Polioute

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Il était garçon chez Levreau, mar­chand de vin, et il portait un tablier de serpillière. Le père Levreau préparait pour les cochers de la cuisine bour­geoise et, parfois, des messieurs rete­naient la petite salle du fond où ils dînaient en partie fine. On venait là pour le poulet sauté. On y buvait un Fleurie qui sentait vraiment la fleur. Et les habitués taquinaient Polioute.

Il est temps de dire l’origine d’un surnom qui était toute son histoire.

Sous le règne de Napoléon III, Joseph Gendron était venu de son village pour faire son service au fort de Vincennes. Il n’avait pas d’ambition ou plutôt, pré­férant les corvées domestiques à la ser­vitude militaire, son désir était d’être ordonnance de son capitaine. Quand il était parti, sa mère lui avait dit : « Sur­tout, Joseph, ne va pas de l’avant. » Gendron, canonnier, suivait ce conseil de prudence. Son esprit était simple. Il prenait le temps comme il venait. Son plaisir était, le dimanche, de retrouver, dans le bois, des payses qui étaient nourrices, ayant fauté. Et, tandis qu’elles allaitaient l’enfant des maîtres, il cha­touillait d’une petite branche de troëne le globe veiné de leur sein.

Un soir qu’il avait une permission de minuit et un peu d’argent que lui avait envoyé sa grand’mère, il dîna chez Levreau, non loin du Luxembourg. Levreau était aussi du pays. Il reconnut l’artilleur, lui demanda des nouvelles de sa famille, le servit bien et lui donna un billet de seconde galerie pour l’Odéon, dont le chef de claque comptait parmi les clients du marchand de vin.

Jamais Joseph Gendron n’était allé au spectacle. Il regardait la salle d’un air gêné et curieux. Et il fut tout yeux tout oreilles quand le rideau se leva, les trois coups frappés.

La scène représentait une maison avec de grandes colonnes, une maison comme il n’en avait jamais vu et qui lui rappelait l’église de son village. Là se promenaient des personnages qui lui rappelaient aussi ceux du Chemin de croix, les uns à cause de leur toge, les autres à cause de leur casque. Et les comédiens prononçaient des paroles qui parurent belles à l’artilleur parce qu’elles étaient nobles, fortes et cadencées.

Bientôt il ne remarqua plus ni le décor, ni les costumes, ni la taille ma­jestueuse et les bras blancs de la prin­cipale actrice, ni la musique de l’alexan­drin. Il participait de toute son âme à l’histoire qui se passait sous ses yeux.

C’était une dame qu’un officier sans fortune avait aimée, et le père, un gros bonnet du temps, n’avait pas voulu du mariage. Quand l’officier était revenu, après s’être couvert de gloire dans une bataille, son amoureuse en avait épousé un autre, un prince étranger. Celui-là, elle l’aimait par devoir. Et voilà que l’officier, l’ayant revue, apprend qu’elle est mariée. Il se retire par délicatesse. Mais le mari n’est pas moins généreux. C’est un chrétien qui veut renverser les idoles et mourir pour sa foi. Il a connu l’ancien amour de sa femme. Qu’elle soit heureuse avec celui qu’elle avait choisi. Lui, il aura la palme du martyre. Alors la belle dame aux bras blancs s’aperçoit que son mari est un héros. Elle partage sa croyance. Elle aspire à le rejoindre au ciel. Et tous ceux qui ont vu comme elle cette mort admirable sont émus ou convertis, même le beau-père, le préfet, qui, par ordre du gouvernement, a envoyé son gendre au supplice.

Quand le rideau fut tombé sur le cinquième acte, le canonnier Gendron était tout chaud d’enthousiasme. Le sublime l’avait touché.

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« C’est une chose assez connue que Corneille, ayant lu sa tragédie de Polyeucte chez Madame de Rambouillet, où se rassemblaient alors les esprits les plus cultivés, cette pièce y fut condamnée d’une voix unanime, malgré l’intérêt qu’on prenait à l’auteur dans cette maison. Voiture fut député de toute l’assem­blée pour engager Corneille à ne pas faire représenter cet ouvrage. Il est dif­ficile de démêler ce qui a pu porter les hommes du royaume qui avaient le plus de goût et de lumières à juger si singu­lièrement : furent-ils persuadés qu’un martyr ne pourrait jamais réussir sur le théâtre ? C’était ne pas connaître le peuple. »

Ainsi parle l’auteur de fameux com­mentaires et le canonnier lui donnait raison. Joseph rentra au fort, l’esprit possédé du drame cornélien, les oreilles bourdonnantes des vers héroïques. Et, quand ses camarades racontèrent l’em­ploi de leur permission, il dit qu’il avait été au théâtre.

— Qu’as-tu vu ? lui demandèrent-ils.

