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Portraits et Souvenirs littéraires/Madame Émile de Girardin

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Michel Lévy frères, éditeurs (p. 69-101).


II

MADAME ÉMILE DE GIRARDIN


I


Voilà deux ans bientôt qu’elle repose sous la dalle de marbre sculptée d’une simple croix en relief, modeste tombeau qu’elle avait exigé dans ce cimetière Montmartre, qui nous a déjà pris tant d’êtres chers ; et bien souvent, le premier tribut payé, aux jours mêmes du deuil, nous nous étions promis d’écrire quelque part, et plus au long, ce que nous savions d’elle ; mais nous avions reculé, non sans remords, devant cette tâche douloureuse : notre cœur à peine cicatrisé craignait de voir se rouvrir sa blessure ; car, lorsque la France déplorait la perte de la muse, nous ne songions qu’à la perte de l’amie : cette mort a été pour nous un de ces coups auxquels l’âme ne s’accoutume pas, et nous ne pouvons encore passer près de la maison aux blanches colonnes sans que nos yeux deviennent humides.

Que de fois nous sommes revenus à deux ou trois heures du matin, avec Victor Hugo, Cabarrus et ce pauvre Théodore Chassériau, au clair de lune ou à la pluie, de ce temple grec qu’habitait une Apolline non moins belle que l’Apollon antique ! Libres soirées, intimités délicieuses, conversations étincelantes, dialogues du génie et de la beauté, banquet de Platon, dont les propos eussent dû être recueillis par une plume d’or, hélas ! vous ne vous renouvellerez plus : mais ceux qui ont été admis à ces charmantes fêtes de l’esprit ne les oublieront jamais ; l’exil s’en est souvenu, et ces vers ont partis de Jersey pour venir s’abattre sur le marbre funèbre :


Jadis je vous disais : « Vivez, régnez, madame ;
Le salon vous attend, le succès vous réclame !
Le bal éblouissant pâlit quand vous partez !
Soyez illustre et belle, aimez, riez, chantez !
Vous avez la splendeur des astres et des roses !
Votre regard charmant où je lis tant de choses
Commente vos discours légers et gracieux.
Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux.
Il semble quand, parfois, un chagrin vous alarme,
Qu’ils versent une perle, et non pas une larme,
Même quand vous rêvez, vous souriez encor.
Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d’or ! »
Maintenant, vous voilà pâle, grave et muette,
Morte et transfigurée, et je vous dis : « Poëte !
Viens me chercher ; archange ! être mystérieux !

Fais pour moi transparents et la terre et les cieux !
Révèle-moi d’un mot de ta bouche profonde
La grande énigme humaine et le secret du monde !
Confirme en mon esprit Descartes ou Spinosa,
Car tu sais le vrai nom de celui qui perça,
Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles,
Ces trous du noir plafond qu’on nomme les étoiles :
Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants ;
Car ta lyre invisible a de sublimes chants ;
Car mon sombre océan où l’esquif s’aventure
T’épouvante et te plaît ; car la sainte nature,
La nature éternelle et les champs et les bois
Parlent à ta grande âme avec leur grande voix ! »


Nous empruntons à un petit livre commémoratif, sorte de bout de l’an de la douleur où une main pieuse a recueilli tous les articles, parus dans les journaux, à l’époque fatale, ces quelques lignes par lesquelles toute biographie humaine peut se résumer.

Delphine Gay, née à Aix-la-Chapelle, paroisse de Saint-Adalbert, le 6 pluviôse an xii (26 janvier 1804), fille de Marie-Françoise Nichault de la Valette, née à Paris le 1er juillet 1776, mariée en premières noces à M. Liottier, agent de change, et en secondes noces à M. Gay, receveur général du département de la Roër, — petite-fille de Francesca Peretti, — mariée à Paris le 1er juin 1831 à M. Émile de Girardin, — décédée le 29 juin 1855, repose au cimetière du Nord (cimetière Montmartre).

