Précis de sociologie/I/II

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Félix Alcan (p. 10-14).
Livre I. Chapitre II.

CHAPITRE II

CE QUE LA SOCIOLOGIE N’EST PAS

Pour préciser la notion de la Sociologie, nous devons la distinguer de certaines sciences voisines avec lesquelles on court risque de la confondre.

D’abord, il faut la distinguer soigneusement de la Métaphysique sociale. — L’étude des sociétés donne naissance, comme les autres sciences, à certaines questions d’origine, de nature et de fin qu’on appelle métaphysiques. On sait qu’il est d’une bonne méthode d’établir sur tous les domaines une ligne de démarcation bien nette entre ce qui est observable et ce qui relève de l’hypothèse métaphysique.

Les questions métaphysiques qui se posent à propos des sociétés sont : 1° la question de nature, 2° la question de fin.

Au premier point de vue, on peut se représenter la société humaine soit comme un agrégat mécanique d’atomes, soit comme un système de cellules analogues à celles qui constituent les tissus et les organes d’un être vivant ; soit enfin comme un système de monades spirituelles, raisonnables et libres, à la fois harmoniques et autonomes. Ce sont les hypothèses du mécanisme social, du biologisme social et du spiritualisme ou dualisme social. Ces diverses écoles ont eu et ont encore aujourd’hui leurs représentants. Par exemple, MM. Spencer, de Roberty, Worms, etc., développent l’organicisme social. Certains spiritualistes leibnitziens ou kantiens ont donné la préférence à la philosophie sociale dualiste. Ces spéculations peuvent avoir leur intérêt. Mais à vrai dire, elles ne rentrent pas dans la Sociologie proprement dite. Cette dernière n’a pas plus à s’occuper d’elles que la psychologie positive n’a à s’occuper de l’essence intime, — spirituelle ou matérielle de l’âme[1].

L’autre question métaphysique qui se pose est celle de fin. L’évolution des sociétés humaines a-t-elle un but et quel est ce but ? — Le monde social est-il le produit du hasard ou est-il dominé par une Idée providentielle ? Faut-il admettre un Progrès, au sens métaphysique et finaliste du mot, — ou bien l’évolution n’est elle qu’un perpétuel recommencement sans raison et sans but ? — Ce but est-il, dans la pensée de Dieu le bien de la masse entière de l’humanité ou seulement le bien d’une élite, de cette République des génies dont parle quelque part Schopenhauer et dont Nietzche salue l’avènement ? — Autant de problèmes qui relèvent plutôt de la Métaphysique sociale que de la Sociologie. Tout ce que peut faire le sociologue, c’est de constater la marche effective des sociétés humaines et les transformations de la conscience sociale. Tout au plus peut-il risquer, d’après le passé, quelques indications sur l’orientation des sociétés dans l’avenir.

Quel rapport la Sociologie soutient-elle avec l’Histoire ? L’Histoire est le fonds où puise la Sociologie. Mais autre chose est la tâche de l’historien qui étudie et interprète les faits, autre chose celle du sociologue qui étudie les influences générales qui interviennent dans la production des états sociaux, ainsi que les combinaisons concrètes auxquelles elles aboutissent et les formes de mentalité sociale qu’elles déterminent. — Ajoutons toutefois qu’il peut arriver que l’historien, — un Michelet, un Carlyle ou un Taine, — restaurent la mentalité d’une époque ou d’une période historique. Ils font alors œuvre de psychologue social et de sociologue.

La Sociologie ne se confond pas non plus avec la Philosophie de l’histoire, ainsi qu’a semblé le croire M. Barth[2]. Car la Philosophie de l’histoire a été la plupart du temps construite a priori. C’est ce qu’on peut voir dans la philosophie de l’histoire d’un saint Augustin, d’un Bossuet, d’un Vico. — D’autre part, d’après l’aveu même de M. Barth, « les systèmes de philosophie de l’histoire n’ont pas pris pour objet l’ensemble de la société, mais un côté de la vie sociale auquel ils ont attribué une influence tellement prépondérante qu’ils ont cru pouvoir en dériver tout le reste ». — Aussi M. Barth a-t-il raison de désigner ces systèmes sous le titre de systèmes unilatéraux, einseitige.

La Sociologie n’est pas non plus l’ethnologie, ni l’anthropologie, ni cette science nouvelle qu’on appelle l’anthroposociologie, qui n’est qu’une dépendance de l’anthropologie. Car ces diverses sciences étudient surtout le facteur ethnique, lequel peut jouer sans doute un rôle dans la formation des formes sociales, mais dont ces dernières se dégagent, et auquel elles se superposent comme un phénomène nouveau et irréductible.

Le domaine de l’Économie politique est plus étroit que celui de la Sociologie. En effet, l’Économie politique s’occupe exclusivement de la richesse. Une loi économique, telle que celle de la division du travail ou encore la loi de l’offre et de la demande, a sans doute des applications sociales très larges, mais l’Économie politique n’examine ces lois qu’au point de vue de leur application à la richesse.

Disons enfin un mot des rapports de la Sociologie avec la Politique et la Morale.

La Sociologie est une étude réelle des sociétés, de leur fonctionnement et de leur mentalité. La Politique se propose d’établir des préceptes et de fixer un idéal social. Les deux choses sont bien différentes. Il ne faut pas, comme le font quelques personnes peu familiarisées avec ces problèmes, confondre ces deux expressions : Sociologie et Socialisme. Autre chose est une étude sociologique, autre chose un système politique. Ajoutons que la Sociologie ne doit jamais dépendre de la Politique, de ses exigences ou de ses aspirations. La Politique dépend au contraire de la Sociologie et doit lui emprunter des lumières, sous peine d’être une vaine escrime de sophismes ou une plate lutte d’intérêts.

Les rapports entre la Sociologie et la Morale sont aussi très étroits, puisque le problème social se manifeste à son point culminant sous la forme du problème moral le plus passionnant qui préoccupe la conscience contemporaine, celui des rapports de l’individu et de la collectivité. Certains, parmi lesquels M. de Roberty, identifient la Sociologie et la Morale. D’après ce sociologue, la morale est essentiellement un produit social. « Toujours et partout, dit-il, la transition du moral au social s’affirme comme un passage du même au même. La morale est, dans l’ordre des idées, le corrélatif exact des mœurs, des coutumes, des droits et, en général, des rapports sociaux, dans l’ordre des faits[3]. » À cet optimisme social s’opposent ceux qui établissent une antinomie entre l’individu et la société. D’après eux, la société est, comme la nature d’après Schopenhauer et Renan, indifférente à la moralité. Jamais elle ne réalisera l’idéal optimiste : le monisme moral. La morale est une création de l’Individu ; elle a son siège dans la conscience individuelle, non dans la conscience sociale. — Nous nous contentons d’indiquer ici ce problème dont la solution ne peut venir que comme le couronnement même de la Sociologie.


  1. M. Barth nous semble bien exprimer l’inutilité scientifique des théories dualistes, par exemple : « Si elles nous ont donné, dit-il, une connaissance plus claire de l’importance de l’esprit et de la conscience pour l’évolution sociale elle-même, elles ne nous ont fourni presque aucun renseignement sur la manière dont, dans la réalité historique, cette influence a déterminé l’organisation sociale » (Barth, Philosophie der Geschichte als Sociologie, p. 194.
  2. Barth, Philosophie des Geschichte als Sociologie.
  3. De Roberty, Morale et Psychologie (Revue philosophique, octobre 1900).