Pour le bon motif/1

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Albin Michel (p. 7-26).



I


— Qu’est-ce que c’est que ça ? murmura Marcel d’Arlaud avec stupeur, en commençant de lire la lettre qu’il venait de décacheter.

Sa figure exprima d’abord un étonnement indicible ; puis un sourire retroussa sa moustache ; enfin, il éclata de rire en s’écriant :

— Est-ce l’œuvre d’une farceuse… ou d’une ingénue ?

Il ajouta, ironique et perplexe :

— Est-ce une rouée de ma connaissance qui se moque de moi, ou une naïve inconnue qui ne craint pas que je me moque d’elle ?

Marcel d’Arlaud — le plus spirituel et le plus parisien de nos auteurs dramatiques — dépouillait son courrier matinal : cartons officiels, invitations mondaines, lettres de sollicitations ; le relevé du mois à la Société des Auteurs : le Mariage d’Yvette, sa pièce de la saison continuait de faire le maximum.

Il parcourait cette correspondance banale avec une nonchalance de quadragénaire blasé. Une dernière enveloppe tombait sous ses yeux — papier vergé, adresse rédigée à la machine — quelque prospectus, quelque circulaire sans doute… Il la déchirait négligemment. Or, la lettre qu’il en retirait, si inattendue, si bizarre, si cocasse, lui arrachait ces exclamations de surprise. Il la relut une seconde fois. À cette missive était jointe une photographie que Marcel d’Arlaud examina consciencieusement.

À la fin, il conclut en haussant les épaules :

— Parbleu ! Il s’agit d’une mystification : ce portrait… on dirait que c’est celui de Nelly Rosane !

Nelly Rosane était l’actrice qui interprétait le principal rôle du Mariage d’Yvette.

Il fourra lettre et photo dans sa poche en déclarant :

— On ne prend pas Marcel d’Arlaud au piège de la « réponse à une inconnue »…

L’écrivain se méfiait, d’instinct : riche, célèbre, encore jeune et séduisant, il avait tout pour être détesté. Ses comédies dépassaient couramment la centième : aussi lui reprochait-on d’avoir l’esprit facile. Il ripostait, du tac au tac : « Le propre de l’esprit facile est de déplaire aux sots difficiles. »

Or, ses envieux cherchaient fréquemment à lui jouer des tours.

— Monsieur, l’auto est à la porte.

L’entrée du valet de chambre interrompit ses réflexions. D’Arlaud songea : « C’est vrai : il faut que je passe chez le banquier. » Et, quittant le petit hôtel qu’il habitait, avenue Gourgaud, Marcel se fit conduire à la banque Salmon, rue Laffitte.

Il avait placé une grande partie de ses intérêts chez son ami, le riche financier Henry Salmon. Ce matin, il y venait déposer une quittance de deux mille francs à faire toucher pour son compte.

Tandis que le caissier préparait un reçu, Marcel, un peu fat, s’examinait à la dérobée dans le reflet du panneau vitré placé devant la caisse. La glace transparente lui renvoyait la silhouette d’un homme de quarante-cinq ans, élégant, d’allure jeune, rasé de frais, dont les yeux pétillants et la moustache légère avivaient la physionomie intelligente :

— Voici votre reçu, monsieur d’Arlaud ; dit le caissier.

L’écrivain prit le papier et vérifia d’un coup d’œil :

« Reçu… quittance… deux mille francs… Le caissier : Tardivet. »

Soudain, d’Arlaud tressaillit, s’attardant à déchiffrer la signature du caissier.

Il s’exclama :

— Comment ! Vous vous appelez Tardivet ?… Tardivet !… Je ne l’avais jamais remarqué.

— Mon nom n’a rien de remarquable, observa timidement le caissier.

Tapi à l’abri de son guichet, il lançait vers Marcel un regard furtif de lièvre au gîte. C’était un vieil homme d’aspect timoré à qui ce client célèbre pour son talent d’ironiste inspirait une sorte d’admiration craintive.

Marcel reprit :

— Monsieur Tardivet, croyez-vous aux coïncidences ?

Très honoré que l’écrivain daignât le consulter sur un sujet étranger aux affaires de Bourse, le caissier se souleva à demi et répondit d’un air avenant :

— Mon Dieu oui, monsieur d’Arlaud, je crois aux coïncidences… La vie est faite de rencontres. Ainsi, tenez, un jour, en 1914, un mois avant la guerre…

Marcel connaissait par expérience la verbosité des timides qui semblent se rattraper de leur silence dès qu’ils se sentent rassurés. Aussi coupa-t-il brusquement :

— Tardivet, avez-vous une fille ?

— J’en ai même trois, monsieur d’Arlaud.