La première fois que nous vîmes Delphine Gay, c’était à cette orageuse représentation où Hernani faisait sonner son cor comme un clairon d’appel aux jeunes hordes romantiques. Quand elle entra dans sa loge et se pencha pour regarder la salle, qui n’était pas la moins curieuse partie du spectacle, sa beauté — bellezza folgorante — suspendit un instant le tumulte et lui valut une triple salve d’applaudissements ; cette manifestation n’était peut-être pas de bien bon goût, mais considérez que le parterre ne se composait que de poëtes, de sculpteurs et de peintres, ivres d’enthousiasme, fous de la forme, peu soucieux des lois du monde. — La belle jeune fille portait alors cette écharpe bleue du portrait d’Hersent, et, le coude appuyé au rebord de la loge, en reproduisait involontairement la pose célèbre ; ses magnifiques cheveux blonds, noués sur le sommet de la tête en une large boucle selon la mode du temps, lui formaient une couronne de reine, et, vaporeusement crêpés, estompaient d’un brouillard d’or le contour de ses joues, dont nous ne saurions mieux comparer la teinte qu’à du marbre rose.

C’étaient de vifs transports parmi cette ardente jeunesse lorsqu’elle voyait se rapprocher ces belles mains pour applaudir son poëte favori. L’admiration était, du reste, un des besoins de cette généreuse nature, qui volontiers se faisait thuriféraire du génie. Avec quelle grâce elle maniait l’encensoir d’or, sachant y mettre toujours le parfum préféré, et ne le cassant jamais sur le nez de l’idole ! Quel divin plaisir c’était d’être loué par elle ! Lamartine, Victor Hugo, Balzac le savent, et d’autres qui le méritaient moins sans doute.

Pendant quatre ou cinq ans, nous ne la rencontrâmes plus ; il est vrai que nous menions alors une vie sauvage et truculente, dans cette impasse du Doyenné que le nouveau Louvre a fait disparaître, vêtu d’habits impossibles, les épaules inondées, comme par une crinière de lion, d’une chevelure plus que mérovingienne, et passant la nuit à écrire sur les arcades de la rue de Rivoli : Vive Victor Hugo ! avec l’idée consolante de contrarier les bourgeois matineux.

Quand nous la revîmes, elle était madame Émile de Girardin. Émile venait de fonder la Presse et, malgré notre jeunesse et notre romantisme, — ou plutôt pour ces deux motifs, — il nous avait investi du département des beaux-arts. Nous débutâmes par un article sur les peintures murales de la salle du Trône, à la Chambre des députés, d’Eugène Delacroix. Un dîner, qui réunissait la rédaction, au petit hôtel de la rue Saint-Georges, situé presque en face de la maison qu’occupait la Presse, nous mit pour la première fois en relation avec madame Émile de Girardin. L’amitié que Victor Hugo daignait témoigner à son plus fanatique séide nous fit accueillir avec indulgence, malgré nos airs de rapin, dans cet élégant salon ; et les rapports créés par le journal nous servirent de prétexte pour des visites rares d’abord, plus fréquentes ensuite, et presque quotidiennes plus tard.

Nos souvenirs sont peu nombreux sur cette période ; nous n’avions pas encore nos grandes et nos petites entrées auprès de cette reine, et nous restions perdu parmi la foule des courtisans : mais, à dater de la rue Laffitte, où M. Émile de Girardin, s’étant défait de l’hôtel à cour circulaire de la rue Saint-Georges, alla demeurer, nous eûmes ce bonheur d’être admis dans la familiarité de ce charmant esprit et de ce grand cœur.

Madame de Girardin était alors dans tout l’éclat de sa beauté ; ce que ses traits magnifiques avaient pu avoir de trop arrêté, de trop découpé dans le marbre pour une jeune fille, seyait admirablement à la femme et s’harmoniait avec sa taille élevée et ses proportions de statue. Le col, les épaules, les bras et ce que laissait voir de poitrine la robe de velours noir, sa parure favorite aux soirées de réception, étaient d’une perfection que le temps ne put altérer ; elle a parlé quelquefois, dans ses poésies de jeunesse, « du bonheur d’être belle » en personne pleine de son sujet ; et elle dit de ses splendides cheveux dont les poëtes contemporains eussent fait volontiers un astre comme de la chevelure de Bérénice :


Mon front était si fier de sa couronne blonde,
Anneaux d’or et d’argent tant de fois caressés,
Et j’avais tant d’espoir quand j’entrai dans le monde,
Orgueilleuse et les yeux baissés !


