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Premier péché/Texte entier

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La Patrie (p. titre-162).


MADELEINE




Premier Péché


Recueil de Nouvelles et Chroniques et d’une
pièce de théâtre, en 1 acte.




MONTRÉAL
imprimerie de la patrie, 77 et 79 rue st-jacques

1902

Enregistré conformément à la loi, au Ministère de l’Agriculture,

à Ottawa, en l’année 1902.

Un mot de Préface


À Madeleine,

Je puis bien recevoir, puisque je suis Jésuite, votre Premier Péché. Mais je ne pourrai jamais, si Jésuite que je sois, absoudre une Madeleine impénitente. Et vous l’êtes, impénitente, vous savez combien, et combien je vous souhaite de l’être.

Ne demandez donc pas un pardon qui ne saurait être qu’un éloge et dont vous n’avez que faire. Laissez plutôt vos lecteurs, beaucoup de lecteurs, vous assurer que votre Premier Péché est un premier succès et un bel exemple de travail et de constance. Et s’il se trouve parmi eux quelqu’un que ce succès et ce bel exemple ne suffisent pas à satisfaire, vous accepterez ses critiques avec douceur, et ce sera là votre pénitence de Madeleine impénitente.

Sur ce, voici votre Préface ; allez en paix et recommencez bientôt.

Louis Lalande, S. J.

Notre Chambrette


Sorties du couvent, le matin même, cœur léger, esprit content, délivrées d’un poids : celui de la discipline, elles s’installèrent avec leur bagage scientifique, — très facile à caser, — dans une immense mansarde. On avait étendu des catalognes, sur le plancher raboteux, mais entre les lès, on voyait le bois, et un bois brut, avec une infinité de nœuds. Que de gens avaient marché là avant ces pauvrettes… Ce n’était pas gai. Pour atteindre les fenêtres, il fallait grimper sur une chaise ; d’un côté, il est vrai, l’on voyait le grand fleuve, et mélancoliquement, elles lui accordèrent un long regard, qui disait bien : « Tu nous consoleras, toi ! »

C’est qu’elles l’aimaient tant, ce beau fleuve ; ce vieil ami toujours cher, que de leurs confidences d’enfants il avait reçues !… de jeunes filles ? Ces yeux fixés sur l’horizon insondable, elles songeaient à cette part de leur âme qui suivrait peut-être le courant… Et tristement, elles se détournèrent. Deux petits lits, tout près l’un de l’autre, et plus loin, une immense couchette à ciel. Ce sera pour les amies, fit Lizette, qui avait des instincts hospitaliers. Puis, avisant une espèce d’anfractuosité, très sombre, la pauvrette ajouta : « Ca me fait peur, ce coin noir. »

— Ne dis rien, fit l’autre, plus brave, moi je trouve tout cela charmant ; ça vous a un petit air bohème !… J’ai toujours rêvé de vivre dans une mansarde ! Une mansarde… et son cœur ! Et nerveusement, elle riait. C’était laid, tout à fait, cette grande chambre triste, où les ravalements occupaient une si grande place. Aussi le papa, en les installant, leur disait dans de bons baisers :

— Mes chéries, ce n’est pas beau, mais que voulez-vous, il n’est pas facile de trouver, ici, une bonne maison où des fillettes de votre âge seront bien traitées… La maîtresse de pension est excellente.

Puis, s’attendrissant : Mes petites, ce n’est pas gai, lorsqu’il n’y a plus de maman !

Il s’enfuit pour ne pas pleurer.

Pas de maman ! C’était toute leur vie, cela. Sans cesse, elles avaient senti la tristesse du berceau si vite déserté. Pas de maman ! Mon Dieu, comme elles comprenaient l’horreur de ces mots, petits oiseaux frileux qui n’avaient jamais eu de nid ! Avoir appris à voler seuls… et sur leurs ailes, les pauvres sentaient encore des meurtrissures… Elles avaient au cœur des trésors de tendresse enfouis pour jamais. Est-ce que l’on donne cela à d’autres ? C’était leur cimetière, et une tombe blanche disparaissait sous les immortelles… Et toujours ce deuil terrible briserait leur vie, elles auraient, sans cesse, des larmes à donner à la douce vision, qui hantait parfois leurs rêves, pour caresser de ses lèvres le front des petites abandonnées…

— « La caisse est là, sœurette. Regardons, veux-tu ? Nous y trouverons toutes ces choses que notre petite mère aimait ? »

À genoux, elles soulevèrent le couvercle pour regarder ces précieuses reliques, qu’on leur confiait. Le premier objet : un album.

Elles l’ouvrirent avec émotion, et sur la première page, lurent le suprême adieu de la chère morte. C’était un testament d’amour ; il parlait de Dieu, d’amour filial et d’amour patriotique, car cette mère expirante rêvait, pour l’avenir, ses enfants toujours fidèles à trois cultes : la religion, la famille et la patrie :

« Du ciel, je vous regarde et je vous aime…

Il n’y avait plus rien, la plume avait peut-être glissé dans le dernier soupir.

Les fillettes sanglotaient pendant que de leur gorge contractée s’échappait, en un déchirement, ce seul mot : Maman ! Maman !

C’était la première fois que la mère leur parlait, cette voix d’outre-tombe, suavement, disait de grandes choses.

Le cher petit cahier !… T’en souviens-tu, Lizette ?…

La Fête Nationale


Restons Canadiens ! Il y a deux cents ans nos pères le disaient à leurs fils, et la génération d’aujourd’hui se groupe encore, et pousse ce cri qui résume la fierté, l’amour et les espérances de notre race : restons Canadiens !

Avec quel enthousiasme n’avons-nous pas célébré, hier, notre fête nationale ; lui avons-nous bien dit à notre chère patrie, comment nous la chérissons, et combien nous sommes heureux d’être nés sur son sol, d’être les enfants qui l’aiment passionnément ! Aussi comment ne l’aimerions-nous pas ? ne nous est-elle pas doublement chère, des regrets d’un passé bien mort, sans espoir de le voir revivre un jour, et des espérances d’un avenir que nous bâtirons nous-mêmes, y mettant toute la fierté des traditions ancestrales ?

Nous avons du sang dans les veines, du plus noble ! Nous avons de la foi et de l’amour au cœur, et dans l’âme, toutes les hautes aspirations, et c’est ainsi que nous marcherons solidement groupés, les yeux fixés sur l’horizon éclairé du flambeau de tous les saints espoirs. Oui, marchons résolument, nous avons l’intelligence et nous avons la force ; pourquoi nous attarder en route ? n’avons-nous plus la vaillance des preux qui étaient nos pères ; n’avons-nous plus la croyance des saintes créatures qui ont veillé sur le berceau de la race canadienne-française ?

Oui, nous avons tout cela, nous avons le souvenir du passé, nous avons le culte de la patrie, nous avons l’amour du pays qui envoya à la terre canadienne, les créateurs de notre race ; nous avons foi en l’avenir et d’ailleurs ne nous sentons-nous pas une nation sortie de l’enfance, et prête maintenant à poursuivre tous les nobles buts ?

