Pour le rail (Pellerin)

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FLORÉAL
1er mai 1920

Jean Pellerin

Pour le rail


Pour le rail


NOUVELLE INÉDITE


William H. Herton venait d’offrir à ses invités la primeur d’un film tourné dans le Sud, de mille mètres de chevauchées, de bandits et de mousquetades. Et, la lanterne éteinte, on se pressait autour d’un beau vieillard, témoin des temps héroïques.

— Oui, j’ai connu cela, dit l’ingénieur Baxwell. Oh ! certes ! on a beaucoup exagéré. Et je n’ai eu affaire qu’à deux brigands en trente années de Prairie.

— Contez-nous l’histoire ! supplièrent les femmes.

L’ingénieur conta :

— Mon chef d’alors, le gros Ustinn, avait assumé la pose d’un rail de Los Dados à Orracil. Quarante milles à couvrir. Il s’agissait de joindre par voie ferrée deux petites cités au commerce florissant, à l’industrie naissante. Mais il fallait traverser un pays sauvage, une montagne coupée par deux gorges peu sûres. Ustinn, qui prétendait en avoir vu d’autres, n’hésita cependant pas à demander le travail à forfait pour une somme très ronde. Et, muni de ses pouvoirs, je commençai à ouvrir la route.

Tout marcha bien jusqu’au défilé que j’avais choisi. Un matin que j’explorais le passage, indiquant des rochers à faire sauter, une pierre vint tomber à quelques mètres de moi. Un message était attaché au caillou. Par une lettre fort courtoise, el señor José-Maria — un descendant, paraît-il, du célèbre Tempranito, le tyran de l’Andalousie — me priait de suspendre mon labeur, de ne pas placer un mètre de fer dans la gorge, « à moins, ajouta-t-il, que vous ne teniez essentiellement à ce que j’en place dans la vôtre et dans celles de vos compagnons. Veillez sur vous ! »

Je portai le papier au capitaine Cadéza, un vieux soldat de 1860, qui était chargé de la protection et de la discipline de notre troupe. Il haussa les épaules :

— Naturellement ! Nous lui volons ses diligences et ses voyageurs isolés, au caballero ! Mais — et le capitaine cracha sur l’ultimatum — voilà le cas que je fais de ses menaces ! Ce José-Maria doit avoir une dizaine d’hommes armés d’escopettes. Moi, je dispose de quarante fusils et de deux mitrailleuses. Allez-y carrément, señor ! Et vous verrez que le bandit ne mettra pas ses rodomontades à exécution.

Nous continuâmes à travailler. Chaque jour, des tirailleurs protégeaient techniciens et manœuvres. José-Maria ne se montrait pas. « Vous voyez ! » finit par constater le capitaine. Or, un matin, nous entendîmes un coup de feu. On venait de me tuer un homme. J’en perdis deux le lendemain, trois le surlendemain. Quatre le quatrième jour. Le cinquième, ma petite garde, à l’unanimité, refusa de prendre ses postes. Cadéza ne réussit pas à les entraîner. Ils alléguaient l’impossibilité de combattre un ennemi qui savait tous les replis de la montagne et les descendait sans que l’on vît un atome de fumée.

Je passai une matinée atroce, injuriant mes hommes, José-Maria, le pays et le destin. Vers midi, comme je regagnais ma baraque pour écrire au gros Ustinn, je vis venir, juché sur une mule, le plus singulier personnage. Imaginez un grand diable, vêtu d’une robe de moine, un énorme rosaire au cou, un chapelet à chaque main, coiffé du vaste chapeau pointu et chaussé de bottes à éperons gigantesques. Il se dirigea vers moi, sauta lestement de sa monture et me salua, appelant sur ma tête les bénédictions du ciel, la protection des saints et les félicités terrestres. Puis, avant que j’eusse le loisir d’ouvrir la bouche :

— Votre Grâce est bien embarrassée, me dit-il. Mais un saint homme d’Église a le pouvoir de la tirer d’affaire. Je voudrais construire dans ces parages une chapelle, une belle chapelle afin d’avoir moi aussi ma chapelle au Paradis quelque jour. Si Votre Grâce me promet cinq cents dollars en bonne monnaie, j’écarterai de votre chemin les fusils de José-Maria et de ses bandits…

— Cinq cents dollars. Payables d’avance, n’est-ce pas ? dis-je en ricanant.

