Politique coloniale de l’Angleterre (A. Audiganne)/02

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Revue des Deux Mondes, tome 17, 1847
A. Audiganne

Politique coloniale de l’Angleterre


POLITIQUE COLONIALE


DE L'ANGLETERRE.




L'AUSTRALIE




I. — Discoveries in Australia, with an account of the coasts and rivers exptored and surveyed during the voyage of H. M. S. Beagle, by J. Lort Stokes, vol. in-8°, London, 1846.
II. Physical Description of New-South Wales and Van-Diemen’s Land,
by P. E. de Strzelecki. 1 vol. in-8°, London, 1845, Longman.


Depuis trente ans, la politique coloniale de l’Angleterre est entrée dans une des phases les plus dignes d’attention qu’elle ait parcourues. Il était réservé aux négociateurs des traités de 1815 d’étendre et d’affermir l’action de cette politique, si bien servie déjà, pendant le XVIIIe siècle, par l’insouciance du gouvernement français. Non-seulement les Anglais furent alors admis à choisir tous les points du globe qui leur convenaient : ils surent encore ne laisser d’importans débris qu’à des peuples maritimes dont ils n’avaient plus à redouter la concurrence. L’Espagne fléchissait sous le poids de ses possessions d’outre-mer, agitées par l’esprit d’indépendance ; la Hollande, dépouillée du Cap, refoulée dans les îles de l’archipel indien, cernée de tous côtés par les colonies britanniques, devait renoncer à une rivalité désormais impossible. Quant à la France, on l’effaçait pour ainsi dire de la liste des puissances coloniales. Seule, la Grande- Bretagne pouvait prendre à son gré une féconde initiative ; seule, elle avait assez de ressources, elle était assez sûre de ses institutions pour songer à s’agrandir. Aussi, quand les marchés européens commencèrent à se fermer devant ses produits, quand son propre développement industriel vint la contraindre à chercher de nouveaux débouchés ou servir de prétexte à ses envahissemens, il lui fut aisé de tirer parti des avantages de cette situation exceptionnelle : Poursuivant l’accomplissement de ses desseins avec cette suite dans les idées, cette persévérance dans les résolutions, qui sont les meilleurs garans du succès, on la vit successivement doubler l’étendue de son domaine indien, s’ouvrir la Chine et déborder jusqu’aux extrémités de l’Océanie.

Ce n’est pas seulement au point de vue des intérêts commerciaux qu’il faut se placer pour juger sainement la politique coloniale de l’Angleterre. Sans doute, l’objet que recherchent nos voisins dans la vaste arène où ils se sont lancés est le même partout ; tels ils étaient sur les bords du Mississipi, tels nous les voyons aux rives du Gange ou du Murray. Satisfaire aux exigences de leur industrie et de leur commerce, découvrir de nouvelles sources de richesses, voilà leur but principal. Toutefois leur action, envisagée sous d’autres aspects, prend à leur insu même un plus noble caractère. En même temps que l’Angleterre, envahissant des contrées inconnues, étend ses relations commerciales, elle accroît aussi la sphère des idées européennes et du génie chrétien. Si d’ailleurs les Anglais n’obéissent qu’à un seul mobile, les moyens qu’ils emploient varient selon les lieux et les circonstances. Il y a un vif intérêt, il y a aussi quelque profit pour nous à suivre ces transformations, à étudier ces procédés divers. Dans l’Inde, l’Angleterre a eu recours à la ruse et à la force, divisant d’abord les princes indigènes, les attaquant ensuite un à un, jurant avec eux des alliances aussitôt violées, pour aboutir en définitive à une exploitation aussi savante qu’insatiable, à un despotisme militaire. En Chine, elle s’est présentée à la suite de marchands cupides, voulant placer à tout prix un produit suspect. La voilà qui vient de se glisser à Bornéo derrière un aventurier dont les projets ambitieux s’étaient cachés d’abord sous des démonstrations purement commerciales. Dans les autres archipels de la Polynésie comme aux îles de la Société, c’est l’étendard des missionnaires méthodistes qui se déploie devant les navires britanniques.

Parmi ces applications si variées d’une politique qui se montre partout également habile, la moins singulière, la moins imposante n’est pas la colonie fondée sur les rivages de l’Australie. L’essai d’un régime pénitentiaire a été l’embryon de ce nouvel empire. Aujourd’hui cet immense domaine, qui s’est ajouté à tant d’autres, attire de plus en plus l’attention du gouvernement anglais. Dans la région du sud-est, on retrouve la vie et le mouvement de l’Europe. Cette terre se transforme, ces déserts s’animent sous la baguette magique de l’industrie moderne ; des cités commerçantes s’y sont élevées comme par enchantement. Autour de plusieurs points des côtes, des bateaux à vapeur versent déjà leur fumée sur l’Océan vaincu. Ainsi, dans l’Australia Félix, dans la baie du Port-Philippe, deux villes nées d’hier, Melbourne et Geelong., ayant des quais, des docks, des phares, sont rattachées l’une à l’autre par un service de steamers quotidiens, comme Londres et Édimbourg. Dans la terre de Van-Dienien ou Tasmanie, on rencontre, sur une excellente route traversant l’île entière de Hobarton à Launceston, des relais de poste et des auberges comme en Europe. On parle de construire un chemin de fer entre les deux villes, afin d’ouvrir aux marchandises une voie qui éviterait les dangers d’une mer orageuse et semée d’écueils. En vingt endroits de l’Australie, et surtout dans la Nouvelle-Galles du sud, où le charbon de terre est à si bas prix, on s’occupe également de la construction de chemins de fer ; on discute les tracés, on s’échauffe comme à la Bourse de Paris ou de Londres. Voyez-vous un indigène nu et abruti regarder, du haut d’un roc, une locomotive volant sur la surface des plaines, les dernières conquêtes de la civilisation transportes au milieu d’une nature encore sauvage, les plus étonnantes merveilles de l’industrie sur un théâtre tout-à-fait primitif ! Voici d’un côté l’homme au dernier degré de l’échelle intellectuelle, et de l’autre une des plus magnifiques expressions de la puissance de l’esprit humain !

Comment se fait-il qu’en France nous jetions si rarement les yeux vers ce monde en travail qui sollicite notre curiosité par d’aussi frappans contrastes ? Ne devrions-nous pas suivre avec plus d’attention les mouvemens de cette société naissante, si singulière, si active, si audacieuse, et à laquelle les immenses progrès accomplis en un demi-siècle semblent promettre un rôle important ? A peine possédons-nous quelques vagues et incomplètes notions sur les curieux élémens dont elle se compose et sur son caractère moral et politique. Les relations publiées dans notre pays ne sont plus au niveau de la situation actuelle, et ne suffisent pas, d’ailleurs, pour nous donner une juste idée de l’œuvre entreprise par l’Angleterre et des résultats de cette œuvre, soit pour le peuple anglais, soit pour le monde. Il semble cependant qu’au double point de vue de la civilisation et de la force relative des états, la France et l’Europe auraient de graves motifs pour se préoccuper des efforts de la Grande-Bretagne dans cet hémisphère méridional où elle a implanté la race européenne. N’aurions-nous pas aussi quelque intérêt à savoir comment elle s’est conduite envers les tribus indigènes, et si elle a donné l’exemple de cette modération, de cette philanthropie dont elle se fait volontiers l’apôtre auprès des autres peuples ?

Des écrits récemment publiés en Angleterre, soit par des colons, soit par des officiers de la marine royale, soit par des voyageurs, ont répandu un nouveau jour sur le système de colonisation que les Anglais pratiquent dans la Nouvelle-Hollande. Aucun de ces ouvrages ne nous a paru renfermer un tableau plus complet de l’état actuel du monde austral que la relation d’une longue et heureuse mission hydrographique accomplie par le capitaine Stokes, commandant le navire le Beagle. A côté des nombreux détails techniques, ce journal présente des observations qui nous permettent d’apprécier les progrès de nos voisins, et de voir en quelque sorte à l’œuvre leur âpre activité. Bien que naturellement enclin à jeter un voile sur les fautes de ses compatriotes, l’auteur sait ne point ériger à leur égard l’indulgence en système ; il se contente, en général, de ne pas flétrir trop haut les abus qu’il se croit obligé de reconnaître. Cette bonne foi évidente n’est pas le seul titre du capitaine Stokes à notre confiance : il est demeuré plus de six ans sur les côtes de l’Australie, de 1837 à 1843, et n’a pas vu en touriste impatient les contrées dont il parle. Le Beagle a fait plusieurs fois le tour de ce continent ; il a visité toutes les positions importantes et touché souvent à des rivages inconnus, auxquels il semblait porter la promesse de la civilisation. Pendant ces longues et laborieuses excursions, le capitaine Stokes ne négligeait rien de ce qui pouvait éclairer son pays sur les ressources et les besoins de la colonie australienne. Le récit d’une simple expédition hydrographique est devenu ainsi un document politique d’un intérêt général.

Il est cependant un aspect du pays que le capitaine Stokes a été contraint de laisser dans l’ombre. A son importance politique, la Nouvelle-Hollande unit des richesses naturelles qui attendent aussi les recherches des explorateurs. Un autre voyageur a décrit cette face curieuse du monde austral. M. de Strzelecki, dans une relation publiée quelques mois avant l’ouvrage du capitaine Stokes, nous donne le résumé de ses études sur la terre de Van-Diemen et la Nouvelle-Galles du sud. La géologie, la minéralogie, la zoologie, la météorologie et la botanique lui doivent d’intéressantes observations. Quelques pages sont consacrées à la race indigène et aux colons européens ; mais l’auteur nous paraît sur ce point beaucoup moins impartial que le commandant du Beagle, beaucoup plus porté à excuser les fautes des Anglais. Ce qui donne du prix à son livre, ce sont donc moins les impressions du voyageur que les remarques du savant. C’est par sa partie politique, au contraire, que le livre du capitaine Stokes se recommande surtout à notre attention. Les deux ouvrages qui nous serviront de guides sur le continent austral se complètent ainsi l’un l’autre, et nous n’aurons pas de peine à y puiser les élémens d’une utile appréciation. Toutefois, avant de dire comment l’Angleterre a procédé dans une de ses plus difficiles entreprises, il convient de prendre une idée du vaste pays où s’est déployé si énergiquement son génie colonisateur. Commençons donc par faire, à la suite du Beagle, le tour de l’Australie : c’est le plus sûr moyen de nous intéresser aux efforts dont cette terre a été le théâtre.


I.

Le continent appelé Australie ou Nouvelle-Hollande est situé, comme on sait, au sud-est de l’Asie, sous la même latitude à peu près que le cap de Bonne-Espérance et le Brésil, dans la vaste mer qui s’étend des côtes orientales de l’Afrique aux rivages occidentaux de l’Amérique du Sud. Égal en superficie aux quatre cinquièmes de l’Europe, il se déploie depuis le 11° jusqu’au 30° de latitude, et du 111° au 152° de longitude. Du côté de l’ouest et du sud, si on excepte la Tasmanie ou terre de Van-Diemen, qui s’y rattache pour ainsi dire, l’Australie est complètement isolée. Au nord, au contraire, elle touche presque aux îles de la Malaisie et à la Nouvelle-Guinée. Du côté de l’est, mais à une distance beaucoup plus grande, elle a devant elle, — outre la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Calédonie et plusieurs îles qui appartiennent à la même division océanique, — les mille archipels de la Polynésie. Cette terre, dont l’intérieur est encore un livre fermé, se divise en quatre régions l’Australie septentrionale, l’Australie occidentale, l’Australie méridionale, et la Nouvelle-Galles du sud, qui embrasse une partie du midi et remonte à l’est jusqu’aux limites de la contrée septentrionale. Sur une aussi vaste étendue de terrain, le climat est naturellement varié ; il est presque partout très sain et très favorable aux Européens ; mais principalement dans les contrées du sud. La température y descend plus bas que dans les latitudes correspondantes de l’hémisphère boréal.

