Pour le bon motif/9

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Albin Michel (p. 137-158).



IX


— Enfin, voyons, qu’est-ce que c’est que cette fille-là ?

Marcel d’Arlaud et Jack Pick échangèrent un regard d’intelligence. Ils s’amusaient follement.

Nelly Rosane les avait invités à déjeuner, et les régalait d’un menu exotique : volailles à la tartare, légumes à l’italienne, fruits d’Amérique, liqueurs de Hollande.

Dans la grande salle à manger somptueusement décorée, les deux convives se détendaient, envahis de bien-être. L’actrice, dont l’ardente curiosité primait encore la rancune, leur pardonnait d’avoir lancé cette inconnue, de s’être faits les montreurs de cette nouvelle bête curieuse ; — du moment qu’ils se laissaient interroger, harceler de questions sur la rivale qu’elle détestait d’instinct, ulcérée de jalousie.

Et après avoir interpellé sèchement le maître d’hôtel :

— Armand, votre service… Le deuxième verre de M. d’Arlaud est vide !

Nelly reprenait, les lèvres pincées, avec une mine de dédain impayable :

— Vous trouvez qu’elle me ressemble vraiment, cette Gilberte ?

— Comme la parfaite copie d’une œuvre d’art, ripostait galamment d’Arlaud.

Il exultait intérieurement. Le dépit courroucé de Nelly Rosane le vengeait déjà amplement de la jolie femme. Elle l’avait évincé autrefois : il lui suscitait aujourd’hui une concurrente plus jolie, et plus jeune.

C’était une revanche savante, cruelle et raffinée. Or, comme il est très rare qu’un homme puisse se venger d’une femme sans muflerie, Marcel se félicitait d’avoir accompli ce tour de force.

Le repas s’achevait. Nelly se levait dans un flot de mousseline de soie, étirant son buste superbe et sa taille fuselée. Elle traversa la salle de son pas majestueux de théâtre, entra dans le salon, alla vers la table où le café était servi ; et s’activa, tripotant les tasses et le sucrier d’une main nerveuse, les doigts tremblants et malhabiles.

Jack Pick, qui se promenait de long en large, comme dépaysé, éprouvait l’impression que ressentent les intimes d’une maison, lorsqu’ils s’aperçoivent qu’une chose manque à leurs habitudes de familiers. Il cherchait quoi, examinant le décor, les murs égayés de tableaux de genre, les bronzes précieux, les plantes vertes : tout était en place et soudain, il remarqua naïvement :

— Tiens ! Salmon n’est pas là, aujourd’hui ?

Nelly foudroya le jeune homme d’un regard furibond. Puis, changeant instantanément de figure par un effort de volonté, elle fit prendre à sa physionomie cabotine une expression de lassitude méprisante pour répondre d’un ton excédé :

— Et il n’y sera pas demain ! C’est bien fini, avec Salmon. Il m’ennuyait… Je l’ai congédié.

Pick, stupéfait, eut l’intuition confuse qu’il avait gaffé en voyant Marcel d’Arlaud accueillir d’un sourire discret la réplique de la comédienne.

— Le loyer de l’hôtel et le personnel de Nelly sont payés jusqu’à la fin du trimestre… Oh ! Salmon a bien fait les choses, mais c’est la rupture… Il s’est éclipsé depuis un mois. Cette délicieuse Rosane bluffe outrageusement quand elle parle de congé : le congé, c’est elle qui l’a reçu. Une femme ne quitte jamais volontairement un homme qui lui sert quatre cent louis par mois.

Et sur cet aphorisme plein de vérité, Marcel s’arrêta, jouissant de l’effet que ses révélations produisaient sur Pic.

Ils sortaient de l’hôtel qu’habitait l’actrice, rue d’Offémont, et descendaient à pas lents le boulevard Malesherbes.

Jack semblait contrarié, à l’annonce de cette nouvelle. Il commença :

— Je me demande…

Le son de sa voix émue, enrouée, comme fêlée, l’étonna lui-même. Il s’interrompit, alluma une cigarette, et reprit, avec une désinvolture étudiée :

— Je me demande, et je te demanda à toi qui sais tout, si cette rupture à quelque corrélation avec les succès de notre incomparable Gilberte ?

— Qui te fait supposer cela ?

