Polikouchka (trad. Bienstock)/Chapitre3

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 48-53).
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III

Le même soir, alors que l’assemblée qui choisissait la recrue criait près du bureau, dans le brouillard froid d’une nuit d’octobre, Polikeï était assis au bord du lit, près de la table, et écrasait avec une bouteille un ingrédient inconnu de lui-même, destiné à un cheval. Il y avait du sublimé, du soufre, du sel de Glauber, et de l’herbe que Polikeï cueillait. Une fois il s’était imaginé que cette herbe était bonne pour la pousse, et il ne trouvait pas inutile de la donner aussi dans d’autres cas. Les enfants étaient déjà couchés : deux sur le poêle, deux dans le lit, un dans le berceau, près duquel était assise Akoulina devant son métier. Un bout de bougie, du bougeoir de maître, mal gardé, était sur le bord de la fenêtre dans un chandelier de bois ; et, pour que son mari ne se détachât pas de ses occupations graves, Akoulika se levait pour moucher la mèche avec ses doigts. Quelques esprits forts considéraient Polikeï comme un vétérinaire ignorant et une cervelle vide. D’autres, la majorité, le regardaient comme un mauvais sujet, mais un grand maître en son art, et Akoulina, bien qu’elle injuriât souvent son mari et au besoin le battît, le considérait indubitablement comme le meilleur vétérinaire et l’homme le plus « capable » au monde. Polikeï versa dans le creux de sa main un ingrédient quelconque (il n’employait pas de balances et parlait ironiquement des pharmaciens allemands qui s’en servaient, — « Ça, disait-il, ce n’est pas une pharmacie. ») Polikeï secoua son ingrédient, il n’en trouva pas assez et en versa dix fois plus. « Je mettrai tout, ça le relèvera mieux », se dit-il.

Akoulina se retourna rapidement à la voix de son maître, en attendant des ordres. Mais, en s’apercevant qu’il ne s’adressait pas à elle, elle haussa les épaules. « Tout de même, quel esprit !… Et où prend-il ça ! » pensa-t-elle ; et elle se remit au métier. Le papier qui avait enveloppé l’ingrédient tomba sous la table. Akoulina ne l’y laissa pas.

— Anutka ! ton père a laissé tomber quelque chose, ramasse.

Anutka sortit ses petites jambes maigres, nues, du manteau qui la couvrait ; elle passa sous la table comme un petit chat, et prit le papier.

— Voici, petit père — Et ses petites jambes gelées disparurent de nouveau dans le lit.

— Pourquoi tu pousses ? glapit la sœur cadette d’une voix zézéyante et endormie.

— Je vous… ! — fit Akoulina, et les deux têtes disparurent sous le manteau.

— S’il donne trois roubles, dit Polikeï en bouchant la bouteille, je guérirai le cheval. C’est encore bon marché, ajouta-t-il. Va, casse-toi la tête ! Akoulina, va demander un peu de tabac chez Nikita. Je le rendrai demain.

Et Polikeï tira de la poche de son pantalon une pipe en tilleul, jadis peinte, avec de la cire en guise de tuyau, et se mit à la préparer.

Akoulina quitta son métier et sortit, sans s’accrocher nulle part, ce qui était très difficile. Polikeï ouvrit une petite armoire, y mit le flacon, et prit un litre vide qu’il porta à sa bouche, il n’y avait plus d’eau-de-vie. Il fronça les sourcils, mais lorsqu’avec le tabac que sa femme lui apporta, il eût bourré sa pipe, et qu’il la fuma assis au bord du lit, son visage brillait de la fierté joyeuse d’un homme qui a terminé son travail quotidien. Peut-être songeait-il comment il s’y prendrait le lendemain pour saisir la langue du cheval et lui verser dans la bouche la mixture étonnante, ou se disait-il « qu’on trouve un homme toujours bien, quand on a besoin de lui, et que somme toute Nikita avait quand même donné du tabac ». Il se sentait bien. Mais soudain, la porte, qui était suspendue sur un seul gond, s’ouvrit et dans le coin apparut une jeune fille d’en haut, pas la deuxième, mais la troisième, la petite qu’on gardait pour les courses ; en haut, chacun le sait, signifiait la maison des maîtres, même quand elle était en bas. Axutka, c’était le nom de la fillette, courait toujours avec la rapidité d’une flèche, elle ne pliait pas les bras mais les remuait comme un balancier, non pas le long des côtes, mais devant le corps, dans une cadence qui suivait la rapidité de ses mouvements. Ses joues étaient toujours plus roses que sa robe rose ; sa langue remuait toujours avec la même vélocité que les jambes. Elle bondit dans la chambre, et s’accrochant au poêle, elle se mit à se balancer, puis comme si elle avait le désir de ne pas dire plus de trois paroles à la fois, elle prononça d’une voix suffocante, en s’adressant à Akoulina :