Le voyageur qui commence l’exploration de l’Australie par les côtes occidentales voit ce pays sous son plus triste aspect. Sur ces côtes, rarement visitées jusqu’à ce jour, le regard n’embrasse durant des centaines de kilomètres que des rivages plats, nus et sablonneux. Je me figure le désenchantement d’un nouveau colon qui s’est embarqué sur la foi des agioteurs ou des agens d’émigration. Au lieu des sites imposans qui devaient frapper ses yeux, il n’aperçoit ici qu’une plaine monotone bordée au loin par une chaîne de coteaux arides ; en plus d’un endroit, il reconnaît la trace des ravages commis par les rares tribus indigènes qui habitent cette partie du continent. Soit par négligence, soit à dessein, les naturels mettent le feu à des monceaux d’herbes sèches ; le feu couve inaperçu jusqu’à ce qu’un souffle d’air le pousse au buisson voisin ; la flamme, promenée par le vent, traverse bientôt la prairie, gagne la montagne, s’élance par-dessus le lit du torrent desséché, enveloppe et dévore les broussailles et les grands arbres de la forêt, laissant seulement çà et là des troncs noircis et dépouillés comme pour marquer son passage. L’incendie finit par s’éteindre faute d’alimens ou au retour des pluies de l’automne ; mais les vallées qu’il a parcourues restent privées pour long-temps de leur parure végétale. Si l’on continue à remonter vers le nord, on longe des masses énormes de rochers, d’un caractère primitif, entassés irrégulièrement les uns au-dessus des autres. Quelques collines verdoyantes ornées d’une végétation toute brésilienne, quelques prairies fertiles, semblent avoir été jetées là de loin en loin comme pour mieux faire ressortir la désolation générale.

La partie de ces côtes comprise entre la rivière Greenough et la baie Gautheaume est bordée par une chaîne montagneuse appelée chaîne Victoria et dominée par deux pics élevés, le pic Wizard d’environ 250 mètres de haut, et le pic Fairfax de près de 200 mètres. Les écueils d’Abrolhos, composés d’un groupe de corail et voisins de ces rives, sont fameux par le naufrage de deux vaisseaux hollandais. La mémoire de ces désastres, dont l’un date pourtant de deux cents ans et l’autre de cent trente, est demeurée vivante dans ces parages. Le marin abordant sur les îles du groupe Pelsart, à la vue des débris rongés par le temps qui rappellent encore les souffrances des naufragés, ne se souvient pas sans émotion des premiers argonautes dont l’audace et le malheur ont frayé cette route périlleuse.

Plusieurs rivières ont été découvertes par le Beagle vers l’ouest et le nord de la Nouvelle-Hollande. L’une de ces rivières, nommée Adélaïde, permet de pénétrer assez avant dans les terres. Deux autres fleuves, qui ont reçu les royales dénominations de Victoria et d’Albert, faciliteront aussi la reconnaissance de certaines parties du pays. Ces découvertes sont d’autant plus précieuses que les cours d’eau sont rares dans l’Australie ; le Murray, qui arrose la Nouvelle-Galles du sud, paraît jusqu’ici le plus considérable des fleuves de cette île immense.

La côte orientale ne fatigue pas, comme celle de l’ouest, l’œil du voyageur par la monotonie des aspects. A chaque instant se déroulent de nouveaux paysages, animés par la présence d’une population indigène plus nombreuse et plus agglomérée ; ce n’est guère qu’à la pointe septentrionale et aux environs du cap d’York, que la nature reprend le caractère aride et désolé qu’elle présente sur la côte occidentale. Là le sol s’élève à peine au-dessus du niveau de la mer. Un seul pic, en face des îles de la Possession, coupe la triste uniformité de la plage, Le territoire paraît stérile, rien n’invite à y descendre et encore moins à s’y arrêter ; mais le navire a bientôt perdu de vue cette lugubre perspective, et, s’il file vers le sud, il entre dans une espèce de canal bordé d’un côté par le rivage pittoresque de l’Australie, et de l’autre par cette ligne de rochers de corail qu’on appelle la grande barrière, et qui compte plus de 1,000 kilomètres de long. Merveilleux caprice de la nature, cette chaîne d’écueils, dont le nom n’est jamais entendu avec indifférence par le marin qui traverse les passes du nord, forme une sorte de rempart contre les vagues courroucées de l’Océan. Quelquefois la grande barrière disparaît entièrement sous les flots, quelquefois une ligne épaisse d’écume blanchâtre en dessine les capricieux contours ; ailleurs la crête orgueilleuse des écueils se dresse au-dessus des eaux et semble défier le marin de regagner la pleine mer. Il serait téméraire, en effet, de s’aventurer dans les rares et sinueux passages qui coupent cette ligne de brisans. On sait qu’après avoir parcouru plusieurs centaines de kilomètres, Cook, ennuyé de se voir ainsi emprisonné par une muraille sans fin, essaya de prendre le large à la hauteur d’Endeavour-Reef, et que cette tentative fut fatale à son navire. Les écueils de corail partent du détroit découvert, il y a deux cents ans, par l’Espagnol Torrès, entre la côte septentrionale de la Nouvelle-Hollande et la Papouasie, et se prolongent presque jusqu’à Moreton-Bay, au nord de la Nouvelle-Galles du sud [1].

En sortant de ce canal gigantesque, nous entrons dans le domaine proprement dit de l’Angleterre ; nous avons devant les yeux les mille caprices d’une côte accidentée où s’étalent les soudaines manifestations du génie européen ; puis nous longeons pendant quelque temps un rivage hérissé de rochers de 60 à 80 mètres d’élévation. Tout à coup une brèche inaperçue s’ouvre dans cette muraille de granit. Le regard n’a pas le temps de s’arrêter sur cette ruine apparente, que déjà le navire glisse entre les parois déchirées dans la baie magnifique dit Port-Jackson. On est en présence d’un tableau féerique. Des coteaux couverts de bois et de maisons de campagne encadrent des eaux tranquilles, semées d’îlots, dont la vague caresse doucement les bords inclinés. A ces rians aspects, à cette situation heureuse, on reconnaît Sydney, la ville la plus importante de l’Australie, la capitale de la Nouvelle-Galles du sud.

Plus loin, à l’extrémité méridionale de la Nouvelle-Hollande, près du détroit de Bass, la grève n’est plus unie comme aux environs du cap d’York. Le promontoire Wilson, qui termine l’île de ce côté, est composé d’un bloc de montagnes qui dressent vers un ciel brumeux des pics de 1,000 mètres de haut. Ces sommets chauves et désolés, couverts presque toute l’année d’épais brouillards, sont très rarement éclairés par les rayons du soleil. Au pied de ces masses énormes, cent îlots jaillissent de la mer. On dirait des sommets de montagnes dont la base serait profondément enfoncée dans les abîmes. Battus par des vents éternels et environnés de brisans, ces îlots sont inabordables. De loin en loin, cependant, il arrive qu’un calme subit se fait autour de leurs rivages déserts ; mais à peine le calme dure-t-il quelques heures : les flots reprennent bientôt leur mugissement accoutumé et ceignent ces lieux maudits d’une infranchissable barrière.

Jusque vers la fin du siècle dernier, on avait ignoré si la terre de Van-Diemen ne se rattachait point par uni isthme au continent austral. A l’époque du second voyage de Cook, le capitaine Furneaux, dans son rapport sur les côtes orientales et méridionales de la Tasmanie, disait positivement : « Il n’y a qu’une baie entre la terre de Van-Diemen et la Nouvelle-Hollande. » La découverte du détroit dont l’intrépide Bass, qui servait comme chirurgien à bord du navire anglais Reliance, affronta le premier les périls inconnus, acheva de fixer les esprits sur la configuration générale de l’Australie.

Une multitude d’îlots un peu moins tristes et un peu plus grands que ceux du promontoire Wilson parsèment le détroit de Bass vers ses deux entrées de l’orient et de l’occident. Tous ces groupes ont à peu près la même apparence. Des collines granitiques, en forme de cône, revêtues çà et là jusqu’à leur sommet de buissons impénétrables, s’élèvent sur des plaines stériles. A part de rares eucalyptus, on n’y voit que des arbrisseaux dont les coups de vent empêchent le développement. Une fois le détroit de Bass traversé, on touche à ces rivages du midi où la Providence a répandu ses faveurs avec une prodigalité incroyable. Les yeux séduits retrouvent des sites dont la magnificence égale celle de Sydney. Peu à peu, en avançant vers l’ouest, les plaines reparaissent et nous préparent à revoir les vastes solitudes d’où nous sommes partis, et où nous revenons après avoir fait le tour de ce continent austral si riche en magiques contrastes.

On comprend sans peine maintenant la passion qui a poussé vers cette terre tant de voyageurs aventureux. En présence d’une nature singulière et féconde, l’imagination aime à se donner carrière, elle devance volontiers la marche du temps et voit déjà la civilisation porter sa grandeur et ses richesses jusqu’au fond de ces vallées où se réfugient aujourd’hui quelques peuplades errantes. Ce rêve commence à se réaliser, et on peut s’abandonner avec confiance à de séduisantes prévisions, quand on songe aux transformations qu’un demi-siècle a vues se produire. Ce sont les progrès accomplis qui répondent ici des progrès futurs.


II.

Pendant près de deux cents ans, l’Australie, négligée pour l’Amérique, resta presque oubliée de l’Europe. Jetée au milieu du Grand-Océan, loin de toutes les routes alors fréquentées par le commerce, elle fut étrangère, depuis le commencement du XVIe siècle jusqu’à la fin du XVIIIe, au mouvement colonial des états européens. Si l’on admettait les prétentions des navigateurs portugais et espagnols, la découverte de ce continent aurait suivi de quelques années les expéditions de Christophe Colomb et de Vasco de Gama. Toutefois les visites des Hollandais, en 1605, sont les premières sur lesquelles nous possédions des témoignages certains. Les marins de la Hollande se montrent à peu près seuls sur la terre australe pendant le cours du XVIIe siècle. A Dick Hartighs, qui découvrit en 1616 les côtes occidentales, succède, en 1627, Pieter Nuyts, qui explore les rivages du sud. Puis, Abel Tasman, envoyé par la compagnie des Indes-Orientales, visite le nord de l’île et reconnaît au sud la terre qu’il appela Van-Diemen, en l’honneur du gouverneur de Batavia. Ce n’est guère qu’un siècle et demi plus tard qu’apparaissent les navigateurs anglais et français : Dampierre, Bougainville, Cook, Furneaux, La Peyrouse, Vancouver, d’Entrecasteaux, Baudin, Flinders, King, Freycinet, Dumont d’Urville. La patrie de Dick Hartighs et d’Abel Tasman avait bien mérité de donner son nom à la nouvelle terre, et pourtant le nom d’Australie, qui s’applique aussi à toute la partie centrale de l’Océanie, paraît destiné à prévaloir sur celui de Nouvelle-Hollande.

C’est en 1788 qu’un navire anglais, chargé de sept cent soixante convicts, après s’être arrêté un instant à Botany-Bay, dont la situation ne parut pas convenable, vint débarquer à Port-Jackson, un peu plus vers le nord, et jeta les fondemens de Sydney. De cette époque date l’entrée de l’Australie dans le mouvement commercial du monde. Les Hollandais, les Espagnols, les Français, n’avaient fait que passer près des côtes et les saluer de leur pavillon ; pour la première fois des Européens y descendaient avec la pensée de s’y établir.

La France a songé depuis, à diverses reprises, à suivre l’exemple de l’Angleterre et à s’installer aussi dans la Nouvelle-Hollande. Durant les premières années de la restauration, elle mit même le pied à Albany, tout-à-fait au sud-ouest, où l’attiraient un climat délicieux et le meilleur port de la région méridionale. Soit mauvais calcul, soit faiblesse, la position fut presque aussitôt abandonnée. Notre expédition avait eu pour unique résultat de révéler aux Anglais l’importance maritime d’Albany. Dans son dernier voyage autour du monde, Dumont d’Urville avait été chargé de choisir, sur les côtes du nord, le lieu le plus favorable pour un établissement français : il avait jeté les yeux sur le Port-Essington ; mais à son arrivée la place était déjà prise, les Anglais venaient d’y débarquer. Notre gouvernement n’a manifesté depuis lors aucune velléité d’occupation. Quelques noms français, qui rappellent les découvertes de nos navigateurs, sont la seule trace que la France ait laissée de son passage [2]. A l’est, près de Botany-Bay, une colonne a été élevée, en 1825, à la mémoire de La Peyrouse. C’est de là que ce célèbre navigateur transmit de ses nouvelles pour la dernière fois, en 1788, avant d’aller trouver à l’île de Mannicolo le naufrage et la mort. Au pied de cette colonne, une pierre modeste marque le tombeau d’un prêtre catholique français, nommé Le Receveur, qui accompagnait La Peyrouse en qualité de naturaliste, et qui mourut loin de sa patrie avant de gagner la renommée qu’il aurai pu devoir à la science.