Il répondit gravement :

— J’ai vu « Polioute », et je voudrais le voir encore. C’est ainsi que, toute sa vie, le sobriquet lui en resta. Car il ne put jamais prononcer correctement le nom difficile du saint dont Siméon Mé­taphraste a rapporté le martyre.

Le mois d’après, l’artilleur rendit visite à M. Levreau, son « pays ». Il lui parla de « Polioute », à quoi le restau­rateur n’entendit rien. Il comprit seule­ment que Joseph aimait le théâtre et lui promit, avec l’aide du chef de claque, de lui donner d’autres billets.

— Vous êtes bien honnête, dit l’ar­tilleur. Mais jouera-t-on « Polioute » ? On ne joue pas souvent cette tragédie chrétienne sur les théâtres subven­tionnés. Joseph Gendron était venu trop tard pour y connaître Rachel, et son temps prit fin sans que Polyeucte eût reparu sur l’affiche.

Quand il fut près d’être libéré, il revit Levreau dont la boutique prospé­rait et qui, ayant besoin d’aide, lui proposa d’entrer à son service. Joseph accepta, dans l’espoir de revoir « Po­lioute ».

Il surveillait le journal et les colonnes où les spectacles sont annoncés. Et il était triste lorsqu’ayant lu le programme de la semaine, il n’y trouvait pas sa tragédie.

« Qu’est-ce qu’ils font donc ? », disait-il entre ses dents. Car il ne concevait pas qu’une si belle pièce ne fût pas jouée tous les soirs.

On la joua pourtant, un 15 août, pour la fête de l’Empereur. Le spec­tacle était gratuit. Polioute demanda congé à son patron et, dès l’aube, s’étant muni de pain et de saucisson, il faisait queue aux portes du Théâtre-Français. Enfin il retrouvait ses héros, la sphère sublime où, d’un coup d’aile, le vieux Corneille l’avait élevé. Hors de lui, hors du monde, il suivit le drame avec ferveur. Il y retrouvait son émo­tion première. Il y découvrait des beautés nouvelles. A la sortie, il n’imita pas le vulgaire qui se pressait à la porte des artistes pour apercevoir Beauvallet et Mlle Favart. Il regagna le Luxembourg et sa mansarde, gardant son extase comme un croyant qui porte son dieu.

Il venait chez Levreau un professeur que Polioute intéressait. Exilé de l’Uni­versité pour quelques vices dont l’ivro­gnerie était le moindre, M. Laverdure gardait le goût des belles-lettres.

— Mon ami, dit-il au garçon qui lui servait à ce moment une côtelette de veau, Corneille a fait d’autres tragé­dies que Polyeucte. On les joue aussi plus souvent. Allez voir le Cid, Horace, Cinna, puisque vous aimez le grand art.

Mais Joseph Dendron n’aimait pas l’art. Et il n’avait pas de curiosité litté­raire. Il n’avait pas de religion non plus, il se méfiait même des prêtres et il lisait le Siècle, comme tout le monde. Joseph Gendron était, en tout, comme tout le monde, à ceci près qu’un soir il avait été saisi du frisson sacré et qu’il voulait retrouver ce frisson, comme s’il eût par hasard surpris la chaste Diane au bain et qu’il eût désiré entrevoir encore la déesse.

Cependant il dispensait avec zèle le poulet sauté et le Fleurie. Il traçait sur l’ardoise des additions exactes. Il était probe, laborieux, économe. Ses parents, étant morts, lui avaient laissé au pays un peu de bien. Il ne se fâchait jamais quand les clients l’appelaient Polioute. Et c’est pourquoi, aussi bon administra­teur et bon père que Félix, sénateur romain et gouverneur d’Arménie, Levreau pensa que son auxiliaire était le mari qui convenait à sa fille Héloïse.

En dépit d’un nom fait pour les grandes amours, Héloïse ne ressemblait pas à Pauline, telle, du moins, qu’à l’aide de savants artifices, les tragé­diennes la figurent sur la scène. Son nez, loin d’être grec, était camus. Sa taille était courte et ses bras rouges à force d’avoir lavé la vaisselle. Joseph Gendron la prit telle qu’elle était, avec l’enseigne de la maison, la clientèle, les recettes et la cave, car il restait au fond de lui-même un paysan âpre au gain.

Par tendresse conjugale, Héloïse, indulgente à la manie de son époux et en outre curieuse, voulut voir ce fameux Polyeucte. On y alla le 6 juin 1870. Mademoiselle Devoyod, au jugement des amateurs, dit : « Je vois, je sais, je crois, » presque aussi bien que Rachel. Laroche lança d’une voix inspirée : « A la gloire ! » Mais Héloïse déclara qu’elle s’était mieux amusée au Pied de Mouton.

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La guerre et le siège donnèrent à Polioute des distractions puissantes. Il fut enrôlé dans les compagnies de mar­che avec les citoyens de son âge. Durant les longues heures de garde, il pensait à son restaurant qui périclitait par la rareté des subsistances. Et pour chasser ses idées noires, il évoquait sa tragédie, la rampe illuminée, le frémissement des spectateurs lorsque le nouveau chrétien entraînait Néarque dans le temple des faux dieux.

