Poissons d’eau douce du Canada/Truite en général

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C. O. Beauchemin & Fils (p. 331-363).

DE LA TRUITE en général



Dans la famille des salmonidés, la truite commune est remarquable par un grand nombre de variétés dont la classification fait le désespoir des savants. Il est des truites qui ressemblent d’une façon étonnante au parr, au saumoneau, à ce point que pour les distinguer il faut un œil exercé, une connaissance exacte de leurs traits caractéristiques. Même couleur, mêmes formes, même allure, mêmes habitudes, même habitat. À cet âge, le jeune saumon a des dents au vomer comme la plupart des truites, il les perdra plus tard, sans retour, tandis qu’elles persisteront chez ses congénères. Il importe pourtant que leurs traits distinctifs soient bien connus du pêcheur et des gardiens de pêche ; car, pris à la seine ou à la ligne, le parr doit être rendu à son élément, pendant que la truite est admise en franchise au carnier du pêcheur. L’examen presse, le poisson souffre, dans une minute il sera trop tard : vous n’avez même pas le temps de compter les rayons de ses nageoires, encore moins celui de le disséquer. Regardez tout simplement à l’œil et à l’opercule. S’il y a des stries autour de l’œil, si l’opercule légèrement bossué s’allonge en arrière, c’est sûrement un saumon. Déposez le alors doucement dans l’eau où il est appelé à devenir roi. Fussiez-vous le plus ardent des républicains, vous le respecterez en votre qualité de pêcheur honnête.

Dans le fleuve Saint-Laurent, la truite de mer ne remonte guère au-dessus du Saguenay ; mais elle abonde dans les eaux du golfe, surtout à l’embouchure des rivières tributaires. À partir du Saguenay jusqu’au lac Ontario, ce poisson n’existe pas. De nombreuses variétés de truites, quelques-unes de très forte taille, peuplent les grands lacs de l’Ouest. Oh ! par exemple, des deux côtés du fleuve Saint-Laurent, dans les ramifications des Alleghanys, au sud, sur la corniche des Laurentides, au nord, se trouvent d’innombrables lacs et cours d’eau où fourmillent la truite de bruyère, la truite d’Amérique, la truite argentée, la truite troire, etc., etc. ; sur lesquelles la truite des lacs ou touladi des Montagnais prélève un sanglant tribut. La plus grande partie de ces lacs et cours d’eau n’ont jamais été pêchés. Ils gardent en réserve d’abondantes provisions pour l’avenir. Dans ces lacs et rivières élevés, parfois isolés, que le saumon n’atteint jamais, la truite, quelle qu’en soit la variété, est facile à reconnaître, comme espèce, entre tous les autres poissons. Toutes ont un nombre égal de nageoires, avec une légère différence dans leur disposition et dans leurs teintes, suivant les variétés. Le nombre des rayons est à peu près le même chez chacune d’elles. Seulement, la caudale, échancrée chez les jeunes, devient droite chez les adultes, et enfin convexe, au lieu de concave, chez les vieilles. La nature augmente leurs moyens de propulsion en proportion de leur âge et de leur poids.

Le mâle a la tête lourde, massive, presque difforme ; la mâchoire inférieure, plus avancée que la supérieure, porte chez les vieux et gros individus un crochet obtus, blanc et corné qui arme l’extrémité antérieure et se loge dans une cavité correspondante creusée dans la mâchoire supérieure ; plus fine est la tête de la femelle, son bec est aussi plus pincé, par coquetterie sans doute. Toutefois, après la ponte, lorsque son corps est amaigri par un long jeûne et la souffrance, sa tête ne diffère en rien de celle du mâle.

Aplati dans le jeune âge comme celui du gardon, le corps de la truite commune prend la forme cylindracée dans l’âge adulte.

La couleur de la peau varie suivant les lieux, la nature des eaux, la nourriture et les époques de la vie de ce poisson. Cette peau, dépourvue d’écailles apparentes, ressemble à une toile vernissée sur laquelle un artiste aurait laissé courir son pinceau capricieux en y mêlant tour à tour les tons les plus vifs et les plus sombres, les plus chauds et les plus pâles, le carmin au vert bouteille, le bleu foncé au brun, l’or à l’argent.

« On ne peut s’empêcher de remarquer la physionomie brutale et sans expression de la truite ; l’air est féroce, l’œil mauvais, » dit le Dictionnaire des Pêches. Rien d’étonnant à ce que la truite prise à la ligne n’ait pas un air souriant, ou, si vous l’aimez mieux, doux et résigné, car elle sort d’un rude combat dont elle est à la fois la victime et le prix. Nul poisson ne lutte avec autant de valeur et de vigueur, peu sont aussi fertiles en ruses : c’est pourquoi l’on se vante de sa pêche comme d’une conquête. Elle se défend jusqu’au dernier souffle, jusqu’à épuisement, profitant de tout, des herbes, des cailloux, des racines, tantôt plongeant jusqu’au fond, tantôt s’élançant dans l’air et battant de sa queue le fil qui la retient prisonnière ; quand elle se rend enfin, c’est que tout espoir est perdu, et si elle a l’œil mauvais, c’est qu’elle en veut au sort de sa défaite, après avoir montré tant de courage. D’autres poissons sans cœur, comme la morue, se livrent à l’ennemi sans résistance, d’autres, comme la donzelle et le poisson-castor (mud fish), semblent lui demander grâce. Autre chose est de la truite, altière : si elle pouvait parler, elle aurait un blasphème à la bouche, ou peut-être le mot de Cambronne. Cela se voit dans ses yeux.

LA TRUITE COMMUNE



Ce poisson que nous appelons simplement truite commune, est tour à tour désigné sous les noms de truite mouchetée, truite de ruisseau, brook-trout, salmo fontinalis, truite de bruyère et truite américaine. Il n’en reste pas moins toujours le même, soit qu’il pèse une once ou de trois à quatre livres, soit qu’il porte une robe vert bronzé, brun sombre, jaune violet, bleu d’acier, pointillée de rouge, de bleu, de vert ou de toute autre nuance qui dépend de sa nourriture et quelquefois de son habitat. Quant à la forme, ce que nous avons dit des salmonidés en général s’applique également à la truite commune. Elle n’est belle que par ses couleurs vives et sa peau vernissée. Sa hardiesse, sa vaillance la font rechercher par les pêcheurs à la ligne, de préférence à des proies autrement profitables. À Québec, lorsqu’on vous propose une partie de pêche, il est entendu qu’il s’agit d’une pêche à la truite dans les lacs des comtés de Québec, Portneuf ou Montmorency. L’achigan du lac Saint-Joseph, quoique assez abondant, ne compte pas ; du bars de Montmagny, il n’en est pas question.

Dans les districts de Montréal et d’Ottawa nous avons le brochet, le doré, le maskinongé, l’achigan, la laquaîche : Québec n’a que la truite, et il s’en contente ; mais aussi il faut dire qu’elle abonde dans presque tous les lacs des Laurentides distribués dans un rayon de quinze à vingt-cinq milles.

La pêche à la truite est le rêve de l’écolier, le joyeux passe-temps du rentier, une suprême jouissance, un dernier rayon de soleil pour le vieillard, qui retrouve pour un instant son coup d’œil, sa vigueur, sa souplesse, quand ce papillon des eaux bondit hors de son élément, s’accroche à son hameçon. Un frisson magnétique, réminiscence de ses vingt ans, passe alors dans toutes ses veines. L’œil au bout de la ligne qui plonge ou remonte, les mains crispées sur sa perche, le cœur lui bat plus vite, saisi qu’il est d’une indicible émotion. Avec la résistance, il retrouve une recrudescence d’énergie ; des forces inconnues se réveillent en lui ; le sang afflue à ses joues, son regard s’allume ; le voilà debout dans son canot, raidissant ses bras, se penchant, se relevant, tantôt donnant du fil, tantôt en reprenant, guettant, suivant les mouvements du poisson, de gauche à droite, de haut en bas, absorbé jusqu’au fond de l’âme par ses évolutions. Et la truite apparaît à la surface, montrant ses flancs dorés, mouchetés de vermillon et d’azur : oh ! le beau poisson ! Il l’amène amoureusement à lui, se penche, l’enlève : il est dans le canot. Ouf ! le pauvre vieux s’affaisse sur son siège, essoufflé, épuisé, rendu ; mais il en mourrait qu’il ne se plaindrait pas, car les soubresauts de la truite agonisante font retentir à ses oreilles la plus délicieuse harmonie. [1]

C’est la même truite que les enfants pêchent dans les ruisseaux : la mignonne, la gentille, la folâtre petite truite, longue de quatre à cinq pouces : la gourmande qui happe tout ce qui tombe à sa portée : il suffit de voir comment elle est peinte et fleurie pour être convaincu que c’est bien la même. Ne disions-nous pas tout à l’heure, qu’il en est de toutes grosseurs, comme de toutes couleurs dans cette espèce ? Dans un mince filet d’eau elle est petite, dans un remous de profondeur elle est plus grosse, dans les lacs seuls elle atteindra tout le développement dont elle est susceptible, de trois ou quatre livres au plus.

Nous avons fait tant et plus la pêche à la truite commune dans des ruisseaux, des fosses, des lacs ; et toujours et partout avec un égal plaisir.

Que de souvenirs !

Tenez, qu’on me laisse parler d’une pêche au lac Tintareh, en arrière de Valcartier que j’ai faite avec Paul Picard, le fils du grand chef des Hurons de Lorette, Tahourenchê, il y a quelque vingt ans, et je vous ferai grâce de toutes les autres.

Ne se rendait pas qui voulait au lac Tintareh : il était situé là-bas, à vingt-cinq milles de Québec, dans le flanc des Laurentides, derrière des rochers à pic, hauts de cinq à six cents pieds, qu’il faut gravir à bras, en s’aidant des racines et des branches d’arbres, autant qu’à pied. Passé la rivière Jacques-Cartier, l’ascension commençait tout de suite, pour durer de deux à trois heures, et je vous prie de croire qu’elle s’exécutait au prix de plus de grimaces que de sourires, de plus de hans ! que de chansons. Toutefois, avec un peu de nerfs et de courage on finissait par toucher la crête du contrefort, d’où l’on n’avait plus qu’à se laisser aller sur des pentes douces, de vallons en vallons, jusqu’au lac. Le lac n’a sans doute pas changé de site, mais il doit y avoir des chemins carrossables pour y parvenir. Les truites et les perdrix n’y auront pas gagné.

Oncques ne vis-je autant de perdrix qu’en cet endroit : nous en tuâmes plus d’une douzaine perchées sur les branches des arbres aux abords du sentier que nous suivions : nous aurions pu tout aussi bien les prendre à la main que les tirer, les cueillir pour ainsi dire comme des fruits, tant elles étaient peu farouches.