L’Angleterre n’a point de titres sérieux à alléguer pour empêcher un autre peuple de s’établir dans les immenses solitudes qui séparent ses établissemens de l’Australie. Elle n’hésite pas, cependant, à regarder tout le continent comme sa propriété. La même nation qu’effarouchent le protectorat français à Taïti et les efforts si légitimes de la Hollande dans l’archipel indien, s’attribue un droit de souveraineté exclusive sur une contrée presque aussi étendue que l’Europe. On verra si elle peut appeler du moins au service de ses prétentions l’intérêt de la civilisation européenne. On verra si, au lieu de propager cette civilisation, elle n’en a pas fait trop souvent un objet d’épouvante pour les populations barbares qui, ici comme dans le reste de l’Océanie, tremblent devant sa puissance.

Pendant les premières années qui suivirent l’occupation de l’Australie, les progrès de l’Angleterre avaient été lents et circonscrits. Sans parler du détestable régime intérieur de la colonie qui aurait suffi pour paralyser son essor [3], les guerres de la révolution et de l’empire appelaient ailleurs les forces britanniques. Ce n’est qu’après la paix générale que les Anglais s’étendent d’abord dans toute la Nouvelle-Galles du sud, depuis Moreton-Bay jusqu’au cap Howe, sur une côte d’environ 1,100 kilomètres de long, pour envahir ensuite des rivages plus éloignés de leur établissement primitif. On voit peu à peu des colons libres venir exploiter le travail des convicts sortis des prisons de Londres. Il y avait là en effet un appât certain pour la race anglaise, si prompte à émigrer de son île brumeuse et à s’en aller chercher fortune dans des régions lointaines.

En 1825, le major Lockyer arrive de Sydney au port d’Albany, qui venait d’être abandonné par les Français. On a construit sur ce point un môle et des docks qui améliorent encore cette excellente position maritime. Cinq ans plus tard, l’Angleterre fonde, un peu plus à l’ouest qu’Albany et au nord du cap Leuwin, l’établissement de la rivière des Cygnes, qui est devenu le chef-lieu de ses possessions dans l’Australie occidentale. Le siége du gouvernement est à Perth, à treize milles environ de l’embouchure du fleuve. Après Perth et le port de Freemantle, Guilford et York sont les places les plus importantes de la province. Revenant sur leurs pas durant les années suivantes, vers les côtes plus fertiles du sud, les Anglais s’installent à Adélaïde, sur la côte orientale du golfe Saint-Vincent, et au Port-Philippe, au nord du détroit de Bass. Dans la prévision de la grandeur future de la ville d’Adélaïde, le premier gouverneur, le colonel Gawler, traça le plan des édifices publics sur des proportions gigantesques qui suffiront long-temps aux besoins des différens services. Éloignée de la mer de cinq milles environ, Adélaïde s’y rattache par une excellente route macadamisée comme les meilleures routes d’Angleterre. Une chaussée solidement construite à travers un marais est un monument durable de la hardiesse des premiers colons. Le Port-Philippe [4], situé dans la province appelée Australia-Felix, forme une vaste baie de 25 kilomètres de profondeur sur 18 de largeur, et dont l’entrée rétrécie, défendue par des courans que toutes les voiles d’un navire ont quelquefois de la peine à surmonter, n’a guère plus d’un kilomètre. Depuis 1835, plusieurs cités se sont élevées autour du Port-Philippe et n’ont pas cessé de s’accroître. Melbourne, capitale du district, est située au fond de la baie, sur les bords de la rivière Yarra et à cinq milles de son embouchure. De vastes constructions couvrent les quais élevés le long du fleuve ; des tanneries, des savonneries, se sont installées au milieu d’épais buissons d’arbres à thé. A une solitude pittoresque ont succédé les bruyantes réalités du commerce et de l’industrie. Au-dessus de Melbourne, l’Yarra n’est pas navigable à cause des chutes d’eau qui en coupent le cours. Il n’y a même que les navires d’un léger tonnage qui puissent remonter jusqu’à cette ville ; les autres s’arrêtent à l’embouchure, à William-Town, ou bien ils se dirigent vers Geelong, sur la rive occidentale du Port-Philippe, plus favorablement située que Melbourne et qui menace de dépasser bientôt l’importance de la capitale.

Dans toutes ces régions du midi de la Nouvelle-Hollande, les établissemens britanniques se multiplient rapidement. La baie Portland, qu’on rencontre vers l’ouest à environ 300 kilomètres du Port-Philippe, était naguère une simple station de baleiniers ; grace aux soins d’un pionnier entreprenant, elle est devenue une colonie prospère. Jusqu’à ces derniers temps, les Anglais n’étaient point sortis de la partie méridionale de l’île. La rivière des Cygnes à l’ouest et Moreton-Bay à l’est marquaient les limites extrêmes de leur domaine. On pouvait encore cotoyer les trois quarts de l’Australie, en remontant par le détroit de Torrès, sans rencontrer leur pavillon. La colonie du Port-Essington, créée au nord en 1838 sur la péninsule Cobourg, coupe cet espace en deux parties à peu près égales, et forme un centre d’où la Grande-Bretagne s’étendra commodément sur les côtes intermédiaires. Assez vaste pour abriter toutes les flottes du monde, la baie d’Essington était digne de voir s’élever sur ses bords la capitale de l’Australie septentrionale. La nouvelle ville de Victoria se trouve, comme Melbourne, trop éloignée de l’entrée de la baie ; il faut traverser une nappe d’eau de seize milles d’étendue avant d’aborder sous les canons de la batterie qui protégé la maison du gouverneur. Aussi, quand on aura mieux étudié la côte, une autre ville pourra jouer ici un rôle plus brillant et attirer à elle le commerce de la colonie. En attendant, Victoria possède déjà des constructions importantes : une église, un hôpital, un môle. Un terrible ouragan avait, en 1839, désolé la cité naissante, abattu les maisons à peine terminées, ruiné les travaux des colons. Les traces de ce grand désastre ont rapidement disparu ; les tombes de douze matelots du navire le Pelorus, qui périrent dans cette circonstance, en rappellent seules aujourd’hui le triste souvenir.

Autour de la plupart de leurs établissemens, les Anglais ont poussé des reconnaissances plus ou moins lointaines vers l’intérieur du continent austral. A Adélaïde, par exemple, les colons, désireux de connaître l’étendue du fertile territoire dont ils étaient les possesseurs, ont constaté, dès le principe, par une série de courses en sens divers, que les bonnes terres se trouvaient réunies en un bloc au lieu d’être disséminées comme sur d’autres points de la Nouvelle-Hollande. De hardis marchands désignés sous le nom d'overlanders, parce qu’ils font le commerce par terre entre Adélaïde et la Nouvelle-Galles du sud, se hasardent tous les jours dans des solitudes immenses. Ces expéditions aventureuses présentent mille dangers. Tantôt l’eau manque et les hommes sont réduits à boire le sang de leurs chevaux, tantôt la caravane s’égare dans les jungles et ne retrouve sa route qu’après des détours qui doublent la longueur du chemin. On doit à ces pionniers infatigables d’avoir déterminé les limites de l’Australie méridionale du côté des déserts qui la bordent vers le nord.

Toutes ces excursions se sont à peu près renfermées dans une même province, sans atteindre l’arène ignorée des régions centrales. Déjà pourtant, ce champ vaste et mystérieux, qui appellera long-temps l’esprit de recherche et d’aventure, a séduit des voyageurs jaloux d’attacher leur nom à une grande découverte. En 1840, M. Eyre, partant du fond du golfe Spencer, un peu à l’ouest d’Adélaïde, remonta vers le nord jusqu’à 4 ou 500 kilomètres. En 1845, M. Sturt pénétra plus loin encore dans la même direction, en s’éloignant des bords du Murray, et atteignit des plaines sablonneuses aussi unies que l’océan. Une exploration beaucoup plus longue, beaucoup plus périlleuse, vient d’être accomplie par le docteur allemand Leichardt, suivi de sept ou huit compagnons. Partis de Moreton-Bay, au nord de Sydney, ces hardis voyageurs se sont rendus par terre, après seize mois de marche, à la nouvelle colonie du Port-Essington. La relation publiée tout récemment [5] par le docteur Leichardt contient des renseignemens précieux sur la configuration du territoire. Il est désormais constant que le rayon des terres fertiles n’est pas seulement confiné sur le rivage de la mer. Toutefois cette course audacieuse laisse subsister les incertitudes premières sur la nature du centre même de l’Australie. Les voyageurs n’ont pas pu pénétrer assez avant dans les terres ; ils ne se sont guère éloignés de plus de 400 kilomètres de l’Océan, faute de moyens pour frayer leur route à travers un district montagneux. Il appartiendrait au gouvernement anglais de préparer une expédition sur une échelle plus large et en profitant de l’expérience acquise par de courageux essais. Comme la Nouvelle-Hollande est beaucoup plus étendue de l’est à l’ouest que du nord au midi, il paraîtrait sage de s’avancer dans ce dernier sens, afin de parvenir au milieu de l’île par la route la plus courte. Le golfe de Carpentarie, profonde échancrure de 500 kilomètres que la nature a pratiquée dans les rivages du nord, conviendrait pour point de départ ; mais on ne devrait pas se diriger vers le sud en ligne droite, car le but serait manqué. Trop rapprochée de l’est, l’expédition ne passerait pas au centre du pays. Il faudrait suivre la direction du sud-ouest, de manière à venir toucher à la côte méridionale, entre Adélaïde et Albany. Alors seraient définitivement éclaircies les hypothèses gratuites qui ont eu cours sur la nature du sol intérieur de la Nouvelle-Hollande, sur l’existence d’une mer centrale et sur certaines variétés de la race indigène. Un pareil voyage ouvrirait de nouveaux horizons à l’ethnographie, à la géographie et à toutes les sciences physiques. Il serait, en outre, assez utile à l’œuvre que poursuit l’Angleterre pour mériter une allocation sur le budget de la métropole.


III.

Trois variétés de la race humaine, ayant chacune un cachet très distinct, se rencontrent aujourd’hui dans l’Australie connue : les aborigènes, les Européens, et les métis, qui peuplent surtout les îles du détroit de Bass.

Tous les naturels de la Nouvelle-Hollande appartiennent à la famille des nègres océaniens, dont la première origine est absolument inconnue. Bien que descendant d’une même souche, ils sont divisés en une multitude de peuplades sans relations entre elles, ayant des usages divers et n’entendant point réciproquement leur langage. Lors de ses premières excursions le long des côtes occidentales, le Beagle avait à bord un indigène de la rivière des Cygnes nominé Miago. Dans ses rencontres avec des indigènes qui habitaient pourtant une partie de l’île assez voisine du territoire de sa propre tribu, Miago ne put traduire un seul mot de leurs conversations. Les études faites jusqu’à ce jour sur le vocabulaire de ces peuplades sont encore trop incomplètes, trop peu précises, pour permettre de saisir le génie de leur langue. Il serait néanmoins très intéressant de savoir si les divers idiomes ne sont pas de simples dialectes dérivant d’une même origine.

L’état sauvage ne change pas de pays à pays comme la sociabilité : des peuples civilisés. Monotone de sa nature, cet état reproduit partout une même dégradation qui se manifeste dans des usages à peu près pareils. La vie des nègres de la Nouvelle-Hollande ressemble, sous beaucoup de rapports, à la brutale existence des tribus de Bornéo. Quelques traits particuliers méritent seuls d’être signalés. Les indigènes de l’Australie ne sont pas dans l’habitude de se tatouer, mais ils s’enlèvent des lambeaux de chair qui laissent sur leur corps des cicatrices ineffaçables. Ces cicatrices sont regardées parmi eux comme un infaillible moyen de plaire aux femmes. On découvre aisément l’idée qui se cache sous cette barbare coutume : jouer avec la douleur, paraître endurci au mal, n’est-ce pas donner au sexe le plus faible des gages de l’audace et de la fermeté qu’il veut trouver chez ses protecteurs ? C’est ainsi qu’il faut expliquer encore l’usage adopté par plusieurs peuplades d’arracher les dents de devant aux jeunes garçons, quand arrive l’âge de se marier [6].