Ce n’était pas coquetterie chez elle, mais pur sentiment d’harmonie ; sa belle âme était heureuse d’habiter un beau corps.

Tout l’appartement était tendu d’un damas de laine vert d’eau, dont le ton glauque comme celui d’une grotte de néréide ne pouvait être supporté que par un teint de blonde irréprochable ; elle avait choisi cette nuance sans méchanceté, mais les brunes égarées dans cette caverne verte y paraissaient jaunes comme des coings, ou enluminées comme des furies.

Elle recevait ses amis dans sa chambre à coucher ; — que la pudeur anglaise ne s’effarouche pas et ne crie pas à l’impropriété ! — nous avons été bien longtemps à deviner le lit sous le pli de son rideau. Là, après l’Opéra et les Bouffes, ou bien avant d’aller dans le monde, entre onze heures et minuit, venaient Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Lautour-Mézeray, Eugène Sue, Alphonse Karr, Cabarrus, Chassériau, non pas tous à la fois, mais quelques-uns, chaque soir, assurément : Alfred de Musset y paraissait aussi de loin en loin. — Madame Émile de Girardin était extrêmement fière de ses amis : c’était sa coquetterie, son élégance, son luxe. Elle trouvait avec raison que nulle fête avec dix mille bougies, une forêt de camélias et les bluettes de tous les diamants de Golconde, ne valait ces trois ou quatre fauteuils ainsi remplis autour de son foyer.

Si dans quelque salon — ce qui n’était pas rare alors — on attaquait l’un de nous, avec quelle éloquente colère elle nous défendait ! quelles reparties acérées, quels sarcasmes incisifs ! À ces occasions sa beauté flamboyait et s’illuminait d’une splendeur divine ; elle était superbe : on eût dit Apollon s’apprêtant à écorcher Marsyas ! Comme ses fureurs avaient toujours les motifs les plus nobles, quelque outrage au génie, quelque plate défection, quelque calomnie bête qui révoltaient sa nature chevaleresque et loyale, elles ne la défiguraient pas, elles la transfiguraient. — Nous l’avons vue plusieurs fois dans ces belles et saintes colères : jamais peintre n’a rêvé une tête plus sublime. Autrement, elle était douce et bon garçon (le mot est de Lamartine) et gaie. Malgré les ovations de sa jeunesse, ses vers récités au Capitole, son nom tiré d’un roman de madame de Staël, son admiration pour Alexandre Soumet, et le souvenir d’un temps dont l’idéal avait été « Corinne improvisant au cap Misène », elle ne posait en aucune façon ; et son beau bras, en pendant le long de son fauteuil, ne semblait pas chercher une lyre d’ivoire. Chez elle, l’esprit avait corrigé bien vite ce que la première éducation aurait pu donner de ridicule à une nature moins bien douée. — Nous sommes trop loin de cette époque pour assigner aujourd’hui leur valeur réelle aux vers que Delphine publia de 1822 à 1828 : le Dévouement des médecins français et des sœurs de Sainte-Camille dans la peste de Barcelone, les Essais poétiques, Ourika, l’Hymne à sainte Geneviève, la Quête, la Vision, les Nouveaux Essais poétiques, les vers sur la mort du général Foy, le Retour, le Dernier jour de Pompéi, obtinrent beaucoup de succès alors. La versification en est élégante et pure, racinienne, avec quelques hardiesses timides comme les risquait le romantisme encore à ses débuts.


II

Mais madame Émile de Girardin ne date pour nous que de Napoline, un poëme qu’elle publia en 1833, après son mariage.

L’influence de Victor Hugo, et surtout d’Alfred de Musset, s’y fait sentir : la périphrase a disparu, la césure se déplace quand il le faut, la rime est plus riche, un grand progrès technique s’est opéré ; mais ce qui vaut mieux, la veine naturelle du poëte s’y montre et ne tarira plus désormais. Nous sommes surpris que Napoline n’ait pas eu un plus grand retentissement ; il est vrai qu’alors avait lieu cette éclosion simultanée et magnifique de chefs-d’œuvre qui fera de notre siècle un des plus beaux siècles littéraires de la France, et, au milieu de ce bouquet, éclatant avec un fracas lumineux, cette bombe à pluie d’argent fut moins remarquée qu’elle ne le serait aujourd’hui dans notre ciel vide et noir.