Rares étaient les pêcheurs des villes qui tentaient l’escalade du lac, par ce côté : ils préféraient de beaucoup s’y rendre en voiture, en faisant un détour de plus de deux milles. Toutefois, nous avions eu des devanciers, et cette année même, comme l’indiquait une inscription ayant tout l’air d’un défi marqué à la sanguine sur l’écorce d’un bouleau bien en vue, nous lisions : « John Patton and R. Trodden caught 21 dozens of trout on lake Tintareh, in two days, fishing July 24th, 1877.

— Crois-tu cela ? demandai-je à Paul.

— Je le crois, me répondit-il, les sportsmen anglais parlent peu, mais quand ils parlent ils disent la vérité. Du reste, j’accepte leur défi. Ou je me trompe fort ou tu verras que dans deux jours, en repassant par ici, nous pourrons rabattre l’arrogance de ces messieurs par un chiffre plus élevé et non moins vrai que celui qu’ils ont affiché.

Arrivés au lac, nous trouvâmes nombre de radeaux solides et bien faits, échoués à la rive. Nous en choisîmes chacun un, le père Lenègre, notre guide, Paul et moi, parmi les plus légers, les moins trempés, et nous entreprîmes la traversée pour aller camper à la pointe. Il faut dire que le lac Tintareh se compose de trois nappes d’eau quasi circulaires, reliées entre elles par des rétrécis, l’image d’un trèfle sans pédoncule.

Une fois campés, ayant encore du jour devant nous, pendant que le père Lenègre faisait du bois pour le bûcher de nuit, Paul et moi partîmes, chacun de notre côté, à la recherche des endroits de pêche. Étant né et ayant presque toujours vécu jusque-là dans le district de Montréal, je n’avais qu’une très mince expérience de cette pêche. Aussi quelques heures plus tard, je revenais au camp bredouille ou à peu près. Le soleil disparu derrière un pâté de montagnes ne donnait plus de lumière que par réfraction. Où est Paul ? dis-je au père Lenègre.

— J’sais pas, j’sais pas ; il est allé par là, et je ne le vois plus : le boingre d’enfant va se laisser prendre par la nuit, et il va faire noir comme sur le four : pas de lune, voyez-vous, ce soir.

La nuit vint, en effet, sans nouvelles de Paul, une nuit noire, sans lune, sans étoiles, écrasée de ténèbres entassées : pas un souffle, pas un bruissement dans l’air ; la nature oppressée ne respirait plus ; seul, notre brasier, nourri d’épinette sèche, pétillait, ronronnait et crevait de sa clarté le linceul funèbre qui nous couvrait de toutes parts.

Le père Lenègre m’avait passé une perdrix lardée, cuite à point, et je n’y touchais pas ; j’avais l’oreille ouverte vers le lac, et l’appétit refoulé dans les talons. Paul devait apercevoir notre immense flambeau où se tordaient deux grands arbres représentant au moins une corde de bois ; pourquoi ne s’annonce-t-il pas ?

— A-t-il pris le fusil ? demandai-je au père Lenègre.

— Eh non ! me répondit-il… s’il l’avait pris, je comprendrais son silence ; c’est qu’il guetterait un ours, un gibier quelconque, mais il n’a que sa ligne, et… quelle heure est-il à peu près ?

— Passé dix heures, je crois.

— C’est un lac traître, reprit le père Lenègre, plusieurs chasseurs s’y sont perdus… c’est l’eau que je redoute.

Juste à ce moment un cri sinistre, un cri d’appel au secours, un cri de mort, comme on dit vulgairement, se fit entendre par l’autre côté du lac, à une distance de près d’un mille.

— Dieu soit béni ! dit le père Lenègre avec des larmes dans la voix ; on est toujours sûr qu’il n’est pas noyé.

— Il n’est pas noyé, c’est vrai, mais il a crié comme une âme en peine ; il faut lui répondre, Pierre.

Le vieux trappeur poussa un hou ! hou ! prolongé aux échos des montagnes ; puis il aviva les flammes du brasier de cinq ou six longerines d’épinette sèche. De n’importe quel point du lac, Paul devait apercevoir ce gigantesque flambeau et se diriger facilement sur sa lumière.

Cependant, il y avait bien une demi-heure que nous étions là, Pierre assis près du feu, harassé, le front dans sa main, cognant des clous : moi debout dans la coupole lumineuse du foyer, l’œil ouvert vers la nuit épaisse, impénétrable, qui couvrait le lac, lorsque je perçus, venant de loin, un clapotis, un léger bruit de pagaie dans l’eau. C’était Paul qui ne tarda pas à émerger, avec son radeau, du fond de la bouteille à l’encre, où nous le croyions perdu sans retour. En touchant le rivage, il s’élance du radeau sur la grève, gravit le talus en deux bonds, et sans proférer une parole, il va se jeter de son long sur le lit de branches de sapin qu’éclaire et réchauffe notre brasier.

J’allai m’asseoir près de lui, et le touchant à l’épaule, je lui dis : « Paul, qu’as-tu donc ? veux tu une goutte de brandy, une tasse de thé, manger une bouchée ? Les perdrix sont excellentes. »

Pas de réponse, pas un mot : seulement, il se pelotonna les bras plus fermes autour de la tête, nous tourna le dos, de manière à nous faire comprendre qu’il ne voulait rien voir, rien dire, ni rien entendre.

Pierre se contenta de dire : « Il a vu quelque chose, une chasse-galerie peut-être, ou bien il est malade. On ferait bien de le veiller.

— C’est bien, lui répondis-je, tu es plus fatigué que moi, couche-toi pendant que je ferai le quart. » Le pauvre vieux, qui tombait de fatigue, se roula en rond de chien près du feu, et moins d’une minute après il ronflait à rendre jaloux les huahuarons les plus sonores du Tintareh.

Paul passa la première partie de la nuit tourmenté par le cauchemar. Vers deux heures du matin, j’éveillai le père Lenègre pour lui faire attiser le feu et pour qu’il veillât à son tour. L’atmosphère humide, étouffante, présageait un orage prochain. Je m’endormis tout de même sans inquiétude sous la garde de notre guide, tout à fait remis de sa fatigue. Combien de temps notre somme dura-t-il ? Je ne saurais le dire, mais je m’éveillai aux éclats de rire de Paul qui retirait le père Lenègre d’une flaque d’eau noire comme l’encre, remplaçant le brasier si ardent quelques heures auparavant. Sauf un hoquet prononcé attestant chez lui la vie, le pauvre vieux n’avait rien dans la couleur qui permît de le distinguer des bûches carbonisées qui l’entouraient. Du reste, pas un brin de mal, en apparence.

Qu’était-il arrivé ? Le père Lenègre, nous voyant endormis, aura entamé un bout de conversation avec de Kuyper ou Molson, deux intimes de vieille date qu’il avait sous la main. L’orage l’aura surpris, pendant qu’il était sous le charme de leur éloquence, et croyant s’abriter sous la campe, il se sera roulé dans le brasier… déjà éteint, heureusement. La face et les mains couvertes de charbon, le père Lenègre n’avait jamais si bien porté son nom.

— Mais dis-moi donc, demandai-je à Paul, qu’avais-tu hier soir ? Le père Lenègre prétendait que tu avais vu le diable ou que tu avais entendu passer une chasse-galerie.

— Le père Lenègre ne s’est pas trompé : si je n’ai pas vu le diable, je l’ai du moins senti remuer sous mes pieds ; quant à la chasse-galerie, je l’ai si bien entendue qu’elle me tinte encore dans les oreilles. Mais as-tu vu ma pêche ? Viens au radeau que je te la montre.

Nous descendîmes au radeau échoué à la rive, et dans un grand baril d’écorce de bouleau servant de siège, je vis une quarantaine de truites de quatorze à quinze pouces de longueur : le baril en était presque rempli.

— Où as-tu pris cela ? dis-je, émerveillé.

— Je te montrerai l’endroit, ce soir, et tu comprendras pourquoi je suis arrivé hier, ici, presque sans connaissance et agissant comme un fou : d’ici là, nous irons par le rétréci pêcher dans les deux élargissements du nord et de l’ouest.

Paul avait de l’expérience comme pêcheur à la truite ; il devinait les bons endroits : ce jour-là, le temps étant trop calme pour pêcher à la mouche, force nous fut de nous rabattre sur les vers, à notre grande humiliation. Car, autant il est galant, de bon genre, sportsmanlike, de pêcher la truite à la mouche, autant sa pêche amortie, au fond, est vulgaire et justement dépréciée.

Barnwell dit, de bonne plume : « Il n’y a qu’une manière de prendre la truite, c’est en la pêchant à la mouche ; quoique j’aie entendu dire que des braconniers ou des pêcheurs au baquet fassent usage de vers, minusses, et même du frai de ce poisson pour le capturer, je n’ai jamais voulu y croire. Ces infamies ne sont pas punies de mort ni même d’emprisonnement pour la vie, mais la législature étudie sérieusement la question, et ces pénalités seront sans doute introduites prochainement dans nos statuts. »

Il y a d’innombrables règles applicables à la pêche à la truite, et d’innombrables exceptions à chacune d’elles ; ni le pêcheur ni le poisson ne sont infaillibles.


« La truite est un gobe-mouche, dit de la Blanchère, d’une adresse et d’une voracité qui déconcerte la raison. Tout ce qui se laisse aller à toucher les ondes est bon à prendre, aussi ne s’en fait-elle pas faute ; elle bondit, elle glisse, elle retourne, elle évolutionne, en un mot, sans relâche : à chaque fois, ses longues dents s’entr’ouvrent pour happer une proie qu’elle ne manque jamais, et qui, sous la forme d’une mouche, semble indigne d’aussi formidables crochets. Mais tout fait ventre, dit le proverbe, et la truite le pratique à merveille.


Il ne faut pas croire cependant que la truite passe sa vie à gober : non. Quand elle est repue, elle se repose, et passe dans un doux far niente le temps chaud du milieu de lajournée. Elle fait ses deux repas comme un bon bourgeois, un le matin, un le soir. Elle ne se lève pas matin ; il faut que le soleil soit levé lui-même, qu’il ait permis aux insectes de sécher leurs ailes humides de la rosée matinale ; alors, les imprudents s’élancent… et la truite est là, comme la Parque fatale, ne manquant jamais son coup… Mais le pêcheur y est aussi, et qui crut prendre est pris. Elle fera ainsi la chasse jusqu’à dix ou onze heures, suivant que le soleil sera plus ou moins chaud, puis elle ira se reposer, et recommencera le soir, deux heures avant le coucher de son ami le soleil bienfaisant. À la nuit elle ira dormir ou bien faire encore quelquefois un petit tour à tâtons, au fond de l’eau, quand elle n’a pas assez dévoré : ce que le pêcheur met à profit en lui tendant des lignes de fond qui rapportent les plus belles pièces.