Ce n’était pas que Joseph Gendron eût pour lui-même soif du martyre. Il se rappelait ce que sa mère lui avait dit autrefois, quand il était parti pour le service, et il évitait d’aller de l’avant.

La guerre finie, il se félicita que, grâce à sa prudence, aucune balle prus­sienne n’eût rencontré un de ses vis­cères. L’ordre étant rétabli il recom­mença d’alimenter et d’abreuver ses contemporains. Alors, ayant repris ses habitudes dans la monotonie des jours, le désir lui revint de voir Polyeucte, un désir aussi jeune et aussi fort qu’après son initiation. Mais en vain, d’un œil appliqué et peu familier avec la lecture, explorait-il les colonnes Morris. Le drame chrétien était délaissé.

Cependant les habitués du poulet sauté et du Fleurie avaient reparu. On voyait parfois M. Laverdure, devenu journaliste et qui dînait là avec des confrères. Gendron, sachant que le pro­fesseur avait acquis de l’importance, s’enhardit un jour à lui demander un service. Les gazettes ne pourraient-elles pas se plaindre qu’on représentât si peu le chef-d’œuvre cornélien ?

— Il est étrange, en effet, que nous soyons privés de cette bondieuserie, re­marqua ironiquement M. Laverdure qui travaillait dans la libre pensée. Lors­que la France est vouée par son gouver­nement au Sacré-Cœur, il faudrait que la scène aussi fût sanctifiée et que le personnel des théâtres subventionnés se convertît.

— Ne vous étonnez pas, dit un autre dîneur, son compagnon, qui avait la mine rubiconde, des yeux myopes et qui paraissait connaître l’art drama­tique. La loi des contrastes veut qu’on ne reprenne pas Polyeucte en ce moment-ci, justement parce que nous sommes sous le règne de Monseigneur Dupan­loup. Sous Louis XV, qui avait chassé les Jésuites, cette tragédie sacrée a été jouée deux fois plus que sous le pieux roi Louis XVI. On l’a jouée dix fois de 1814 à 1830, c’est-à-dire quand des missions d’hommes noirs parcouraient la France pour la rendre au Christ, mais quarante et une fois de 1830 à 1848 lorsque, le roi n’étant pas dévot, la bourgeoisie retournait à la messe. Mon ami, conclut Francisque Sarcey en s’adressant au marchand de vin, si jamais le bien-aimé Henri V re­monte sur son trône, vous n’aurez pas souvent l’occasion d’aller à la Comédie.

La prophétie se réalisa en ce sens que la monarchie catholique ne s’étant pas faite, une reprise de Polyeucte eut lieu aussitôt. Joseph Gendron, qui ve­nait de voter pour M. Barodet, répu­blicain radical, applaudit aux débuts de Dupont-Vernon qu’il retrouva plus tard quand Silvain rajeunit le rôle de Félix. Quelques années après, le soir où, pour le deuxième centenaire de la mort de Pierre Corneille, Mounet-Sully cueillit la palme du martyre, fut peut-être le plus beau de la vie de Polioute.

Le temps passa. Du théâtre Français à l’Odéon, Joseph Gendron ne perdit pas une représentation de sa tragédie. L’âge n’éteignait pas son enthousiasme. Il n’affaiblissait pas sa passion. Et il advint qu’en la dernière année du siècle, le 6 juin toujours, deux cent quatre-vingt-quatorzième anniversaire de la naissance du poète, Joseph Gendron, saisi par une averse, prit froid en sor­tant du théâtre. Le lendemain, le temps étant clair, et tel qu’il convenait, il en profita pour mettre en bouteille une barrique de Fleurie. Il remonta de la cave avec une grosse fièvre, s’alita et ne se releva plus.

Dans les rêves confus de l’agonie, il repassait sa vie, il revoyait sa jeu­nesse, son village, Vincennes et le bois aux belles nourrices, le père Levreau, le restaurant et M. Laverdure qui était devenu ministre. Et surtout la seule littérature qu’il eût connue remplissait son esprit de ses images grandioses qui luttaient avec les ombres de la mort. Polyeucte et Sévère rivalisaient de no­blesse d’âme. Pauline s’éveillait à la foi et à l’amour. Félix lui-même était tou­ché par la grâce. Et des anges là-haut, aux sons d’une musique céleste, accueil­laient les martyrs.

— Joseph, dit Héloïse, qui s’était approchée de son lit, c’est M. le Curé qui voudrait te voir.

Il eut encore la force de répondre :

— Tu sais bien que j’ai défendu qu’on l’appelle.

Il tourna la tête du côté du mur, comme pour ne pas voir le prêtre. Et il expira en murmurant : « Polioute ! »