-horizontale s’étendant au delà de l’œil ; mâchoire inférieure large, en forme d’U, avec les sections bien marquées ; une large plaque osseuse ornée de stries rayonnantes sépare les deux mâchoires. Chacune des mâchoires est armée d’une série extérieure de dents coniques, en dedans desquelles la mâchoire inférieure porte une bande de dents en râpe. Des bandes de dents petites au vomer et sur les os ptérygiens : les palatins ont une série de dents plus fortes et aiguës. Les prémaxillaires non protractiles. La langue épaisse est à peine mobile au bout. Les narines sont bien distinctes ; celle de l’avant porte un léger barbillon. Les joues sont cuirassées comme le sommet de la tête ; l’opercule est bordé d’une large bande charnue : les branchies non unies sont dégagées de l’isthme. Les écailles de moyenne grandeur, cycloïdes, solides, à rebord membraneux ; ligne latérale bien marquée ; la dorsale longue et basse, presque de hauteur uniforme, s’élevant un peu en avant de la hauteur médiane du corps. Queue hétérocerque, connexe en arrière. Pas de fulcres. Anale courte et basse. Pectorales et ventrales courtes et circulaires ; les ventrales plus rapprochées de l’anale que des pectorales. La vessie natatoire cellulaire, bifide en avant, en forme de poumons réunis par une glotte au pharynx et pouvant aider à la respiration. Dos olivâtre ou noir ; moins sombre sont les flancs semés de lignes noires réticulées ; taches noires sur la mâchoire inférieure et la plaque gulaire. Nageoires presque noires, finement mouchetées. Le mâle porte une tache ronde noire à la base de la caudale, légèrement entourée en dessus d’un cercle jaune orange. Cette tache n’existe pas chez la femelle.

Les yeux mobiles attirent l’attention par l’expression de colère ou de prière qui s’y reflète lorsque l’animal est retiré de l’eau.