En hiver, dans nos climats rigoureux, sous le toit de glace qui la sépare du soleil, la truite conserve les mêmes habitudes régulières. Le matin et le soir on la pêche au ver ou à la chair rouge, de quelque provenance qu’elle soit, pourvu qu’elle soit d’un rouge appétissant. De nuit, il faut escher la ligne de fond d’un poisson vif, soit d’une petite truite soit d’un minusse quelconque.

Après une journée de forte chaleur, surtout si le temps est couvert, la truite, qui s’est tenue tout le long du jour au fond des fosses, s’approchera des rives pour venir se désaltérer aux eaux fraîches et battues des ruisseaux de la montagne. Nous verrons tout à l’heure que c’est dans un pareil endroit que Paul avait fait sa pêche merveilleuse.


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Fig. 58. — La pêche à la Truite.


La température a un effet extraordinaire sur ce poisson, et par-dessus tout sur sa disposition à manger. Avec le vent d’est et de nord-est la truite ne se prend pas facilement : elle a horreur des orages accompagnés de tonnerre ; les vents violents sont défavorables au pêcheur, de quelque côté qu’ils viennent. Pendant et après des pluies douces, sans trop de vent, voilà le moment par excellence pour prendre la truite.

Il faut éviter un ciel très clair, à moins qu’il n’y ait assez de vent pour soulever de fortes rides, et même alors, par un jour limpide, on prendra peu de truites. Au contraire, un temps sombre succédant à une nuit lumineuse est de bon augure pour remplir le panier, car les truites sont presque aussi timides dans une nuit éclairée par la lune que dans le jour : aussi, pendant ces nuits-là, elles ne chassent pas ; si donc le lendemain le temps est couvert, la truite aura faim, se croira en sûreté et mordra âprement. Lors de la saison froide (hors l’hiver), pêchez seulement au milieu du jour ; dans la saison chaude, le matin et le soir. La soirée, en général, vaut mieux que la matinée, sans doute parce que les truites ne mangeant pas du tout pendant la chaleur, elles ont faim le soir ; au contraire, si elles ont chassé librement pendant la nuit, elles sont moins friandes de l’amorce, le matin. L’heure qui précède la disparition du crépuscule, et celle qui la suit, si la nuit est très sombre, sont les plus favorables ; c’est le moment, d’ailleurs, où les plus gros poissons commencent leur tournée.

Ayant avant tout pour principe la patience, la persévérance, ne vous découragez jamais ; car il n’est pas de jour qui n’ait son heure favorable, son heure où la truite donnera ; d’ailleurs, un travail persistant dompte l’esprit et renforce les muscles. Le vent du sud, et spécialement du sud-est, a l’étrange effet d’assombrir la surface de l’onde et rend ainsi fructueuse la pêche dans les eaux claires ; le vent du sud-ouest est le plus favorable ensuite. En somme, nous pouvons dire que, sauf les vents du nord-est et de l’est, tout vent promet des chances de réussite.

Faute de vent, nous dûmes nous résigner, Paul et moi, à pêcher au fond, avec un plomb et deux hameçons : nous eûmes un succès ; nos esches ne plongeaient pas à deux pieds de profondeur qu’elles étaient déjà saisies et tiraillées en tous sens, et le plus souvent nous retirions deux truites à la fois, ce qu’on appelle une ramée. Encore novice à cette pêche, j’y prenais le plus grand plaisir, pendant que mon compagnon la traitait avec dédain. Je comptais les pièces ; je soupesais les plus belles ; à dix heures, j’annonçais déjà cinq douzaines.

— Tu comptes cela ? me dit Paul, mais tu n’en emporteras pas une seule.

— Et pourquoi pas ?

Parce que, ce soir, nous en prendrons de plus belles, de deux à trois livres, en plus grand nombre qu’il ne nous en faudra pour nous charger tous les trois.

Revenus vers quatre heures à la campe, nous y prenons une bouchée et repartons tout de suite vers le théâtre des émotions de Paul, où nous arrivons un peu avant six heures.

Après avoir échoué nos radeaux sur une grève de sable, nous nous acheminons à travers un bois touffu vers un bruit sourd venant de la montagne. Nous ne tardons pas à constater que ce bruit est causé par un ruisseau d’eau claire et froide courant vers le lac : « Arrive ici ! » me dit Paul. M’étant approché en tapinois, j’aperçus dans un bassin ovale d’environ quinze pieds sur dix une masse grouillante de truites, de beaucoup plus belles que celles que nous avions capturées dans la matinée. Combien y en avait-il ? De vingt-cinq à trente mille peut-être, mais à coup sûr, pas moins de dix mille. Je leur allongeai ma mouche à travers les branches : aucune d’elles ne parut en faire de cas. « C’est inutile d’essayer de les pêcher, » me dit Paul, « elles ne mordront pas, car elles sont rassasiées d’insectes. Retournons au lac, voici l’heure où les grosses vont surgir du fond pour prendre leur bain d’eau fraîche. Celles-là sont en appétit, et tu vas voir si elles mordent : on dirait vraiment qu’elles font des provisions pour le temps d’un jeune qui approche. »

À peine le soleil avait-il disparu derrière les montagnes de l’ouest, que Paul, debout sur son radeau, fouettait déjà les eaux assombries du lac, en y faisant danser une mouche blanche et jaune. Au troisième ou quatrième coup de ligne, il avait déjà piqué une truite. « Je la tiens, » me dit-il, « et c’est une rôdeuse, je t’en réponds. » La ligne sifflait en coupant l’eau en zigzags ; l’eau bouillonnait par moments, quand le poisson venait se tordre à la surface. Paul tenait toujours bon ; pendant que j’admirais son sang-froid et son adresse, lui, l’œil à l’autre bout de sa ligne, le bras en mouvement comme un ressort, tour à tour tordu ou relâché, était absorbé tout entier par cette lutte où le vainqueur n’est pas toujours du côté de la force et de l’intelligence : enfin, il amène sa proie, elle ne se défend plus que par instinct ; enlevée, la voilà dans le panier : ouf ! saperlote ! quel coup de ligne !

On n’appelle plus ça une truite, c’est un vrai saumon. Celle-là devait être un chef de file, car à partir de ce moment la procession s’avança sur nous sans discontinuer, — ne se dérangeant qu’au bruit, au fracas que faisaient celles que nous tenions enferrées. Nous les entendions grouiller sous nos radeaux qu’elles frôlaient en se rendant à la décharge du ruisseau. Nos mouches n’avaient pas encore touché la surface de l’eau que trois ou quatre truites s’élançaient pour les saisir. On sentait qu’elles se battaient ensuite en dessous, pour les avoir. J’en perdis un grand nombre par précipitation ; la main exercée de Paul n’en manquait aucune. En deux heures j’usai quatre mouches, et Paul autant. À la fin, lassé à la tâche, j’abandonnai la partie : j’avais les bras rompus, et les jambes me flageolaient : « C’est assez, dis-je à Paul, allons-nous-en.

— Soit, me répondit-il, mais comprends-tu maintenant, comment, étant seul, hier soir, et entendant les truites bruire sous moi par légions, pendant que des douzaines se disputaient ma mouche ou qu’une d’elles se tordait dans les dernières convulsions sous le fer de mon hameçon, comment, dis-je, je fus pris d’une panique soudaine, et comment, enfin, saisi, troublé, navré, je poussai un cri de détresse ?

— Je comprends parfaitement, et n’en suis pas surpris.

— Maintenant, ajouta-t-il, veux-tu entendre la chasse-galerie ? la nuit est noire ; elle ne sera pas intimidée ; le temps est calme, ses voix en seront plus nettes, plus retentissantes.

— Va pour la chasse-galerie, répondis-je en riant.

Paul fit entendre un cri d’appel puissant. Dix échos le répétèrent avec un crescendo réellement terrifiant, et le dernier, courant vers le sud sur la crête des montagnes, se perdit en des sons de centaines de clochettes au timbre argentin. De ma vie je n’avais entendu pareils échos. Paul répéta son cri avec les mêmes effets. Il me fallut reconnaître qu’un homme seul et non prévenu pouvait être effrayé de ces voix mystérieuses que se renvoyaient les montagnes, au sein d’une nuit profonde, calme et partant pleine de mystères.

Nous retournâmes à la campe en nous dirigeant sur le brasier que le père Lenègre venait d’attiser en entendant nos cris. Une fois rendus nous comptâmes nos truites : nous en avions cent trente-six du poids de deux à trois livres.

— Avec les deux cents que vous avez prises ce matin, dit le père Lenègre, cela fait trois cent trente-six — une belle pêche, ma frine, ah ! oui, une pêche rare.

— Quand je te disais, ajouta Paul, que nous battrions nos deux Anglais à plate couture ? Ils en ont pris vingt et une douzaines, mais nous, nous en avons vingt-cinq douzaines.

Le lendemain, nous en choisîmes une trentaine des plus belles, dont nous fîmes trois charges : avec nos ustensiles et nos fusils, nous en avions tout notre raide à les porter. Le père Lenègre fit une cache du reste, qu’il se promettait de venir chercher un jour ou l’autre en tendant des trappes aux castors, à l’autre bout du lac. [2]

Il va sans dire que le produit de ces pêches, assez important en somme, ne figure jamais dans les statistiques des inspecteurs de pêche. Non plus tiennent-ils compte des quantités consommées en certains endroits par les sauvages, qui en font un massacre déplorable en les gaffant sur les frayères dans l’opération de la ponte.

Ce poisson vaut la peine d’être protégé entre tous contre le braconnage, et un jour viendra qui n’est pas loin où on déplorera sa destruction à laquelle nous assistons froidement. On nous dira que les sauvages n’ont, par certain temps, aucun autre moyen de subsistance. Eh ! c’est bien à cause de cela qu’il importe de leur apprendre à le ménager, surtout en leur faisant respecter les femelles sur les frayères et en leur donnant l’exemple.

Le journal la Presse, de Montréal, publiait le 23 mars 1895, l’article que voici :


« Nous avons déjà, en maintes occasions, parlé des dégâts qui se commettent dans les lacs au nord de Saint-Jérôme. Un de nos confrères, le Nord, a lui aussi jeté le cri d’alarme, prédisant aux colons de cette région qu’ils détruisaient follement, pour un vil gain, ce qui pourrait, dans la suite, devenir pour eux une source inépuisable de richesses. La loi actuelle, qui est très sage, défend de pêcher la truite, du 1er octobre au 1er mai. Pendant les mois d’octobre, novembre et décembre, ce poisson est occupé à frayer, et il est évident qu’on ne devrait pas le prendre à cette époque, si l’on veut en conserver et augmenter l’espèce. Une truite d’une demi-livre a ordinairement 500 œufs ; celles d’une à deux livres, environ 1,000 et 2,500 œufs. Il est donc de toute nécessité de ne pas troubler ce poisson quand il fraie et dépose ses œufs.