Les premiers vers de ce poëme, qui est un roman et dont les chants sont des chapitres, contiennent un portrait qui ressemble au moins autant à madame Émile de Girardin qu’à l’amie qu’elle veut peindre.


Elle était mon amie, — et j’aimais à la voir
Le matin exaltée et moqueuse le soir ;
Puis tour à tour coquette, impérieuse et tendre,
Du grand homme et du sot sachant se faire entendre ;
Sachant dire à chacun ce qui doit le ravir,
Des vanités de tous sachant bien se servir ;
Naïve en sa gaîté, rieuse et point méchante,
Sublime en son courage, en sa douleur touchante,
Ayant un peu d’orgueil peut-être pour défaut,
Mais femme de génie et femme comme il faut.


Notez, s’il vous plaît, ce « femme comme il faut » ; elle était bien l’un et l’autre assurément, mais elle tenait plus encore au dernier hémistiche qu’au premier. Peut-être même, pour la perfection de son talent, eût-elle dû sortir plus souvent du salon. Elle vit trop la société, et pas assez la nature.

Pour nous, Napoline est une personnification de madame de Girardin, transposée dans des événements imaginaires, mais très-exacte et très-fidèle. Nous y retrouvons même ce beau rire argenté de la jeunesse qui choqua Lamartine lorsqu’il rencontra Delphine avec sa mère au bord de la cascade de Terni.


Combien nous avons ri quand nous étions petites
De ce rire bien fou, de ces gaîtés subites,
Que rien n’a pu causer, que rien ne peut calmer,
Riant pour rire, ainsi qu’on aime pour aimer !


Ce rire, madame Émile de Girardin l’avait gardé, et même longtemps après, lorsqu’elle ne riait plus, elle savait encore le faire naître ; car cette belle femme, si majestueuse, si royale, qu’on abordait presque en tremblant, et dont le masque semblait moulé sur celui de la Melpomène antique, avait le sentiment du comique et du bouffe à un haut degré ; ce qui ne l’empêchait pas d’avoir gardé un certain faible littéraire pour Oswald et les héros bien frisés dont elle se moquait elle-même, à l’occasion, plus spirituellement que personne.

Cette noble nature avait l’amour du beau, du bien, du vrai ; elle abhorrait le mensonge et la lâcheté. En face de l’un ou de l’autre, elle manquait absolument de cette facile indulgence du monde ; et, quand elle trépignait sur une pensée basse, elle avait des attitudes d’archange irrité foulant la croupe tortueuse du diable ; et pourtant qu’elle était bonne et facile aux erreurs, aux égarements, aux fautes même qui pouvaient donner la passion pour excuse ! comme elle savait distraire une douleur parfois méritée, en jouant autour du cœur avec sa vive et tendre causerie ! Que souvent elle nous a consolé dans nos défaillances d’artiste, dans nos découragements de poëte par un de ces mots sentis, par un de ces éloges qui relèvent ! Que d’heures pesantes elle nous a rendues légères ! Que de fois nous sommes sorti joyeux après être entré chez elle abattu et triste ! Vous doutiez de votre esprit, elle vous renvoyait spirituel ; vous vous croyiez épuisé, tari, sans idées, elle vous en faisait naître mille.

Nous ne parlerons pas du Lorgnon, des Contes d’une vieille fille à ses neveux, de Monsieur le marquis de Pontange, de la Canne de M. de Balzac. Tout le monde les a lus : on y trouve ce mélange de sensibilité romanesque et d’observation ironique qui distingue, à dater de cette période, le talent de madame Émile de Girardin. Dans ces romans et ces nouvelles, le monde est peint par quelqu’un qui l’a vu et qui en est ; chose assez rare parmi les auteurs de profession, que leurs études en tiennent ordinairement à l’écart. Cette fois, ce n’est pas le salon jugé du fond d’un cabinet. La prose de madame de Girardin est nette, vive, acérée, claire, malgré quelques recherches ingénieuses, d’une texture excellente, d’une originalité où personne n’a rien à réclamer si parfois ses vers reflètent ses admirations du moment.