Hier, dans l’air électrisé, passait une brise d’enthousiasme, tout le souffle de la nation canadienne qui exultait, célébrant sa fête à elle, bien à elle ; avec pompe nous l’avons chanté notre Canada, hymne de joie d’un peuple en liesse, promenant son bonheur, voulant le crier à tous les échos, et éprouvant l’impérieux désir de dire ses chants patriotiques. Le ciel rayonnait de la fête de la terre, en ce soir du 24 juin ; les fusées et les feux resplendissants montaient vers lui, flammes pures semblant sortir du cœur même des Canadiens, — étincelles jaillies d’un foyer immense où brûlent sans se consumer toutes les ardeurs, tous les enthousiasmes, toutes les espérances d’une race.

Tous les ans, nous apportons un éclat plus vif à la célébration de la Saint-Jean-Baptiste, comme une frappante preuve que la nationalité canadienne se fortifie d’année en année, et se sent devenir de plus en plus grande ; de là, le besoin de se réunir, de s’affirmer, et de se dire avec un légitime orgueil : « Nous grandissons ! » La Saint-Jean-Baptiste, beaucoup protestent contre cette date de fête nationale, ont-ils raison ? je n’en sais rien, mais une touchante coutume nous réunit depuis longtemps, ce jour-là, et la changer nous paraîtrait porter atteinte à nos traditions. Qu’importe le jour, puisque c’est la fête de la race que nous chômons avec tant d’enthousiasme ; puis le 24 juin est une fête qui embaume les lilas, la nature est en coquetterie, et les érables balancent amoureusement leurs branches parées de ces fines et élégantes feuilles si jolies à nos yeux, si chères à notre cœur. Il fait si bon de chanter la joie, quand tout autour de nous respire la plus pure allégresse.

Et dire que nous marchons avec un drapeau emprunté, n’y a-t-il pas de quoi protester ? Ne pouvons-nous voir flotter sur nos têtes le drapeau canadien, celui qui enflamme les courages et inspire les héroïsmes ; celui dont nous pourrions dire, avec amour, aux soirs de luttes, lorsque les balles l’auront sacré grand, à nos fils curieux : « Ce chiffon-là, c’est la patrie ! » Oui, ce morceau d’étoffe qui se balance dans les airs, c’est la patrie !

Et notre patrie à nous !

Le Canadien aime les « trois couleurs », c’est la France des anciens jours qu’il vénère dans la nouvelle, il est habitué à regarder ce pavillon comme sien, et n’y aurait-il pas cruauté à le lui ravir ? — Il semblerait que c’est un morceau de son cœur qu’on lui arrache violemment, et il aurait une nostalgie désespérée de ce « bleu, blanc, rouge. » Oh ! laissons-le lui, mais seulement, mettons sur l’étendard glorieux, des feuilles canadiennes, et, les larmes aux yeux, en le baisant, nous verrons l’enfant reposer sur le sein de la mère. Oh ! dormir là, toujours, c’était jadis notre souhait, nous avons été réveillés brutalement, et fils orphelins, il nous a fallu lutter un combat terrible, où nous avons tremblé souvent de laisser la vie.

Maintenant nous sommes sauvés, et là, tout au fond du cœur, nous gardons l’image attendrie et souriante de la Mère chérie ; la miniature est toujours ravissante, et le temps, loin d’en effacer les contours, semble aviver l’éclat de ses couleurs. Nous l’avons placée dans un cadre d’amour et rien n’en ternira les ors délicats ; un enfant n’oublie pas sa mère, un Canadien aime toujours la France ! Et cette fleur au parfum inaltérable, qui s’épanouit sous les climats canadiens, doit, dans une brise très douce, embaumer le cœur français. Hommage du présent au passé !

Fille du sol canadien, née de deux races, l’on me demande quel est l’aïeul préféré. Demandez à un enfant s’il peut choisir entre un père vieux et malade et une mère jeune et radieuse. Le 24 juin ? je chante le Canada Français avec tout mon enthousiasme de fille heureuse ; je fête ma mère ! Le 17 mars, il y a des sanglots dans ma joie, c’est la fête paternelle ; je suis aussi fière, mais je ne suis pas aussi heureuse !

Tombée du Nid


C’est dans le grand dortoir du couvent.

Une fillette pâle, d’une joliesse triste et attachante, est là, debout, dans sa toilette sombre, car pour ombrer l’auréole de ses boucles blondes, on a endeuillé le doux petit visage ; elle porte sa première livrée de deuil et si vous voyez ses yeux cherchant dans l’au-delà, pris d’une immense pitié, de vos deux bras, vous retiendrez sur votre sein l’enfant sans mère. Car tout : la désolante expression des jolis regards, l’amertume du sourire, le désenchantement imprimé dans ses traits enfantins ; tout, enfin, nous crie que cette petite pleure le plus cruel des deuils.

Elle est là, seule, debout à côté de tous ses bagages, attendant elle ne sait quoi, tant tout lui est devenu indifférent ; son pauvre petit cœur est tout brisé, et il lui semble qu’elle en a mis les parcelles au tombeau. Une tombe ?

Elle ignorait ce que ce gouffre béant appelle de notre âme, et ne comprenait pas encore, naïve chérie, ce qu’est un seul mot, dans sa signification terrible, d’« éternelle. » La mort même avait pour la petite un sens limité.

Morte, sa pauvre maman, oui morte. Et dans son petit cœur d’enfant inconsciente, elle répétait : « Lorsque maman viendra, je lui dirai ceci, cela, et pauvre maman verra bien comme je l’aime ; elle ne me laissera plus ! » Pour la mignonne de cinq ans, la mort était un voyage !

Le dortoir du grand couvent est toujours silencieux, et la petite pensionnaire attend ; on ne vient pas, et la solitude étreint cette petite âme de son inexprimable angoisse. Il lui semble que de tous les lits blancs, va se lever un fantôme, tant son imagination est prise par ce côté blanc de la mort ; et elle qui a baisé le front de la maman chérie, sans une crainte, se prend à trembler devant tous ces morts imaginaires.

Elle veut échapper à l’horrible vision, et il lui semble que partout s’agitent des apparitions. Elle est affolée, la pauvrette, et pour fuir la vision horrifiante, elle se jette sur ses paquets, et se plonge parmi tout ce qu’elle aime, prise encore d’une nouvelle douleur. Toutes ces choses ainsi empilées, c’est sa vie à la mignonne. On a dégarni sa petite chambre blanche ; on a défait les rideaux de la couchette enfantine ; on a décroché l’image de la Vierge, qui recevait matin et soir la prière dictée par maman ; on a aussi ôté le portrait de la chère disparue, pour que la petite pût lui donner encore le baiser quotidien ; tout ce qu’elle a aimé, tout ce qui lui a souri, est là, dans cet amas informe, où la frêle créature se tord pendant que se perçoit ce cri d’infinie détresse : Maman ! Maman !

Et du paquet, monte comme un parfum du ciel, l’odeur favorite de la chère pleurée, et la petite oublie que sa maman a laissé dans tous les replis des objets chers à la mignonne, sa senteur d’amour et il lui semble percevoir le frou-frou de sa robe, et sur sa joue humide, le rayon qui sèche tout : le baiser d’une mère !

Et ne sentant rien sur ses lèvres avides, la petite assoiffée de la caresse, dont elle jeûne depuis quatre jours, a une révolte terrible, et étreignant de ses bras mignons, avec une force extraordinaire, tout ce qui de sa vie ancienne est ramassé là, elle le serre sur son cœur frémissant, pendant que les sanglots se pressent dans sa gorge contractée.