— Fichtre ! Je n’en demandais pas tant…

Ahuri, le caissier considérait Marcel avec appréhension. L’écrivain poursuivit, imperturbable :

— Laquelle se nomme Suzanne ?

— C’est la plus jeune, celle qui a vingt ans.

— Elle est dactylographe, n’est-ce pas ?

— Ah ! pardon, monsieur d’Arlaud, vous confondez : c’est Denise, ma cadette, qui travaille pour une agence de copies… Elle a vingt-deux ans.

— Bon ! Voilà que ça s’embrouille ; gémit d’Arlaud. Aussi, pourquoi diable avez-vous plusieurs filles !… Au fait, nous allons être fixés.

Fouillant dans sa poche, Marcel en retira la photographie qu’il avait reçue tout à l’heure ; et, la tendant au caissier, il questionna :

— Ceci : est-ce mademoiselle Suzanne ou mademoiselle Denise ?

Regardant l’image, Tardivet s’écria :

— Mais c’est le portrait de Gilberte, ma fille aînée !

— Pour le coup, je n’y comprends plus rien !

Marcel d’Arlaud paraissait confondu. Le caissier ne l’était pas moins ; il demanda, avec l’autorité que lui conféraient ses droits paternels :

— Expliquez-moi, monsieur, comment il se fait que vous savez le nom de ma plus jeune fille, que vous connaissez la profession de la cadette, et que vous possédez la photographie de l’aînée ?

— Je serais enchanté de pouvoir vous fournir cette triple explication ; répliqua l’écrivain en riant. Ce serait le signe que je m’y retrouverais moi-même !

Mais s’apercevant tout à coup que les employés, intrigués par cette conversation prolongée, les épiaient curieusement des autres guichets, Marcel d’Arlaud, changeant de ton, proposa à brûle-pourpoint :

— Mon cher monsieur Tardivet, il est midi moins dix, la caisse va fermer dans quelques minutes… Voulez-vous me faire le plaisir de déjeûner avec moi ?

— Mais, monsieur d’Arlaud…

Abasourdi, désorienté, le caissier hésitait.

Alors, Marcel lui posa cette question imprévue :

— Mon cher, quel âge avez-vous ?

— Quarante-neuf ans, monsieur d’Arlaud.

— Et vous paraissez bien dix ans de plus que moi, qui en ai quatre de moins que vous… Vous êtes un brave homme ! Le monde est composé de gens qu’on estime et de gens qu’on envie : on ne leur témoigne jamais ces deux sentiments simultanément. Je vous estime donc, parce que je ne vous envie pas. Je vénère les pères de famille, parce que je suis célibataire. Et je veux vous prouver ma sympathie : monsieur Tardivet, je tiens à vous avertir que l’une de vos trois filles — sans pouvoir préciser laquelle — a commis une inconséquence dont son papa ne se doute guère… Voilà pourquoi vous devez déjeûner avec moi afin d’éclaircir ce mystère à table… Je vous attend en bas, dans ma voiture.

Une demi-heure plus tard, amollis par la brusque intimité que suggère l’action de manger ensemble, les deux hommes causaient familièrement, installés dans le fond d’un restaurant des grands boulevards. Sentant que le caissier bouillait d’avoir l’explication de son aventure, Marcel d’Arlaud commença :

— Je vais vous mettre au courant de l’incident en question… Quelques mots y suffiront… Ce matin, j’ai trouvé dans mon courrier une lettre, d’une inconnue ; — la lettre classique d’inconnue que reçoit tout homme connu… Mais cette fois, la missive sortait du ton ordinaire : ce n’était point la traditionnelle déclaration amoureuse de la dame hystérique en mal de roman. De plus, ces quatre pages écrites à la machine étaient signées, en toutes lettres, signées lisiblement d’une main assurée… Pourtant, je restais sceptique : il est facile de substituer à l’anonymat le mensonge d’un nom déguisé. Je croyais, donc à quelque plaisanterie jusqu’à l’instant où, pour la deuxième fois dans la matinée, ; ce nom s’est retrouvé sous mes yeux : Tardivet… Cette rencontre fortuite m’a fait penser : « Si mon inconnue a quelque lien de parenté avec le caissier de la banque Salmon, sa personnalité risque d’être authentique. » Or, la lettre est signée : Suzanne Tardivet…

— Suzanne !

— En vous interrogeant, j’ai acquis la certitude que ma correspondante est bien Mademoiselle Tardivet… Oui : mais laquelle, par exemple ?… Car la lettre signée Suzanne me décrit la situation de Denise et contient le portrait de Gilberte… Je suis très intrigué, à présent. Aidez-moi. Quelle est celle de vos filles qui peut m’écrire ceci ?