La couleur des nègres océaniens est moins foncée que celle des noirs d’Afrique ; mais l’hypothèse d’une race presque blanche, trop légèrement admise sur des indices insuffisans, est aujourd’hui complètement discréditée. Les naturels du continent austral sont le plus habituellement tout-à-fait nus ; quelques-uns ont pour tout vêtement une ceinture de peau ou des feuilles d’arbre. Leur corps est assez bien proportionné. Leurs cheveux, d’un noir d’ébène, plus souvent droits que frisés, rarement laineux, sont parfois relevés sur le devant de la tête de manière à former une sorte de houppe. Les hommes n’ont ni favoris ni moustaches ; ils laissent seulement croître la barbe de leur menton. Leur front, déprimé dans la partie supérieure, est très protubérant par le bas. Ils sont presque tous d’une laideur repoussante ; leur nez large et aplati, leur bouche démesurément fendue, leurs lèvres épaisses, font naître au premier aspect une impression défavorable, et si l’on s’en rapportait aux inductions de la phrénologie, qui cette fois, il faut le dire, se trouvent d’accord avec les faits, cette race malheureuse manquerait du sens moral d’où procède la supériorité de l’homme. Le mensonge est en effet un vice général chez les indigènes australiens. Mentir et tromper, c’est pour eux faire un très légitime usage de la parole. Le sentiment du droit de propriété rappelle seul chez ces tribus le système social des nations civilisées. Dans le sein d’une même peuplade, le bien de chaque individu est respecté ; les assassinats sont extrêmement rares, et, malgré l’insouciance oublieuse du sauvage, le meurtrier n’échappe pas aux tortures les plus violentes du remords, comme on en jugera par cet exemple : un naturel de la rivière des Cygnes, du nom de Tonquin, avait obtenu d’un colon du même district la permission de passer la nuit dans sa cuisine, en compagnie d’un autre nègre attaché au service de la maison. Poussé par quelque ressentiment implacable, Tonquin, durant la nuit, poignarda son malheureux compatriote. Le lendemain matin, il protesta de son innocence avec effronterie, et il s’enfuit dans les bois. Quand il reparut à la rivière des Cygnes, après quinze jours passés dans la solitude, il était fou.

Les Australiens reconnaissent un Dieu inoffensif et des esprits malfaisans. Le plus redoutable de ces esprits passe pour hanter les cavernes obscures, les puits profonds, sous la forme d’un immense serpent ; on redoute ses visites nocturnes. Quelquefois, quand les vents mugissent à travers la forêt et que ce bruit solennel dispose l’ame à la frayeur, les sauvages s’éveillent saisis d’épouvante ; ils allument un grand feu pour éloigner le monstre surnaturel qu’ils craignent de voir apparaître ; ils récitent des paroles magiques, et poussent des cris rauques et entrecoupés jusqu’au retour de la lumière. Dans tous les rapports de la vie, ils se montrent superstitieux, ajoutant foi aux pronostics les plus puérils. Ils croient à l’immortalité de l’ame, mais les uns espèrent après la mort une éternelle béatitude ; les autres semblent s’attendre, au moins pour un temps, à des transformations successives et à un retour sur la terre.

On doit regarder comme une cérémonie religieuse la pratique de la circoncision récemment découverte chez deux tribus, aux extrémités opposées de la Nouvelle-Hollande, au nord et au sud. Le voyageur anglais Eyre, qui s’est le premier aperçu de cette pratique sur des points si éloignés l’un de l’autre, en a voulu conclure que les peuplades du nord et du midi avaient eu entre elles, à une époque indéterminée, des rapports à travers l’intérieur de l’île ; il tirait de là une induction contraire à la fameuse hypothèse d’une mer centrale. On cherche en vain une liaison entre les deux termes de ce raisonnement : en supposant l’existence aujourd’hui si improbable du vaste lac qu’avait inventé l’imagination des voyageurs, les indigènes n’auraient-ils donc pu, pour communiquer entre eux, suivre les rivages de cette prétendue mer méditerranée ? Mieux vaut dire, à notre avis, que les tribus du nord et du sud ont les unes et les autres, grace à des relations accidentelles dont la trace est perdue, reçu directement l’usage de la circoncision des sectaires de Mahomet dans la Malaisie. Si des prahus de l’archipel indien fréquentent de temps en temps les côtes septentrionales du nord de l’Australie, n’est-il pas possible, malgré la distance, que des barques plus aventureuses aient visité les régions du midi, ou s’y soient trouvées jetées par les vents ?

Les indigènes australiens affrontent volontiers la mort, et pourtant ils ont une peur extrême des tombeaux ; ils ne s’en approchent jamais. Des tombes creusées devant le seuil d’une maison sont devenues parfois une barrière salutaire que les naturels n’auraient jamais osé franchir. Quelques tribus placent les morts au milieu des branches d’un arbre. Le corps est enveloppé d’écorce de papyrus et recouvert de morceaux de bois flexibles, entrelacés en forme de filet. Suivant une pratique dont l’antiquité barbare offre des exemples, on songe aux besoins de ceux qui n’ont plus rien à démêler avec les choses de la terre, et on place dans le tombeau des armes et de la nourriture. Des faucons noirs et blancs perchent sans cesse sur les arbres voisins ; immobiles, silencieux, les ailes tombantes, ils semblent veiller sur le mort comme des muets à gages. Ils attendent avec une patience infatigable qu’un coup de vent ouvre à leur bec acéré le frêle édifice tumulaire. On a vu des preuves touchantes d’attachement données par les mères à la mémoire de leurs enfans. Une femme, avant perdu son jeune fils, avait conservé ses ossemens, et elle les portait toujours avec elle. Dans ses heures de tristesse, quand le regret gonflait son cœur, guidée par son instinct, elle remettait les os dans leur position régulière. Peut-être, lorsqu’elle avait rétabli les lignes de cette forme chérie, s’imaginait-elle voir se ranimer à son souffle l’esprit éteint pour jamais, et retrouver encore une fois le sourire évanoui de son enfant. Parmi ces croyances superstitieuses qui en Australie entourent l’idée de la mort, la plus singulière est celle de quelques peuplades, qui croient retrouver dans les blancs leurs propres compatriotes, revenus dans le monde sous une forme plus noble, après avoir passé par l’épreuve du trépas. A Perth, un des colons, à cause de sa ressemblance avec un membre défunt d’une tribu de la rivière Murray, recevait deux fois par an la visite de ses prétendus cousins, bien qu’ils eussent à traverser soixante milles d’une contrée ennemie.

Des traditions scrupuleusement respectées règlent les cérémonies des funérailles, de la naissance et du mariage. Si ces coutumes ne sont placées sous le contrôle d’aucune autorité, elles n’en forment pas moins une sorte d’étiquette dont personne ne voudrait se dispenser. Les vieillards sont les dépositaires des croyances religieuses ; ils composent aussi le gouvernement de chaque tribu. Le système politique, s’il est permis d’appliquer ce mot à des usages mal définies et variables, repose sur la division des membres de la peuplade en trois classes : la première comprend les jeunes gens ; la seconde, les hommes faits, et la troisième, dans laquelle on ne passe qu’après une sévère initiation, renferme les vieillards. La hiérarchie la plus simple, la plus naturelle, celle de l’âge, est la seule hiérarchie admise parmi ces peuples primitifs.

Jusqu’à ces derniers temps, on les croyait étrangers à la pratique du cannibalisme ; mais on en a trouvé récemment, en quelques endroits, des preuves incontestables. Rien ne démontre toutefois que cette féroce habitude soit générale. Si elle avait été universellement répandue, on en aurait sans doute découvert les traces depuis longues années. D’après le récit du capitaine Stokes, les indigènes ne paraissent pas animés d’intentions hostiles envers les Européens. Une ou deux fois seulement, les démonstrations des naturels que le Beagle rencontra prirent un caractère agressif. Le plus souvent, les nègres s’enfuyaient épouvantés. Quand ils se décidaient à s’avancer vers les étrangers, ils venaient sans armes pour prouver leurs desseins pacifiques. Quelquefois une circonstance en apparence insignifiante rompait inopinément les relations commencées, et les sauvages disparaissaient dans les bois en laissant échapper des cris aigus. Il s’en trouva néanmoins d’un peu plus confians. Sur les bords de la rivière Adélaïde, une famille, composée de sept ou huit personnes, après avoir échangé des politesses avec les Anglais, s’approcha de la baleinière du Beagle, qui était attachée au rivage : le chef de la famille annonça l’intention de visiter le Beagle, mouillé à une certaine distance, il mit même le pied dans la baleinière ; mais, saisi d’effroi à la vue des rames, des bancs et de la profondeur du canot, il se retira en frissonnant, comme s’il avait plongé la jambe dans de l’eau glacée. Sa femme et ses enfans le conjurèrent de ne pas s’aventurer avec autant de témérité, et n’eurent pas beaucoup de peine à le retenir. Une autre fois, un indigène se présenta de lui-même aux Anglais sans qu’on l’eût alléché, comme d’habitude, en agitant un mouchoir de couleur ou quelque hochet éclatant, et sans témoigner la moindre crainte. Il indiqua d’un geste aux étrangers le sentier le plus commode pour redescendre sur le rivage, et se conduisit avec eux comme une vieille connaissance. Quand la baleinière partit, il remonta la falaise, marchant négligemment sans jeter un seul regard en arrière, ne paraissant pas se soucier de ce qu’il venait de voir. Ce défaut de curiosité, à peu près général parmi les noirs de l’Australie, donne une triste idée de leur intelligence.

Sur la côte occidentale, les indigènes ne connaissent pas l’usage du canot ; à peine si quelques tribus se servent de radeaux grossiers. Les habitations sont aussi d’une simplicité rare, même parmi des sauvages : quatre pieux plantés en terre et supportant deux perches couvertes de branches d’arbres, voilà le palais du roi dégénéré de la nature. Le maître de cette misérable cabane se couche ou s’assied sur le sol, sans prendre le soin d’y jeter une natte ou des feuilles d’arbres. Les naturels passent souvent les nuits en plein air ; quand vient la mauvaise saison, ils se recouvrent de sable jusqu’au cou, et, le matin, on dirait qu’ils sortent de dessous terre.

Ces populations dégradées ont cependant des poètes. Les rapsodes australiens ne célèbrent guère l’amour ; les mystères religieux, la valeur dans les combats, les jouissances sensuelles, tels sont leurs thèmes favoris. Jamais les vers ne se récitent, on les chante ; quand un chant nouveau est composé, il circule bientôt de bouche en bouche parmi toutes les tribus qui parlent la même langue. Quelques peuplades connaissent aussi une espèce d’instrument de musique, formé d’un morceau de bambou aminci sur les côtés et percé de plusieurs trous. Le son ressemble à celui du bourdon. Cet instrument sert à accompagner des danses guerrières, presque toujours mêlées de gestes indécens. On a remarqué aussi de grossières ébauches tracées sur la surface des rochers ; les sujets sont variés : ce sont des figures humaines, des animaux, des armes, des ustensiles domestiques ou des scènes de la vie quotidienne. Ces ébauches sont-elles le début d’un art naissant ? Ne sont-elles pas, au contraire, le dernier témoignage d’un art immobile et engourdi entre des mains impuissantes ? Depuis des siècles, le sauvage ignorant donne une même forme à sa pensée sans avoir jamais su s’élever à de plus grandes conceptions.

Que gagnera cette race malheureuse au contact de l’Europe ? Va-t-elle se transformer sous le souffle de la civilisation, ou bien, comme les peaux rouges de l’Amérique du Nord, est-elle condamnée à disparaître peu à peu devant les développemens de l’activité européenne ? Pour percer les voiles de l’avenir, nous n’en sommes pas réduits à de pures hypothèses ; nous avons sous les yeux des faits accomplis. Que sont devenus, aux environs de Sydney, les aborigènes dont les ancêtres promenaient sur ces rivages une indépendance incontestée ? Cherchez-les dans les belles vallées qui avoisinent Botany-Bay, dans les fertiles plaines d’Iliawara, ce délicieux jardin de la Nouvelle-Galles du sud, sous les fougères immenses qui ombragent les collines : ils sont partis, ou plutôt ils se sont éteints. S’il en reste encore quelques-uns autour de Port-Jackson, les Anglais ont réussi à les abaisser au-dessous de leur état antérieur. Les rares rejetons de cette race avilie ont pour les liqueurs spiritueuses un goût effréné ; ils restent plongés dans une ivresse continuelle. Avec un morceau de canne à sucre et quelques verres d’eau, ils fabriquent une quantité de rhum grossier assez grande pour enivrer sept ou huit personnes. Ils sont, comme le dit le capitaine Stokes, un triste échantillon des bienfaits produits par le mélange des peuples civilisés et des tribus barbares. Autour de Melbourne, sur les rives de Marra, on ne voit plus un seul indigène. Voilà l’œuvre qui s’accomplit et qui se poursuivra jusqu’à ce que les anciens maîtres du sol aient disparu pour jamais. Poursuivis d’étape en étape par le flux de la civilisation, les naturels australiens arriveront enfin aux vastes plaines de sable où les attend le sort des peaux rouges, rejetés dans les montagnes Rocheuses. Quel que soit son abaissement, on ne saurait refuser un peu de compassion à cette race destinée à périr. Sans histoire, sans rôle dans le monde, elle s’effacera, laissant à peine un souvenir de son inutile passage.