Une sensation d’isolement la prend ; elle souhaite mourir, là, dans le linceul de ses premières joies ; à quoi bon attendre sa mère ; pourquoi ne la pas rejoindre ?

Et l’enfant ayant clos ses yeux purs, s’élève vers les voûtes idéales, riant aux anges surpris, pour s’en aller cacher sa joie céleste dans les replis du manteau merveilleux qui rend sa mère plus belle encore.

Sur la terre, son petit corps frissonne des sanglots…

À travers la rangée des lits blancs, une enfant de dix ans s’avance grave, elle aussi blonde, et si jolie. Elle voit la mignonne masse noire abattue sur des malles de nouvelle pensionnaire, et dans ses yeux bruns, se lit une douleur, dont le premier chapitre a été vécu.

Elle s’agenouille, et sur le cou, qui seul est sans larmes, pose sa bouche, dans une douce caresse ; puis elle met sa tête tout près de celle de la petite pleureuse, et leurs chevelures se confondent en la même cascade d’or. Le soleil vient se jouer dans cet éblouissement blond et jette des sourires dans cette première douleur.

Sentant une sympathie tout près d’elle, par un besoin de se confier entièrement, la mignonne pleure plus fort, et des larmes se mêlent aux siennes. Alors, séchant ses grands yeux, elle regarde la douce fée consolatrice. Les deux enfants s’enlacent, dans une grande caresse qui dit : Aimons-nous, puisque toutes deux nous n’avons plus de mère !

Et ainsi unies, sur cet amas informe, elles ressemblent à ces pauvres enfants livrées au hasard de la rue… elles sont livrées au hasard de la vie, cette vie qui n’a pas voulu de leur premier sourire, et brutalement leur a ôté la joie suprême des petits et des grands : l’amour de la mère !

La religieuse descend à petits pas, la grande allée ; elle s’arrête près de cette enfance brisée, et l’on voit ses yeux s’embuer de la pluie fine de son âme ; elle presse convulsivement sur ses lèvres, sa croix d’argent, puis s’agenouillant à son tour, elle ramène, sur son cœur, dans une caresse puissante, les chères affligées.

— « Mère, » dit l’aînée, familière avec ce mot exquis donné à ces douces femmes, qui ont assez d’amour pour en prodiguer à tous les êtres souffrants.

« Mère, » répète la toute petite, dans une extase baignée de larmes. « Mère ! »

Ce n’est plus sa maman, mais c’est une mère qui l’aimera, car ce mot-là est sacré, et la mignonne ne croira jamais à une profanation.

Ce seul mot a versé l’apaisement dans trois âmes !

Un Éden


La Malbaie est une pierre précieuse enchâssée dans les Laurentides, offrant ses mille scintillements aux baisers du grand fleuve qui, fou d’amour, vient déferler ses vagues sur les granits énormes avec des caresses de fauve en délire.

Qu’elle est séduisante la jolie Malbaie, gracieuse et fine, petite coquette toujours parée pour la fête, et qui sourit perpétuellement au grand amant agenouillé à ses pieds mignons, dans une dévote admiration.

Sur le pont blanc d’un beau bateau, nous la saluons de loin, avec un grand battement de cœur, c’est qu’elle nous a déjà enivrés de ses beautés, et que nous revenons encore, assoiffés des joies anciennes et avides de tremper nos lèvres à la coupe parfumée du souvenir.

Nous voilà au petit quai, et de la main nous disons bonjour aux amis groupés là ; dans les yeux brille le plaisir du revoir, en attendant la chaude étreinte de ces mains, qui se tendent déjà, — dans une cordiale bienvenue. Des bois couronnés de sapins semblent s’incliner vers nous, dans une expansion amicale, et nous surplombant de sa magnifique hauteur, le Manoir Richelieu rappelle les châteaux forteresses de la montueuse Écosse et de la capricieuse Irlande. Site idéal, qui embrasse des horizons immenses, la musique des vagues monte jusque là, avec cette douceur profonde des mélopées bien tendres ; aux jours de colère, les ondes lancent leurs cris furieux, et l’écho des bois avoisinants répercute ces terribles accents, qui font trembler les oiselets timides, cachés au fond du nid, pendant que leurs petits yeux s’éblouissent des mille rayons irradiant la nue enflammée. Cela devient une féerie pour les heureux qui, de cet endroit, unique de beauté sombre et sauvage, contemplent à leurs pieds une mer et sur leurs têtes un ciel en désordre.

* * *

Là-haut règne le Manoir et au pied du mont touffu de sapins, où s’accrochent dans une étreinte désespérée de gigantesques blocs de pierre, on remarque quelques huttes indiennes, où des sauvagesses, genre 1901, offrent au voyageur mille petites fantaisies tressées avec un goût d’artiste par ces enfants des bois. Puis après avoir escaladé une côte immense, nous entrons dans le village si joyeusement nommé : la Pointe-à-Pic : succession de jolies villas, nichées au bord du chemin, dans un cadre verdoyant, ou enfouies dans des nids d’arbres, belles qui jouent à cache-cache, et nous découvrent soudain le sourire de leur toit rouge, ou de leurs verts volets.

La fantaisie est à l’ordre des temps, il semble qu’un peuple d’artistes ait choisi cet endroit tout de poésie étrange, douce souvent, rude parfois, tant on s’est efforcé de ne mettre dans ce cadre au charme puissant que des merveilles de goût et d’élégance.

Tout est gentil, frais, coquet, reposant, et la monotonie est inconnue dans ce coin fleuri, exquis et délicat où les mille surprises d’une nature toujours belle, s’offrent sans cesse aux regards. Tout ce que le pittoresque invente de merveilleux a été jeté là, dans une prodigalité folle, et l’on avance, ravi de ces joliesses qui se laissent admirer avec une grâce non dépourvue de cette coquetterie qui ajoute aux charmes, un charme nouveau.

Après une course rapide, dans ces voitures berçantes que l’on nomme calèches et qui font les délices des citadins en villégiature à la Malbaie ; après avoir monté, descendu bien des côtes, tourné et contourné une baie splendide, l’on aperçoit le clocher d’une petite église toute jolie ; à côté un vieux cimetière à murs décrépits où quelques tombes isolées penchent leur vieille tête dans leur désespoir solitaire.

Puis, le couvent, le cher petit couvent, où j’appris à lire… et à murmurer contre l’autorité ! Je m’arrête, ici, émue du flot de souvenirs qui agitent mon cœur, et après un regard aux deux statues dressant dans le parterre leur immobilité blanche, je monte m’agenouiller là-haut sur les dalles de ma petite chapelle, si humblement jolie… et là, je me souviens… Dans leurs robes grises, les religieuses font la procession… je souris aux unes ! et je ne regarde pas les autres ! — ne voulant évoquer dans cette minute revécue des jours passés, que les douceurs d’antan ; à quoi bon les mauvais souvenirs, chassons-les, comme ces vilains papillons qui viennent étendre leur ombre terne sur la page blanche où s’esquissent de délicieuses peintures.

Lentement je parcours les classes silencieuses dans ce besoin de me revoir enfant, et de me montrer, devenue sérieuse, aux lieux témoins de mes lutineries… les pauvres semblaient consternés ! Et je recueille miette à miette les bribes de ma petite jeunesse, en ramassant partout au dortoir, au réfectoire, à la salle de récréation, dans un corridor, dans le parloir… ma moisson faite, richesse sans nom que le cœur est avide d’amasser, je m’en vais, plus fortunée, car dans quelques instants j’ai goûté du pur bonheur.

