Pour se damner/Les Cauchemars d’une comédienne

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LES CAUCHEMARS D’UNE COMEDIENNE


Il l’attirait, ce bohème d’esprit détraqué, ce journaliste un peu fou, qu’on disait perverti, affamé de défendu, avide d’impossible ; et elle, la comédienne acclamée, la grande chercheuse, la friande d’extraordinaire, elle arrivait au Tourbillon parisien pour lui tendre la main, rire de ses propos sans queue ni tête ; elle montait à la rédaction du journal, lui laissait une fleur, un regard provocant ; puis de sa longue traîne balayant les marches poussiéreuses, elle s’enfuyait avec son frou frou de soie et de dentelles, alors que penché sur la rampe de l’escalier, il lui criait qu’il l’adorait pour tout de bon.

Ils ne s’aimaient pas et ne songeaient guère l’un à l’autre ; elle, tout à son art, applaudie, entourée, vivant au milieu des encensoirs qu’agitaient les artistes et les grands seigneurs, — ces deux classes de la société qui ont fini par n’en faire qu’une, — de retour dans son joli hôtel, elle ne pensait plus au journaliste. D’ailleurs elle ne cachait pas son mépris pour ces arrangeurs de mots, ces faiseurs de phrases qui ont établi le potin à la hauteur d’une mission, et font de l’indiscrétion, de l’indiscrétion en amour surtout, la première de toutes les vertus !

Quelquefois elle allait au journal, donnait des poignées de main à l’aventure, et s’en retournait ayant oublié de demander après lui.

Mais voilà qu’il se produisit un phénomène étrange ; elle s’endormait dans son grand lit de satin, ses cheveux blonds épars sur les dentelles de l’oreiller ; et il lui apparaissait non plus avec son air de viveur ennuyé, bâillant au milieu de la fumée des cigares, mais jeune, charmant, irrésistible ; couché à ses pieds, il lui disait les choses exquises et absurdes de la passion palpitante, et elle donnait ses lèvres à des baisers fous, et son corps se tordait dans les délicieuses étreintes.

Elle s’éveillait furieuse, pleine de honte ; elle ouvrait sa fenêtre et livrait ses épaules et ses bras au vent frais du matin ; puis recouchée et songeuse, elle faisait des efforts pour éloigner le fantôme qui, de nouveau, venait l’enlacer et l’emporter en des ivresses inénarrables. Au milieu de son existence enfiévrée, elle n’avait jamais aimé ; sortir de sa morne indifférence était le plus cher de ses désirs, la terre promise plus belle que le paradis, plus enviable que la fortune et la gloire ; elle eût donné sa vie même, pour sentir palpiter, une fois, son cœur qui n’avait jamais battu que d’orgueil ou de dépit.

Était-ce donc son grand désir d’aimer qui lui ramenait les rêves semblables ? Mais pourquoi toujours le même homme revenait-il, dans ces transports factices, une douloureuse obsession ?

Alors elle retournait au journal, lui parlait, un sourire étrange sur les lèvres ; mais il ne voyait rien, lui répondait de sa façon lasse et traînante ; elle sortait apaisée et guérie, haussant les épaules.

Mais la nuit ramenait les mêmes fièvres, les cauchemars adorables de ce délire sans nom ; l’homme qui lui était indifférent tout le jour prenait possession de son corps et de son âme quand arrivaient les heures sombres ; et éveillée, le menton dans la main, elle songeait à ces possédées du seizième siècle qui, elles aussi, étaient prises dès que le jour s’éteignait.

Alors elle résolut d’exorciser le démon de la façon la plus naturelle ; elle n’avait jamais reçu le journaliste, elle voulut le voir chez elle, de tout près, sachant bien que c’est dans son boudoir qu’une femme apprend ce que vaut un homme ; elle lui écrivit qu’elle désirait lui parler d’une affaire importante et qu’elle l’attendrait le lendemain soir.

Il répondit qu’à l’heure dite il serait chez elle.

Elle fit une toilette exquise, elle voulait lui plaire ; et dans son long peignoir de satin blanc, ses cheveux fauves éparpillés en boucles folles, des roses sur sa peau nacrée qui s’offrait éblouissante, des mules brodées servant de prison à ses pieds de Cendrillon, ses pieds, l’émerveillement de Paris, elle lui apparut, tout à coup, alors qu’il s’inclinait devant elle. Ils se regardèrent longuement, étrangement, avec des silences plus éloquents que toutes les paroles qu’on trouve dans les dictionnaires ; elle devenait plus pâle à mesure que ses yeux à lui jetaient des flammes plus phosphorescentes, et, sans parler, il l’attira sur son cœur, cherchant ses lèvres.

Et elle murmurait :

— Mon Dieu, c’est comme dans mes rêves !

Mais tout à coup, la réalité l’étreignit ; cet homme, elle ne l’aimait pas, un immense dégoût la prit tout entière.

Elle bondit loin de lui, et se rejetant en arrière, elle dit fièrement :

— Ne faites plus un pas vers moi, je vous le défends ; je vous jure que je ne veux pas ; j’ai eu un instant de folie, oubliez-le et sortez, sortez ou j’appelle…

Mais il était pris du désir fou qui fait les brutes, et avec un rugissement il s’élança.

Alors, prise d’épouvante et n’osant passer devant lui pour aller jusqu’au cordon de la sonnette, elle arracha du mur un poignard japonais qui formait panoplie avec d’autres armes et des cravaches, et d’un geste tragique, brandissant la lame affilée :

— Si vous avancez, je vous plonge ce poignard dans le cœur !

Mais il haussa les épaules avec un ricanement, et les lèvres sèches, les yeux enflammés, il se jeta sur elle, lui tordit les poignets, et fit tomber l’arme sur le parquet.

— Je n’aime pas, dit-il sourdement, les femmes qui jouent la comédie à la ville ; je ne veux pas qu’on se moque de moi, et je me venge quand on me chasse !

Et, à son tour, il éleva la main contre le mur ; mais au lieu d’un poignard ciselé, il se saisit d’une cravache et, avant qu’elle eût pu faire un geste, pousser un cri, il lui cingla par trois fois les épaules.

Sa peau de neige, ses bras de marbre se couvrirent de lignes bleuâtres dont le sang semblait prêt à jaillir.

Elle était tombée à genoux, tout près de lui ; mais, lorsqu’elle vit qu’il prenait son chapeau, se disposant à partir, elle se traîna encore, et, toujours rampant, elle lui enlaça fortement les jambes.

— Reste, dit-elle d’une voix sifflante, pardonne-moi, Je ne savais pas… mais je ne veux pas que tu me quittes, car je t’aime ; maintenant tu es mon maître, je suis à toi pour jamais !