Serait-elle susceptible d’une certaine éducation ? Il est impossible de le décider, car aucune tentative assez sincère et assez patiente n’a été faite pour l’élever au-dessus de son état primitif. On lui a bien envoyé des missionnaires, on a paru s’apitoyer sur elle, le gouvernement anglais a même prescrit des dispositions empreintes d’une apparente bienveillance ; mais toutes les mesures prises ont été exécutées dans un esprit diamétralement contraire au principe qui les avait dictées. L’aveu en est échappé à un ami très partial des colons dont la parole n’est pas suspecte, à M. de Strzelecki. On voudrait pouvoir concilier la modération envers les naturels avec les exigences du développement colonial ; on pratiquerait volontiers la philanthropie, pourvu qu’il n’en coûtât rien à l’intérêt. Là comme en Irlande, comme partout, les Anglais ne sont compatissans et humains que si la politique l’ordonne ou le permet ; aussi qu’est-il arrivé ? Les essais d’amélioration tentés en faveur des indigènes ont été pour ces derniers une source de nouvelles douleurs. On aurait voulu les civiliser pour le seul profit des colons ; on n’a pas même réussi à rendre un peu moins dure l’agonie de ces peuples expirans.

Veut-on un exemple des charitables procédés britanniques ? A la rivière des Cygnes, le gouvernement a fondé une colonie pénitentiaire pour les sauvages. Ce bizarre établissement est installé sur l’île Rottenest, à quelques milles de la côte, près de l’embouchure du fleuve ; on y déporte les condamnés, les uns pour un temps, les autres à perpétuité, et le plus souvent pour des crimes auxquels les ont poussés, suivant les propres expressions du capitaine Stokes, les mauvais traitemens de ces mêmes étrangers qui les jugent. Les détenus sont assujettis à un travail régulier ; on les emploie à ramasser le sel, à couper du bois, à cultiver le blé. La colonie était au commencement une charge pour l’Angleterre ; elle est devenue une source de profits. D’après les derniers comptes que nous avons sous les yeux, les recettes annuelles montaient à 1,500 livres sterling, et les dépenses seulement à 200 livres. Les condamnés se montrent assez dociles sous la menace des châtimens qui ne leur sont point épargnés ; tous néanmoins ne se résignent pas également à leur nouveau genre de vie. Si quelques-uns semblent plongés dans une brutale indifférence, d’autres languissent de chagrin et succombent. Chaque fois qu’un nouveau prisonnier débarque, ces malheureux l’entourent, l’interrogent avidement sur leurs amis, sur leur famille, sur cette terre paternelle qu’ils aperçoivent de loin et qu’ils ne fouleront peut-être plus. Ils se souviennent alors avec plus d’amertume de la liberté de la vie sauvage, de leurs toits grossiers, sous lesquels ils ne subissaient pas une volonté étrangère. Parfois, d’un œil inquiet, ils suivent la fumée qui sort de leurs forêts et que le vent pousse vers leur prison comme un message ami ; la tristesse renfermée en leur ame éclate en sanglots, et ces hommes, résolus à échapper à leur malheur, se laisseraient mourir de faim si leurs geôliers ne les contraignaient pas à prendre de la nourriture.

Que faut-il penser de l’institution de ce régime pénitentiaire, que les Anglais ont cru devoir transporter au milieu de tribus primitives ? N’est-ce pas un esclavage déguisé ? Comment se glorifier d’avoir donné au monde le grand exemple de l’abolition de la servitude coloniale, si, autour des nouveaux établissemens, on rend le sort des indigènes cent fois pire que l’esclavage le plus dur ? Est-ce donc là cette philanthropie qu’on voudrait présenter à l’Europe comme un exemple ? Je ne connais rien de plus contraire aux idées de la justice suprême que cette politique d’un peuple qui, ne reculant devant aucun abus de la force, brave le premier les lois morales imposées par la terreur aux populations vaincues. Autant vaudrait prononcer une proscription en masse. Si les représentans de la civilisation ont des droits sur les peuplades tombées dans l’état sauvage, c’est à la condition de réunir à une intelligence plus cultivée des sentimens plus élevés, un plus grand respect de la dignité humaine et de l’équité naturelle. L’institution de l’île Rottenest suffit pour donner une idée de l’esprit qui a dicté aux Anglais leurs prétendues mesures de bienveillance. Voilà ce que l’on considère comme un progrès ! Quelle trace sanglante nous aurions à suivre, s’il nous fallait raconter maintenant les excès avoués, les violences commises au grand jour ! On jugera jusqu’à quel point le mal a été poussé, puisque le capitaine Stokes dit à ce propos : « Sans vouloir accuser avec trop de dureté aucune classe de mes compatriotes, je regrette que la page qui rappelle notre colonisation de l’Australie arrive sous les yeux de la postérité. »

Nous aussi, nous passerons vite sur ce lugubre drame sans faire aucun rapprochement ; il serait par trop facile de relever ici les accusations des Anglais contre nous à propos de certains épisodes de notre guerre d’Afrique, épisodes affligeans sans aucun doute, mais exceptionnels et qui se sont passés au milieu d’une guerre déclarée à un peuple cruel, fanatique et belliqueux. Nous ne dirions même pas un seul mot de l’extermination complète de la race aborigène dans la Tasmanie, si de cet événement, l’un des plus monstrueux qui se soient accomplis depuis la conquête du Mexique ou du Pérou, il ne devait pas résulter des enseignemens utiles à la cause de la modération et de l’humanité. Nulle part on n’avait foulé aux pieds plus froidement et plus systématiquement un peuple faible et asservi. Pour se débarrasser de toute idée de devoir, les colons anglais commencèrent par déclarer que les naturels n’étaient pas des hommes et devaient être traités comme des bêtes. Quels actes de cruauté furent la conséquence de cette doctrine inflexible, on se le figure aisément. Les crimes dont la guerre d’extermination a été remplie ne sont pas tous parvenus à la connaissance de l’Europe ; on en sait assez cependant pour assigner à la lutte son caractère général. Quand les colons, fatigués de longues chasses où des hommes étaient pris pour du gibier, cessèrent de poursuivre les indigènes, le nombre de ces derniers, dans toute la Tasmanie, était descendu au-dessous de deux cent cinquante individus refoulés dans des forêts impénétrables. Comment se débarrasser de ces derniers ennemis qui troublaient la sécurité coloniale ? Les Anglais songèrent alors à déporter les restes de la population noire dans une des îles du détroit de Bass. Sous l’influence des conseils passionnés des colons, on imagina une vaste battue qui devait cerner les nègres et les prendre comme dans un filet. Le gouvernement de la métropole prêta son assistance à l’exécution de ce plan. Au jour fixé, toute la colonie fut debout ; des cordons se déployèrent en tous sens ; on commença une série de marches, de contre-marches et de manœuvres fort habiles peut-être, mais que la disposition du pays rendit inutiles. Cette grande et coûteuse expédition finit d’une manière ridicule par la capture d’un seul indigène.

On renonça désormais à la force pour recourir à la ruse. Un colon adroit, après avoir obtenu l’approbation du gouvernement, se rendit seul au milieu des naturels ; il se présenta comme leur ami dévoué, et, avec sa parole persuasive et ses stratagèmes, avec des promesses séduisantes et trompeuses, il amena les diverses familles à consentir à leur propre déportation. Si ces malheureux, qui avaient tant de maux à venger, avaient été aussi féroces que le prétendaient les colons, au lien de prêter l’oreille aux suggestions du messager des blancs, ils l’auraient immolé dans leurs retraites solitaires aux mânes de leurs frères massacrés. Ils se laissèrent conduire aux bords de la mer comme un troupeau docile ; on les vit seulement, une fois embarqués, jeter un dernier regard mêlé de larmes à la patrie dont ils s’éloignaient pour toujours. Après avoir hésité sur l’île qui serait choisie pour leur demeure, on finit par les déposer sur le revers occidental de l’île Flinders. Les déportés croyaient au moins y jouir d’une liberté complète qui leur avait été promise et qui leur était due. Rien ne pouvait autoriser les Anglais, après leur avoir ravi leur territoire, à les traiter comme des prisonniers et à les assujettir à un régime disciplinaire, sous prétexte de les civiliser ; c’était bien le moins de respecter les conditions stipulées par les tribus pour le grand sacrifice qu’elles accomplissaient. Qu’importe que le gouvernement britannique ait ordonné de pourvoir à leurs besoins, si on les place dans une atmosphère où elles ne peuvent vivre ? S’imagine-t-on, en faisant chanter aux indigènes des hymnes qu’ils ne comprennent pas, en les assujettissant à des exercices qui leur répugnent, remplacer pour ces enfans des forêts la liberté perdue ? Le goût de la vie sauvage reste au fond de leur cœur. Souvent plusieurs hommes s’enfuient ensemble dans les bois, jetant de côté les habits incommodes dans lesquels on emprisonne leurs membres vigoureux. Nus et loin de leurs surveillans importuns, les voilà heureux pour un jour ! Ces habitudes de marronnage se perpétuent en dépit de toutes les défenses et de tous les châtimens.

Quelques années ont suffi pour démontrer que la population tasmanienne ne pourrait ni se reproduire ni même s’acclimater dans sa prison. Forcée de changer brusquement ses habitudes héréditaires, regrettant sans cesse ses jeux, ses chasses, les montagnes, les ruisseaux, les vallées de la terre natale, elle est condamnée à s’éteindre avec une rapidité qui va bientôt débarrasser le gouvernement anglais d’une tutelle improductive. Sur deux cent dix bannis, cent cinquante-six étaient morts dans un espace de sept ans, de 1835 à 1842. Pour combler ce vide, il n’était né que quatorze enfans. On avait encore amené à l’île Flinders une famille composée de sept personnes, saisie sur la côte occidentale de Van-Diemen, près de la rivière d’Arthur. Une prime de 50 livres sterling avait été offerte pour la capture de ces derniers représentans de la race indigène. On avait dit à ces malheureux, en les arrêtant, qu’ils iraient dans une contrée où le gibier serait plus nombreux et le sol plus fertile ; quand ils furent montés sur le canot des blancs, quand le mal de mer les eut abattus, on les garrotta, et on fit voile pour le poste de la Compagnie agricole, situé à la pointe Woolnorth, où ils furent provisoirement déposés. Derrière cette famille, assure-t-on, il est encore resté un jeune homme oublié sur la terre paternelle. Seul de sa race, de sa couleur et de sa langue, il sera réduit à se cacher dans les forêts reculées, dans les cavernes ténébreuses : il ne jouira plus de la société des hommes ; pour lui, ni amour ni famille. Il consumera sa vie en efforts pour la prolonger ; il s’épuisera à lutter contre la mort, qui sera pourtant son seul refuge. Cruelle destinée d’un homme résumant en lui tous les malheurs de sa nation

Un sort pareil à celui des tribus de Van-Diemen attend les noirs de la Nouvelle-Hollande. Dieu veuille que la lutte ne soit plus mêlée d’excès aussi honteux ! Dieu veuille que les conquêtes de la civilisation coûtent moins à l’humanité ! Malheureusement, laissée à elle-même, la population européenne de l’Australie est insensible aux maux des naturels ; elle n’admet même pas qu’on les plaigne. N’est-ce pas déjà beaucoup trop que de laisser vivre cette race abrutie ? Les divisions intestines sont oubliées quand il s’agit de l’ennemi commun. C’est à peu près le seul sentiment sur lequel on trouve les colons unanimes. Pour toutes les relations sociales, les classes d’une origine libre et les classes du gouvernement, comme on appelle les convicts émancipés et leurs descendans, sont séparées par des préjugés invincibles. Quoiqu’elles jouissent des mêmes droits civils et politiques, tous les efforts pour ménager des alliances entre elles sont demeurés sans résultat. Ces mariages, contractés au mépris de l’opinion, mettraient les époux au ban de leur classe respective et les isoleraient de toute société. De part et d’autre, on est moins opposé à s’unir avec les femmes indigènes. Cette implacable séparation qui nuance fortement la physionomie de Sydney est quelquefois une gêne pour l’autorité ; mais, si elle se conserve aussi vivace, elle pourra devenir un moyen de domination dans des crises ultérieures.