Ma calèche est conduite par un cocher fin et gouailleur, un vieil ami, connu depuis toujours, et qui manifeste énergiquement sa satisfaction de me promener encore sur nos chemins rocailleux ; la voiture poursuit sa marche au milieu du petit village, où chaque figure, chaque maison, je pourrais dire chaque pierre (et il y en a des milliers) me crient : bonjour ! Je ne trouve pas assez de sourires pour remercier cette vieille et chaude amitié, mais des sœurs plus éloquentes parlent pour eux, les larmes de joie ne sont-elles pas le plus touchant merci ?

La petite rivière Malbaie chantait, chantait, et les cailloux sur lesquels elle miroitait claire et limpide, avaient aussi un air de fête, et me mirant dans l’onde calme, je disais : me reconnaissez-vous ? et les petits poissons qui ont gracieuse mémoire, murmuraient à l’envie : « oui, oui ! » Elle était si gentille, avec son gazouillis d’amoureuse, la fine rivière, que j’oubliai les terribles colères qui la faisaient sortir de son lit, grondeuse, écumante, renversant tout sur son passage, et portant la désolation dans les paisibles hameaux ; car les terres qu’elle arrose se subdivisent en une infinité de villages. Il y en a de tous les genres, conséquemment de tous les goûts.

À la voir ainsi couler, la rivière Malbaie, calme et chantante, se perdant parfois dans les sinuosités d’un terrain capricieux, effleurant à peine des blocs énormes, se cachant ensuite sous un ciel opaque d’aulnes et de joncs, on ne se douterait jamais de sa malice tant elle paraît dormeuse et insouciante. Méfiez-vous de l’eau qui dort.

Le village principal est bâti sur les deux rives reliées par un beau pont de fer, et à la suite s’étendent de superbes champs, quelques-uns grimpant dans les montagnes ; on y voit des ravins, des buttes, des mamelons ; les troupeaux paissent dans les vallons ; mais en dépit de cette nature accidentée, les terres sont très productives. Ces inconvénients ne sont rien pour l’ardeur des braves Malbaiens, aidés de ces petits chevaux du nord à jarrets d’acier, qui font l’ascension des côtes les plus escarpées avec une sorte de désinvolture.

La Malbaie est, dit-on, la Suisse canadienne ; vous gravissez encore, toujours, et vous ne vous lassez pas de ces pentes raides, sachant que sur le haut des monts, vous découvrez une splendeur inconnue. Dans les grands bois, vous entendez parfois de sourds grondements, et vous apercevez ensuite une énorme chute surgie d’on ne sait où, et qui cascade ses blancs bouillonnements sur les grosses roches, comme dans une rage de ces obstacles posés sur sa route. Et ces spectacles se renouvellent à perpétuité ; la Malbaie est inépuisable, vous la voyez encore et toujours, mais vous ne la voyez jamais assez, tel un volume aux pages minces, vous le feuilletez et, à chaque lecture, une séduction se révèle.

Parmi toutes ces merveilles, je ne sais rien de plus parfaitement beau, de mieux réussi en fait d’imprévu que cet endroit unique que les habitants de la Malbaie ont parfaitement appelé, en le nommant dans leur langage bien simple : le Trou. Le nom manque peut-être d’élégance, mais nul ne saurait mieux peindre cet immense entonnoir auquel on arrive en gravissant nombre de côtes sablonneuses. Rendus à une extrême hauteur, une énorme vallée est à vos pieds, et lorsque vous êtes parvenus là, en vous enfonçant un peu sous bois vous admirez une grosse chute se divisant en trois parties, afin de distribuer à toute la forêt, sa beauté de souveraine impérieuse et fière. Vous passez là de radieuses heures, tout à la poésie enveloppante qui émane de cette nature rustique, éminemment idéale, sous le ciel qui rit, pendant que les oiseaux modulent d’une voix très douce, presque basse, des chants inconnus et troublants. On sent des génies se promener autour de soi, et dans les airs flottent des écharpes dont la frange se mouille aux gouttelettes d’eau qui rejaillissent jusque là-haut, caresses de l’onde aux êtres aériens.

Le Trou est visité chaque an, par un nombre considérable de touristes, c’est un des endroits recherchés des pique-niqueurs, et combien d’amoureux ont gravé dans un cœur, sculpté sur l’écorce des bouleaux, les noms que l’avenir a unis souvent, désunis parfois. Il est dans ces lieux resté quelques parcelles des âmes, car on sent mille mystères causer bien bas… et tout cela émeut et trouble.

À part la Pointe-à-Pic, l’endroit favori des mondains de la ville, le Cap-à-l’Aigle est aussi un séjour préféré, celui-là, des gens tranquilles, qui abordent la Malbaie avec la ferme intention d’y goûter le repos. Le Cap-à-l’Aigle regarde la Pointe-à-Pic, en face, avec un air d’assurance et de défi, comme pour dire à la coquette plage : « tu es plus mignonne, plus aimée, peut-être plus jolie ; je suis beau de ma grâce rustique et fière, et dans une lutte, je te vaincrais ! » Il l’écraserait même si l’Aigle furieux lançait les rochers de son cap énorme sur sa fine et gracieuse vis-à-vis.

On arrive au Cap-à-l’Aigle, à travers un chemin tracé dans l’immense forêt que l’on nomme le Cap Fortin, et sur le haut duquel est placé le champ de l’éternel repos. C’est là que les habitants de l’endroit vont s’agenouiller sur les tombes lointaines, mais néanmoins fleuries de plantes fines et parfumées.

Je ne crois pas que nulle part ailleurs, on retrouve un endroit plus fièrement isolé, pour y gémir, pour y pleurer, pour y dormir toujours. On est là seul, bien seul avec la douleur, et si à nos sanglots répondent d’autres sanglots, ce seront les petites feuilles pleurantes de la rosée du matin.

On ne retrouve pas au Cap-à-l’Aigle la gaieté et l’animation qui règnent à la Pointe, et aussi dans le charmant village ; c’est la tranquillité absolue et calmante, celle qui vit au milieu d’une nature étrangement solitaire, et qui semble dire : « Ne faites pas de bruit ; ne troublez pas mon sommeil. » L’écho répercute solennellement les éclats de rire, aussi y rit-on tout bas, par crainte de cette clameur grondante qui s’élève au-dessus des grands bois.

Une route boisée vous conduit au cœur d’une forêt, vous la suivez en voiture, pour sentir les feuilles légères vous caresser au passage, de leurs joues humides. Les oiseaux y chantent leurs folies joyeuses, et leurs trilles harmonieux mettent de l’allégresse dans cette nature discrètement voilée de gazes vertes. Ce chemin s’appelle le chemin de fer. Ne me demandez pas pourquoi. La fantaisie malbaienne ne se traduit pas, elle se devine difficilement.

* * *

Maintenant, je m’en vais, ai-je bien tout vu ? ai-je bien tout regardé ? et ai-je déposé dans les trésors de mon cœur, toutes ces miettes de moi, que j’ai redemandées aux buissons des sentiers, eux qui m’ont parfois lacéré les chairs jusqu’au sang. Mais m’ont-ils aussi donné des roses !