— Mais Salmon vient tous les soirs au New-music-hall… Je ne peux pas entrer dans la loge de mon interprète sans l’y trouver installé… comme chez lui.

— Il est encore chez elle ; mais elle sera peut-être un jour chez lui.

Marcel jubilait, devant le dépit évident de Jack Pick. Il pensait avec une joie mauvaise : « Oui, mon cher : tu as beau lui plaire ; être un gentil blondin à la moustache fauve, fier de ses yeux bleus et de ses vingt-neuf ans ; c’est toi qui es battu par moi : la belle Gilberte m’obéit ; c’est mon autorité qu’elle écoute et c’est à mon instigation qu’elle agit. »

Il poursuivit tout haut :

— Tes présomptions sont fondées : Salmon délaisse Rosane au profit de Gilberte. C’est à ton serviteur que revient le mérite de cette conversion… de rentes et de sentiments. Ah ! cela m’a donné du mal… Figure-toi qu’en m’apercevant de l’impression extraordinaire qu’elle faisait sur Henry, le soir de ses débuts, j’ai eu l’idée de les rapprocher… Par malheur, notre banquier découvre — à peine présenté à elle — que Gilberte est la propre fille de son caissier. Gêne, malaise, réflexion : il répugne à toute aventure qui le mettrait à la merci de son personnel. Il disparaît donc, évitant l’occasion qui l’eût replacé en face de Gilberte. Il avait pris la ferme résolution d’oublier cette jolie fille. J’intervins, adroitement. Un soir, au cercle, j’entame les louanges de Gilberte ; je cite la liste de ses adorateurs : le prince de Tresve ; le grand-duc ; Fitz, l’Américain milliardaire… Et voilà mon Salmon repincé : allez donc oublier une actrice, aussi ! Le théâtre est un bon tremplin, propre à mettre en valeur tous les charmes enviables et disputés… La jalousie, l’émulation, le snobisme, ramènent Henry au New-music-hall…

— Marcel !

Pick interrompait malgré lui, la voix colère. Encore une fois, il se domina, et continua doucement :

— Mon vieux, ce n’est pas chic, ce que tu fais là ; ça ne te ressemble guère… Elle est convenable, cette petite : pourquoi la pousses-tu à dégringoler ?

Marcel darda sur son ami un regard malicieux et perspicace. Il s’exclama, d’une voix mordante :

O sancta simplicitas !… Pick-me-up qui s’avise de moraliser… Où vois-tu que je veuille perdre cette enfant : je cherche à l’établir royalement au contraire.

— Un mariage ? dit Pick, incrédule. Un vrai, avec le maire et le curé ?

— Oui, parbleu ! La fillette en est digne ; elle possède un atout de premier ordre : sa beauté adorable. Et, bien guidée, elle joue intelligemment la partie.

— Salmon est un vieux célibataire qui ne marchera jamais… Il ne veut pas se marier.

— Pas plus que toi, pas plus que moi… Aucun homme, en principe, ne veut se marier ; — à moins qu’il ne s’agisse d’aliéner sa liberté contre des compensations importantes : grosse dot, situation influente, grande famille bien apparentée… Et pourtant, retiens ceci : n’importe quel homme — toi, moi, Salmon, — sera conduit fatalement au mariage, — au plus inutile, au plus désintéressé des mariages, — s’il est dirigé habilement vers ce but par un démon ingénieux. Ma théorie est juste : j’espère te fournir des exemples à l’appui… Elle se résume en cette définition : le mariage est la satisfaction d’un instinct ; pour y pousser l’homme le plus réfractaire, il suffira donc de tenter son instinct dominant. Je livre mon secret aux méditations des jeunes filles astucieuses et des mères subtiles.

— Méfions-nous de notre instinct ! conclut gouailleusement Jack Pick.