Les convicts, chose singulière, étalant l’orgueil de leur flétrissure primitive, se font un point d’honneur de ne pas frayer avec les autres colons. Ils ne voudraient pas assister à leurs réunions ni les admettre aux leurs. A un banquet public donné par des hommes de cette classe dans je ne sais plus quelle circonstance, on avait invité un médecin qui avait parmi eux une nombreuse clientelle. Après un repas très gai et très animé, quand arriva le moment des toasts, comme le médecin se disposait à son tour à porter la santé de ses hôtes, un des convives se lève, un homme dont il n’était pas possible de suspecter la filiation et qui descendait en droite ligne d’un voleur très connu : « Jusqu’à ce moment, dit-il, j’ai bien voulu me taire ; mais l’honneur de la communauté ne peut pas permettre qu’une personne issue d’une souche irréprochable (a white sheep, une brebis sans tache) soit admise à prendre ici la parole. » Tous les regards se fixèrent aussitôt sur le docteur interdit. Figurez-vous en Europe, dans une pareille occasion, un homme qu’on traiterait de forçat libéré, et vous aurez l’idée de la confusion du malheureux médecin. Il finit pourtant par se remettre, il se plaignit d’être calomnié, et, avec l’éloquence de l’indignation, il démontra par des détails généalogiques très précis que des liens étroits de parenté l’unissaient à plusieurs bandits déportés. On lui permit alors de reprendre son toast interrompu. Dans tout cela, rien d’affecté ; c’est l’expression d’un sentiment très réel. Ne faut-il pas en conclure que, si le convict-system a eu des avantages matériels, s’il a procuré de notables économies à la trésorerie britannique et puissamment secondé le développement des colonies australes, ses effets ont rejailli d’une manière désastreuse sur le sens moral d’une grande partie de la société ? L’honneur et la probité ne se définissent point là comme en Europe. On conserve d’autres traditions qui viennent en ligne directe des geôles anglaises. Les colons émancipés ont pu acquérir la crainte des lois, mais ils n’ont pas encore le sentiment délicat et pur de la justice et du bien.

Tous les convicts, on le sait, ne restent pas au lieu de leur déportation pour y attendre leur grace ou l’expiration de leur peine. Ceux qui se sont fait du crime un invincible besoin s’enfuient dans les bois et y reprennent la vie de brigandage à laquelle on voulait les arracher. Ces hommes, connus sous le nom de bushrangers, échappent sans peine aux recherches de la police coloniale dans des solitudes sans bornes. Ils sont la terreur des colons. Ennemis de la société qui les a réprouvés, ils cherchent à se venger d’elle, et quand ils se rapprochent des lieux habités, le meurtre et le vol marquent leur passage. Le nom de quelques bandits qui avaient conquis au milieu de leurs camarades une monstrueuse supériorité par l’énergie d’un caractère dépravé et l’audace de leurs attentats est environné d’une célébrité sinistre. Une compagnie de ces brigands fatigués de crimes s’empara, sur les côtes de Van-Diemen, d’un navire de commerce, et, traversant l’Océan, parvint à gagner Valdivie sur le revers occidental de l’Amérique du Sud. A l’entrée du port, les convicts défoncèrent le vaisseau, et dirent, en se présentant sur la chaloupe, qu’ils avaient eu le malheur de sombrer. On les plaignit beaucoup ; on les aida d’une souscription. Comme ils étaient habiles ouvriers sur une place où les bons ouvriers étaient rares, on leur épargna des questions embarrassantes. Le gouverneur vit en eux un utile accroissement à la population laborieuse. Ils se marièrent bientôt, et, malgré le mystère dans lequel ils s’enveloppaient, ils avaient obtenu la confiance générale, quand un vaisseau de guerre, expédié sur le rapport du gouverneur de la Tasmanie, se présenta pour les saisir. Tous, à l’exception d’un seul, s’échappèrent sur une barque qu’ils venaient de construire pour l’administration coloniale, et on perdit entièrement leur trace. Le coupable arrêté fut pendu à Hobarton après un effrayant récit des forfaits de la bande.

D’autres convicts moins dépravés, chez qui le goût du travail ne s’était pas éteint avec tout sentiment du devoir, après avoir prisé leur ban, sont allés peupler les îles le moins désavantageusement situées du détroit de Bass, et ils ont donné naissance à une race métisse qui présente des germes de vigueur et d’avenir. Placée entre la civilisation et l’état sauvage, presque entièrement séparée du monde par les tempêtes qui l’enveloppent, la population du détroit mène une existence fort indépendante et fort extraordinaire : Pour dissimuler son origine équivoque, elle raconte que, de 1800 à 1805, les îles du détroit de Bass et celles qui font face à l’Australie jusqu’aux golfes Saint-Vincent et Spencer étaient habituellement fréquentées par des navires anglais cherchant des occasions de négoce. Ces lieux rudes et abandonnés auraient séduit un certain nombre de matelots qui obtinrent la permission de s’y établir et reçurent de leur capitaine, en paiement de leur solde arriérée, un canot et quelques provisions. Peut-être cette histoire est-elle vraie ; mais, dans tous les cas, elle n’explique l’origine que d’une petite partie de la population dos îles. A côté de ces settlers, qui ne gardent le souvenir d’aucune flétrissure, on compte un grand nombre de convicts en rupture de ban et d’enfans de convicts.

Libres ou repris de justice, comment ces hommes, jetés seuls sur des terres inhabitées, sont-ils parvenus à s’y créer une famille ? Ont-ils, comme les Romains, ravi les filles d’un autre peuple ? Non ; ils ont acheté leurs femmes des indigènes de la côte de Van-Diemen pour quelques os de veaux marins. Maltraitées généralement par les naturels de la Tasmanie, les femmes vendues ne furent pas mécontentes du marché. Leurs nouveaux époux, qui ne les avaient pas prises d’abord avec la pensée de s’y attacher long-temps, les déposèrent dans une île et partirent pour une nouvelle expédition. Trouvant à leur retour leurs cabanes proprement tenues, ils apprécièrent davantage le service de ces femmes, qui les aidaient volontiers dans la manœuvre des bateaux, chassaient le kangourou avec adresse, et possédaient un tact merveilleux pour découvrir le nid des pétrels ou oiseaux des tempêtes, que les settlers appellent aussi oiseaux-moutons (mutton-birds), à cause du goût particulier de leur chair. Les straitmen firent voile dès-lors pour les rivages de l’Australie avec le dessein de se procurer d’autres femmes, soit par la ruse, soit par la force. La polygamie est ainsi devenue parmi eux un usage général. Plus un honnie a de femmes et plus il est estimé, car on le répute plus riche et plus actif. Le straitman vit comme un sultan dans son harem ; il n’est ni moins libre ni moins fier. On doit le dire à l’honneur des premiers settlers des îles, ils n’ont pas négligé l’instruction de leurs enfans ; ils ont eu à cœur de leur apprendre tout ce qu’ils savaient eux-mêmes. La plupart des jeunes et vigoureux mulâtres peuvent lire la Bible, quelques-uns même savent écrire. Quant à la religion, elle se réduit pour eux à, quelques idées confuses où l’on retrouve, avec les souvenirs obscurcis de leurs pères, la croyance à la transmigration des ames, encore vivace chez leurs mères. Sans être jolies, les jeunes mulâtresses plaisent par un air de florissante santé, qui rachète l’expression un peu dure de leur physionomie.

L’espace ne manque point autour des straitmen ; une ou deux familles au plus résident sur une même île. Les habitations, bâties en mortier, ont une apparence chétive et désagréable ; mais elles sont propres et commodes à l’intérieur. Sur une de ces îles, un vieux settler, appelé James Monro, s’est acquis une certaine célébrité ; on l’avait surnommé le roi des straitmen de l’est. Un serviteur et trois ou quatre femmes indigènes habitaient la lutte grossière qui lui servait de palais. Quelques chiens, des chèvres et des poules formaient toute sa fortune. Monro cependant vivait là depuis près de vingt-cinq années, et il s’y trouvait heureux.

Des hommes appartenant à des classes distinguées de la société européenne viennent parfois cacher dans les îles d’irréparables revers et oublier ce qu’ils appellent les injustices du monde, c’est-à-dire, le plus souvent, leurs propres erreurs et leurs propres fautes. Ils se sentent libres au moins en face d’une nature dont le caractère primitif n’est pas dépourvu de grandeur. Nul écho du monde qu’ils ont fui ne réveille leur douleur endormie, ne trouble le silence de leur retraite ; on en voit qui ne consentiraient à aucun prix à changer cette vie rude et laborieuse contre la vie sociale dont ils ont repoussé les entraves. C’était une jouissance pareille que cherchait la nièce de Pitt dans les montagnes de la Syrie. Pourquoi n’était-elle pas allée plus loin ? Le bruit du monde lui arrivait encore de temps en temps, et de poétiques voyageurs montaient parfois jusqu’à son aire troublée. Des courans périlleux, des brisans couverts d’une écume éternelle, des ouragans quotidiens, protégent plus sûrement les îles solitaires du détroit de Bass.

La plupart des réfugiés prennent vite les mœurs des straitmen ; ceux qui ont amené avec eux leur famille conservent seuls les anciennes habitudes et font exception parmi les ermites de cette thébaïde. On voyait encore, il y a quelques années, à l’île de King, un capitaine de l’armée anglaise, nommé Smith, que la fortune avait maltraité. Il avait avec lui sa femme, une fille et trois ou quatre jeunes garçons. Sous leur toit de chaume, ces émigrés volontaires ne se plaignaient point de leur dénûment. La cabane renfermait une bibliothèque et des instrumens de musique ; elle était entourée d’un jardin où réussissaient assez bien des légumes importés d’Europe. Les kangourous et les poules sauvages servaient aussi à la nourriture de la famille. Le capitaine Smith avait parcouru l’île entière, afin de choisir le lieu le plus convenable pour y fixer sa demeure, et il s’était établi au bord de la mer, près d’un excellent mouillage.

Cette existence paisible et retirée n’est pas commune à tous les habitans du détroit ; le plus grand nombre s’adonnent à un commerce dont la plume des pétrels est le principal élément. Ces oiseaux visitent les îles chaque année, au mois de novembre, pour déposer leurs oeufs. La ponte des femelles est seulement de deux oeufs, assez semblables, à ceux d’une oie pour la grosseur et le goût. Le mâle couve le jour et la femelle la nuit, chacun allant à son tour chercher sa nourriture aux bords de la mer. Les nids sont enfouis dans le sol à deux ou trois pieds de profondeur ; ils sont si rapprochés les uns des autres, qu’on ne peut faire un pas sans mettre le pied dans une de ces excavations. La recherche de ces nids est plus dangereuse que fatigante : des serpens se glissent souvent au fond des trous où ils sont déposés. Les colons ont d’autres moyens d’attraper les pétrels. On choisit l’heure matinale où tout l’essaim court au bord de la mer : on bâtit une sorte de mur, au-dessus duquel les jeunes oiseaux ne peuvent s’élever ; après d’inutiles efforts, ils finissent par s’abattre dans des fossés creusés le long de la muraille. La plume du pétrel est d’une qualité inférieure à celle de l’oie. Si on ne la prépare avec un soin très minutieux, elle conserve toujours un peu d’odeur. Elle valait autrefois 1 franc environ le demi-kilogramme ; elle est tombée à 50 centimes. Il faut la dépouille de quarante oiseaux pour former un kilog. Ainsi quatre chaloupes chargées de trente sacs, pesant chacun 15 kilogrammes, contiennent la plume d’environ dix mille oiseaux. Quel carnage pour un gain de quelques centaines de francs ! La chair des pétrels est presque entièrement perdue ; les settlers en conservent seulement une petite quantité pour leur nourriture. Deux fois par an, des barques portent à Launceston, dans la Tasmanie, les produits des îles du détroit.

Sur quelques parcelles du sol, on cultive du blé et des pommes de terre. Le blé n’y réussit pas trop mal, et les pommes de terre y viennent admirablement. En somme, les straitmen ont, comme on voit, peu de ressources ; ils sont riches pourtant, parce qu’ils ont encore moins de besoins. Dans leurs voyages à Launceston, ils ne rapportent jamais de boissons alcooliques. Une fois rentrés sur leurs plages solitaires, ils observent une rigoureuse tempérance.