« Après la période de la fraie, la truite reste comme épuisée par les efforts qu’elle a faits pour propager l’espèce. Sa chair devient flasque et inférieure en goût. Quelle différence avec la truite que vous prenez en mai, juin et juillet ! Après qu’elle a jeté ses œufs son appétit est vorace ; la nature demande qu’elle répare le temps perdu ; elle mord à tout appât et c’est alors que les colons la pêchent à travers la glace, pêche qui, entre parenthèse, est sagement défendue par la loi des pêcheries.

« Des commerçants peu scrupuleux, déguisés en « habitants », sont le tour des concessions, voyageant la nuit, afin d’éviter d’être découverts, et achètent tout le poisson qu’ils peuvent trouver. Ils encouragent les gens à pêcher, les assurant que la marchandise est d’un débit facile, et que toute la truite qu’ils pourront prendre leur sera payée comptant. Avec un pareil système, il n’est pas surprenant que les plaintes pleuvent de tous côtés. On nous informe que chaque hiver il se prend ainsi des milliers de livres de ce délicieux poisson, et que depuis le commencement du carême surtout, certains hôteliers, à Montréal, se sont approvisionnés de truite prise pendant le temps défendu. Ajoutons-y la quantité énorme qui doit s’expédier clandestinement aux États-Unis, où ce poisson se vend de cinquante centins à une piastre la livre, et on aura une idée des dégâts qui se commettent.

« Les lacs où se fait cette pêche illégale sont situés dans les cantons d’Abercrombie, Morin, Howard, Beresford, Wolfe, de Salaberry, Clyde, Grandison, Joly, Marchand, Labelle, La Minerve et Loranger. Dans tous ces cantons, il y a un nombre immense de grands et de petits lacs où foisonne la truite. Mais, si personne n’arrête le dégât qui se commet actuellement, il est sort à craindre qu’avant peu d’années il n’y ait plus de poisson à protéger.

« L’état actuel des choses est encore aggravé par le fait qu’il y a conflit de juridiction entre le gouvernement fédéral et celui de la province de Québec. Pendant que le premier réclame le droit de faire des règlements pour la protection du poisson et nomme des gardes-pêche qui sont censés les mettre en force, le second s’arroge le contrôle des eaux, se basant sur un jugement de la cour suprême — « Queen vs Robertson » — qui, prétend-il, lui donne ce droit. Jusque-là le mal ne serait pas grand, s’il y avait entente entre les deux gouvernements, et si l’on voulait bien voir à ce que la loi fût appliquée d’une manière efficace, afin que le poisson soit protégé. Mais il est loin d’en être ainsi. Le gouvernement fédéral a bien deux gardes-pêche résidant, l’un à Saint-Sauveur et l’autre à Sainte-Adèle ; mais il est notoire que ces deux officiers sont impuissants à prévenir ou empêcher le mal.

« D’un autre côté, le gouvernement provincial laisse faire, se contentant de dire que puisque le gouvernement fédéral juge à propos de faire des lois pour la protection du poisson, c’est à lui de les faire observer. Et nunc erudimini, gentes !

« Tout cela pourrait prêter à rire, si la chose n’était pas aussi sérieuse. Il fut un temps où le poisson fourmillait dans les lacs, en arrière de la Baie-Saint-Paul, de la Malbaie, de Kamouraska, Cacouna, Rimouski, etc. On partait le matin, au petit jour, pour revenir le soir « avec sa charge, » comme disent nos gens. Allez-y voir maintenant ! À l’heure qu’il est, quand ces endroits sont fréquentés chaque saison par un grand nombre de touristes, quelle plus grande attraction pourrait-on leur offrir que celle de la pêche à la mouche ?

« Malheureusement, le poisson y a été tellement détruit que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Sur tout le parcours du chemin de fer, au nord de Saint-Jérôme, il y a de charmants endroits où les citoyens de Montréal bâtiront sous peu des résidences, afin d’y aller passer deux ou trois mois pendant la belle saison. Pourquoi ne pas protéger le poisson de ces lacs et augmenter la source de jouissances que nos citadins en retireront ?

« Maintenant, se demandera-t-on, quel est le remède au mal ? Il est bien simple. La loi actuelle est sage et opportune ; elle sauvegarde les intérêts du colon aussi bien que ceux des sportsmen. Qu’on prenne les moyens de la faire observer. Qu’on nomme des gardes-pêche intelligents, honnêtes et industrieux dans les localités où il en faut ; qu’on fasse surveiller les lacs, les stations de chemins de fer et les endroits d’où la truite s’expédie ordinairement : qu’on confisque le poisson pris en temps défendu ; qu’on impose de fortes amendes, et quand les commerçants s’apercevront que le trafic devient dangereux, ils ne tarderont pas à l’abandonner. Nous sommes bien certain que si quelques-uns de ces individus tombaient sous l’action du juge Dugas, qui est un « grand pêcheur » devant Dieu et devant les hommes, ils ne s’en tireraient pas les mains nettes. Les colons ne trouvant plus d’acheteurs à leur porte cesseraient de pêcher pendant le temps défendu, et tout rentrerait dans l’ordre.

« D’un autre côté, le gouvernement local a son devoir à remplir. Il importe qu’il encourage la formation de clubs de chasse et de pêche. Ces clubs sont d’un grand avantage pour la protection du gibier et du poisson, tout en favorisant les pauvres colons à qui ils donnent un emploi rémunératif et qu’ils paient comptant par les provisions qu’ils achètent. Ces clubs sont aussi des gardiens spéciaux qui ont pour mission de voir à ce que les poissons des lacs soient protégés. Il existe plusieurs de ces clubs en divers endroits de la province ; le nombre pourrait en être quintuplé avec avantage. On a peu d’idée du bien que de telles associations ont fait dans les comtés d’Ottawa et de Pontiac. Les lacs de cette région étaient presque complètement ruinés par la pêche d’hiver, quand le Bureau des terres se mit à les louer à différents clubs. À l’heure qu’il est, il n’y a pas moins de quinze à dix-huit associations de ce genre sur le parcours des chemins de fer de Pontiac et de la Gatineau, et le nombre en augmentera quand la ligne sera ouverte jusqu’au Désert. Il ne se voit plus de truite prise en temps défendu sur les marchés d’Ottawa, ni dans les hôtels. Les colons comprennent que leurs meilleurs amis sont les sportsmen qui les paient généreusement pour tout ce dont ils ont besoin. Il en sera de même pour le Grand Nord si l’on veut bien adopter les moyens que nous venons de suggérer. »

Pour la truite libre ou sauvage de nos lacs, l’été s’est écoulé dans une noce perpétuelle, dans des jouissances sans cesse renouvelées, toujours vives autant que variées. Gourmande, elle trouve à sa portée, dans le cristal des eaux, des mets abondants et savoureux, sous forme de blanchaille ou d’ablette de toute description, des insectes à foison, des buissons d’écrevisses, à demande, tout cela apprêté à la Vatel ou à la Brillat-Savarin. Le dessert se prend sur la nappe des eaux, comme à la voltige, affaire d’attraper une mouche, une manne, une libellule, une araignée, un papillon ou une chenille peut-être. Oh ! c’est un vrai festin de reine ! Puis, elles vont faire la sieste, au fond, sous ces longues herbes enlacées en parasol, en dôme, tendues contre les rayons du soleil, et la vague murmurante les endort sur un lit de sable doré.

Vous les voyez en troupes de même taille, des compagnes, des amies d’enfance, passer d’un taillis à un bocage sous-marins, s’arrêtant par endroits pour prendre langue, s’enquérir des lieux, jouir de la vue d’un paysage pittoresque, ou se mettre sous la dent quelques gardons appétissants. Et le soir, on se rend au casino, pour avaler force sorbets que leur verse la chute voisine, gracieuse naïade qui descend de la montagne, au-devant d’elles, son urne à la main, en robe blanche, et couronnée de fleurs et de fruits. Ce dolce farniente se prolonge, par une succession ininterrompue de piques-niques, de courses à l’aventure, de bonds hardis hors de l’eau, à la happe, à la gobe des mouches, se terminant parfois, hélas ! par un enlèvement violent qui rejette meurtris au fond d’une grossière embarcation, ces sybarites habitués aux molles caresses des flots. Cela n’empêche pas les compagnons de continuer leurs joyeux ébats, comme si de rien n’était. Ils ont l’instinct de la conservation, mais ils ne sauraient comprendre la mort ni en manifester de regrets. Pourtant, ils sont susceptibles d’apprendre ; dans les cours d’eau fréquentés par de nombreux pêcheurs les poissons deviennent défiants, éventent les amorces dangereuses, contournent filets et verveux comme en narguant les pêcheurs, et vont jusqu’à flanquer un coup de queue aux esches les plus appétissantes. La plupart des poissons aiment vivre en société, mais sans esprit de corps : au lieu de s’entr’aimer, de se protéger, ils sont plutôt portés à s’entre-dévorer.

Voici venir les froids d’automne ; la chaleur de l’été, emmagasinée dans les lacs et les cours d’eau s’échappe en vapeurs épaisses qui dessinent au matin, leurs contours dans le ciel, comme sur une vaste carte géographique. Les longues vacances de la truite commune sont terminées, et l’heure de l’amour — qui pour elle est l’heure du devoir et du travail — va sonner.

Vers le douze ou le quinze septembre, on les voit remonter les ruisseaux, gravir des chutes assez élevées, pour se rendre au lit de gravier où elles ont vu le jour, où leurs petits sont nés, où de nombreuses générations se multiplient, parfois, autour d’eux ; car la truite, comme le saumon, revient toujours, soit à son berceau, soit à son nid, si aucun obstacle infranchissable ne s’y oppose. Arrivée à l’endroit propice, ayant une profondeur d’eau de deux à trois pieds, avec un courant modéré passant sur un lit de gravier fin, la truite femelle chargée d’œufs commence par nettoyer la place des cailloux trop gros qui la gênent et pourraient rouler sur son nid en écrasant ses œufs : elle les pousse du museau ou les transporte dans sa bouche. Après cette première opération commence le creusage du sillon qui se fait aussi au museau, à deux ou trois pouces de profondeur, et sur une longueur variant suivant les lieux ou la quantité d’œufs à déposer.

Le sillon étant creusé et en bon état, la femelle fait sa ponte en quelques instants, et dès que le mâle l’a honorée, ils se hâtent tous deux à qui mieux mieux, du museau, de la caudale et de l’anale, de couvrir les œufs d’un gravier fin, sans le tasser, afin de permettre à l’eau et à la lumière, leurs seuls incubateurs, d’y pénétrer à l’aise. Le plus habituellement, les femelles sont suivies de plusieurs mâles, petits en général, dont plusieurs accourent pour féconder et parfois pour dévorer les œufs qui vont être pondus.