Vers 1836, madame de Girardin, sous le transparent pseudonyme du vicomte de Launay, commença ce fameux Courrier de Paris qui fit naître depuis tant d’imitations plus ou moins malheureuses. Elle le poursuivit jusqu’en 1848 avec une verve toujours soutenue, une finesse d’observation toute féminine, un bon sens tout viril. Que de pages charmantes qui resteront parmi les meilleures de la langue, que de détails en apparence frivoles, et déjà presque historiques ! Quelle mine inépuisable pour les romanciers de l’avenir, lorsqu’ils voudront peindre cette époque ! Elle est là, en effet, tout entière, semaine par semaine, avec ses mœurs, ses modes, ses ridicules, ses tics, ses façons de parler, ses engouements, ses folies, ses fêtes, ses bals, ses soirées intimes, ses commérages, jugée par cet élégant vicomte dont la badine cingle si bien et qui semble posséder le lorgnon magique d’Edgar de Lorville, tant il devine aisément la pensée vraie à travers les babillages menteurs.

Ces Lettres parisiennes écrites au courant de la plume, éparpillées aux quatre vents de la publicité, sont peut-être l’œuvre la plus sérieuse de l’auteur, et c’est là que vont de préférence le chercher ceux qui l’aiment.

L’École des journaliste, comédie en cinq actes, en vers, fut le premier essai de madame de Girardin pour le théâtre ; reçue à l’unanimité au Théâtre-Français, la pièce fut arrêtée par la censure ; mais, pour que la leçon allât à son adresse, madame de Girardin fit une lecture de sa comédie dans son salon encombré de journalistes qui n’ont peut-être pas trop profité à cette école, mais qui étaient assez spirituels pour rire sous les verges tenues par de si belles mains : — le premier acte étincelle de traits et de mots et démontre une grande puissance comique ; la fin tourne au drame, et la pièce, commencée d’une manière éclatante, s’assombrit trop. Balzac, qui n’aimait pas beaucoup les journalistes, assistait à cette soirée, et riait de son gros rire pantagruélique : il n’avait plus la fameuse massue à pommeau de turquoises sur laquelle la maîtresse du logis avait fait un roman, mais il portait encore ce bel habit bleu à boutons d’or ciselés non moins célèbre, qu’il allait prendre et remettre chez Chevreul pour ces occasions solennelles.

Nous doutons que la pièce au théâtre, même jouée par les plus excellents acteurs, eût produit autant d’effet. Madame Émile de Girardin lisait admirablement. Nous lui avons entendu dire des morceaux de Cléopâtre d’une façon que mademoiselle Rachel n’a pas égalée, à notre avis, malgré tout son art, toute sa puissance et tout son prestige.

Puis vinrent Judith, la meurtrière biblique, et Cléopâtre, « le serpent du Nil », comme l’appelle Shakespeare. Mademoiselle Rachel servit d’interprète à ces deux créations. Judith réussit faiblement, malgré des vers très-purs et une idée ingénieuse, — celle d’avoir supposé à l’héroïne juive un vague amour pour le général assyrien qu’elle a mission d’assassiner ; — l’heure de la tragédie n’était pas encore venue. Cléopâtre traitée à la fois d’une façon plus antique et plus moderne, tragédie et drame, obtint beaucoup de succès et restera le meilleur poëme scénique, écrit par une femme. L’apostrophe au soleil est dans toutes les mémoires.

Dans Lady Tartuffe madame Émile de Girardin, fidèle jusque-là au vers, le quitta pour la prose, toujours mieux acceptée d’un public de moins en moins littéraire, et qui n’entend plus que difficilement le langage des dieux. Mademoiselle Rachel représentait ce Tartuffe en jupons si haïssable et si charmant qu’on lui pardonne lorsque son masque tombe, et qu’entr’ouvrant le noir domino de l’hypocrisie, la femme laisse voir son corsage étincelant et rose.

Mais le triomphe de madame Émile de Girardin a été la Joie fait peur cette comédie poignante qui vous tient haletant de la première scène à la dernière, et qui a fait verser des larmes à remplir toutes les fioles lacrymatoires des tombeaux antiques.

Nous avons déjà dit que madame de Girardin avait le génie bouffe au même degré que le génie tragique. Le long éclat de rire du Chapeau de l’horloger, après le long sanglot de la Joie fait peur en est la première preuve.