Un seul, un dernier pèlerinage, vers une chère maison triste et désolée, se remémorant dans sa sombre solitude, les moments joyeux autrefois vécus, heures heureuses à jamais mortes, emportant avec elles une part de notre bonheur, ensevelissant sous leurs décombres les être aimés, disparus, trop jeunes, quand l’avenir leur devait encore tant de joies radieuses.

À la grille, je m’arrête… Non, je n’aurai jamais le courage de revoir le passé… Pourtant une force irrésistible me pousse en avant, et dans la serrure je mets la clef… elle tourne avec un bruit triste, grincement qui me serre le cœur, et je revois… jadis. J’évoque dans chaque chambre, une ombre disparue, et il me semble que tout s’anime, que tout sourit, que tout chante. Dans une extase débordante, je songe à mille souvenirs radieux, mon âme semble s’être dédoublée, et les tableaux anciens se déroulent devant moi ; je suis petite, l’on m’embrasse, l’on me caresse, l’on me berce, j’écoute les mots de tendresse, je suis toute tremblante de joie émue, et le radioscope de mon cœur déroule ses radieuses images. Soudain la perspective s’assombrit… et de plus en plus… j’y vois du crêpe… des funèbres draperies… et dans un brouillard de larmes une lignée de cadavres est là… je les reconnais tous et à genoux au milieu des dépouilles chéries, je pleure en un instant de douleur éperdue tous ceux que j’ai aimés.

Puis, affolée, je fuis ; mes pas résonnent dans ce silence avec le bruit sourd des cercueils que l’on descend dans les fosses. Dans le jardin, des fleurs ont poussé seules, elles sont blanches, de celles que l’on cueille sur les tombes !

* * *

C’est fini, je m’en vais, mes amis sourient à mon départ, mais ce n’est pas le regard épanoui du retour. Mon Dieu, pourquoi s’en aller ?… Et mes lèvres grimacent gaiement, mais je sens tout mon moi qui pleure… et je ris !

Avec mille grâces, le bateau incline sa fine coque : son salut d’adieu… les mouchoirs s’agitent dans le dernier bonjour. D’un regard j’embrasse toutes les merveilles étalées devant nous, puis je ferme les yeux pour ne plus voir que dans mon âme.

Je croyais tout emporter… et je sens que j’ai laissé là une partie de mon cœur, celle que l’on ne saurait enlever des lieux où l’on a été heureuse, où enfant, on a connu la vraie, la chère affection bien tendre, celle qui rayonne de l’enfance à la vieillesse.

Autour du Saguenay


Il pleuvait des étoiles de la nue diamantée, pâles fusées s’échappant en étincelles, et égrenant leurs feux du firmament jusque dans la mer, la belle mer éblouie par cette caresse venue du ciel. Il en rayonnait sur tous les points pour mettre un resplendissement dans le sombre de la nuit, et avant de rendre leur dernier soupir d’étoiles, les pauvrettes mourantes filaient un regard : le suprême adieu, vers les jeunes sœurs encore lumineuses de leur étincelante beauté. Si tôt mourir, semblaient-elles gémir, et dans un flot d’argent, les jeunes mourantes s’ensevelissaient à jamais ; la vague souriait à ces blanches funérailles, et bientôt après, elle se refermait encore, irradiée, un moment, par la grâce d’une dernière expirante.

Il pleuvait de la mort, et le paysage avait un aspect funèbre. De sombres montagnes dressaient leur immense hauteur, abritant de leur masse imposante le joli Saguenay, et donnaient l’illusion d’un immense précipice, pendant que côtoyant l’abîme imaginaire, notre gracieux bateau s’avançait majestueusement dans la grande rivière, qui semblait de neige sous la blancheur tombant d’en haut. Nous croyions toucher aux gigantesques granits qui dans une attitude menaçante, semblaient de leur insolente hauteur, défier ironiquement le petit bateau : nain s’agitant au pied des géants, et qui, sans les braver, se riait tout de même de leur impuissance.

Nous apercevions de petites anses, nous devinions des grottes, nous imaginions des mondes irréels vivant sur ces rochers, génies du bien, génies du mal, que sais-je ? Peut-être les deux. Et toutes ces merveilles s’étalant ainsi dans leur beauté rude et sauvage, avec ce charme de l’inconnu qui planait sur nous, nous mettaient à l’âme, une sensation nouvelle, profonde et admirative. L’on éprouvait le besoin de regarder sans un mot, sans un souffle, de crainte qu’un mouvement même fît disparaître, comme par une malicieuse magie, les décors incomparables qui se déroulaient sous nos regards. Il y avait de l’extase, du rêve, et de la réelle grandeur dans le silence de cette belle nuit, où la nature dormait les yeux ouverts, — des yeux splendides, — par gracieuseté pour les petites étoiles si finement jolies.

C’était beau !

Au pied des caps Trinité et Éternité, nous éprouvons une sensation de vertige. C’est terrible, mais si gravement beau, nous en avons du recueillement, pauvres tout petits qui nous rappelons bien notre nom d’atomes. Le sifflet du bateau reste silencieux, mais je crois entendre par delà les hauteurs effrayantes, l’écho me renvoyer sept fois, son cri moqueur : réminiscence d’un autre voyage. Je cherche à retrouver les impressions anciennes, et j’entends dans l’air des chuchotements ironiques… Peut-on songer ainsi au passé, ai-je compris, lorsqu’on peut ressentir un bonheur tout nouveau, et encore plus ravissant ? Et je souris à cette faiblesse de regarder en arrière, quand tout nous rit en avant. Pauvres mortels, est-il drôlement fait notre cœur…

Ce soir-là, il planait dans les airs, un mystère de bonheur, il fallait en jouir quand la nature nous l’offrait, et l’âme s’épanouissait sous les effluves heureux. S’il y avait un moyen d’en faire provision — hélas !

Trop tôt, Chicoutimi nous apparut dans un sommeil charmant, quelques lumières y brillaient seules, sans tristesse de la solitude, leur devoir était de nous sourire. C’était gentil l’arrivée dans la jolie ville, envahie par une troupe voyageuse et pour laquelle elle rayonna le lendemain, le soleil lui ayant doré la chevelure de mille reflets.

Sur la terrasse du splendide Château Saguenay, nous admirons de féeriques spectacles ; ce site est enchanteur, de là nous contemplons la pittoresque côte de Sainte-Anne, et là-bas d’autres paysages s’estompent dans le lointain en masses d’un bleu sombre.

Chicoutimi est une toute coquette ville, qui se perche sur des hauteurs, pour se plaire parfois à bâtir un nid auprès des flots, afin de mieux entendre leur caressant roucoulement. Gracieusement bâtie, ses élégantes villas sont fleuries et parfumées des mille attraits d’une nature en beauté. L’église, style corinthien très pur, est pieusement attirante, on y remarque un tableau décorant le maître-autel, grande œuvre que l’on attribue à Rubens.

L’hôpital de Chicoutimi est situé dans le plus bel endroit de la ville, les blanches religieuses qui y exercent, avec un si admirable dévouement, la mission de charité, disent éprouver devant cette féerie sans cesse étalée sous leurs yeux, un avant-goût du paradis. De cette grande hauteur, l’on domine la ville entière, et le regard se perd au loin, si loin que l’on ne voit plus qu’un morceau d’azur se mariant avec une émeraude resplendissante. À nos pieds, un bocage charmant avec ses frêles arbustes, ses grosses roches, ses parfums enivrants ; le point de vue y est superbe, l’on ne doit jamais s’en lasser, c’est si beau et si consolant d’admirer les œuvres signées par Dieu.