Et dépliant les feuillets de papier mince, Marcel lut à voix haute :


Maître,

« On prétend que le théâtre est le miroir de l’humanité. Moi, je pense que vous avez tourné ce miroir à l’envers : les jeunes filles trouvent toujours un mari dans vos pièces ; je vous assure qu’elles ont beaucoup plus de difficultés à en décrocher un dans la vie réelle.

« Que faut-il donc faire pour avoir la chance de vos héroïnes ?

« Excusez-moi si je prends la liberté de vous le demander. Quand j’étais petite, je croyais aux fées à force de lire les contes de Mme de Ségur. Depuis que je suis grande, je crois à la veine à force de lire les comédies de Marcel d’Arlaud. Et voilà pourquoi je viens vous consulter avec la même ferveur, Maître, vous qui mariez les ingénues comme d’un coup de baguette magique !

« Je suis Parisienne de naissance et dactylo de profession. Je suis jeune, pas laide, pas riche ; j’ai la passion du théâtre et l’horreur du célibat. J’ai cru longtemps que je resterais vieille fille ; le mari est une denrée rare, aujourd’hui : tous les budgets ne peuvent pas s’offrir ce luxe.

« Mais un jour, mon patron me donna à recopier le manuscrit d’une de vos pièces : ce fut pour moi une révélation…

« Quelle lecture attachante ! Quelles découvertes passionnantes !… Quoi : une jeune fille de mon âge, dans ma position, n’avait qu’à choisir un fiancé parmi les nombreux adorateurs qu’elle savait attirer ! Mais aussi, que d’habileté, que d’adresse de sa part…

« En recopiant le Mariage d’Yvette, je suivais avec un intérêt inexprimable l’aventure de cette heureuse Yvette, Parisienne (comme moi) ; dactylographe (comme moi) ; jolie et délurée (toujours comme moi) ; qui, partant au premier acte pour une petite ville de province où elle a obtenu la gérance d’un bureau de tabac ; fait, dès le second acte, la conquête des notables du cru, excite des rivalités entre le maire et le percepteur ; pour finir, au dénouement, par épouser un châtelain des environs.

« Maître, laissant toute fausse modestie de côté — la modestie, c’est comme un parapluie : il ne faut s’en couvrir qu’à bon escient ; — je vous certifie que je suis aussi spirituelle, fine et charmante que votre Yvette et que je pourrais également subjuguer le châtelain des comédies, si quelque ingénieuse « ficelle de métier » le plaçait en ma présence.

« Hélas ! Yvette a plus de chance que moi : elle est la fille de Marcel d’Arlaud. Son père s’entend à lui ménager d’heureuses rencontres.

« Mon papa, à moi, n’est qu’un simple employé — d’esprit peu inventif — incapable d’agencer des événements propices à l’établissement de sa progéniture.

« Alors…. Il m’est venu cette idée hardie de vous écrire. Ô Maître, vous possédez tant d’imagination !… et je ressemble tellement à vos héroïnes.

Maintenant que vous connaissez ma situation, voulez-vous me donner le moyen de trouver le fiancé rêvé ? Deux mots de vous… Un tout petit conseil… Vous devez savoir si bien manœuvrer les marionnettes humaines !


« Le secret du mariage, en somme, c’est une question de procédé scénique. Et si vous consentez à me dire comment une jeune fille doit s’y prendre pour se faire épouser, vous aurez réussi un 3° acte de plus, — qui se jouera dans la coulisse, celui-là : il restera ignoré du gros public, il ne vous rapportera pas les bravos habituels, mais il vous vaudra la reconnaissance émue d’une petite admiratrice qui vous envoie son portrait afin que vous puissiez juger d’elle.

« Veuillez agréer, Maître, l’expression de mes sentiments respectueux. »

« Suzanne Tardivet. »
« poste restante, bureau 88. »


— Et voilà ! conclut Marcel d’Arlaud.

Tardivet semblait atterré. Il s’exclama :

— Oh ! C’est trop fort… Et elle veut se faire écrire poste restante… La petite effrontée !

— Oui, mais laquelle ? insinua l’écrivain.

— Je ne l’aurais jamais jugée capable d’une telle inconvenance !

— Qui ?… Suzanne ? Denise ? Gilberte ?

— Mais je ne sais pas, moi, monsieur d’Arlaud !