Quel rôle est destiné à remplir cette race étrange, issue de mères arrachées à la vie sauvage et de pères que la civilisation avait flétris ? La jeune population du détroit rend déjà et elle rendra de plus en plus de grands services à la marine marchande. Nés au sein des tempêtes, les fils des condamnés sont devenus d’intrépides marins ; plus d’une fois ils ont sauvé des navires d’un naufrage inévitable : on les voit, sans pâlir devant cette mer orageuse qu’ils ont l’habitude d’entendre gronder, monter par tous les temps sur leurs barques légères, en dépit des écueils et des ouragans. Ils sont fort estimés sur les baleiniers à case de la vue subtile du sauvage qu’ils unissent à une rare dextérité dans le maniement du harpon. Ainsi, ces îles du détroit, qui semblaient vouées à une stérilité éternelle, deviendront un jour une pépinière de matelots pour tous les établissemens anglais dans l’est et le midi de la Nouvelle-Hollande.


IV.

Depuis six ans, une nouvelle ère s’est ouverte devant les colonies australes. Pendant long-temps ces colonies avaient été exclusivement habitées par des convicts ; puis, durant une seconde période, des émigrations de colons libres étaient venues y déposer un germe plus fécond. Une mesure législative a décidé qu’à partir de 1840 l’Australie ne serait plus une colonie pénale, et que, dès l’année suivante, les condamnés cesseraient d’être employés dans les travaux particuliers. Ainsi, la colonisation, d’abord exclusivement pénitentiaire, puis mixte, perd les dernières traces de son caractère primitif pour devenir politique et commerciale. Les deux premières phases de l’occupation britannique appartiennent à l’histoire ; elles ont eu pour résultat général l’installation définitive de la race européenne dans ces parages après l’extermination ou le refoulement de la race indigène par des moyens qui méritent une flétrissure éternelle. Si le nouveau régime, à peine sorti d’une ère de transition, n’a pas encore produit tous ses fruits, nous pouvons déjà en juger les premiers effets et interroger l’avenir sur les transformations probables qu’il peut amener.

C’était une mesure grave de la part de l’Angleterre que de venir subitement troubler les habitudes prises et bouleverser l’ordre économique ; mais, dans leurs colonies comme chez eux, autant nos voisins répugnent aux réformes prématurées, autant ils montrent de décision dans l’accomplissement de celles qu’ils croient opportunes et nécessaires. Ils ne renouvelleraient pas aujourd’hui, j’imagine, leur résistance insensée aux justes prétentions de l’Amérique ; ils sauraient s’arrêter à temps et retarder au moins de quelques années par une politique plus conciliante une inévitable émancipation. Leur conduite actuelle envers l’Irlande, leurs réformes religieuses, politiques, économiques, coloniales, témoignent de cet esprit clairvoyant qui comprend à merveille les exigences variables de l’intérêt. On se serait moins émerveillé des grandes et audacieuses expériences tentées depuis 1829, si, au moment où elles s’opéraient, on avait eu présens à la mémoire tous les efforts, toutes les motions, toute la polémique, toutes les mesures qui les axaient long-temps préparées. Ce qui doit nous étonner davantage, c’est le mélange de patience et d’activité que ces difficiles évolutions ont exigé, et qui caractérise si éminemment le génie anglais. Ainsi, dans la Nouvelle-Hollande, l’Angleterre se résigna aux funestes effets du convict-system tant qu’elle le crut utile à ses vues ; elle savait que ces établissemens avaient langui, immobiles et corrompus, avant que l’élément libre y eût porté son industrie et ses capitaux ; elle voyait bien que la déportation y entretenait un germe corrupteur et ne leur permettrait jamais de dépasser un certain niveau. Cependant elle voulut attendre que la colonie eût épuisé tout le secours que le travail des condamnés pouvait prêter à son développement, avant de porter la main à l’édifice et de l’asseoir sur de plus larges bases. Quand l’occupation lui parut fermement, assurée, quand l’Australie fut le siège d’une grande activité commerciale, quand on eut apprécié les avantages de son climat et les ressources de son territoire, alors le gouvernement anglais songea à délivrer le pays d’un contact délétère et à l’élever dans l’échelle sociale. Les intérêts matériels permettaient alors de penser aux intérêts de l’ordre moral. L’Australie était assez forte, comme les événemens l’ont démontré, pour supporter un changement aussi complet. Peut-être cette transformation se serait-elle accomplie sans la moindre secousse, si elle n’avait pas coïncidé avec des circonstances fâcheuses qui amenèrent une assez longue crise, et qui ont entravé dès le début l’application du nouveau système.

L’esprit ardent, aventureux, des colons avait été la principale cause des progrès de la colonisation ; mais la fureur des entreprises hasardeuses, une confiance aveugle, amenèrent là, comme aux États-Unis d’Amérique, de cruelles et nombreuses déceptions. L’expérience est à ce prix. On avait voulu aller trop vite et mener trop d’affaires à la fois. Des difficultés financières furent la suite de ces entraînemens irréfléchis. La crise se compliqua par la faillite de la banque, dont le contre-coup ébranla toutes les situations. Les guerres de l’Inde et de la Chine vinrent en outre, au même moment, occasionner une diminution sensible dans la valeur des produits coloniaux. De son côté, le gouvernement de la métropole haussait le prix des terres inoccupées ; les ventes, qui avaient donné plus de 4 millions de francs en 1840, ne montèrent pas à 200,000 francs en 1843. S’ajoutant à une révolution dans le régime du travail, tous ces événemens firent tomber de moitié le chiffre des importations et affectèrent une prospérité jusque-là constante. Il est si vrai, pourtant, que l’Australie était mûre pour la réforme économique opérée dans son sein, que ces embarras accumulés ne laisseront pas de traces durables. Si la crise a ralenti les transactions de telle ou telle place, elle n’a point empêché la formation d’établissemens nouveaux, ni obscurci l’avenir de ce monde naissant. Le gouvernement britannique est intervenu pour remédier au mal ; mais, on doit le dire, il est intervenu en tâtonnant : les mesures prescrites portaient le sceau d’une hésitation qui devait en compromettre le succès, et qui parvint à mécontenter tout le monde. Comme la société coloniale marchait plus vite que lui, le gouvernement était obligé de courir après elle. Singulière attitude qui explique bien des fautes de l’administration ; curieux spectacle qui présage pour un avenir plus ou moins éloigné une lutte dont l’issue ne trouvera pas l’Europe indifférente.

En face de ces populations remuantes, la politique anglaise a besoin de contenir et de modérer d’une main des élans trop impétueux, et de céder de l’autre à des exigences légitimes. Le développement de l’Australie, en créant des difficultés nouvelles et des devoirs plus complexes, réclame l’attention la plus soutenue et des ménagemens étudiés. Le bill sur les terres vagues discuté à la chambre des communes au mois d’août dernier est un pas dans la voie des sages concessions. Sans répondre entièrement aux vœux des colons, cet acte aura du moins l’avantage de fixer un état de choses jusqu’ici incertain et mobile et d’arracher la propriété au régime de l’arbitraire.

Une mesure infiniment plus grave, qui date de quelques années, a eu pour objet d’instituer, dans la Nouvelle-Galles du sud, une législature coloniale. La première session a été ouverte le 3 août 1843 par le gouverneur sir George Gipps. Le principe de la représentation n’est pas encore complètement appliqué pour la nomination des membres de l’assemblée. Une partie seulement procède de l’élection, une autre du choix du gouvernement. Aussi, dans tous les votes importans, l’assemblée se partage eu deux fractions : d’un côté se rangent les membres électifs, et de l’autre les membres désignés par l’autorité. Cette combinaison, qui porte en elle un germe de discorde, ne tiendra pas long-temps contre les justes réclamations dont elle est l’objet. La franchise électorale aura également besoin d’être remaniée. Un élément très notable, très riche, les squatters, ne concourt point à la nomination des députés. On donne le nom de squatters aux colons qui conduisent leurs troupeaux par-delà les limites des terres appropriées et que le gouvernement a récemment soumis à une redevance légère. Moins affectés que les commerçans par les crises des dernières années, ils n’ont presque pas cessé de prospérer et de s’enrichir. Ils viennent de fonder une association pastorale pour peser sur la législature et défendre leurs intérêts. Ces vigoureux pionniers frappent à la porte de l’enceinte législative des coups si violens, qu’il faudra bien finir par les admettre.

La Nouvelle-Galles du sud est, comme on sait, le siège principal de la puissance britannique dans l’Australie. La richesse du pays tient surtout à ses pâturages. Des brebis transportées des bergeries de Windsor y ont si merveilleusement réussi, que l’Espagne même a été dépassée dans la quantité de laines fournie à l’industrie anglaise. On estime le nombre des brebis à plus de 5 millions ; la colonie possède en outre 62,000 chevaux et plus d’un million de bêtes à cornes. Il y a vingt-cinq ans, on n’y comptait encore que 350,000 moutons, 5,000 chevaux et 120,000 bêtes à cornes. D’année en année, l’exportation des laines a suivi une marche ascendante. Évaluées à 213,000 livres sterling en 1834, les quantités exportées montaient en 1838 à 405,000 livres sterling et à 685,000 en 1843. Ce commerce forme le lien entre l’Angleterre et ses établissemens du sud-est de l’Australie. Les Anglais y portent des produits manufacturés en échange de la matière première qu’ils en tirent. La Nouvelle-Galles, si l’on en juge par de premiers et heureux essais, pourra devenir elle-même manufacturière. Des tissus de laine coloniale, teints avec des couleurs du pays, y sont déjà fabriqués sur une assez grande échelle. Des ateliers pour le tissage des draps existent sur les bords de la rivière Hunter. D’autres industries naissent à côté des manufactures proprement dites. Un industriel, nommé Scot, possède, outre de larges salines en plein rapport, et qui ne sont pas les seules de la contrée, une importante fonderie de fer où peuvent être façonnés tous les articles de ce métal, depuis les plus grandes chaudières jusqu’aux pièces les plus délicates des machines à vapeur.

L’industrie manufacturière n’occupe toutefois qu’une part très petite de l’activité coloniale. Ce n’est pas là qu’est le mouvement. Conduire les troupeaux dans les bois, dans les montagnes, dans les solitudes de l’intérieur, voilà la grande et principale occupation. Les travailleurs dont ces établissemens ont besoin, ce sont des hommes qui acceptent l’existence errante et isolée des pâtres. Quand la colonie, privée du travail des convicts, se plaignait naguère de manquer de bras, l’Angleterre abusée lui expédia des bijoutiers, des taillandiers, des orfèvres et d’autres ouvriers qui lui étaient inutiles. Ces nouveaux venus, auxquels répugnait le métier de berger, traînant dans les rues de Sydney leur oisiveté et leur misère, ont été pour le gouverneur une cause d’inquiétude et d’embarras.

La population de la Nouvelle-Galles atteint presque le chiffre de, 200,000 ames. La disproportion entre les deux sexes, dont il a été tant parlé en Europe, est toujours très considérable ; elle diminue cependant chaque jour, et, comme elle provenait surtout de la différence du nombre des femmes déportées relativement à celui des hommes, on peut prévoir un nivellement prochain. En 1836, il n’y avait que 39 femmes contre 100 hommes ; en 1843, il y en avait déjà 60. Sydney, qui compte 30,000 habitans, semble destinée à devenir la métropole intellectuelle aussi bien que la métropole commerciale et politique de l’Océanie centrale. Elle n’est pas encore, à vrai dire, le centre d’un mouvement littéraire qui lui soit propre. Toutefois, par ses recueils, par ses journaux, calqués sur les publications périodiques anglaises, mais contraints de s’inspirer de l’esprit et des préjugés du pays, elle s’habituera peu à peu à penser par elle-même, et un jour l’Australie aura sa littérature.

Il est question déjà, depuis quelque temps, d’établir un service de bateaux à vapeur entre Sydney et les Indes. L’exécution de ce projet, en accélérant les rapports de la Grande-Bretagne et de la Nouvelle-Galles du sud, porterait dans ces contrées un nouvel élément d’activité et de civilisation. Plusieurs itinéraires ont été proposés. On choisira probablement entre deux lignes partant toutes les deux de Singapore. L’une, traversant le détroit de la Sonde, suivrait les côtes occidentales et toucherait à la rivière des Cygnes et aux colonies du sud ; l’autre se dirigerait, au contraire, vers l’est, et les paquebots, après avoir renouvelé leur provision de charbon à Victoria, passeraient par le détroit de Torrès et descendraient vers le sud en longeant les rives du continent austral. Rien n’empêcherait ensuite de rattacher cette ligne aux autres établissemens anglais par un service spécial partant de Port-Jackson [7].