Si un sillon ne suffit pas, on en creusera un, et même deux autres à côté, suivant le besoin. Car, la quantité d’œufs varie selon le poids de la femelle. Une femelle de deux livres portera de huit cents à un millier d’œufs, une femelle de quatre livres, de quinze cents à deux mille œufs, pendant que l’humble truite de bruyère, blottie dans une ornière, dans une rigole, ne pesant qu’une demi-once, produira de cinquante à soixante œufs, aussi fière toutefois d’être mère que la grande dame des lacs, sa congénère, habitant les limpides réservoirs de la montagne.

Au Canada, le temps du frai commence à la mi-octobre, et dure jusqu’à la fin de janvier, un espace de temps d’environ trois mois, durant lequel la loi couvre ce poisson d’une protection beaucoup plus qu’effective. Le temps de l’éclosion dépend absolument de la température de l’eau. D’après M. Aimsworth, les œufs écloront dans cent soixante-cinq jours, à une température de 37° ; dans cent trois jours, à 41° ; dans quatre-vingt-un jours à 44° ; dans cinquante-six jours, à 48° ; dans quarante-sept jours, à 50° ; dans trente-deux jours, à 54° ; etc. D’après Seth Green, les œufs éclosent en 50 jours, à 50° ; tout degré plus élevé ou plus bas faisant une différence de cinq jours en plus ou en moins.

La truite frayant dans des eaux claires et peu profondes, soit dans nos lacs ou nos étangs bien clos, soit dans les cours d’eau des montagnes, des observateurs ont pu pénétrer dans sa vie intime et surprendre les secrets de ses amours. Cela nous a valu la splendide découverte de la reproduction artificielle par Gehen et Remy, deux pauvres pêcheurs français sans instruction qui n’en figurent pas moins au rang des grands naturalistes et qui seront à jamais bénis pour le bienfait dont ils ont doté l’humanité. Ce sujet a mérité l’attention de plus d’un poète, qui en ont tiré de délicieux tableaux, entre autres celui-ci, que je traduis de M. James W. Miles, un savant américain :

« Pour faire sa cour, le mâle prodigue les attentions les plus galantes et les soins les plus délicats. On le voit aller et venir au-devant de sa maîtresse, déployant ses grâces, étalant son brillant costume de noces, pendant que, tranquille et comme rêveuse, elle tient tête au courant en n’agitant ses nageoires que juste ce qu’il faut pour ne pas se laisser entraîner. À Waterville (Wisconsin) j’ai eu l’occasion d’observer leurs agissements. Un couple de belles truites avait choisi, pour y faire son nid, un endroit près de la rive du ruisseau où il y avait environ dix pouces d’eau. Au moyen de sa queue et de l’anale, la femelle avait nettoyé le gravier du limon qui le couvrait, et il brillait au soleil de tout l’éclat de la propreté ; elle avait déjà tracé un sillon, lorsque mon arrivée soudaine sur la rive la fit abandonner ses travaux et s’éloigner précipitamment, suivie du mâle. Je me cachai alors derrière une touffe d’arbousiers d’où je pouvais les observer à souhait sans les effrayer. Le mâle revint le premier pour s’assurer de l’état des choses, et après avoir constaté qu’il n’y avait plus personne sur la rive, qu’il n’y avait rien à craindre, il retourna vers sa belle pour l’engager à revenir au nid ; mais il fallut la solliciter pendant plus d’une demi-heure avant qu’elle se décidât. À demi cachée sous les herbes marines, à quelque distance de son brillant chevalier, elle hésite, elle doute que le danger soit disparu ; et lui, sous sa parure de noces, ne cesse d’aller et venir, du nid à sa maîtresse, et de sa maîtresse au nid, en se frôlant contre elle, pour aller ensuite faire un circuit qui l’amène jusqu’auprès de la rive, comme pour lui montrer qu’elle n’a rien à redouter en s’en rapprochant. Tant d’empressement et de zèle eurent leur récompense : la belle finit par revenir au nid. »


Montpetit - Poissons d'eau douce du Canada, 1897, illust sp 0001 44.png
Fig. 59. — Œufs et alevin de la truite, avec vésicule ombilicale.


On a vu que les œufs de la truite sont comparativement peu nombreux. Il ne manque pas de poissons de plus petite taille qui portent dix fois autant d’œufs ; mais il faut tenir compte de l’extrême grosseur de ces œufs. Il faut bien qu’ils soient ainsi, puisque l’alevin, sorti de l’œuf, le conserve encore attaché au nombril, comme sac de provisions, pendant trente, quarante, et parfois jusqu’à quatre-vingts jours. Tant que cette vésicule ombilicale n’est pas résorbée, l’alevin ne prend aucune nourriture. Il est disgracieux à voir à cette époque de sa vie ; on dirait qu’il est infirme d’une monstrueuse hernie, ou bien que, craignant de se noyer, il s’est muni d’un appareil de sauvetage. C’est simplement un enfant que sa mère prudente a chargé d’un lourd sac de provisions, à son départ pour un long voyage à travers des pays inconnus. L’entendez-vous sangloter, cette pauvre mère :


Ici, commence ton voyage,
Si tu n’allais pas revenir ?


DE LA PÊCHE À LA TRUITE COMMUNE


Il n’existe qu’une seule manière de faire la pêche à la truite commune, c’est de la pêcher à la mouche. Tendre une ligne au fond, chargée d’un plomb, eschée d’un lombric, de chair rouge, d’un insecte, c’est de la tuerie plutôt que de la pêche, c’est surprendre un ennemi sans défense, lâchement, par derrière. Vous donnez à manger à la pauvre bête dévorée d’appétit, et dans la bouchée qui doit la nourrir se trouve le poignard qui la tue. Ne me parlez pas de ces lignes traîtresses et lâches. Autant vaut la câblière, autant vaut le verveux ou la seine. Voyez cette mouche prisonnière, aux ailes éclatantes à laquelle le pêcheur imprime une courbe savante qui semble la faire glisser des hauteurs du ciel ! L’attaque a réussi, la truite est trompée, elle bondit, s’élance franchement sur le coup. Elle n’a pas saisi l’insecte, mais elle l’attend, elle le guette, et du second bond la malheureuse s’enferre et se trouve forcée de lutter pour la vie. C’est là que s’engage le vrai combat entre le petit poisson et l’homme, que l’un déploie toute sa vigueur, ses ruses, ses détours, soit en cherchant sa liberté dans l’air, soit en enroulant la ligne autour d’un caillou pour la scier à ses angles, soit en se blottissant derrière une racine, où elle s’appuie pour déchirer ses lèvres, pendant que l’autre, l’homme, s’inspire de tous ses sens, de toutes ses passions, pour dérouter la pauvre petite, pour amortir ses élans, déjouer ses ruses, user ses forces et l’amener à ses pieds agonisante dans les mailles de l’épuisette. C’est de la pêche cela. Eh oui, parlez-moi de cette pêche, avec la mouche du jour, la pêche qui commence à la fleur du prunier et finit quand rougit la joue de la pomme.

Les aborigènes du Canada pêchaient à la nasse fabriquée en osier mais le plus souvent ils avaient recours à des loutres apprivoisées pour s’approvisionner de truites. Après avoir muselé leur loutre dressée de longue main à cette pêche, ils la lâchaient dans le lac voisin, d’où elle ne tardait pas à rapporter une première proie, suivie bientôt d’une seconde, puis d’une troisième ou plus, jusqu’à ce que le sauvage jugeât à propos de récompenser le travail de la hardie pêcheresse, en lui abandonnant un poisson pour sa réfection. Encore aujourd’hui, la pêche à la truite ne se pratique pas autrement au Japon, à cette différence près que la loutre y est remplacée par le cormoran.


Connaissez-vous Gifu ? Gifu est une préfecture et une station de chemin de fer, à une heure de Nagoya, la capitale de la province d’Owari. On y fabrique des crêpes, des lanternes et des parasols ; on y trouve des spécimens de ces petits chiens japonais, « chiens » si recherchés en Europe ; mais, avant tout, on y élève des cormorans et on y utilise le talent de ces oiseaux en faisant de la capture de la truite un sport et un objet de commerce pendant tout le mois de juillet. C’est l’époque où le « haï », petite truite blanche, à la chair exquise, se montre et remplit les nombreux cours d’eau qui arrosent le pays du soleil levant. On le trouve partout, ce haï, à Kioto comme à Kobé, dans les hôtels comme sur la table des riches Japonais ; mais, quoi qu’on ait essayé, il n’y a qu’une école de dressage des cormorans, et c’est à Gifu seulement, dans le Nagara Kawa, que les amateurs peuvent s’offrir le luxe d’une pêche fantastique. Pas de préparatifs, d’ailleurs, pour le touriste. Le décor ne change pas et, quel que soit le jour auquel on se présente, on peut être sûr de la représentation.

Peu à peu la nuit se fait, les barques s’illuminent avec des lanternes de couleur ; un à un viennent s’échouer les pêcheurs à côté de vous, et, à la lueur d’un grand bivouac allumé à terre, dans chaque bateau de pêche, deux hommes procèdent à la toilette des oiseaux. Il y en a vingt-quatre par bateau dans un grand coffre. Un des hommes extrait le cormoran par le cou et, pendant qu’il le tient ainsi suspendu, il le caresse ou plutôt le chatouille de façon que, sans aucune résistance ni mouvement, l’oiseau se laisse attacher à la patte la corde qui, le tenant sous le ventre, vient se terminer par un anneau destiné à arrêter le passage du poisson de la gorge à l’estomac. L’opération totale dure une vingtaine de minutes.

Pendant ce temps, sur une potence mobile, à l’avant de chaque bateau, s’allume un brasier de bois et de paille qui jette sur la rivière des lueurs intenses mais inégales. Les hommes sont à leurs postes, les cormorans à l’eau courant de-ci de-là, agités, nerveux, au milieu des flammèches qui tombent du brasier. Quatre pêcheurs seulement par bateau. Celui de l’arrière godille et gouverne ; par le travers, le second, armé d’un aviron, pousse sur le fond, sur les banques ou sur les roches, de façon à assurer la direction convenable.

Aux deux extrémités, debout, bien en vue, celui de l’avant presque dans la flamme, les deux maîtres-pêcheurs, chacun conduisant ses douze cormorans, tenant la corde mère qui aboutit aux douze cordelets. Une sorte de murmure mélodieux excite les cormorans ou les rappelle au devoir. Ceux-ci, cependant, sont tous de vieux limiers connaissant leur affaire. Le conducteur les suit de l’œil et débrouille admirablement ses cordes de façon à les tenir claires en dépit des évolutions multiples des oiseaux. On dirait une meute aquatique, mais docile, dressée. Les oiseaux sont faits au bruit, à la flamme ; ils nagent, plongent, reparaissent la tête haute, l’œil brillant, et chaque fois avec un poisson en travers du bec, qu’ils se hâtent de faire disparaître pour plonger de nouveau, en reprendre un autre ou peut-être pour jouir plus longtemps d’une capture qu’ils savent n’être que provisoire.