Chicoutimi est une ville très moderne, dirigée de manière intelligemment progressive, les industries y sont en grand succès, l’on y visite une grande manufacture de pulpe, bâtie au pied d’une énorme chute qui gronde sans cesse en bouillonnant ses blanches cascades ; grâce à ses pouvoirs d’eau remarquables, la ville du Saguenay est destinée à progresser comme centre industriel ; c’est dire que la fortune a des réserves charmantes et généreuses pour les heureux habitants du Nord. Les affaires en général, y sont en plein développement, et les succès sont si remarquables qu’ils donnent, sans doute, un plein bonheur aux Chicoutimiens, un bonheur qui rayonne autour d’eux si aimablement que je suis encore sous le charme de la courtoisie charmante qui nous accueillit dans la séduisante cité.

Il y a tant de franchise, de spontanéité et de grâce dans la façon de vous souhaiter la bienvenue, que l’on est immédiatement conquis par d’aussi agréables manières. Si l’esprit, l’amabilité, la franche hospitalité de nos pères les Français disparaissaient de nos centres tumultueux, on les retrouverait dans la jolie ville si patriotiquement canadienne de Chicoutimi, trop fière de son cachet pour l’altérer jamais. Les Chicoutimiennes sont là pour veiller sur ses précieux trésors, et nulle crainte que rien périsse : ce que garde le sourire d’une femme est bien gardé !

Nous avions aperçu Saint-Alphonse au passage à travers un brouillard de sommeil ; quand il se dissipa, nous étions loin, seulement, nous avions emporté un souvenir de rêve, qui devint une réalité idéale, quand, après une magnifique promenade en voiture à travers les pittoresques sentiers qui mènent de Chicoutimi à la jolie paroisse, nous admirâmes des hauteurs de l’hôtel McLean une splendeur inouïe. De là, la vue est incomparablement belle, c’est un spectacle inoubliable, celui de cette grande baie bleue se jouant au milieu de monstres noirs. Les vagues gémissent leur plainte, ce n’est plus un rire, mais bien un sanglot qui vient à nous, et navre de sa tristesse. C’est beau de cette grandeur qui met des larmes dans les regards, nous éprouvons un besoin de solitude, tout est tranquille autour de nous, la voix de la mer seule se fait entendre, et elle semble raconter une pénible histoire, avec des mots doux et voilés. En bas, la petite église, joli sanctuaire de campagne, dresse son clocher aimé, et à travers les vitraux, nous apercevons le reflet pâle de l’éternelle veilleuse, toujours en adoration, amante au cœur brûlant. À côté, le presbytère, maison bien simple, une de ces modestes résidences comme nous aimons à les voir, dans nos fins paysages, habitées par de grandes âmes dévouées pour les humains, heureuses de semer le bien avec une prodigalité inépuisable. Les cottages, les spacieuses résidences, les maisonnettes se groupent au gré de la fantaisie et forment un coquet coup d’œil. On ne s’étonne pas de retrouver des touristes perdus ici, c’est un endroit ravissant où il fait bon de s’égarer pour y vivre des heures de douce tranquillité.

Puis, maintenant, tout est fini, des splendeurs nouvelles nous appelaient, nous avons suivi la mystérieuse attraction, et nous voguons à toute vapeur au milieu du Saguenay. La journée est ensoleillée, les paysages sérieux de l’autre nuit, sourient presque, et déjà nous apercevons le délicat profil de Tadoussac.

Tadoussac


La fée Saguenay se promenait, transformant tout ce que sa baguette effleurait en monts, caps, cavernes, précipices ; comme dans une colère furieuse, elle semait partout la terreur, et voilà qu’un souvenir heureux, une de ces douces réminiscences qui nous montent au cœur, sans aucun appel, fit palpiter la vieille fée, et elle sourit un regard de jeunesse ! Et voilà comment fut créé Tadoussac, ce coquet nid où la nature a jeté tous ses baisers, cette miniature d’un sourire renfermant tout le bonheur d’une fée, et c’est si gentiment séduisant, si coquettement fin, si radieusement attirant que l’on aspire avec délices l’air parfumé montant du fleuve et du Saguenay, pour éventer avec grâce les jolis arbres qui penchent leur vert feuillage sous la caresse de cette brise si douce.

Tadoussac est un rêve, une évocation radieuse placée au bord des flots pour enjôler à jamais, belle sirène, les voyageurs qui veulent passer sans lui donner un regard. La petite reine du Nord incline son sceptre… et nous voilà à ses genoux ! Tu es trop belle ! lui soufflons-nous. Et la coquette laisse lire dans son petit air penché — Je le savais !

Oui, elle doit le savoir, la jolie séduisante, qu’elle est incomparablement belle et retenante. Depuis des siècles, on le lui chante, on ne saurait d’ailleurs le lui dire trop — n’a-t-elle pas toute la grâce modeste de la vraie grandeur ?

La religion lui a jeté son grand cri d’amour, et sur les bords de ces rives chéries, le berceau de notre foi a été fixé, on y retrouve le souvenir des premiers jours, alors que de pieux missionnaires y construisirent une toute petite chapelle, qui élève encore dans l’air nouveau, le clocheton ancien. C’est une relique précieuse, monument du passé que l’on conserve religieusement à l’avenir, pour raviver l’amour de la foi qui a fait grand et prospère ce Canada que nous aimons tant.

On pénètre dans ce tout petit sanctuaire avec une ferveur attendrie, un je ne sais quoi d’émouvant nous remue jusqu’à l’âme : sur chaque dalle ne lit-on pas : « martyre et dévouement ? » Ce qu’il a fallu d’amour et d’héroïsme pour retenir sur cette terre jadis barbare, les cœurs français épris d’enthousiastes renoncements, on le sent bien dans la petite chapelle de Tadoussac, où tout est imprégné de patriotisme sublime. On y retrouve maints souvenirs groupés là précieusement, et qui nous parlent du passé dans un langage ému. Le petit Enfant-Jésus de Tadoussac, offert par les dames de la cour de Louis XIV, sourit encore dans sa toilette de satin enrichie de fines broderies d’or ; il est toujours joli, et les mamans admiratives peuvent encore s’écrier en contemplant, avec amour, leur blanc mignon, tout rose de baisers : Il est beau comme l’Enfant-Jésus de Tadoussac ! Et après cela, il n’y a plus rien à dire.

Nous remarquons aussi dans la petite chapelle, des toiles signées Beauvais et Foucher ; puis une pierre commémorative à la mémoire du R. P. de la Brosse, le saint missionnaire du Saguenay. Un minuscule chemin de la Croix a vu aussi bien des dévotes extases, et combien de pauvres âmes ont jadis pleuré devant cette auguste révélation de l’affreux martyre.

À quelques pas de ce pieux vestige d’anciens temps, se dresse dans toute la fierté moderne, l’hôtel de Tadoussac Le site est unique, et d’un gracieux achevé. Cet hôtel est bâti sur une petite élévation, avec à ses pieds le fleuve qui vient se bercer dans une superbe rade, placée là tout exprès pour servir de port d’hiver, et qui en attendant fait les délices d’un public admirateur. De légères embarcations se balancent avec grâce, dans le bassin, pendant que sur la plage, s’agitent les gais baigneurs.