Marguerite, ou les Deux Amours, roman, Il ne faut pas jouer avec la douleur, nouvelle, se placent entre Lady Tartuffe et la Joie fait peur, de 1853 à 1854. Ce sont deux petits chefs d’œuvre. Madame de Girardin est donc morte dans toute la force de son talent. Pour nous qui l’avons trouvée si supérieure à ses œuvres, nul doute qu’elle n’eût progressé encore. La confidence de ses projets nous permet de l’affirmer.

Après ce court examen littéraire, ajoutons quelques détails plus intimes. La rue Laffitte avait été abandonnée pour la rue de Chaillot, et ce bel hôtel bâti par M. de Choiseul, à son retour de la Grèce, sur le modèle de l’Érecthéum. Le jardin était beaucoup plus vaste alors qu’il ne l’est aujourd’hui, et, à la place où grésille maintenant cette petite fontaine dont parle M. de Lamartine, les quatre cariatides du Pandrosion, exactement copiées, soutenaient l’entablement d’un petit temple auquel ne manquait que l’olivier sacré ; des marronniers touffus voilaient à demi la façade du côté des Champs-Élysées. Une salle à manger, un grand salon et un salon plus petit composaient le rez-de-chaussée. C’est dans le petit salon que se tenait habituellement madame Émile de Girardin ; elle travaillait là, à demi entourée d’un grand paravent chinois, où, sur un fond noir, voltigeaient des oiseaux bizarres à travers des bambous et des plantes exotiques, se laissant facilement distraire à l’attrait de quelque visite amicale ; elle était chez elle toujours vêtue d’un peignoir blanc, très-large, dont nulle ceinture ne marquait la taille, et, quand elle écrivait, elle ne pouvait souffrir ni peigne ni lien dans ses cheveux, qu’elle laissait flotter en larges nappes sur ses épaules. Jamais ouvrier littéraire n’eut moins d’outils ; un pupitre en marqueterie posé sur une petite table lui servait de bureau, et la plume de fer dont elle écrivait ses billets du matin courait vive et nerveuse sur un papier transversal ; de même que Balzac, elle se vantait d’être très-propre dans son ouvrage, et, comme elle justifiait le vers du Dante


La bella creatura di bianco vestita,


on pouvait voir aisément que jamais goutte d’encre n’avait taché sa blancheur d’hermine.

En dépit de son esprit viril, madame de Girardin était femme et très-femme ; elle eût monté à l’échafaud sans pâlir, comme madame Roland ; mais elle se mourait de peur en voiture et n’osait traverser le boulevard. Nous l’avons vue haranguer, avec un sang-froid et une éloquence admirables, des émeutiers qui, en 1849, venaient crier autour de l’hôtel ; et une chauve-souris, entrée par la fenêtre, qui voletait contre le plafond, la faisait presque évanouir.

Dans les dernières années de sa vie, sa beauté avait pris un caractère de grandeur et de mélancolie singulières. — Ses traits idéalisés, sa pâleur transparente, la molle langueur de ses poses ne trahissaient pas les ravages sourds d’une maladie mortelle. À demi couchée sur un divan et les pieds couverts d’une résille de laine blanche et rouge, elle avait plutôt l’air d’être convalescente que malade. George Sand, qu’elle admirait sans aucune arrière-pensée, la vit souvent vers cette époque, et, tandis que George fumait silencieusement sa cigarette, immobile et rêveur comme un sphinx, Delphine, oubliant ou cachant sa souffrance, savait encore lui adresser quelques flatteries ingénieuses, quelque mot charmant, plein de cœur et d’esprit.

Quoiqu’elle fût tendrement dévouée à son mari, dont elle avait épousé les luttes, que la gloire, le succès, la fortune, tout ce qui peut faire aimer la vie, lui fussent arrivés à souhait, que des amis fidèles et sûrs l’entourassent, elle semblait secrètement désirer d’en finir. Ce temps ne lui plaisait plus ; elle trouvait que le niveau des âmes s’abaissait, et déjà elle cherchait à pressentir l’autre monde, en causant avec les esprits qui habitent les tables : comme Leopardi, le poëte italien, auquel de Musset, descendu hier dans la tombe, a adressé de si beaux vers, elle semblait rêver « le charme de la mort. » Quand l’ange funèbre est venu la prendre, elle l’attendait depuis longtemps.