Le maître est là, en effet, qui ne les perd pas de vue, se rend compte de la grosseur inusitée que prend le cou de l’animal et, sans se départir un instant de sa surveillance, il tire vivement à lui celui qu’il croit le plus riche en butin, le prend par le cou, lui baisse la tête et, par une simple tape, lui fait dégorger instantanément sa part de prise au fond du bateau. Cinq secondes à peine et le cormoran est rejeté sans égard à l’eau, furieux, humilié, plongeant aussitôt pour se venger sur quelque nouveau poisson de la déception dont il vient d’être victime. Vite, un nouvel oiseau est tiré à bord. Et la pêche continue, les bateaux toujours emportés par le courant au milieu des cormorans agités, fiévreux, qui plongent, à la lueur fantastique des lanternes et des brasiers, pendant que les guitares sont entendre leur musique, que les pêcheurs susurrent leurs cris d’encouragement, sans qu’il y ait d’arrêt, d’obstacle, d’incident. C’est un agencement parfait de la part des oiseaux, des pêcheurs et des bateliers.

Puis, brusquement, en face d’une île ou d’une maison, les barques des visiteurs s’arrêtent toutes à la fois, virent de bord, et, pendant que les brasiers disparaissent dans le lointain, les coquettes embarcations, qui laissent encore échapper leurs chants de plaisir, remontent lentement vers leur point de départ, le grand point dont on aperçoit bientôt les lumières. Le spectacle a duré trois quarts d’heure, un rêve de quarante-cinq minutes, dont on se réveille avec peine.

Et, le lendemain matin, quand vous quittez l’hôtel de Gifu, et que le propriétaire, après une dernière génuflexion, dans le compliment d’adieu, vous tend le petit cadeau traditionnel, au lieu du tunnel et du train de chemin de fer que l’aubergiste de Nagoya a fait peindre sur l’éventail de rigueur, vous trouvez, sur le souvenir symbolique de Gifu, le pêcheur de cormorans, debout, éclairé par la lueur du brasier, tenant en laisse onze oiseaux qui nagent et faisant rendre gorge au douzième des « haï » que le gourmand avait eu la prétention de s’approprier.

Quant au poisson lui-même, si vous croyez ne pas l’avoir suffisamment apprécié sur la table de l’hôtel, vous n’étonnerez pas les Japonais en demandant à apporter votre part de pêche sous la forme de quelque bourriche.

Enfin, si vous voulez un souvenir plus durable, entrez chez le grand fabricant de lanternes, l’eshigawara Favjiro, qui vous tendra malheureusement, comme un homme au courant des choses modernes, un véritable prospectus rédigé en anglais, dans lequel sont relatés les inventions et les perfectionnements dont il se déclare l’auteur avec aussi peu de modestie qu’un Mangin européen. Ne vous arrêtez pas à ce boniment, et, tout en rejetant cette attache trop civilisée, achetez-lui pour votre antichambre quelques-unes de ces charmantes, véritables œuvres d’art, à double enveloppe de papier, sur lesquelles des peintures très finement détaillées vous rappelleront chaque soir la pêche des cormorans de Gifu.


PORTRAIT DE LA TRUITE COMMUNE


Après avoir étudié consciencieusement les auteurs en renom qui ont parlé de la truite, je me suis arrêté au portrait suivant qui me paraît rendre aussi exactement que possible les traits de la truite commune, dû à la plume de Brehm.


« La truite commune, très connue de tous les pêcheurs, a le corps généralement comprimé, médiocrement allongé, couvert de petites écailles. En dessus, la tête est large ; elle est sorte, le museau est gros, obtus, plus ou moins arrondi, la bouche largement ouverte, la mâchoire supérieure étant ordinairement plus avancée que l’inférieure ; les deux mâchoires sont garnies de dents crochues. La dorsale se compose de trois ou quatre rayons simples et de neuf à onze rayons branchus, l’anale de trois rayons simples et de sept à neuf rayons divisés ; chez les individus jeunes, la caudale est fourchue, tandis qu’elle est coupée à peu près carrément chez les individus adultes.

Rien n’est variable comme le système de coloration ; la nature des eaux, le fond, l’alimentation, la température exercent une influence des plus marquées sur cette coloration et sur la taille. « On est embarrassé, écrit Ischudi, lorsque l’on veut indiquer la coloration de la truite de rivière. Souvent le dos est tacheté de noir sur un fond olivâtre, les flancs étant jaune verdâtre ponctués de rouge avec des reflets dorés, le ventre étant d’un gris blanchâtre, les nageoires abdominales d’un jaune clair. Parfois la couleur sombre domine, sans que l’animal soit pour cela tout à fait noir. La plupart des truites des Alpes sont ornées de taches noires, rouges ou blanches ; souvent c’est la couleur jaune qui domine, d’autres fois c’est la couleur rougeâtre.

Les variations sont telles que les pêcheurs des Alpes désignent les variétés sous le nom de truites argentées, dorées, blanches, noires, truites de pierres, truites de forêts, sans qu’on puisse tracer une limite entre toutes ces variétés qui passent les unes aux autres. Les pêcheurs croient généralement que la couleur dépend de la nature de l’eau dans laquelle vivent les truites ; cette coloration est assez constante dans ces mêmes cours d’eau, c’est ainsi que dans l’Aa d’Engelberg les truites sont généralement tachetées de bleu, tandis que dans l’Erlenbach presque toutes sont tachetées de rouge. En général, plus l’eau est limpide plus la couleur est claire. Il en est de même de la couleur de la chair qui, chez les truites dorées, ponctuées de jaune et de rouge, est rougeâtre. Les truites du lac Blanc sur la Bernina, dont les eaux offrent une truite presque laiteuse à cause du sable et des eaux des glaciers qui y sont apportés, sont toutes de teinte plus claire que les truites qui habitent près de là dans le lac Noir, dont le fond est vaseux. Les truites pêchées dans ces deux lacs ont la chair blanche, tandis que les truites du lac de Paschiano ont la chair d’un jaune rougeâtre.


Saussure rapporte que les petites truites pâles du lac de Genève ont des points rouges lorsqu’elles remontent dans certains ruisseaux du Rhône, tandis que, dans d’autres ruisseaux, elles deviennent d’un vert noir, tandis que dans d’autres encore elles restent blanches.

On a vu des truites conservées dans des rivières devenir brunâtres ou prendre des bandes sombres transversalement disposées sur le dos, cette coloration disparaissant rapidement lorsque l’animal est placé dans une eau vive et courante. Dans le lac de Sentis, qui communique vraisemblablement avec un lac souterrain, on voit un grand nombre de truites d’un gris blanchâtre. Il faut bien distinguer entre les légères nuances de coloration et la distribution des diverses couleurs sous forme de bandes ou de raies ; celles-là changent souvent suivant les diverses conditions dans lesquelles se trouve l’animal, tandis que celles-ci restent constantes. Non seulement la nature de l’eau, mais encore la saison, la lumière, l’âge du poisson ont une grande influence sur sa coloration. On remarque chez les truites de rivière une parure de noces spéciale, qui apparaît surtout lorsque l’animal est excité. »

La taille à laquelle arrive la truite ne varie pas moins que sa coloration. Dans les petits ruisseaux à courant rapide où la truite est obligée de se contenter d’une faible quantité d’eau elle atteint tout au plus un poids de un kilogramme : dans les eaux profondes, au contraire, et lorsqu’elle trouve une nourriture abondante, elle peut arriver à une taille de 0m,60, et peser jusqu’à sept et huit kilogrammes. On prend accidentellement des animaux d’une grande taille ; c’est ainsi que Yarrell mentionne la capture d’un mâle pesant quinze kilogrammes et mesurant 0m,88. Blanchard mentionne la capture d’une truite de douze kilogrammes dans l’Eure ; Meckel rapporte que l’on pêcha, en 1851, dans le Fischa, à Wiener Neustadt, un individu long de 0m,92, haut de 0m,24 ; Valenciennes parle d’une truite qui atteignit 1m,04.

On peut affirmer que des géants de cette taille doivent être bien âgés. Beaucoup de pêcheurs pensent que la truite vit une vingtaine d’années ; plusieurs observations montrent que cet animal peut vivre plus longtemps. Oliver rapporte qu’une truite put être conservée pendant vingt-huit ans dans le fossé d’un château, et qu’elle était devenue tout à fait familière. Mossop cite une truite qui vécut dans de semblables conditions pendant cinquante-trois ans.


MŒURS — DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE


La truite commune se trouve dans toute l’Europe, depuis le cap Nord jusqu’au cap Tarifa ; elle existe également dans l’Asie Mineure et sans doute dans d’autres parties du continent asiatique.

La truite aime une eau claire, froide, venant des lieux élevés, coulant avec rapidité sur un fond pierreux ; aussi la trouve-t-on dans toutes les eaux de montagne, dans les rivières et les ruisseaux, aussi bien que dans les lacs, pourvu que ceux-ci soient alimentés par des sources abondantes ; la truite se prend rarement dans les eaux stagnantes dont le fond est boueux ; il lui faut une eau très aérée.


Dans les Pyrénées, d’après Ramond, la truite s’élève jusqu’à l’altitude de 2,270 mètres ; dans les Alpes, d’après Iscundi, jusqu’à celle de 2,000 mètres au-dessus de la mer, à une altitude plus élevée la surface des lacs étant couverte par la glace pendant presque toute l’année. La truite se trouve cependant dans le beau lac de Lucendro, au Saint-Gothard où le Reuss prend sa source à trente mètres plus bas ; elle vit dans la plupart des lacs de la Suisse et de la Savoie, dans le lac de Murg, à la frontière du Tannen, dans le lac alpestre situé près de Stockholm. Fait à remarquer, la truite habite presque toujours les lacs qui ont un écoulement visible et rarement ceux qui s’écoulent sous terre. Ou ne sait vraiment comment sont venues les truites qui habitent certains lacs séparés de la plaine par des chutes d’eau absolument infranchissables.

Pour les lacs d’Obersee et d’Olegisee situés à 1,400 mètres d’altitude, pour celui d’Engstlensee situé à 1,800 mètres et pour quelques autres encore, nous savons que la truite a été introduite par l’homme. La truite est à la vérité un poisson robuste, qui peut remonter de rapides courants et sauter à une grande hauteur ; mais il existe cependant quantité de lacs où il est de toute impossibilité que, dans les conditions actuelles, les truites aient pu remonter de la plaine. Les grandes chaleurs peuvent incommoder la truite : aussi la voit-on souvent en été quitter les eaux échauffées pour remonter vers des eaux plus froides. Cela est tel que, dans la péninsule ibérique, la truite se trouve dans la Sierra-Nevada, à 3,000 mètres au-dessus de la mer.