En face de nous, le Saint-Laurent promène fièrement ses vagues bleues, les inclinant avec la grâce d’un grand seigneur, devant la jolie souveraine qui l’enchante depuis des siècles. À notre gauche, les masses sombres du Saguenay se profilent dans ce clair paysage pour ajouter la note d’ombre nécessaire à la perfection d’un tableau.

Tadoussac est gentiment bâti, les villas y sont blanches et coquettes, sises au milieu de frais bocages. On y remarque un superbe parc, séjour poétique où les ombrages tamisent le beau fleuve bleu, irradié des splendeurs ensoleillées. Le joli village nous réserve des surprises ravissantes, ici un petit bois où chante le ruisseau, là une miniature de lac bordé d’aulnes, plus loin une vallée ombragée où modulent les musiciens aériens, et c’est ainsi toujours joli, toujours aimable. Et dire, qu’il faut encore s’en aller… Ô vie !…

Un bon mot du vieux, vieux presbytère de Tadoussac, une relique celui-là aussi, et modeste qui se dérobe entièrement derrière de gros arbres, comme ces vieillards se retirant de nous et qui, à notre appel secouent leur blanche tête. Nous ne sommes plus du temps ! N’est-elle pas triste cette modestie-là !

Mais le bateau lance son cri strident d’appel. Et vite. Un regard aux gros saumons qui s’agitent dans la petite anse, ils sont là, par milliers. En vérité, la pisciculture est un grand succès ici.

Nous sommes partis après des heures agréables écoulées dans ce captivant Tadoussac, nous emportons un souvenir parfumé d’amitié, celle qui nous accueillit là-bas de son plus gracieux sourire. On n’admire bien toute chose qu’en pleine sympathie, un mauvais voisin nous gâte les plus merveilleux paysages, la nature a ses caprices, tout comme le cœur.

Ainsi songeai-je, en saluant de toute ma reconnaissante admiration le cher Tadoussac, où vivent si aimables gens. Dans la rade se balançait un tout petit yacht, blanche Hermine sur le flot bleu. Un dernier adieu aux amis laissés derrière nous, avec un sincère regret — et nous sommes loin !

N’est-ce pas une pitié que cette constante séparation ? Si l’on pouvait grouper sous un coin du ciel tous ceux que l’on aime ? Hélas ! il est à jamais perdu le terrestre paradis !

Paysages du Sud


C’est le cœur plein de regrets que je regardais s’obscurcir, dans le lointain, les contours des hautes montagnes, dont la cime touche le ciel. Cette nature éminemment pittoresque, pleine de surprises et d’attraits, a tant de séductions… Son cachet a de la rudesse, sa rudesse a de la grâce, et tout cela charme, captive et retient l’âme. Oh ! le Nord, le joli Nord si séduisant, nous ne le voyons plus qu’à peine, emportés à toute vapeur sur un palais flottant, construit pour le plus grand bien-être des heureux mortels qui, épris des beautés de notre Saint-Laurent et de ses superbes rives, éprouvent le désir de les admirer. Le Canada mettait de la grâce dans sa démarche, il ondulait légèrement sur le flot écumant, comme pour endormir dans un doux bercement les regrets amers que nous mettait au cœur la dernière séparation.

Bientôt, devant nos regards se déroulait une nature coquette, en fête vraiment pour mieux nous consoler, — et nous abordions le joli quai de la Rivière-du-Loup. La Pointe est un des coins charmants du Sud. Un génie en liesse a dû passer par là, et semer dans cet endroit un peu de sa gaieté. C’est gentil tout plein ; un peintre ferait les délices de son pinceau avec les mille délicats tableaux qu’une nature prodigue a disposés généreusement dans des cadres charmants. C’est un fouillis de verdure où nichent çà et là de riantes villas, vous en découvrez partout, elles se cachent sans cesse à l’abri des gros arbres, se laissant deviner par le parfum de leurs parterres, et se charment de nos surprises ravies.

L’on comprend bien la préférence marquée des nombreux citadins qui ont choisi ces lieux charmeurs pour leur séjour de prédilection ; aussi tout un peuple gai vit et s’agite, pour enchanter de frais éclats de rire l’écho des bocages voisins. Une franche amabilité règne à la Pointe, est-ce l’effet bienfaisant du milieu ? On serait tenté de le croire, car, regardant les visages gentiment réjouis qui nous sourient à l’arrivée, c’est à croire que la tristesse est inconnue dans ces régions, tant tout le monde semble heureux.

Un peu plus loin, la Rivière-du-Loup, petite ville où tout progresse comme si elle avait été créée pour n’avoir que des bonheurs. Les gouvernements eux-mêmes, qui n’ont pas toujours la générosité facile, ont montré une particulière bienveillance pour la jolie ville neuve appelée aussi Fraserville, du nom de ses seigneurs. L’Intercolonial y a un de ses quartiers les plus importants.

Fraserville est fort joliement bâti, tout respire l’aisance et le bien-être, on y sent la joie de vivre, et c’est déjà un grand bonheur. Les industries y sont florissantes, et le commerce est toujours à l’âge d’or !

En suivant le fleuve, et remontant un peu, c’est d’abord Saint-Patrice, coquet village, aimé des paisibles citadins, puis Notre-Dame du Portage, qui ne le cède en rien à son joli voisin, tous deux sont gracieux au possible, et finement appréciés. Plus loin, plus loin, Kamouraska avec ses galets énormes, ses paysages ravissants, son fleuve grondant, ses bosquets embaumés, ses superbes manoirs, ses jolies habitations, son gai Casino, et sa charmante population. Kamouraska, fier, modeste, qui se tient en arrière, mais que l’on a découvert dans un besoin d’admiration, et que l’on adule depuis. Kamouraska qui est en perpétuelle coquetterie avec sa captivante vis-à-vis, la fine Malbaie, qui, sous les soleils éclatants, lui lance des éclairs de beauté, et Kamouraska de lui répondre en sauvage amoureux.

Kamouraska ne saurait être oublié. On y va tous les ans, par habitude et par goût. C’est tranquille et gai tout à la fois. La jeunesse s’y amuse, l’âge mûr s’y délasse, et la vieillesse s’y repose. On y danse ! on y rêve ! on y dort ! Tout le monde est heureux ! Veinards !

Je croyais avoir dépensé toute mon admiration pour les merveilles de la côte nord, et voilà que les décors du sud me plongent en plein enthousiasme. Oh ! cela ne s’épuise jamais, le sentiment du beau et du noble, on le sent toujours en soi, et n’est-ce pas que l’âge ne saurait l’amoindrir ?

Oh ! jamais alors il ne faudrait vieillir.

Au Pays Natal


Cacouna a été longtemps la favorite du sud, on n’aimait qu’elle, on ne vantait que sa splendide plage et il semblait que pour cette rive fortunée, le Saint-Laurent eût une préférence marquée, tant il passait sous ses regards toujours radieusement paré de ce fier manteau bleu, pailleté de lames d’argent. J’ai toujours vu Cacouna riant au soleil, et si coquettement fine que mon esprit a gardé l’image d’une jolie radieuse en joie d’être belle, et fière de l’admiration qu’excitait sa grâce si frappante, son profit si délicatement dessiné, et sa parure splendide tissée par une nature généreuse.

Aujourd’hui, sans la délaisser, les admirateurs de nos belles rives se souviennent qu’elle n’est pas la seule digne d’être chantée, et l’on va, prodiguant les faveurs un peu partout, pour revenir souvent à la première aimée, avec cette force du souvenir qui nous entraîne vers les lieux toujours connus.

