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Pourquoi faudrait-il punir/1

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tahin party (p. 4-13).


Le texte de la conférence L’abolition de la prison signifie-t-elle l’abolition du droit, de la justice et de toute société ? que j’avais écrit en 1985 et qui a beaucoup circulé sous le titre de Conférence d’Amsterdam a servi de point de départ à ce livre ; qu’on ne s’étonne pas d’y retrouver quelques phrases intégralement reprises ; sur certains sujets, je suis au regret de reconnaître qu’en vingt ans je n’ai pas beaucoup avancé.

C. B.


QUESTIONS D’AVANT-PROPOS


Est-ce bien de faire du mal à quelqu’un ?

La punition est-elle nécessaire à la Justice ? L’incarcération une solution acceptable au problème de la délinquance ?

Les pages qui suivent ne répondent pas à ces questions. Elles voudraient amener le lecteur à se les poser.

Nous nous interrogerons principalement sur la prison ; ce n’est pas sous l’angle de ses conditions de vie que nous l’aborderons, mais sous celui de sa raison d’être, le châtiment. Personne n’ose plus dire comme au XIXe siècle qu’elle permet aux bandits de s’amender. Elle ne sert qu’à une seule chose qu’elle réussit d’ailleurs fort bien : punir. (Nous en reparlerons très bientôt.) Mais punir est-il utile ? À qui ?


Même les plus timides réformateurs se heurtent à cette évidence, adoucir les cruautés de l’incarcération s’oppose forcément à son principe : elle est une peine, elle est faite et uniquement faite pour punir le coupable, pour lui être pénible.

Car le droit pénal, par définition, est fondé sur la peine. Une peine est une souffrance qu’on inflige. Est-il raisonnable d’ajouter du mal à un mal ? Platon, par la bouche de Socrate, dénonçait déjà dans le Criton l’inadéquation d’une telle réponse. On n’a pas beaucoup avancé depuis.

J’entends bien que les victimes réclament la punition du coupable[1]. On verra que les abolitionnistes insistent particulièrement pour qu’on rende justice à la victime autant qu’à l’accusé. Aujourd’hui dans un procès, la victime craint d’être jugée. Crainte parfaitement légitime, car jugée elle l’est. Est-elle bonne dans son rôle ? Fait-elle la victime comme il faut ? Elle est la justification de la cruauté qu’on s’apprête à faire subir à l’accusé : le spectacle de sa souffrance doit être à la hauteur.

Dans tous les films pour enfants et dans la plupart de ceux pour adultes, à la fin les méchants sont châtiés et le spectateur en est content. La punition procure une satisfaction certaine. C’est un peu moins vrai dans la littérature où la liberté de fouiller ce qui ne se voit pas a permis à de nombreux romanciers de se mettre et de nous mettre à la place de qui a commis la faute. Quelques cinéastes de génie y sont aussi parvenus. Seuls les plus grands créateurs nous permettent de comprendre le crime qui autrement nous échappe, comme il échappe très souvent aussi dans la réalité à la compréhension du criminel.[2]


Le châtiment s’ancre dans l’histoire la plus archaïque de l’humanité, celle des terreurs religieuses que les hommes ont traduites en dieux et déesses au cœur démoniaque. L’enfer chrétien n’a rien à envier à l’enfer hindou[3] et l’affirmation d’un sentiment de culpabilité proprement judéo-chrétien n’est que l’aveu d’une inculture crasse. En Occident, la condamnation terrible de la faute lors d’un jugement de l’âme après la mort s’enracine dans le culte orphique, introduit en Grèce entre le VIIe et le VIe siècle avant notre ère ; ses origines se perdent dans les traditions védiques du deuxième millénaire, et il est vraisemblable que l’idée de la faute nous poursuivant dans l’au-delà était déjà à l’époque bien ancienne. L’orphisme a beaucoup influencé les Pythagoriciens puis Platon qui écrit par exemple dans le Gorgias que les âmes doivent comparaître nues devant les juges pour éviter qu’ils ne soient trompés par les apparences.

Sous tous les cieux, les humains scandalisés de voir l’éternelle injustice du monde, l’innocent maltraité par la vie, le joyeux scélérat prospérer et mourir tranquille, ont cherché à rétablir dans le séjour des ombres l’impossible équité. Mais l’au-delà est sans pitié. Des macérations épouvantables étaient censées apaiser les êtres suprêmes que ce soit chez les Sioux, en Indonésie musulmane ou dans les carmels français. Pas une religion pour sauver l’autre lorsqu’il est question des supplices réservés aux damnés. Chez les Scythes, les Aztèques, les Vikings, au fin fond de Bornéo ou du Malawi, à toutes les époques, sous toutes les latitudes, les dieux réclament vengeance. Nul besoin d’être coupable d’ailleurs pour attirer leur fureur. C’est assez d’être. Ainsi naît la tragédie.