« Malgré de nombreuses observations, écrit Techudi, le genre de vie des truites n’est pas encore complètement connu ; on ne sait pas d’une manière certaine pourquoi et jusqu’où elles vont des lacs dans les cours d’eau. Les truites semblent redouter les eaux troubles des glaciers, tandis qu’elles recherchent l’eau froide des sources. En Suisse, sitôt que la neige et la glace commencent à fondre et que les torrents deviennent troubles, elles abandonnent ces eaux et nagent en troupes vers d’autres eaux, descendant un cours d’eau dans certains points, le remontant en d’autres. Elles se trouvent, par exemple, dans le lac de Genève, arrivant des rivières collatérales du Rhône, y passent l’été, remontent le Rhône en automne et fraient dans les cours d’eau qui se déversent dans le fleuve. D’autres observations contredisent absolument celles que nous venons de rapporter ; de nombreuses truites vivent dans les lacs alpestres alimentés seulement par des eaux venues des glaciers, et on en trouve dans des torrents qui sont presque exclusivement alimentés par de l’eau provenant de la fonte des neiges et des glaces. »


Jurine a remarqué que les truites du lac Léman descendent le Rhône à Genève et le remontent au Bouveret.

La truite, douée d’une grande puissance musculaire, peut nager contre la direction des eaux les plus rapides avec une étonnante vitesse ; c’est surtout la nuit que ce poisson se déplace, ou tout au moins à la tombée du jour ; il se cache volontiers sous les pierres et les rochers qui surplombent le long de la berge ou dans des trous de fosses plus ou moins profondes. Lorsque tout est tranquille autour d’elle, la truite quitte sa retraite, se tient la tête au courant, à la même place parfois longtemps, agitant doucement ses nageoires, puis tout à coup elle fond comme une flèche, soit qu’elle aperçoive une proie, soit qu’elle veuille se dérober ; lorsqu’elle a choisi une retraite, adopté une place, il est rare qu’elle n’y retourne pas ; la truite est, en effet, un animal d’humeur farouche et d’une prudence extrême. Ce poisson chemine en aval du courant de deux manières différentes, en se laissant lentement entraîner, la tête dirigée contre le courant, ou bien il fond à travers l’eau avec une telle rapidité que la vitesse de sa course dépasse de beaucoup celle du courant. Tant qu’elle est calme, la truite est toujours aux aguets, surveillant avec la plus grande attention tout ce qui se passe autour d’elle ; si un insecte, gros ou petit, s’approche de l’endroit où elle se tient, elle reste immobile jusqu’à ce que sa proie soit à portée ; par plusieurs coups vigoureux de sa nageoire caudale, elle se jette alors sur sa proie et la déglutit. Lorsqu’elle est jeune, la truite fait la chasse aux vers, aux insectes et à leurs larves ; plus âgée, elle s’attaque aux poissons, à leurs œufs, car elle est très vorace ; la truite se nourrit également d’éphémères et de phryganes qu’elle saisit avec adresse lorsqu’elles voltigent auprès de la surface de l’eau.

Pour la truite de nos lacs, l’été s’est écoulé dans une noce perpétuelle, dans des jouissances sans cesse renouvelées, toujours vives autant que variées. Gourmande, elle trouve à sa portée, dans le cristal des eaux, des mets abondants et savoureux sous toute forme.



LA TRUITE DE MER


La Truite de Mer. — Trutta argentea. — La Truite saumonée. — The Sea Trout of Europe. — The Canadian Trout (Perley)La Truite à tête d’acier de la Colombie Anglaise.


Après le salmo salar, la truite de mer a occupé le premier rang parmi les salmonés jusqu’à l’exploitation des saumons de l’océan Pacifique. On la nomme truite saumonée, parce qu’elle vit alternativement, comme le saumon, dans les eaux douces et les eaux salées.

« La truite saumonée, dit Blanchard, a le corps long, arrondi sur les côtés, rappelant la forme du saumon plutôt que celle de la truite commune, surtout dans un âge avancé. Un des caractères de cette espèce, c’est d’avoir la tête petite proportionnellement à la longueur du corps.
Fig. 60. — Dents vomériennes de la Truite de mer.
Quelques autres particularités faciles à saisir permettent encore de la distinguer de ses congénères ; ainsi l’opercule, dont le bord postérieur est coupé bien droit a moins de largeur que chez la truite commune, les écailles sont plus grandes et les nageoires sont moins longues. On remarque surtout la brièveté de la dorsale. Cependant, lorsque la truite de mer est jeune, il serait parfois aisé de la confondre avec la truite commune, si l’on ne portait attention à l’arrangement des dents du vomer ; sur la pièce antérieure il y a ordinairement quatre dents ; trois seulement dans quelques cas ; sur la pièce principale on observe, en avant, les dents sur une rangée, en arrière sur deux rangées souvent assez irrégulières, et pouvant se confondre plus ou moins en une seule. »

Le Dr Sauvage complète la description de Blanchard en y ajoutant les traits suivants : « Le museau de la truite de mer est arrondi, la bouche très largement ouverte, la mâchoire supérieure est un peu plus avancée que l’inférieure, les deux mâchoires étant armées de dents assez fortes, coniques et un peu crochues.

« La truite de mer est argentée sur les côtés, avec de petites taches noires éparses et en nombre plus ou moins grand au-dessus de la ligne latérale ; le dos est gris bleuâtre, le ventre d’un blanc d’argent éclatant. Souvent les opercules sont marqués de taches noires arrondies, taches qui paraissent d’ailleurs être plus nombreuses chez les individus jeunes que chez les individus âgés. La dorsale et la caudale sont d’un gris brunâtre, l’anale et les ventrales sont d’un gris pâle : les pectorales sont grisâtres, le plus ordinairement on voit des taches brunes sur les nageoires impaires. »

Comme les autres saumons, la truite de mer subit des changements dans sa coloration. Vers l’époque du frai le dos devient plus bleu. Suivant E. Blanchard, avant d’avoir été à la mer, la truite que nous décrivons présente des taches orangées sur les flancs, de sorte que sa coloration se rapproche beaucoup de celle de la truite commune, excepté dans les parties inférieures. Le dos présente des reflets éclatants d’un bleu d’acier ; une ponctuation noire s’étend sur le ventre ; des taches d’un noir intense s’accusent sur la teinte foncée des parties latérales et supérieures. »

« Il existe des individus stériles et on considère comme tels les individus qui ont une couleur argentée claire, la nageoire caudale plus échancrée et les écailles très caduques.

« La truite de mer peut atteindre la taille de trente-trois pouces ; on voit assez souvent sur les marchés des individus qui arrivent au poids de vingt-cinq à trente livres. »

La truite de mer ressemble au saumon, non seulement par ses formes, mais encore par ses mœurs et ses habitudes. Comme lui, elle naît et grandit dans les eaux douces, puis arrivée à un certain degré de développement, elle descend à la mer pour y puiser les forces propres à l’âge adulte. En réalité, elle passe par les trois phases du parr, du smolt et du grilse.


« Le cercle de distribution de la truite de mer, en Europe, est assez étendu, au dire de Brehm ; cette espèce habitant la Baltique, la mer du Nord et l’océan Glacial jusqu’à la mer Blanche ; elle n’est pas rare sur les côtes de la péninsule scandinave, de la Grande-Bretagne, de l’Écosse, de l’Irlande, de l’Allemagne, de la Laponie, de la partie nord-ouest de la Russie ; en France, on la trouve dans la Meuse, dans la Seine, dans la Loire et dans les tributaires de ces fleuves.

« Sa nourriture, en mer comme en eau douce, est celle du saumon. L’époque du frai tombe en novembre et décembre. La remonte dans les rivières a lieu habituellement en mai, juin et juillet. »

Par le fait que la truite a la même alimentation que le saumon, on explique le développement rapide de ce poisson durant son séjour en mer, la coloration de sa chair en rouge qui passe promptement au rose et au blanc à son arrivée dans les eaux fluviales. Entre la truite et le saumon, il existe cette différence que la truite mord tandis que le saumon jeûne dans les eaux saumâtres. En eau douce comme en eau salée et en eau saumâtre, la truite maintient sa réputation de voracité extrême, incomparable. Au fond des mers, elle se nourrit de chair vive, en eau saumâtre elle mange tout aliment que lui fournissent l’air et l’eau. Plus d’un auteur sont d’avis que le saumon s’abstient de toute nourriture en quittant la mer. Il a l’air de happer des mouches, des libellules, des papillons surtout ; mais ceux qui ont ouvert son estomac l’ont trouvé absolument vide. S’il fait la guerre aux insectes, c’est qu’il voit en eux des ennemis qui s’attaquent à ses œufs, qui menacent sa progéniture.


Montpetit - Poissons d'eau douce du Canada, 1897, illust sp 0001 46.png
Fig. 61. — La TRUITE DE MER D’EUROPE (Sea Trout from Europe).


La truite de mer fraie aux mois de novembre, décembre et janvier, et prolonge souvent son séjour en eau douce durant plus d’une année. On prétend-qu’elle dévore les œufs du saumon, sans qu’il y ait de preuve à l’appui de pareille accusation. Leur accouplement avec la truite commune est accepté comme un fait avéré et donnant des hybrides féconds entre eux ou avec leurs parents.


« Dans le pays de Galles, dit de Brehm, on trouve de nombreux hybrides entre la truite de rivière et le saumon cambrien ; on connaît également des hybrides entre la truite de rivière et la truite de mer, entre la truite de rivière et les ombres, entre le saumon et l’ombre chevalier. »

La truite de mer de forte taille accompagne le saumon dans la remonte des fleuves, au grand désagrément des pêcheurs à la ligne dont elle happe les mouches avec autant d’agilité que de voracité. Le sportsman a cru sentir l’attaque d’un maître saumon et n’a enferré qu’une truite de mer qui, pour être vaillante, n’en est pas moins inférieure au roi des poissons convoité par le pêcheur au lancer. Arrivez-vous au mois d’août en eau saumâtre, il faudra vous contenter de truites de trois à quatre livres, les grosses pièces faisant alors l’ascension des rapides et gagnant les ruisseaux des montagnes pour y faire leur ponte. Il a été dit que la truite de mer dans son ascension des rivières ne dépasse jamais la ligne de haute marée. C’est une erreur grossière détruite par une expérience et des faits répétés dans l’ancien et le nouveau monde. Où irait-elle frayer, lorsqu’il est reconnu que le contact de l’eau de mer est funeste à ses œufs ? Comment expliquerait-on son hybridation avec les truites communes et les saumons cambriens qui fraient dans les eaux pures des sources jaillissant du flanc des montagnes ?


De la Blanchère nous dit que « ce poisson quitte la mer au milieu du printemps, et remonte les fleuves jusqu’à leur source ; il fraie dans les lacs et ruisseaux à eaux vives des montagnes. » Barnwell, qui a pêché dans nos rivières, vient à l’appui en ces termes : « J’ai pris des truites de mer, en rivière, bien au-dessus de la ligne de haute marée, et j’affirme avec connaissance de cause, que, généralement, sinon invariablement, les plus grosses truites remontent jusqu’aux sources des cours d’eau des montagnes pour y frayer. »

On sait qu’il est dans les habitudes de la truite de rechercher les eaux fraîches, durant les grandes chaleurs de l’été, et nos truites communes s’entassent alors à l’entrée des ruisseaux qui alimentent les lacs qu’ils habitent ou qui se dégorgent dans la passe où elles ont fait halte dans leurs migrations.


DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DE LA TRUITE DE MER AU CANADA


En parlant du saumon, nous avons vu qu’il remontait le fleuve Saint-Laurent jusqu’à la rivière Saint-François, affluent du lac Saint-Pierre. Quoique la truite de mer accompagne généralement le saumon de l’Atlantique, cette fois elle l’abandonne dans les eaux du majestueux Saguenay, mais jusque-là, depuis l’Océan, de rivière en rivière, comme de salon en salon, elle reçoit, de concert avec lui, la visite et les assiduités des pêcheurs et des sportsmen des deux continents. Sur la grande avenue du Saint-Laurent, cent portes leur sont ouvertes, au nord et au sud, pour la plus large hospitalité. Faut-il répéter ici ce que nous avons dit déjà du Saguenay, du Saut-au-Cochon, de la rivière Saint-Jean, de Moisie, de Mingan, de Natashquan, de Métapédia, Cascapédia, Nipissiguit, Ristigouche, Casupskull, Miramichi, et Boiestou où abondent également la truite et le saumon ? C’est plutôt dans les baies de l’île du Prince-Edouard, que le pêcheur amateur ira trouver la truite de mer, en la pêchant à la trolling ou turlotte. À l’entrée des rivières du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve, il y a encore de bonnes chances, mais n’étaient les épais brouillards du golfe Saint-Laurent rien n’égalerait la pêche qu’on y pourrait faire à la truite saumonée. À une centaine de milles en aval de Québec, depuis le Saguenay, en descendant, les eaux du fleuve Saint-Laurent offrent l’alimentation la plus nourrissante à la truite de mer. On l’y voit arriver à de grandes proportions, jusqu’au poids de plus de douze livres. On a même prétendu qu’elle habite certains lacs sans jamais retourner à la mer, ce qui lui permet de se développer dans des proportions énormes. Il ne faut rien en croire.

Le fleuve Saint-Laurent voit sur ses bords voltiger des nuages d’éphémères qui fournissent à la truite une nourriture délicieuse : le menu fretin y roule en bordure argentée sur ses rivages ; le capelan, la petite morue, les sardines, les mulets, les encornets y remplissent les baies ; le lançon et les coques y grouillent dans les sables des grèves, pendant que les mouches y foisonnent sur les eaux, en été, et que la fraîcheur des ruisseaux offre un vrai paradis à tout salmonidé qui les fréquente.

C’est ainsi que ces animaux parviennent à une taille vraiment merveilleuse ; c’est ainsi que plus d’un pêcheur préfère la pêche de la truite à celle du saumon, pourtant si entraînante. Il faut avouer aussi que la truite de mer est plus facile à surprendre et que sa capture est plus abondante. Barnwell se laisse aller à l’enthousiasme jusqu’à s’écrier « Quel que soit le nom de ce poisson, c’est un poisson charmant, le plus beau des enfants de la mer. D’autres ont de plus vives couleurs, ont des formes plus élégantes, mais la truite est la plus belle de tous. Elle est la favorite du vrai pêcheur, soit qu’il la capture sous le nom de salmo trutta, dans les eaux du Canada, pesant un poids de quinze livres, soit qu’elle porte le nom de salmo fontinatis dans les ruisseaux des montagnes du Vermont, sous le poids d’un quart d’autant d’onces. Au Canada, les sportsmen — et personne autre ne paraît s’y livrer à cette pêche — ne prennent la truite de mer qu’à la mouche. En juin et plus tôt, on la trouve dans les hautes marées, et alors elle préfère les mouches de couleur vive. L’ibis écarlate, préparé de la manière ordinaire, ou varié d’un fil brillant enroulé autour du corps, ou de fait, l’hameçon entier entouré de clinquant, est préféré par un grand nombre à toute autre mouche ; mais le filoselle rouge, le faisan doré, le professeur, le canard gris, et en vérité toute mouche de couleur vive méritera d’être choisie. Une mouche faite d’un corps rouge et d’ailes jaunes rencontrera de nombreux suffrages ; mais ce n’est pas une raison d’oublier ou de négliger les couleurs plus sombres : souvent elles réussissent mieux que leurs rivales brillantes. À mesure que la saison avance et que le poisson remonte les eaux fraîches et claires, spécialement si les eaux sont basses et le temps sec, les mouches sombres sont préférables. Alors, la cow-dung, la alderfly, la turkey-brown, la winged black hackle, et de fait, toutes les mouches ordinaires sont en demande ; une mouche que j’ai inventée moi-même faite d’une aile de merle et d’un corps avec des pattes couleur claret, et nommée la mouche hâtive — the early fly — a eu de fréquents succès réellement étonnants ; et de fait toutes les mouches généralement employées dans d’autres eaux conviennent à la pêche de la truite de mer en Canada. »

Il importe peu que les dimensions de l’hameçon diffèrent des dimensions ordinaires pour la capture d’un gros poisson ; il sera d’une moyenne n° 9, avec une légère augmentation dans des eaux agitées. Rarement on emploiera plus d’un hameçon à la fois pour la capture de ces grosses pièces, et généralement, elles trancheront la difficulté, en en réduisant elles-mêmes le nombre ; mais en certains temps, lorsque le poisson est farouche, il semble être attiré par un plus grand nombre de mouches. Pour arriver à capturer le plus grand nombre de pièces possible, sans égard à l’art, on pourra recourir à une perche de ligne plus solide, quoique plus lourde, afin d’éviter la perte de temps que cause l’usage d’une canne délicate, dans l’enlèvement du poisson.

Le domaine de la truite de mer, en Amérique, s’étend sur une région infiniment plus vaste qu’en Europe. Jusqu’ici, nous l’avons prise au Maine, puis côtoyant l’Atlantique, en gagnant le pôle nord, nous l’avons suivie le long des rivages du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse et de l’île du Prince-Edouard, pour de là remonter avec elle le fleuve Saint-Laurent jusqu’au Saguenay, et ensuite redescendre jusqu’à Terre-Neuve où nous la retrouvons en marche devant nous le long des côtes du Labrador. De ce point, quittant les frères Moraves en voie de convertir les Esquimaux, nous la retrouvons dans la baie d’Ungava et la baie James, traquée par le nigog du Naskapis. Un peu plus loin, elle trouvera asile dans les nombreuses découpures de la baie d’Hudson et les embouchures des rivières qui s’y jettent, à l’est. Mais les cours d’eau qui arrosent les Barren Grounds ou terres désolées de la Keewatin ont refusé l’hospitalité à la truite de mer. En revanche, combien de fois les rivières du Gros-Poisson, du Cuivre, du Mackenzie, ne lui ont-elles pas donné le vivre et le couvert, ne l’ont-elles pas abritée contre les coups de terribles ennemis ? Ce n’est pas à dire que cette trutta canadensis soit la véritable truite de mer si bien caractérisée en Écosse et en France. Tout au contraire, nous croyons que cet animal a été subtilisé au profit de notre ichtyologie, par M. Perley, sous le couvert de Frank Forrester. S’il existe une truite de mer, de notre côté de l’Atlantique, il faut aller la chercher dans les mers arctiques plutôt que dans le fleuve Saint-Laurent. C’est du moins l’avis de M. Norris, après examen de plusieurs échantillons apportés d’Upernavik par le Dr Hayes, échantillons déposés à l’Académie des sciences naturelles, et dont la description répond exactement à celle du salmo trutta par Yarrell. Du côté du Pacifique, au bas des rivières Fraser, Colombie et Skeena, si nous reconnaissons encore la truite de mer, sous les noms de salmon trout, bull trout, the savern, the gwyniad and the peal, ce sera avec les réserves précitées.

Le saumon gairdneri de Richardson est généralement désigné sous le nom de steel head, hard-head, par les Russes sous celui de scourga, et par celui de mykiss, au Kamtchatka. Les sauvages le nomment humaana, dans la Haute-Colombie. Il atteint le poids de vingt-deux livres, mais le poids moyen est d’environ seize livres. On le trouve toujours entre le Sacramento et l’Alaska. Il abonde à l’entrée des rivières Colombie et Fraser, à l’époque de la saison du frai. On en a pris parfois du poids de vingt-cinq livres. Jamais il n’en a été pris à l’est des Cascades, et selon toute apparence, il habite permanemment l’embouchure des rivières. Il est probable que la femelle fraie tard en automne et en hiver, vu qu’un grand nombre de celles qui ont été capturées, à la première apparition du saumon, sont des poissons épuisés, de chair blanche et sans valeur.

Le même poisson se rencontre dans les cours d’eau, à l’ouest de la Sierra Nevada, entre la ligne mexicaine et l’Orégon, et cela arrive, dit-on, dans la partie nord de la Basse-Californie, sous les noms de truite-arc-en-ciel, truite de montagne, truite dorée, et autres noms divers.

La « truite noire mouchetée, » le salmo purpuratus de Pallas, est très répandu dans la région des montagnes Rocheuses. On l’y trouve dans tous les lacs du Nouveau-Mexique, de l’Utah, du Colorado Ouest, Wyoming, Montana, dans l’Idaho, l’Orégon, et dans Washington. Ce poisson est connu sous les noms de truite, truite de montagne, truite tachetée, truite noire, et truite argentée, dans les montagnes, mais en mer, et à maturité, on l’appelle truite saumonée ou tête d’acier.

La truite brune d’Europe, salmo fario, introduite aux États-Unis en 1883, y a parfaitement réussi. C’est un excellent poisson de table qui peut atteindre un poids de dix à vingt livres, ce qui dépasse considérablement le poids réalisé jusqu’à aujourd’hui, tant en Europe qu’en Amérique.

  1. Extrêmement vigilante et défiante, la truite est en même temps courageuse et active. Un brochet et une truite renfermés dans un vivier se livrèrent de nombreuses batailles pour prendre la suprématie et la première place, mais la truite finit par demeurer maîtresse. (Dictionnaire des pêches.)
  2. Ceux de nos lecteurs qui seraient tentés de croire à une exagération n’ont qu’à lire l’entrefilet suivant emprunté à la Justice du 18 juin 1887 — pour se convaincre qu’on peut renouveler de pareils exploits.
    « MM. Gaspard Germain, George Delille, corroyeurs, et J.-E. Asselin, épicier, sont arrivés hier soir d’une excursion de pêche au lac à Philippe, près de Saint-Tite des Caps, et ils ont remporté la jolie quantité de cinq cent neuf truites, pesant en tout cent quarante-six livres. Quelques-unes des pièces mesurent quinze pouces de longueur. Ces messieurs n’ont été que deux jours dans leur voyage et n’ont pêché qu’à peu près neuf heures. »