D’Arlaud, qui l’observait d’un air narquois, reprit négligemment :

— Ainsi, une anecdote… la dernière en date… pour t’exposer la « manière », en ce qui concerne Salmon… Hier, Henry se présente chez Gilberte (désormais, il n’y rencontre plus le papa ; seule, la petite Suzanne accompagne sa sœur). Encouragé par l’accueil de plus en plus aimable qu’il y reçoit, il se croit autorisé à risquer le cadeau — le cadeau princier destiné à éblouir cette enfant qui porte encore le signe de l’honnêteté à la pointe de ses chaussures ressemelées et le parfum de la vertu dans l’odeur de benzine qu’exhalent ses gants nettoyés. La gerbe de fleurs qu’apporte Salmon recèle un écrin et l’écrin une admirable perle rose montée sur un fil d’or. Gilberte ouvre l’écrin, s’extasie devant la bague, la passe à l’annulaire… Salmon se rassure : l’offrande est agréée. Quand, soudain, Gilberte, tournant le chaton en dedans, tend vers le banquier sa blanche main où ne se voit plus qu’un anneau d’or ; et déclare, avec une mine de grande coquette : « Elle me va mieux, ainsi… On dirait presque une alliance. » Puis, retirant la bague de son doigt et la rendant au banquier, elle murmure finement : « Je ne puis l’accepter que si vous l’offrez sans la perle. » Voilà le ton qu’elle prend avec Henry. Il commence à perdre l’esprit. Je te dis qu’il finira par l’épouser… Salmon, c’est le type de l’homme riche, habitué à tout acheter, et qui se résignera à épouser une femme après avoir constaté qu’il n’y a pas moyen de l’acquérir autrement. Ils sont beaucoup, de ce modèle-là.

— Enfin, il ne l’a pas encore demandée ? cria Pick, exacerbé de jalousie.

— Non ; mais cela ne tardera guère.

Et Marcel, ayant suffisamment joui du dépit amoureux de son rival sans le savoir, quitta le jeune homme sur ces mots.

Jack Pick poursuivit son chemin, machinalement. Il se trouvait près de la rue Chauveau-Lagarde, à deux pas de son domicile ; mais il ne songeait pas à rentrer. À vrai dire, il ne songeait à rien qui pût nécessiter la manifestation d’une volonté ; sa faculté d’agir était annihilée. Il prenait le boulevard de la Madeleine sans s’en apercevoir, le regard vague, la pensée absente. Des passants connus le saluaient sans qu’il ripostât. Il ne voyait personne. Il s’absorbait en lui-même, consterné, navré par cette constatation désolante : il aimait… il aimait réellement pour la première fois de sa vie. Lui, le léger Parisien à l’âme sceptique, gamin déniaisé dès le collège, puis rimeur de revues libertines, frotté à tous les plaisirs de théâtre ; lui, le Pick-me-up choyé des jolies femmes, voilà qu’il était pris à son tour, par une de ces passions sentimentales qui vous mordent le cœur autant que la chair. Il ne pouvait supporter l’idée que Gilberte fût à un autre, dût-elle lui revenir ensuite. Il se sentait exclusif et jaloux. Il s’exclama avec désespoir : « Mais, ce n’est pas du désir, ça… C’est de l’amour ! » aussi effrayé que s’il se fût découvert une maladie dangereuse.

Il se trouvait maintenant à l’angle de la rue Laffitte. Ses yeux, levés par hasard vers la première maison, rencontrèrent le nom détesté de Salmon, inscrit en lettres d’or sur le balcon de la banque :

Crédit Financier. Salmon frères

Un léger battement de cœur l’oppressa. Il reprit sa marche, avec un geste brusque ; et bouscula quelqu’un, à côté de lui, qui s’écria cordialement :

— Ah ! Bonjour, monsieur Pick.

Jack regarda son interlocuteur et reconnut M. Tardivet. Son père… Le revuiste lui serra la main avec une énergie inaccoutumée. Puis, tout à coup, la voix fébrile :

— Monsieur Tardivet… Mon cher monsieur Tardivet, j’ai à vous parler !

Le caissier répondit d’un ton placide qui contrastait avec l’agitation du jeune homme :

— En ce cas, faites vite, monsieur… car je rentre justement à mon bureau et je ne voudrais pas me mettre en retard.

Jack dit tout d’un trait :

— Monsieur, vous connaissez déjà ma situation personnelle, mais voici des précisions : je m’appelle en réalité Jacques Dupuis ; je suis fils unique : mon père est un grand fabricant du Sentier qui me laissera plus tard un bel héritage ; quant à moi, je possède une certaine aisance ; je suis un garçon sérieux, sous mes allures de viveur ; je ne gaspille pas mes gains et le théâtre me rapporte beaucoup : nous passerons un jour à la Société des Auteurs, vous vérifierez…

— Mais, monsieur ?… fit le caissier d’un ton interrogateur, tout en consultant sa montre avec inquiétude.