Tout châtiment s’inscrit dans cette volonté irrationnelle de se soumettre au tragique. À l’origine, le coupable est celui que les dieux ou le destin désignent comme tel indépendamment même de la faute. Œdipe fait un coupable idéal : il n’est pas dit pourquoi il n’avait pas le droit de coucher avec sa mère, pas dit non plus pourquoi tout le monde avait trouvé très bien qu’il tue l’insolent malotru qui lui barrait la route, mais que ce meurtre est devenu faute quelques années plus tard quand on apprend qu’il s’agissait de son père. On n’explique pas parce que le propre du tabou est d’être affirmé et non raisonné. Œdipe est condamné par ses fils à renoncer à son pouvoir et à rester enfermé dans le palais. Auparavant le roi déchu s’est crevé les yeux. On dit peut-être un peu vite que c’est pour se punir. Pour se punir, il eût fallu qu’il se sentît coupable. Son geste n’est-il pas plutôt l’expression du comble de son désespoir face à l’injustice des dieux ?

On doit punir. C’est un impératif. De quel ordre ? Quelques philosophes (pas autant qu’on pourrait le penser) ont essayé de justifier la punition. Le lecteur pressé ou agacé par les vulgarisations trop sommaires pourra s’abstenir de lire le premier chapitre.

Après bien des détours, on en revient aujourd’hui à cette idée (si l’on peut dire) qu’il ne rime à rien de chercher à justifier la punition et qu’il « faut faire confiance à la tradition », quand ce n’est pas à l’instinct.

Dans les Lettres à Lucilius, Sénèque écrit qu’ « aucun homme raisonnable ne punit parce qu’une faute a été commise, mais pour qu’elle ne le soit plus ». Aimable ironie d’un homme aimable entre tous qui mieux que quiconque sait qu’il n’est pas question de raison dans le châtiment. C’est bien l’esprit de vengeance des juges (professionnels ou non) qu’il dénonce dans ses entretiens sur la colère. Si elle n’évite pas les fautes à venir, dit-il, la punition n’a aucun sens[4]. Par la suite, des penseurs allemands se montreront offusqués d’une telle vision utilitariste. La punition ne doit servir à rien. Rien qu’à punir. Et on se l’est tenu pour dit.

En cette époque où une génération a changé totalement de repères (et non pas volontairement, mais parce que les conditions économiques et sociales mises en place par la précédente les rendent caducs), les aînés déboussolés essaient d’imposer à tous, à défaut d’un dogme religieux qui pourrait, lui, susciter dissidences ou hérésies, un signe de ralliement résolument impossible à critiquer : la Loi. Ils s’y réfèrent sans cesse. Le châtiment en est le corollaire indispensable. Chaque fois que quelqu’un dit « La Loi est pour tout le monde » ou « On doit respecter la Loi du pays qui vous accueille » ou « La Loi rend libre » ou « C’est au père d’incarner l’image de la Loi », il convient de le reprendre et de lui faire dire « la Loi donc la punition » ; c’est moins majestueux mais plus clair. « Le châtiment est à la loi ce que le sexe est au mariage. » (Stephen Douglas).

Est puni celui qui est jugé coupable d’avoir enfreint la Loi, laquelle varie selon les groupes. Elle est l’expression du pouvoir en place : il y a la Loi du milieu, la Loi du silence, la Loi civile du code, mais, juste ou injuste, écrite ou non, elle demeure la Loi du plus fort. Établie par l’autorité souveraine d’une société, elle ne tire sa puissance, en premier ou dernier ressort, que de la force physique des gros bras à son service : brutes payées en tant que telles par une maffia quelconque ou police d’État. En démocratie, la Loi est sanctionnée par la force publique.

Montaigne qui fut magistrat et à qui on ne la faisait pas, écrivait « Combien ay-je veu de condemnations plus crimineuses que le crime ? Les loix se maintiennent en crédit, non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont loix. »

Il est infranchissable le précipice entre l’équité à laquelle chacun aspire et la Justice qui fait fonctionner la machine sociale au détriment des relations libres entre les êtres. Et si cinq cents courtes années nous séparent de Michel de Montaigne, il y a deux mille ans, les Romains avaient fait, semble-t-il, le tour de la question du Droit. Ils nous ont laissé par exemple le fameux adage « Summum jus, summum injuria » que l’on traduit habituellement par « excès de justice, excès d’injustice », traduction que je trouve tendancieuse ; je proposerais « Justice parfaite, parfaite injustice »[5].


