Précis de sociologie/III/IV

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Félix Alcan (p. 76-79).
Livre III. Chapitre IV.

CHAPITRE IV

LOI DE DIFFÉRENCIATION SOCIALE ET LOI DES ÉLITES

La loi de différenciation consiste en ce qu’une société, pour se maintenir, doit être pourvue d’organes différenciés capables d’exécuter avec précision et rapidité les fonctions sociales.

La décadence des anciennes corporations de l’Allemagne vint en partie de ce qu’elles ne surent pas se constituer d’organes.

Les avantages qui résultent de la création d’organes sociaux différenciés peuvent, d’après Simmel, être classés sous trois chefs :

1° Là où il y a des organes différenciés le corps social est plus mobile. Tant que pour chaque mesure politique, juridique, administrative, il doit tout entier se mettre en branle, son action pèche par la lourdeur. « Quand une foule se meut, dit M. Simmel, ses mouvements sont alourdis par toute sorte d’hésitations, de considérations, qui tiennent soit à la divergence des intérêts particuliers, soit à l’indifférence des individus. Au contraire, un organe social peut s’affranchir de tous ces impedimenta, parce qu’il est fait pour un but défini et qu’il est composé d’un nombre de personnes relativement restreint ; et ainsi il contribue à la conservation du groupe en rendant l’action sociale plus précise et plus rapide[1]. »

2° Dans le cas où la totalité du groupe doit se mettre en mouvement pour chaque fin sociale, des tiraillements intérieurs ne peuvent manquer de se produire. Cet état d’anarchie trouve son expression typique dans les sociétés où le veto d’un seul opposant empêche la validité d’une mesure adoptée par la majorité. Ces tiraillements disparaissent ou sont fortement atténués par la création d’organes spéciaux qui présentent des garanties particulières de compétence et d’aptitude à la tâche organisatrice.

3° Enfin un troisième avantage de cette organisation consiste dans la meilleure direction qu’elle donne aux forces collectives. Une foule, dans ses manières d’agir, ne peut jamais s’élever au-dessus d’un niveau intellectuel assez bas. Les meilleurs conseillers ne seront peut-être pas toujours ceux qui se feront écouter d’elles. Tandis qu’auprès d’une minorité où il y a beaucoup de compétences, le talent peut plus facilement se donner carrière et conquérir l’autorité qui lui revient.

Ce dernier point ne va pas, à notre avis, sans quelques réserves. M. Simmel reconnaît que « dans un corps de fonctionnaires, la jalousie enlève souvent au talent l’influence qui devrait lui revenir, tandis qu’une foule, renonçant à tout jugement personnel, suivra aisément un meneur de génie[2] ».

On doit remarquer en outre que la différenciation des organes sociaux ne va pas sans certains inconvénients soit au point de vue de la société, soit au point de vue de l’individu. Au point de vue de la société, l’inconvénient est que souvent les organes différenciés en arrivent à se prendre pour des fins, alors qu’ils ne sont que des moyens au service de l’ensemble, et ils cherchent à se conserver et à s’accroître au préjudice du corps social. Au point de vue de l’individu, l’inconvénient est que l’individu attaché à une fonction finit par s’identifier à elle et même par s’absorber en elle. Il épouse tous les préjugés et toutes les causes, — bonnes ou mauvaises, de sa caste. Il subit cette tare, cette dépression mentale qu’on appelle l’esprit de corps.

La loi des Élites se rattache directement à la loi de différenciation sociale. L’action de cette loi doit être signalée dans un relevé des influences conservatrices d’une société. Car les aristocraties et les élites de tout genre sont un élément essentiellement conservateur. Toutefois, le rôle des élites s’est modifié au cours de l’histoire.

Au début, l’élite, étant fondée sur la force, était forcément despotique. De nos jours, il n’en est plus nécessairement ainsi. L’élite sociale (intellectuelle, artistique et scientifique) reste souvent étrangère au Gouvernement. Les personnes qui composent ce dernier sont rarement celles qui composent l’élite. Il s’ensuit que les élites d’aujourd’hui ne sont plus nécessairement autoritaires et misonéistes. Elles peuvent même parfois se montrer philonéistes et progressistes. Ce fait se remarque particulièrement en Russie, où beaucoup de personnes appartenant à la fois à l’aristocratie de naissance et à l’élite intellectuelle se montrent dévouées aux idées progressistes et révolutionnaires.

M. Novicow explique d’une manière ingénieuse qu’il n’y a pas incompatibilité entre les élites et le progrès. Les élites (non seulement savants, mais littérateurs et artistes) contribuent au progrès des idées nouvelles et paradoxales par une certaine finesse de sentiment, un sens artistique qui les rend capables de mettre au point ces idées pour les faire pénétrer dans la grossière conscience commune. « L’élite, dit M. Novicow, n’élabore pas seulement les idées d’une société, elle élabore aussi ses sentiments. Or, les sentiments ont une importance encore plus considérable que les idées sur les désirs et les volitions… De plus, le sentiment est d’une puissance énorme par rapport aux idées extérieures. Quand elles le blessent, il se raidit et fort souvent chasse les intruses. Pour faire son chemin, une idée doit se présenter sous un aspect sympathique : Ouvrez un livre. S’il est écrit par un esprit marqué au cachet de la distinction, vous sentez l’attrait se réveiller en vous. Vous allez jusqu’au bout du volume. Quelque chose de mystérieux vous rapproche de l’auteur, chaque phrase pénètre dans votre entendement. Le livre exerce une impression profonde et durable. Même s’il est paradoxal, vous retenez des opinions de l’auteur ce résidu de vérité qui souvent se trouve mêlé à l’erreur. Au contraire, si le livre heurte votre sentiment, aucun de ces phénomènes ne se produit, et vous pouvez le jeter au bout de quelques pages.

« Or, c’est l’élite qui, à chaque époque de la vie d’une nation, détermine ce qui est distingué et ce qui ne l’est pas. La distinction d’aujourd’hui n’est pas celle de la veille et ne sera pas celle du lendemain. Mais il y en a toujours une qui est celle de l’heure présente[3]. »


  1. Simmel, Comment les formes sociales se maintiennent.
  2. Simmel, Année sociologique, 1896-97, p. 90.
  3. Novicow, Conscience et Volonté sociales, p. 109. — M. Anatole France, aussi admirable comme sociologue que comme artiste, s’exprime ainsi au sujet des élites : « Toute une ville, toute une nation, résident en quelques personnes qui pensent avec plus de force et de justesse que les autres… Ce qu’on appelle le génie d’une race ne parvient a sa conscience que dans d’imperceptibles minorités ; ils sont rares en tout lieu les esprits assez libres pour s’affranchir des terreurs vulgaires et découvrir eux-mêmes la vérité voilée » (A. France, M. Bergeret à Paris).