Surprenant ce mouvement d’impatience, Jack acheva précipitamment :

— Monsieur, voulez-vous m’accorder la main de votre fille ? Je vous jure de la rendre heureuse.

— Ma fille… Laquelle ? questionna Tardivet, ahuri.

— Gilberte. Je l’aime et je crois que je ne lui déplais pas… Ne me repoussez point ; défiez-vous de ceux qui ont pu vous faire concevoir des espérances trop brillantes sur l’avenir de Gilberte. La vie de théâtre ne convient pas longtemps à une honnête fille : elle s’y trouve en fausse position si elle ne veut pas accepter une position fausse. Vous êtes un homme raisonnable, n’est-ce pas, nous nous comprenons : avec moi, votre fille aurait une existence honorable, facile, agréable ; et si elle désire continuer sa carrière théâtrale, combien la situation de son mari le lui permettrait alors sans inconvénient ! Et puis, nous sommes en rapport d’âges… Dites, monsieur, ne trouvezvous pas que ce serait une union bien assortie ?

Le caissier examinait Jack d’un œil sympathique. Il répliqua avec effusion :

— Voue êtes un jeune homme très sage et très avisé : vos raisonnements se rapprochent beaucoup des miens. C’est vous dire, monsieur, que votre démarche me touche… Seulement, vous êtes un peu déconcertant… On ne demande pas, comme cela, à l’improviste, la main d’une jeune fille au milieu de la rue, surtout quand son père est attendu au bureau… Je ne peux pas vous répondre catégoriquement. D’abord, le lieu est mal choisi ; ensuite, me voilà en retard d’un quart d’heure : ça me met hors d’état de réfléchir… Je ferai part de vos intentions à Gilberte : laissez-nous quelques Jours, pour décider… Tenez ! venez me voir dans une semaine.

— Mais je suis pressé, monsieur ! Si vous saviez…

— Eh bien, et moi donc !… Il est bientôt la demie !

Et, sans vouloir en entendre davantage, le caissier s’engouffra dans l’entrée de la banque.

— Monsieur Tardivet, le patron vous a fait demander à deux reprises…

— Voilà bien ma veine !

Le caissier se serait arraché les cheveux. Pour une fois qu’il était en retard, la fatalité voulait que M. Salmon eût besoin de lui. Être pris en faute, quand c’est l’unique faute… Tardivet monta quatre à quatre l’escalier intérieur qui conduisait au bureau du banquier. Il entra, tout essoufflé, M. Salmon le toisa d’un air de blâme ; et demanda, l’accent étonné :

— Que se passe-t-il donc, monsieur Tardivet ? Vous est-il arrivé quelque chose ?

Tout simple qu’il était, le caissier discerna bien, dans cette façon de lui reprocher son retard — fort anodine de la part d’un patron assez cassant d’ordinaire — une indulgence qui s’adressait au père de Gilberte. Et Tardivet, le moins, rusé des hommes, fut incité néanmoins par cette constatation à tenter une expérience qui le fixerait sur les sentiments du banquier.

Il répliqua d’un ton bonasse :

— Excusez-moi, monsieur. Les événements de ma vie privée ne doivent pas avoir de répercussion sur mon exactitude au bureau. Toutefois, l’exception d’enterrement ou de mariage…

— Vous avez perdu quelqu’un ?

— Non, monsieur, grâce à Dieu ! Mais j’ai été retenu tout à l’heure par un charmant jeune homme qui sollicitait la main de ma fille Gilberte.

Le banquier eut un tressaillement involontaire. Il s’oublia jusqu’à poser des questions incorrectes :

— Pourquoi mariez-vous votre fille ? Elle aime ce jeune homme ? Qui est-ce ?

Tardivet, frappé du désarroi secret que trahissait l’attitude de M. Salmon, répondit :

— À vrai dire, monsieur, Gilberte, après avoir souhaité faire sa carrière d’artiste, s’est vite aperçue que la vie de théâtre est pénible pour une fille vertueuse… Elle préfère se marier honnêtement avec un jeune homme qui l’adore…

Le mot « jeune homme » répété ainsi impressionnait désagréablement le banquier quinquagénaire. Il demanda encore, d’une voix sèche et brève :

— C’est décidé : vous l’avez fiancée ?