En Arabie comme aux États-Unis, en France comme en Chine, l’heure est à une répression de plus en plus brutale. Sans compter que l’emprisonnement à but lucratif a de beaux jours devant lui. Les entreprises privées qui ont acheté des parts dans ce marché sont pleinement satisfaites. Même si l’économie mondiale s’effondrait, elles seraient absolument certaines de faire leurs choux gras d’une récession qui ne pourrait que rendre les pauvres plus délinquants et les riches plus répressifs.

La Justice est d’une sauvagerie rare depuis vingt ans. En France, où il a bien fallu abandonner la peine de mort pour être accepté dans la Communauté européenne, on se rattrape en distribuant à tort et à travers des peines de sûreté incompressibles. Beaucoup de Français trouvent que la mort manque.

Quand on pense qu’en 1791, le comité de législation criminelle avait failli abroger la peine de mort[6]… La durée maximale de détention était alors fixée à vingt ans !

Si l’heure est à une répression de plus en plus barbare, ce n’est pas dû en France, tant s’en faut, à l’arrivée au pouvoir en mai 2002 d’un gouvernement de droite particulièrement raide. Le nouveau Code pénal, élaboré entre 1981 et 1994 où il est entré en vigueur, est incontestablement plus sévère que celui qui le précédait.

Même si 140  000 personnes sont condamnées mais échappent à la prison grâce aux peines de substitution (on verra cependant que la plupart ne seraient même pas passées en jugement avant le nouveau code), les cellules demeurent pleines à craquer parce que le temps d’incarcération est de plus en plus long.

Mais si les peines sont plus lourdes, ne serait-ce pas parce que la délinquance s’aggrave ? Pas du tout. Si les prisons sont remplies, c’est par les contrevenants à l’article 19, autrement dit par les immigrés clandestins ; nous ne parlons pas d’immigrés clandestins qui auraient « fait quelque chose », mais d’individus arrêtés et jugés pour la seule infraction à la police des étrangers. C’est un délit purement administratif, mais qui coûte cher. Par ailleurs, il y a moins d’attaques de banques depuis que partout se sont sophistiqués les moyens de protection et moins de cambriolages pour les mêmes raisons. Assurément les systèmes techniques de dissuasion sont bien plus efficaces que les pendaisons, poings coupés et enfermements de toutes sortes. Les homicides sont en baisse constante ces vingt dernières années et en chute libre par rapport au XIXe siècle. En réalité, il y a davantage de petits vols à l’arraché et de bagarres, mais surtout bien plus d’attentats à la pudeur. Ils sont sévèrement punis. Pour les mêmes faits, 18 % des accusés étaient condamnés à des peines de dix ans et plus dans les années 80 : dix ans plus tard on arrivait à 55 % et la répression ne fait qu’empirer.[7]

Autrement dit, ce n’est pas le moment de parler de supprimer les prisons. Mais l’abolition de ce châtiment aussi cruel qu’irrationnel doit être discutée à contretemps, c’est le seul moyen pour qu’un jour il en soit temps.

Car lorsqu’une une solution est assurément mauvaise, il est veule de ne pas reposer la question sous prétexte qu’elle reste pour l’heure sans réponse. Avec celle ou celui qui me lit je désire partager en guise d’ouverture cette phrase de David Hume dont j’aime tant l’obligeante passerelle jetée du je au nous : « Nulle lecture nulle enquête n’a jamais été capable d’écarter la difficulté où je suis ou de me donner satisfaction sur un sujet de cette importance. Puis-je mieux faire que de proposer la difficulté au public, bien que, peut-être, je n’aie que de faibles espoirs d’obtenir une solution ? Nous aurons du moins, par ce moyen, le sentiment de notre ignorance si nous n’augmentons pas notre connaissance. » [8]

  1. Nous nous accordons cette licence, nous écrivons je chaque fois qu’avec une certaine familiarité, nous serions tentée de faire quelque aparté du genre « je pense, personnellement… ».
  2. Quand nous écrivons les mots « délinquant », « criminel », « voleur », etc., nous les employons toujours pour désigner des personnes qui se désignent comme telles. Ou bien nous précisons avec des adjectifs tels que « supposé ».
  3. Les damnés y « sont bouillis, broyés, grillés, sciés en petits morceaux » écrit, par exemple, Séverine Auffret dans Aspects du Paradis, Arléa, 2001.
  4. Lettres à Lucilius. De la colère. xix - 7.
  5. Mot à mot : « Au plus haut de la justice, le plus haut de l’injustice ».
  6. Cf. Julie Le Quang Sang, La loi et le bourreau : la peine de mort en débat 1870-1985, L’Harmattan, 2001.
  7. Chiffres donnés par la sous-direction de la statistique, des études et de la documentation du ministère de la Justice (SDSED).
  8. Enquête sur l’entendement humain. IVe section, 2e partie.