— Madame ordonne à Polikeï Ilitch de venir tout de suite en haut, ordonne… (elle s’arrêta et respira profondément.) Egor Mikhaïlovitch était chez madame, on a parlé des recrues, on a nommé Polikeï Ilitch… Avdotia Mikhaïlovna a ordonné qu’il vienne tout de suite. Madame a ordonné… (elle respira de nouveau) qu’il vienne tout de suite.

Pendant une demi-minute, Axutka regarda Polikeï, Akoulina et les enfants qui se montraient sous la couverture, prit une coquille de noisette qui était sur le poêle, la jeta à Anutka, prononça encore une fois : « Venir tout de suite », puis, comme le vent, bondit hors de la chambre, et les balanciers, avec leur rapidité habituelle, s’agitèrent en travers de la ligne de sa course.

Akoulina se leva et donna les bottes à son mari. Les bottes, des bottes de soldat, étaient mauvaises, déchirées. Elle prit le cafetan qui était sur le poêle et le lui tendit sans le regarder.

— Ilitch, tu ne changes pas de chemise ?

— Non, — dit Polikeï.

Akoulina ne regarda pas une seule fois son visage pendant, qu’en silence, il se chaussait et s’habillait.

Et elle fit bien. Le visage de Polikeï était pâle, sa mâchoire inférieure tremblait, et ses yeux avaient cette expression geignarde, timide, profondément malheureuse qui ne se rencontre que chez les hommes bons, faibles et coupables. Il se peigna puis voulut partir. Sa femme l’arrêta, lui arrangea le pan de la chemise qui était sur l’armiak et lui mit son bonnet.

— Quoi ! Polikeï Ilitch ! est-ce que madame vous demande ? fit entendre à travers la cloison, la voix de la femme du menuisier.

La femme du menuisier, le matin même, avait eu une grosse dispute avec Akoulina, à cause d’un pot de lessive que les enfants de Polikeï avaient renversé chez elle, et, au premier moment, il lui était agréable de comprendre que Polikeï était appelé chez madame : probablement ce n’était pas pour son bien. En outre c’était une fine mouche, méchante, personne mieux qu’elle savait vous mortifier d’un mot, c’est du moins ce qu’elle pensait d’elle même.

— On veut sans doute l’envoyer à la ville pour les achats, — continua-t-elle. — Je pense qu’on veut un homme sûr, alors on vous envoie. Dans ce cas, achetez-moi un quart de thé, Polikeï Ilitch.

Akoulina retenait ses larmes et ses lèvres se crispaient méchamment.

Elle aurait voulu crêper le chignon de cette mégère. Mais quand elle regarda ses enfants, à l’idée qu’ils allaient rester orphelins et elle, femme de soldat, elle oublia les railleries de la femme du menuisier, cacha son visage dans ses mains, s’assit sur le lit et sa tête tomba sur l’oreiller.

— Petite maman, tu m’aplatis, — balbutia la fillette zézéyante, en tirant son manteau, qui était pris sous le coude de sa mère.

— Au moins fussiez-vous tous morts ! C’est pour le malheur que je vous ai mis au monde ! — cria Akoulina. Et ses sanglots emplirent la chambre, à la grande joie de la femme du menuisier qui n’avait pas encore oublié la lessive du matin.