— Je réfléchis… Nous devons donner une réponse formelle dans huit jours.

Henry Salmon fronça les sourcils. Il hésita. Puis, brusquement :

— Monsieur Tardivet… Demain est dimanche, je crois… Vous restez chez vous, en famille… Eh bien !… Attendez ma visite.

Le caissier s’inclina et se retira en pensant : « Ah ! ça… Est-ce que Marcel d’Arlaud aurait raison ?… S’il y a de la folie en cette affaire, c’est monsieur Salmon qui a l’air de se toquer… »

Et il descendit à la banque, beaucoup moins enclin à accorder la main de sa fille à Jack Pick.

Avenue Hoche, chez les frères Salmon, Henry et Abel dînaient, par hasard, en tête-à-tête. Le banquier, pensif, méditait la résolution qu’il avait prise. Non qu’il revînt sur un parti irrévocable : le spectacle imaginaire de cette belle fille pâmée de plaisir entre les bras d’un jeune époux irritait si violemment ses sens qu’il était prêt à toutes les capitulations pour revendiquer la possession de Gilberte. Mais il cherchait un biais qui conciliât, aux yeux de son frère, la sottise d’un tel mariage avec son prestige d’aîné. L’ironie d’Abel l’agaçait. Il pensa qu’une tolérance mutuelle pour nos faiblesses réciproques renferme la sagesse suprême de notre philosophie familiale. Absoudre son cadet était le meilleur moyen de le gagner à sa cause : Denise serait la rançon de Gilberte.

Au dessert, Henry mit la conversation sur le chapitre de l’amour. Il hasarda cette opinion que le perfectionnement graduel des unions légitimes ne pouvait être dû qu’à l’inclination des conjoints. Le bonheur consistait dans les sentiments ; il serait absurde de le chercher ailleurs. Le banquier finit par s’embrouiller dans un discours qui n’avait rien de financier. Et il sauta vivement à la péroraison en conseillant à Abel :

— Si tu crois avoir rencontré la compagne de tes rêves, épouse-là sans te soucier du qu’en dira-t-on.

Abel bondit, à ces mots. Revenu de sa première surprise, il sourit finement et répliqua :

— Mon cher ami, je ne puis te remercier de ta bienveillance qu’en te souhaitant de mettre à profit pour toi-même ta propre sagesse — ce qui n’arrive pas toujours aux sages…

Il ajouta :

— Puisque je te trouve si favorable à mes projets, rends-moi un grand service… Je me suis fait aimer de Mlle TardiVet sous un faux nom. Au commencement, je m’étais réjoui à l’idée de lui révéler mon véritable état-civil, ainsi qu’un héros de conte bleu qui dépouille ses guenilles pour apparaître couvert d’or et de joyaux… Mais au fur et à mesure que j’ai pu apprécier la sincérité de cette délicieuse petite, j’ai honte de ce subterfuge… Je crains qu’elle ne se froisse d’une suspicion qu’elle ne méritait point… Je n’ose pas… Enfin, voudrais-tu parler à ma place à Denise ?

Le banquier haussa imperceptiblement les épaules et dit avec condescendance :

— Mais comment donc… Tiens : j’irai demain chez Tardivet tenter la démarche qui t’embarrasse.

Abel riposta malicieusement :

— Désires-tu, qu’en échange, je voie la belle Gilberte ?

Henry s’écria, non sans une certaine brutalité :

— Oh ! Inutile… Je n’ai pas de ces timidités à l’égard d’un objet que je paye aussi cher… Toi, tu épouses une femme parce que tu es persuadé qu’elle t’aime… Moi, tout au contraire, j’en prends une parce que je n’ai que cette manière de pouvoir l’aimer.

Il conclut, avec le flegme des esprits positifs :

— En somme, c’est moi le moins exigeant et le mieux avantagé : je suis sûr du marché conclu.

Le surlendemain, M. Tardivet, admis à prendre sa retraite, faisait ses adieux à ses collègues de la banque en leur annonçant fièrement les fiançailles de ses deux filles aînées avec MM. Salmon.