Le moine, malgré son habit et ses chapelets, poussa d’effroyables blasphèmes :

— Si tu n’as pas confiance en un homme d’honneur, je te tourne le dos, dernier venu de la portée d’une truie, cria-t-il… Allons ! fit-il, revenu soudain à sa mansuétude première, un pari loyal ! Quinze jours, cinq cents dollars !

Je lui promis solennellement de lui verser la somme. Il me fit jurer sur une demi-douzaine d’images crasseuses qu’il extirpa de la ceinture cachée sous sa robe, d’une cartouchière où voisinaient la navaja et le poignard… Quinze jours après, heure pour heure, il revint. Il me montra le défilé d’un doigt impérieux :

— Fais travailler tes hommes ! Il ne leur sera fait aucun mal !

J’étais sceptique. Il insista :

— Garde-moi comme otage ! Et si une tête tombe, que la mienne tombe aussi !

Son accent convainquit ma troupe. Et, sans aucune difficulté, le rail fut conduit jusqu’à Orracil.

— Vous dites, madame ? fit l’ingénieur à une curieuse. Non, ce n’était pas un homme de José-Maria. Que pouvaient cinq cents dollars sur l’héritier du Tempranito ? Il en glanait plus de mille chaque semaine. Non. Voici tout simplement comment le moine « eut » le bandit.

José-Maria qui rançonnait toutes les femmes, protégeait spécialement une hacienda florissante, celle d’une jeune veuve, la belle Assomption. Vous devinez pour quelles convoitises ! Donc, notre moine, après m’avoir arraché mes serments, se dirigea vers cette maison où on l’accueillit avec tout le respect dû à sa robe. Il se fit servir un repas à tuer douze nègres, but trois outres de vin et se mit à confesser tout le monde. Quand le tour d’Assomption arriva :

— Ma fille, lui dit-il, des hérétiques assassins de notre Mère bien-aimée veulent construire un chemin de fer dans le pays. C’est la fin de nos mœurs patriarcales ! Toutes les señoras de la région qui ne voulaient pas meurtrir leur douce peau durant quatre jours afin de gagner la ville pourront s’y rendre en quelques heures avec les machines du diable ! Ah ! les villes ! les jolis amoureux aux balcons, les sérénades, le théâtre, les marchandes de dentelles, les sirops glacés… Damnation ! Damnation ! Usez de tout votre pouvoir, ma fille, sur le caballero José-Maria pour qu’il empêche l’enfer de mener là-bas, en soufflant sa fumée, les créatures du vrai Dieu !

Ce conseil donné, il renchérissait sur les agréments des fêtes citadines. Sa mimique extraordinaire peignait la langueur des coquettes à la promenade, la poursuite des cavaliers, la remise des cadeaux, le lancer des baisers et des bouquets, le délice des gâteaux, la splendeur des toilettes, le jeu des acteurs. Assomption pâlissait d’envie. Après trois jours de ce supplice de Tantale, elle gémit, doucement :

— Et qu’arriverait-il, Père, si José-Maria laissait construire le chemin de fer ?

Le moine tonna :

— Toutes les dames et la dame Assomption ici présente iraient rôtir sur un gril plus grand que celui du pieux Laurent et à un feu beaucoup plus vif !

— Même si l’on fait une belle offrande ? insista la jolie veuve.

— Alors, dit nettement le religieux, ce sera deux cents dollars payés en une seule fois.

Assomption courut à son tiroir. Le moine empocha. Le soir même, une lettre allait surprendre José-Maria dans son repaire. Vous devinez la suite.

— Qu’est devenu le moine ? demanda l’une des auditrices.

— Avec mon argent, dit Baxwell, mon argent et celui de la veuve, il a acheté des fusils et recruté une bande. C’est lui, maintenant, qui opère dans le secteur de José-Maria qu’il a détrôné. Ne vous étonnez pas trop si l’on arrête votre train quand vous irez admirer les célèbres cascades d’Orracil.


Jean PELLERIN.