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Premières Poésies, Albertus - Préface

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Œuvres de Théophile Gautier — PoésiesLemerreVolume 1 (p. 3-8).
Préface



L'auteur du présent livre est un jeune homme frileux et maladif qui use sa vie en famille avec deux ou trois amis et à peu près autant de chats.

Un espace de quelques pieds où il fait moins froid qu’ailleurs, c’est pour lui l’univers. — Le manteau de la cheminée est son ciel ; la plaque, son horizon.

Il n’a vu du monde que ce que l’on en voit par la fenêtre, et il n’a pas eu envie d’en voir davantage. Il n’a aucune couleur politique ; il n’est ni rouge, ni blanc, ni même tricolore ; il n’est rien, il ne s’aperçoit des révolutions que lorsque les balles cassent les vitres. Il aime mieux être assis que debout, couché qu’assis. — C’est une habitude toute prise quand la mort vient nous coucher pour toujours. — Il fait des vers pour avoir un prétexte de ne rien faire, et ne fait rien sous prétexte qu’il fait des vers.

Cependant, si éloigné qu’il soit des choses de la vie, il sait que le vent ne souffle pas à la poésie ; il sent parfaitement toute l’inopportunité d’une pareille publication ; pourtant il ne craint pas de jeter entre deux émeutes, peut-être entre deux pestes, un volume purement littéraire ; il a pensé que c’était une œuvre pie et méritoire par la prose qui court, qu’une œuvre d’art et de fantaisie où l’on ne fait aucun appel aux passions mauvaises, où l’on n’a exploité aucune turpitude pour le succès.

Il s’est imaginé (a-t-il tort, ou raison ?) qu’il y avait encore de par la France quelques bonnes gens comme lui qui s’ennuyaient mortellement de toute cette politique hargneuse des grands journaux, et dont le cœur se levait à cette polémique indécente et furibonde de maintenant.

Pour les critiques d’art ou de grammaire qu’on pourra lui adresser, il y souscrit d’avance. — Il connaît très bien les défauts et les taches de son livre ; s’il n’a pas évité les uns et enlevé les autres, c’est qu’ils sont tellement inhérents à sa nature, qu’il ne saurait exister sans eux, du moins c’est l’excuse qu’il donne à sa paresse.

Quant aux utilitaires, utopistes, économistes, saint-simonistes et autres qui lui demanderont à quoi cela rime, — il répondra : « Le premier vers rime avec le second quand la rime n’est pas mauvaise, et ainsi de suite. »

À quoi cela sert-il ? — Cela sert à être beau. — N’est-ce pas assez ? comme les fleurs, comme les parfums, comme les oiseaux, comme tout ce que l’homme n’a pu détourner et dépraver à son usage.

En général, dès qu’une chose devient utile, elle cesse d’être belle. — Elle rentre dans la vie positive ; de poésie elle devient prose ; de libre, esclave. — Tout l’art est là. — L’art, c’est la liberté, le luxe, l’efflorescence, c’est l’épanouissement de l’âme dans l’oisiveté. — La peinture, la sculpture, la musique ne servent absolument à rien. Les bijoux curieusement ciselés, les colifichets rares, les parures singulières, sont de pures superfluités. — Qui voudrait cependant les retrancher ? — Le bonheur ne consiste pas à avoir ce qui est indispensable ; ne pas souffrir n’est pas jouir ; et les objets dont on a le moins besoin sont ceux qui charment le plus. — Il y a et il y aura toujours des âmes artistes à qui les tableaux d’Ingres, et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et de Decamps, sembleront plus utiles que les chemins de fer et les bateaux à vapeur.

À tout cela, si on lui répond : « Fort bien, — mais vos vers ne sont pas beaux, » il passera condamnation et tâchera de s’amender. — Il espère toutefois qu’on voudra bien lui savoir gré de l’intention.

— Maintenant, deux mots sur ce volume. — Les pièces qu’il renferme ont été composées à de grandes distances les unes des autres, et imprimées au fur et à mesure, sans autre ordre que celui des dates qu’on n’a pas indiquées ; l’auteur n’a pas eu la prétention de faire des monuments. Les premières se rattachent presque à son enfance, les dernières, le poème surtout, le touchent de plus près ; les plus anciennes remontent jusqu’en 1826. — Six ans, c’est un siècle aujourd’hui ; les plus modernes sont de 1831. — On verra s’il y a progrès.

Ce sont d’abord de petits intérieurs d’un effet doux et calme, de petits paysages à la manière de Flamands, d’une touche tranquille, d’une couleur un peu étouffée, ni grandes montagnes, ni perspective à perte de vue, ni torrents, ni cataractes. — Des plaines unies avec des lointains de cobalt, d’humbles coteaux rayés où serpente un chemin, une chaumière qui fume, un ruisseau qui gazouille sous les nénuphars, un buisson avec ses baies rouges, une marguerite qui tremble sous la rosée. — Un nuage qui passe jetant son ombre sur les blés, une cigogne qui s’abat sur un donjon gothique. — Voilà tout ; et puis pour animer la scène, une grenouille qui saute dans les joncs, une demoiselle jouant dans un rayon de soleil, quelque lézard qui se chauffe au midi, un alouette qui s’élève d’un sillon, un merle qui siffle sous une haie, une abeille qui picore et bourdonne. — Les souvenirs de six mois passé dans une belle campagne. — Çà et là, comme une aube de l’adolescence qui va luire, un désir, une larme, quelques mots d’amour, un profil de jeune fille chastement esquissé, une poésie tout enfantine, toute ronde et potelée où les muscles ne se prononcent pas encore. — À mesure que l’on avance, le dessin devient plus ferme, les méplats se font sentir, les os prennent de la saillie, et l’on aboutit à la légende semi-diabolique, semi-fashionable, qui a nom Albertus, et qui donne le titre au volume, comme la pièce la plus importante et la plus actuelle du recueil.

Si les études franches et consciencieuses peuvent ouvrir la voie à quelques jeunes gens et aider quelques inexpériences, l’auteur ne regrettera pas la peine qu’il a prise. — Si le livre passe inaperçu, il ne la regrettera pas encore ; ces vers lui auront usé innocemment quelques heures, et l’art est ce qui console le mieux de vivre.


Octobre 1832.