Premier péché/12

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Sur la Tombe d’un Patriote


Arthur Buies n’est plus, et il nous semble impossible que cette figure si originale, cette plume si féconde, ce talent si exceptionnel, soit déjà disparu. Nous le revoyons tous, avec sa belle tête intelligente, ses yeux brillants où pétillait la plus fine raillerie, et cette bouche ironique qui souriait malicieusement, avec des mots spirituels pour flageller nos ridicules. Il avait tant d’esprit, et il savait si bien s’en servir ; il avait des mots charmants, des idées originales, et il nous débitait cela finement, avec des expressions à lui seul, et un sourire qui ne cessait d’être amical.

Tous les journaux ont fait l’éloge de son talent d’écrivain, et ont été unanimes à célébrer son rare mérite ; il était sans contredit notre meilleur styliste ; des études parfaites avaient développé ses ressources intellectuelles à un très haut point, et nous pouvons dire que l’écrivain canadien qui vient de mourir à Québec, est une des gloires les plus brillantes de notre littérature.

Avec lui, la monotonie n’est pas à craindre, nul n’a jamais dormi sur ses chroniques ; oh ! ces chroniques si infiniment spirituelles, un genre si particulier que personne n’a jamais tenté de l’imiter, sentant bien la tâche impossible. Ses volumes de géographie descriptive sont de véritables chefs-d’œuvre ; on y sent l’âme d’un poète vibrer à la poésie de la nature si belle : un amant de la beauté seul pouvait trouver ces expressions enthousiastes pour dire les charmes séduisants de nos contrées superbes.

C’était à une œuvre nationale qu’Arthur Buies travaillait en chantant, barde de notre pays, ses sites pittoresques, ses surprises charmantes, ses mille attraits. Il voulait la gloire de notre Canada, et disait combien il était grand et beau ; il souhaitait attirer des milliers de colons pour habiter les régions enchantées dont il décrivait les merveilles, et puisse-t-il tressaillir d’allégresse dans sa tombe, en voyant notre pays se coloniser rapidement.

Mais la douce tâche de louanger l’écrivain ne m’appartient pas et sur le cercueil de l’époux, du père, de l’ami qui dort là son dernier sommeil, je viens mettre au milieu des roses parfumées, les modestes fleurs de la reconnaissance. C’est un bouquet qui embaume jusque dans la mort : le plus bel hommage d’un cœur qui se souvient.

Un des meilleurs amis de mon père, il n’oublia jamais cette solide amitié, et je me rappellerai toujours avec quelle rare bienveillance, il accueillit mes premiers essais. Je tremblais de les lui soumettre, craignant plus que tout au monde sa fine raillerie. Mais j’avais douté de ce grand cœur, il me répondit par une lettre, un véritable petit bijou et que je ne puis lire aujourd’hui sans que les larmes viennent mouiller ce papier où il avait tracé de si délicieuses choses. J’en cite quelques lignes : «  Que je suis content, ma petite, de vous voir venir vous mettre à mes côtés et entrer dans cette voie que j’ai parcourue, qui a bien ses traverses, sans doute, mais qui offre aussi les plus nobles et les plus chères jouissances, qui élève l’esprit et le caractère, quand on sait dédaigner les misères et les flatteries, et n’avoir en vue que ceux qui savent nous apprécier parce qu’ils en sont dignes. Ce public-là, c’est le vrai public, l’autre c’est la multitude.

«  Mais surtout, comme première règle, écrivez pour vous-même. Pour les imbéciles, le juge le plus complaisant c’est soi-même ; mais pour les vrais intellectuels, le plus sévère des juges, c’est soi. Or, soyez soi. D’abord, vous y trouverez une grande satisfaction, et vous aurez une forte garantie que ce que vous serez décidée à livrer au public a une valeur incontestable. »

— Ce sont des conseils dont peuvent aussi profiter tous ceux qui débutent dans le journalisme.

Et unissant la pensée de sa charmante femme, avec la sienne, il ajoutait : «  Nous adressons nos meilleurs vœux à la vaillante qui entre dans la carrière où sont semées tant d’épines, mais où les roses sont si belles, si parfumées, qu’elles font tout oublier comme ces beaux jours d’hiver si rares, mais si resplendissants, qu’on oublie en une heure que le ciel a des nuages et que le soleil en deuil se dérobe au fond du firmament. »

J’avais consacré une chronique à la louange de ce cher ami d’un père aimé, et tout ému, il m’écrivit ainsi :

«  Vous êtes contente là, n’est-ce pas ? d’avoir écrit ces jolies choses pour votre bon vieil ami, qui fut celui de votre père, pendant si longtemps. Mon cœur vous remercie, chère petite, et je vous envoie dans cette lettre une des rares larmes qui en sortent encore, avec un de mes derniers sourires. Conservez-les tous les deux, mais que l’un n’efface pas l’autre : déposez-les à côté du petit trésor de votre propre cœur, et quand vous écrirez quelque chose où votre âme vibrera tout entière, vous verrez ma larme et mon sourire briller à la fois tous deux et votre âme s’y refléter. »

Mon âme a vibré tout entière dans ce dernier tribut donné à une si chère mémoire, et à travers le brouillard de mes propres pleurs, je vois briller cette larme avec ce sourire, dernière tendresse du vieil ami qui vient, dans une suprême illusion, illuminer des rayons de l’au-delà, le ciel très sombre de ma désespérance. Puisse cette pluie bien chaude de mon cœur faire fleurir à jamais les plus radieuses fleurs sur le tertre funéraire, et que l’épouse et les enfants qui viendront y pleurer le mari aimant et le père affectueusement dévoué, en respirent les douces et subtiles émanations. Dans les blanches corolles, je laisse quelque chose de mon âme ; en naissant de mes larmes, elles ont gardé mon cœur.