Et le caissier laissait tomber ses bras, d’un geste découragé. Il dit, en examinant la lettre :

— Cette signature est celle de Suzanne, en effet : je reconnais son écriture ; seulement, elle ne sait pas écrire à la machine : l’auteur de la lettre serait donc Denise… Et, sapristi, ce portrait de Gilberte ? C’est ma fille aînée qui vous envoie son portrait : il n’y a pas de confusion possible, car elle ne ressemble guère à ses sœurs…

— On ne peut cependant pas les incriminer toutes les trois. Écartons l’aînée : il est possible qu’on lui ait chipé une photo à son insu. Restent les deux autres… Moi, il me semble qu’à votre place, je serais guidé par un indice… Rien que cette lettre : elle n’est pas banale, que diable ! Vous devriez distinguer votre fille à travers les lignes… Le style, c’est la femme.

Le pauvre Tardivet dit d’un air désolé :

— Non. Je vous avoue que rien ne m’indique la coupable… Elles sont si gentilles, toutes les trois… Je les ai si bien élevées, en vraies demoiselles : on les trouve très supérieures à leur milieu ; c’est cela même, peut-être, qui les empêche de se marier… Gilberte a vingt-cinq ans : c’est une beauté ; elle chante à ravir et donne des leçons de solfège… Non, ce n’est pas Gilberte : elle a trop de fierté pour se livrer à ces aveux épistolaires. Ce n’est pas Denise : ma cadette est si sérieuse pour son âge, si peu romanesque ; elle aime tant le travail… Et quant à Suzanne : une vraie gosse, ma petite Suzette… Ce n’est pas elle non plus.

— Mais, nom d’un chien !… Vous n’avez pourtant pas une quatrième fille ?

— Eh ! Je le sais bien, monsieur d’Arlaud : cette lettre est de l’une des trois… Et pourtant, aucune n’est capable de l’avoir écrite, quand je prends chacune en particulier.

— Allons, décidément, il faut que je m’en mêle ! dit Marcel avec un regard de pitié.

Il appela :

— Garçon !… De quoi écrire.

Et lorsqu’on lui eut apporté le buvard, il prit une carte sur laquelle il traça quelques mots ; puis, la fit lire à M. Tardivet :


« Mademoiselle »

« J’accepte de vous donner la consultation délicate que vous me faites l’honneur de solliciter. Je serai chez moi demain jeudi, à 4 heures de l’après-midi.

« Daignez accueillir, Mademoiselle, mes respectueux hommages.

« Marcel d’Arlaud. »
« 6 bis, avenue Gourgaud. »

— L’adresse, à présent ; continua l’écrivain. Il prit une enveloppe et griffonna :

Mademoiselle Suzanne Tardivet,
poste restante, bureau 88.

— Que faites-vous ? demanda le caissier, effaré.

— Vous le voyez : je fixe un rendez-vous à Mlle… X… Tardivet. Demain, vous prierez mon ami Salmon de vous donner congé pour quatre heures. Vous vous rendrez chez moi ; et nous attendrons de compagnie la visite de mademoiselle votre fille : lorsqu’elle sera là, vous aurez toute facilité de l’identifier ; et nous saurons enfin quelle est celle des petites Tardivet qui mérite d’être traitée d’écervelée.

— Et vous pensez que ma fille viendra ! protesta le caissier, révolté. À un rendez-vous chez un célibataire !

— D’abord, elle ignore que je le suis : son célibat la préoccupe évidemment plus que le mien. Ensuite… Ah ! mon pauvre Tardivet, je vous souhaite de mieux connaître le cœur de votre femme que celui de vos filles pour la sécurité de votre ménage !

— Je suis veuf ; répliqua sèchement le caissier.

— Comment pouvez-vous supposer qu’une jeune fille de vingt, vingt-deux ou vingt-cinq ans, résistera au désir de connaître Marcel d’Arlaud après en avoir reçu une lettre autographe ?

— Je parie que oui, monsieur d’Arlaud.

— Vous perdrez demain, mon cher Tardivet.

Tout en discutant, les deux hommes avaient quitté le restaurant et remontaient à pied dans la direction de la banque où le caissier allait reprendre son service.

En passant devant un bureau de poste, Marcel jeta sa lettre dans la boîte. Ce geste vers le lendemain fatidique acheva de navrer Tardivet. Il questionna, ébranlé :

— Alors, vous croyez vraiment qu’elle viendra ?

— Parbleu !

Ils étaient arrivés devant la banque. Au moment de se séparer, d’Arlaud précisa :

— Donc, à demain ?

— Entendu, monsieur d’Arlaud. Et si vous ne vous êtes pas trompé… Ah ! La petite misérable, elle aura affaire à son père !

— Voyons, mon bon Tardivet, n’exagérez point les choses… Au fond, cette histoire n’est pas bien terrible : il n’y a pas de quoi fouetter un chat…

— Oui, mais il y a de quoi fesser une petite fille.