Préface de En Garde ! de Jules Guesde par Bracke

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En Garde ! Contre les contrefaçons, les mirages et la fausse monnaie des réformes bourgeoises
J. Rouff et Cie (p. 15-19).
PREFACE

Regardez bien les dates inscrites au-dessous de chacun de articles qui composent ce livre. Vous vous étonnerez à la fois des les avoir cons- taté si actuels, si marqués au sceau de l’heure présente, et de les trouvez déjà si anciens.

C’est ce qui a fait, depuis longtemps, des écrits de Jules Guesde un arsenal où des généra- tions de journaux socialistes allèrent prendre des armes pour leur bataille au moment. Il ne viel- lissent pas. Et pourtant à l’heure où ils sortaient, pour la première fois, de la presse, tous frais en- core de l’encre d’imprimerie, ils étaient d’applica- tion si immédiate à l’aujourd’hui d’alors qu’on ne serait pas avisé de leur prédire un lendemain.

C’est que le fait de la veille, le chiffre récent, le nom à l’ordre du jour qu’ils commentaient, ci- taient ou visaient, n’étaient là que comme illustration d’une doctrine toujours la même parce qu’elle interprète un ordre social permanent.

La critique de Guesde doit son allure vivace et son efficacité permanente à ce qu’elle pénètre toujours jusqu’à la cause de l’événement ou du phénomène considéré. Elle descend constamment jusqu’au tuf, jusqu’à la lutte entre les deux classes : possédants et dépossédés, expropriateurs et expropriés, voleurs et volés, capitalistes et sala- riés. Elle se sert de tout ce que fournissent, au jour le jour, les divers épisodes de cette lutte, pour en montrer l’aboutissement inéluctable : la prise du pouvoir politique par le prolétariat, pour la reprise collective de tous les moyens de pro- duction et d’échange.

Ainsi s’explique que ces pages, écrites au cours de trente années, à des époques distantes, mettent utilement en garde les prolétaires d’aujourd’hui, comme ils mettaient en garde les prolétaires d’hier, contre les leurres, les pièges, les dévia- tions qui risquent de les arrêter ou de les ralentir dans leur marche vers l’affranchissement.

Les obstacle dont il s’agit de désencombrer la voie, les risque contre lesquels il faut se garan- tir, les illusions qu’il est nécessaire de dissiper varient de forme selon les époques, mais le fond en reste identique.

C’est toujours un autre but indiqué à la classe des producteurs véritables que le seul but qu’elle doit viser et atteindre : la conquête du pouvoir.

L’organisation du prolétariat en parti de classe pour la Révolution, c’est-à-dire pour son installation à la place de l’ennemi délogé, condition sine qua non de son émancipation par lui-même — le socialisme est là et il n’est que là.

C’est pourquoi, dans toute sa vie de combattant, Guesde n’a cessé de crier à la classe ouvrière : « Prends le pouvoir ! prends le pouvoir ! »

C’est pourquoi il n’a cessé de la mettre en garde contre les arguments, les manœuvres et les artifices qui tendent à la faire changer de route.

Il le fait encore en réunissant ces chapitres si variés de sujet, si pareils d’objets.

C’est comme s’il lui disait : les contrefaçons du socialisme que tu rencontres à côté de toi, les mirages qui naissent chez toi-même de fausses apparences, la fausse monnaie des réformes offertes par l’adversaire, mais il y a des années qu’ils ont été ramenés à leur vraie signification, percés à jour jusqu’à l’évidence, pesés au trébuchet de la conscience ouvrière par les socialistes !

Ce sont de vieilles erreurs et de vieilles machinations qu’on veut faire prendre aux travailleurs pour des nouveautés d’où sortira le salut.

Aujourd’hui comme hier, c’est l’anarchisme, ou l’antisémitisme, ou l’anticléricalisme qui veulent leur faire voir comme seul ennemi une portion seulement de l’ennemi : le capitalisme.

Aujourd’hui comme hier, les panacées du coopératisme, du syndicalisme se suffisant à lui-même, du municipalisme, de l’étatisme risquent de leur faire oublier la Bastille du pouvoir bourgeois à démolir.

Aujourd’hui comme hier, les « amis de l’ouvrier » tendent au prolétaire menaçant le verre vide des réformes où ils l’invitent à boire.

On s’explique qu’une première fois le travailleur ait pu être dupe de lui-même ou des autres. Mais comment se laisserait-il prendre désormais à ces prétendues solutions, à ces soi-disant moyens d’affranchissement qui ne représentent qu’un retard dans la route, qu’un piétinement sur place ou qu’une prolongation de l’asservissement accepté sous des formes fallacieuses ?

Il n’y a pas de problèmes étudiés ici au hasard des moments qui ne se pose aujourd’hui encore au Parti socialiste et au prolétariat.

Le livre de Guesde vient à son heure, en permettant de reconnaître sous leur costume ou leur déguisement actuel d’anciennes connaissances dont on a eu assez.

On trouvera, dans les polémiques qui s’adressent à des interlocuteurs de tous ordres, depuis l’économiste bourgeois jusqu’au « socialiste », des répliques aux pseudo-arguments invoqués à l’appui des falsifications du socialisme.

Le camarade qui aura lu avec réflexion ce volume pourra dire à toutes ces nouveautés anciennes : « Passez, passez, on vous a déjà assez vues. »

Tout ouvrier en qui s’est éveillé l’instinct de classe, tout travailleur qui pense aux moyens de s’affranchir, doit l’avoir dans sa bibliothèque. Il y trouvera, je le répète, des armes pour le combat — et pour la victoire.

Bracke.