Premier péché/40

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La Patrie (p. 121-123).

Vers le Passé


Dans un ensoleillement merveilleux, la jolie petite place[1] riait, égayée par son beau midi. C’était dimanche, et les fidèles sortaient de la grande église ; les femmes dans leurs toilettes, humbles, mais fraîches, avec, dans les yeux, cette lueur attendrie qui reste des heures mystiques, allaient les unes vers les autres avec un bon sourire, pour causer de tant de petites choses. Les hommes distribuaient des poignées de main, s’apostrophaient avec des mots joyeux entrecoupés de bons rires contents, puis on les voyait courir vers la voiture, caresser la bonne bête, la détacher ; enfin ils appelaient les femmes qui riaient là-bas ; ils plaçaient les enfants ; il y en avait six, sept, plus, mais jamais moins de quatre. Une à une, les voitures s’en allaient, les exclamations se croisaient, les derniers bonjours se faisaient avec des invitations. Il n’y avait plus personne et je regardais encore, charmée par ce tableau où la couleur locale m’était apparue délicieusement neuve.

J’allais, un peu au hasard, inconnue dans ce village où je descendais pour la première fois, attirée là par un subit besoin de regarder les lieux où un être cher avait grandi.

C’est vers la partie la plus séduisante de cet endroit charmeur que je me dirigeai ; le Séminaire là-haut planait, et je gravis son cap. C’est que j’étais venue voir le vieil édifice gris, c’est que j’étais venue demander à ses vieilles pierres un peu des premières pensées, des chères illusions, des rêves ébauchés par un être aimé entre tous ; j’étais venue voir les lieux où mon père avait vécu son enfance et son adolescence. C’était un pèlerinage que je faisais là, à pas lents, prise par une émotion douce, demandant aux sentiers, aux murailles, aux arbres, aux fleurs, un peu de lui : car n’avait-il pas laissé de son âme, à toutes ces choses chères, après avoir reçu d’elles les impressions premières !

Je sentais que là il avait été heureux, il avait ri, chanté, joué ; plus tard, dans cette nature enchanteresse, n’avait-il pas puisé cet amour du beau, du grand, de l’idéal, dont le vif désir se lisait, combien ardent toujours, dans l’œil bleu du vieil homme ? J’avais lu cela, et combien je comprenais l’influence qu’exerce sur toute la vie le charme d’une nature aussi complètement séduisante. Et de toute cette poésie douce, n’avais-je pas eu ma part ? Je m’en saturais, ce jour-là, demandant sa grâce à toute la beauté qui me souriait. Après une visite au vieux collège je m’en allai par les bosquets fleurant le parfum des fougères, des trèfles, des petites fleurs à nuances diverses ; tout cela montait dans l’enchantement d’un beau jour d’été en la plus délicieuse griserie.

Après avoir traversé de longs jardins, nous arrivons à une enceinte toute rustique, où sur un piédestal, la Vierge sourit ; les branches des grands arbres s’inclinent jusqu’à ses pieds, et dans cet enlacement vert, le suave profil de la belle sainte se dégage doucement pur.

Des bancs sont là, nous nous y plaçons, et inconsciemment, dans l’harmonie souriante de ce beau jour, nous murmurons : Belle Madone, un peu de bonheur, s’il vous plaît !

Mendiants de joie, nous tendons le cœur pour que la Vierge y laisse tomber l’obole miraculeuse. Et tous, autour de moi, rêveurs, semblent murmurer la même prière, tant nous vient ardent ce désir d’être heureux. Intérieurement, je nommai l’autel de la Madone, sanctuaire de la joie, car toutes les âmes doivent se trouver bien dans le nid isolé où sourit cette idéale figure de femme.

Plus loin, c’est le mont que l’on gravit lentement, en s’arrêtant pour écouter des chants d’oiseaux, pour décrocher des courants, pour cueillir de petits fruits, pour caresser de pâles fleurettes, et pour regarder, à ses pieds, dans une irradiation splendide, la toute mignonne Sainte-Anne qui paresseusement se repose.

De grosses roches moussues invitent au délassement ; çà et là, des couples jeunes et vieux sont perdus dans des niches de verdure : tous écoutent la chanson imperceptible des mille petits bruits. C’est plus doux que la voix des oiseaux, que le souffle d’un enfant, qu’un aveu d’amour… Et partout, à travers les hauts arbres, une ombre se profile, — toujours la même, — qui vient hanter les bois aimés, pour y souhaiter bienvenue à l’enfant qui, après tant d’années, foule le sol où le père a laissé de son âme, afin de recueillir toutes les parcelles de joie perdue. Voilà que le cher disparu veut fêter ce beau jour, et pour que le cœur de sa fille vive un peu de sa vie passée, doucement il jette sous ses pas mille grâces ; il demande aux grands bois de se faire plus séduisants, au joli vent de rendre son souffle plus caressant, aux fleurs de sourire plus tendrement, et tout bas, tout bas, au cœur même de son enfant il demande : Que veux-tu encore ? Et de la caresse d’autrefois, fermant ses yeux, il la transporte dans un nid tout capitonné d’amour et de tendresse, où longtemps il la laisse heureuse, voulant qu’elle retrouve ainsi tout ce qu’autrefois il a oublié d’enchantements dans ce coin perdu.

Rêver ainsi, vivre d’illusions, se laisser bercer par la chanson ancienne, la pensant nouvelle, croire au bonheur une minute, une seule minute, et lorsque le songe est fini, voir encore dans le lointain, les derniers rayons qui meurent dans un long et douloureux engloutissement !

Idéaliste, me disais-je, pauvre idéaliste, montée là-bas, et si vite revenue ! Qu’importe, si pendant ces instants j’ai vécu des ivresses si idéales et si pures qu’il m’en reste dans l’âme des rayons d’or !

Puis, n’avais-je pas senti, dans mes cheveux, un murmure caressant : Es-tu contente, ma petite ? Merci, père, d’avoir été le génie des bois, alors que ta fille cherchait ton souvenir là-bas ; elle t’a bien compris, puisque tu lui as jeté de ta main chère ses meilleures joies…

  1. Sainte-Anne de la Pocatière.