Après Sydney et ses dépendances immédiates, les établissemens du Port-Philippe sont les points les plus animés et les plus importans des colonies du sud-est. Dans tout ce district, le mieux partagé de l’Australie sous le rapport de la fertilité du sol, la spéculation a été poussée pendant un certain temps jusqu’aux dernières limites de la frénésie. La renommée grossissait encore les trésors de ce territoire béni du ciel ; on s’embarquait dans les ports de la Grande-Bretagne pour venir à Melbourne s’en arracher les lambeaux. Il n’y a peut-être pas un village en Angleterre doit quelques habitans, vendant leur mobilier afin de réaliser un petit capital, ne soient partis pour cette région lointaine avec l’espoir d’une rapide fortune et d’un retour prochain.

Dans la belle colonie d’Adélaïde, les richesses minérales le disputent à des richesses agricoles presque aussi étonnantes que celles des environs de Melbourne. Là aussi la fièvre des spéculations sur les terres avait donné naissance à des embarras passagers qui n’ont pu tarir les sources fécondes de la prospérité de la province. On commence à exploiter les mines de plomb situées dans les montagnes. Avec ce nouvel élément de travail, les importations et les exportations, dont la somme annuelle n’a point cessé de s’accroître, prendront encore un développement plus considérable. Le gouvernement anglais, enviant aux colons leur riche proie, s’est déclaré, par une décision récente, propriétaire de toutes les mines du district. Désormais les exploitations ne seront plus concédées que sous certaines réserves et moyennant une redevance payée au trésor.

Les colonies occidentales d’Albany et de la rivière des Cygnes n’ont jamais joui de l’exubérante prospérité des établissemens méridionaux. Comme le convict-system n’y a pas été appliqué [8], les colons n’ont pas eu la ressource du travail des condamnés. Il est surprenant toutefois qu’Albany, avec son beau port, avec son climat si égal et si doux, avec les terres excellentes qui l’environnent, ne soit pas plus fréquentée. Si les riches Anglais des Indes-Orientales connaissaient ce pays salubre, ils viendraient en grand nombre lui demander la guérison des maladies contractées aux bords de l’Indus ou du Gange. Négligé par la métropole, l’établissement de la rivière des Cygnes a langui durant plusieurs années. Des communications rares et irrégulières le rattachaient à peine à la mère-patrie. Quelquefois, faute d’arrivages, des articles d’une consommation journalière, dont la valeur n’est appréciée que par ceux qui en sont privés, ou manquaient entièrement, ou se vendaient à des prix excessifs. Le savon commun, par exemple, y a valu jusqu’à 5 francs le demi-kilogramme. Les rapports sont devenus un peu plus fréquens soit avec l’Angleterre, soit avec les Indes. L’état général s’est amélioré ; on commence à croire que cet établissement tiendra plus qu’il n’avait promis. Il est très souvent visité par les baleiniers américains. Il n’est pas extraordinaire de voir douze ou quinze navires portant le pavillon des États-Unis à l’ancre au bas de la rivière. Les colons ne prennent aucun intérêt dans la pèche de la baleine, qui pourrait cependant leur offrir une source de profits. Ils préfèrent se consacrer à l’exploitation exclusive de la partie du continent sur laquelle ils ont transplanté leur fortune, et dont la terre est assez riche, en certains cantons, pour avoir donné treize moissons consécutives toujours aussi abondantes, sans avoir été renouvelée par le mélange d’aucun élément étranger. Sur les bords de la rivière des Cygnes, les inondations, quelquefois nuisibles par leur impétuosité, couvrent les plaines d’un limon gras et productif.

En dernière analyse, la colonisation anglaise, dans l’Australie de l’est, du midi et de l’ouest, repose sur la base la plus solide, la plus durable : un sol fécond en ressources, soit agricoles, soit minérales. Dans le nord de l’île, la nature n’a pas doté le territoire du Port-Essington avec la même prodigalité, bien que le bananier, le pin, les arbres fruitiers des tropiques, l’arrow-rout, la canne à sucre, y viennent à peu près sans culture, et que les pommes de terre y aient une saveur très agréable. On ne connaît encore, il est vrai, que la péninsule Cobourg ; peut-être une fertilité ignorée attend-elle plus loin les efforts du pionnier. Sans être insalubre, le climat de ce district ne convient pas aussi bien aux Européens que celui des autres établissemens anglais. Des fièvres y règnent communément parmi les colons ; ces fièvres ne sont pas mortelles, mais elles affaiblissent la population et la prédisposent à des affections plus graves

C’est principalement une pensée politique qui a conduit la Grande-Bretagne au Port-Essington. Nos ambitieux voisins ont voulu faire acte de présence dans le nord de la Nouvelle-Hollande, et s’assurer, en cas de guerre maritime, un excellent poste naval au sud de l’archipel indien et à portée des possessions hollandaises. En tout temps, ce petit golfe sera, d’ailleurs, un port de refuge très utile aux navires de commerce. La colonisation de cet établissement a été exclusivement militaire ; le convict-system n’y a pas été importé. Quand on apprit à Sydney le projet du gouvernement, beaucoup de volontaires, auraient désiré se joindre à l’expédition, avec la pensée d’aller trafiquer dans la Malaisie. Craignant de fomenter encore la manie des spéculations aventureuses qui agitait alors la Nouvelle-Galles du sud, l’autorité rejeta toutes les demandes et maintint à l’entreprise son caractère primitif. La nouvelle colonie pourra cependant devenir peu à peu une colonie commerciale. Un cercle semble même tracé autour d’elle pour ses relations futures. L’archipel oriental, voilà le champ ouvert à son activité. La ville de Victoria serait merveilleusement placée pour être un marché où s’échangeraient les produits de l’Australie contre ceux de l’archipel indien. On se hasarderait sans doute beaucoup trop, si on regardait déjà les visites annuelles d’une vingtaine de prahus malaises chargées de thé, de sucre, de poisson salé ou de riz, comme le prélude assuré d’un mouvement d’affaires considérable et prochain. Il est hors de doute néanmoins que, si le Port-Essington devient un point de relâche pour les paquebots à vapeur entre Singapore et Sydney, son importance s’augmentera rapidement. Quelles que soient les destinées commerciales de Victoria, les Anglais auront atteint leur but et empêché l’installation d’un peuple rival dans les parages septentrionaux de la Nouvelle-Hollande. Ils auront aussi avancé l’exploration minutieuse de toutes les côtes de l’île qu’ils poursuivent avec une si active persévérance.

L’accomplissement de ce grand travail hydrographique, l’établissement d’un service de bateaux à vapeur entre l’Inde et la Nouvelle-Galles du sud, la construction des chemins de fer, l’exploration de l’intérieur du pays, tels sont, en résumé, les projets qui se lient au développement des intérêts britanniques. Chaque jour pousse l’Angleterre vers la réalisation de ces idées d’avenir. Les germes semés dans ces contrées, ont désormais trop d’énergie et de vitalité pour rester engourdis et immobiles. Des progrès plus larges, des résultats plus féconds, marqueront la période où l’Australie vient d’entrer en cessant d’être un réceptacle pour les bandits de la métropole. On verra que le travail libre vaut mieux que le travail des condamnés, de ces vicieux esclaves blancs, et ne met pas ses services au même prix.

On est naturellement conduit à se demander si cette phase sera la dernière transformation politique de l’Océanie centrale. L’Angleterre n’est pas ici, comme dans les Indes, en présence d’une nation asservie, durement exploitée, et de marchands qui viennent faire leur fortune pour aller en jouir ailleurs. C’est une race issue du sang européen qui grandit sur ces rivages. Cet essaim vigoureux que le temps doit encore fortifier se remuera-t-il éternellement dans la sphère de la Grande-Bretagne ? Ne voudra-t-il pas un jour vivre aussi de sa propre vie ? Bien qu’une autre idée ait présidé à leur création, les colonies de la Nouvelle-Hollande ont une singulière analogie avec les anciens établissemens de l’Amérique du Nord. Nous avons vu sur le continent américain un peuple puissant et singulier sortir des émigrations anglaises : nous contemplons aujourd’hui sur des plages perdues au milieu du Grand-Océan le berceau de nations qui pourront un jour se distinguer aussi complètement de la souche primitive que les États-Unis d’Amérique. On verra surgir alors des dissidences plus graves et plus retentissantes que celles dont le conseil colonial est maintenant le théâtre. Si l’on analysait les tendances politiques de ces éleveurs de troupeaux et de ces marchands, on y découvrirait déjà des instincts républicains très vivaces et impatiens du joug. La force et la prudence de la métropole contiendront plus ou moins long-temps l’esprit de rébellion ; mais peu à peu les liens se relâcheront, et l’indépendance, proclamée d’abord dans un club obscur ou dans un congrès illégal, finira par être écrite dans un traité solennel. Voilà l’avenir probable des grands établissemens britanniques de l’Australie, et surtout de la Nouvelle-Galles du sud.

Quels seront le caractère et le rôle de ce peuple affranchi ? Débarrassée d’un principe corrupteur, la société coloniale se sera élevée, nous l’espérons, à une moralité plus rigide ; elle s’inspirera de sentimens plus chrétiens. C’est la condition de sa future importance. Le génie mercantile et le goût d’une existence libre, exempte de ces entraves dont on se plaît à charger notre vieille civilisation, paraissent devoir former ses traits les plus saillans. Sous beaucoup de rapports, sa physionomie reproduira celle des Américains du nord avec moins de puritanisme extérieur, moins d’orgueil et plus d’aménité. La position géographique de l’Australie fera de cette population un intermédiaire naturel entre les idées européennes et le monde océanique. Si cette mission est dignement remplie, elle peut valoir à un peuple une belle place dans l’histoire de l’humanité.


A. AUDIGANNE.


  1. Grace à la politique méticuleuse de la cour d’Espagne, le détroit de Torrès n’a eté connu du commerce, que vers le milieu du dernier siècle, après la prise de Manille, où les Anglais trouvèrent une copie oubliée des rapports originaux du navigateur espagnol.
  2. Ces noms se retrouvent principalement à l’ouest de l’île, à partir du cap Cuvier, de l’île Delambre et de la baie Carnot, jusqu’aux caps Voltaire et Bougainville.
  3. Les effets de ce régime ont été indiqués dans un remarquable travail de M. Léon Faucher sur les Colonies pénales de l’Angleterre ; voyez la Revue des Deux Mondes du 1er février 1843.
  4. Ce nom désigne indifféremment la baie et le district. La même observation s’applique au Port-Essington et à d’autres baies de la Nouvelle-Hollande.
  5. Voyez la Colonial Gazette du mois d’août dernier.
  6. Les indigènes se font sauter les dents à coups de maillet. Au Port-Essington, l’officier de santé de l’établissement est parvenu à persuader aux naturels que sa manière d’extirper les dents était préférable à cette barbare méthode. Aussitôt, le subrécargue d’un navire anglais s’est mis à acheter ces dents remarquables par l’éclat de leur émail, dans l’intention de les revendre aux dentistes de Londres. C’est un commerce qui a dû réussir, car les sauvages sont capables de tous les sacrifices pour un mouchoir rouge ou pour un verre d’eau-de-vie.
  7. Tous les calculs sont prêts. Sydney serait alors à vingt-huit jours de Singapore et à soixante de Londres. Il faudrait quatorze jours pour aller de Singapore à Victoria, et quatorze de ce dernier port à Sydney. Le service exigerait trois navires de 600 tonneaux et d’une force de 200 chevaux. 200 tonneaux de charbon, à raison de 14 tonneaux par jour, suffiraient amplement aux besoins de la traversée entre les deux points de départ et le point de relâche. Les paquebots coûteraient 500,000 fr. s’ils étaient en bois, et 400,000 s’ils étaient en fer. On évalue la dépense annuelle à 75 ou 100,000 francs.
  8. Albany avait été un moment une colonie pénale ; mais on en a retiré les convicts aussitôt qu’elle a été comprise dans le gouvernement des possessions occidentales, après la création de la colonie de la rivière des Cygnes.