Cacouna a des allures fantastiques de beau rêve, ses horizons sont immenses, flottant dans l’infini, ses bosquets sont des nids où chantent les jolis habitants du ciel, ses villas sont des féeries… Il y règne une tranquillité douce et reposante, la nature y est en pleine émotion et l’âme s’imprègne d’attendrissement devant cette belle œuvre ombrée de verdure, enchantée par le flot bleu épanoui sous les splendeurs d’un sceptre ensoleillé.

Je regarde vite, j’admire à la hâte, trouvant tout délicieusement joli, mais écoutant une voix, qui d’abord timide, finit par crier bien fort : Viens ! Et dans le train qui m’emporte à toute vapeur, je ferme les yeux pour recueillir mon âme de toute cette joie qui est en moi, et ne trouverait pas un mot pour se dire ; mon souffle se fait doux pour ne rien laisser échapper de ce très plein du cœur.

Nous saluons au passage Trois-Pistoles, une autre charmeuse, qui dans une heure de bouderie a fui vers les hauteurs, abandonnant son fleuve — et lui de sourire à cette marque de dépit enfantin. Ne savait-il pas que l’on ne pouvait oublier l’amour voué à sa beauté ? Tu reviendras, fredonna-t-il railleusement. C’était l’ironie suprême qui fit monter bien vite Trois-Pistoles, la belle orgueilleuse, se faire son séjour plus haut. Maintenant, tous les jours, elle redescend rêveuse sur la grève pour entendre comme autrefois le ravissant murmure des flots, elle s’endort sur les énormes rochers et vit ses heures de rêverie dans l’enfoncement de grottes idéales. Lorsqu’elle revient bercer sa mélancolie aux accords tant aimés, le Saint-Laurent cache son sourire pour ne pas humilier la petite belle qui l’aime tant. Délicatesse profonde pour l’amour vrai qui se fait toujours entendre même au cœur des eaux.

Plus loin… Mais fermez les yeux, puis doucement avec une caresse paresseuse de votre paupière, ouvrez-les pour regarder à vos pieds tout ce qui se conçoit de joli, de fantaisiste, de fin, de délicat. Un simple sourire du nord égaré dans le sud, et un sourire qui est tout un poème : c’est le Bic. Imaginez dans une mignonne rivière, des islets chevelus, de sombres têtes de rochers où se sont cramponnés les sapins dans une étreinte de noyé, tout cela dans les vagues vertes, avec pour fond de tableau des énormes montagnes qui dressent leurs cimes altières jusqu’au ciel, dans leur éternel défi ; et en avant les étendues incomparables d’un fleuve qui donne l’illusion de l’Océan. Le Bic a un genre unique de beauté ; son pittoresque a de la grâce, une grâce jeune, ravie d’être belle — petite sauvage, coquette sans le savoir avec ses rustiques atours.

Puis une légende auréole d’une lueur de pitié une de ses îlettes, celle appelée Au Massacre et dont une sombre caverne presque inaccessible garde les cendres des morts (Micmacs, je crois) immolés par la férocité des Iroquois.

Le Bic était sans doute le séjour idéal des premiers enfants du pays, qui dans leur poésie primitive, ne connaissaient que la sublime mélodie : celle qui chante dans la nature !

Et filant toujours, un violent coup de sifflet me fait sauter le cœur. C’est là !… Rimouski. Je suis dans les bras des amies, de ceux qui m’ayant vue sans cesse partir, n’ont pas oublié encore que j’étais une des leurs, et que le besoin de respirer l’air natal me ramènerait toujours là, où reste à jamais quelque chose de moi.

C’est avec ravissement que je le revois mon vieux Rimouski, qui, confiant en ses charmes toujours, s’est avisé, ces derniers temps, de revêtir toilette nouvelle. C’est qu’il a l’air jeune, tout jeune ainsi et nargue d’un sourire moqueur, sa vieille amie, l’Isle Saint-Barnabé, qui fait mine de ne pas le reconnaître. Elle lui en veut sans doute, de sa métamorphose, elle, condamnée à sa parure verte qui lui paraît peut-être surannée, et dont nous admirons, nous, si complètement la fraîcheur.

Cher Rimouski ! C’est tout ce qui me vient aux lèvres, pendant que j’aspire avec délices les brises salines, et que de tous mes yeux, je regarde les endroits à souvenirs. Et il y en a partout !

Belle petite ville !… Est-ce jolie ?… Le sais-je… n’est-ce pas beau de tout notre amour le cher coin de terre qui a déroulé ses panoramas sous nos premiers regards. Et maintenant, lorsque se déploient à nos yeux les toiles anciennes, où les teintes ont gardé leur riche coloris, nous courbons le front sous le flot de nos pensées, vague montante qui submerge le cœur dans une enveloppante caresse.

Mon Dieu ! pourquoi faut-il sans cesse émietter le meilleur de sa vie et laisser ainsi des parcelles de son cœur le long de la route ? — Cela ne meurt pas !… Lorsque nous foulons les sentiers jadis parcourus, nous écoutons la voix des déchirements murmurer : Te souviens-tu ?

Si l’on se souvient ? Mais peut-on oublier que sous le sol natal, dans un blanc linceul est enveloppée la chère créature du nom de Maman, qui a dormi avant qu’on ne s’éveille, nous cachant à jamais l’éclat de ses chers yeux, voilant sous la mousseline blanche la tendresse de son sourire, en gardant pour des anges les caresses, qui font pleurer sur terre les petits êtres délaissés. Et combien elle est appelée dans des sanglots, cette blanche vision si vite évanouie ! Elle revient dans des rêves, elle arrive doucement, se penche sur le petit lit, et de caresses humides de larmes elle couvre le cher visage. Son enfant en sourit… et ce doit être là le meilleur du ciel des mères que ce rayon né d’un baiser ! C’est dans ces nuits du paradis que l’enfant apprend à aimer sa mère, et le soir, en posant sa blonde tête sur l’oreiller, il sourit d’avance, dans un appel de toute son âme naïve : Oh ! viens, petite maman !… Elle arrive… Comme elle est jolie, toute vêtue de blanc, avec cette grâce diaphane qui n’appartient qu’aux êtres aériens.

Petite mère, petite mère, embrasse vite ton enfant, les nuits sont courtes et bientôt lorsqu’il aura vieilli, tu ne descendras plus baiser ainsi ses boucles blondes.

— Et lorsque l’on a rêvé d’elle, le matin, la chambrette est bien sombre, le premier regard est voilé de larmes… on ne pleure jamais assez sa mère ! Hélas ! pourquoi savoir ce nom, qui déchire, qui meurtrit, qui broie, qui ensanglante !

N’a-t-il pas une cruauté inouïe ce mot qui meurt aux lèvres, dans un besoin de le dire, même en un murmure. Le cœur vient aussitôt le reprendre, fleur d’amour qu’il faut mettre sur l’autel drapé de deuil où est enseveli le plus cher de notre vie… la mère !

Parti, aussi, l’être noble et grand dont on est si fière d’être la fille. Oh ! son père, l’aimer, oui, mais l’admirer comme l’homme supérieur qui ne saurait faillir aux grands principes d’honneur, de devoir. Passe la silhouette de l’aimé ; il est grand, il est beau, il est bon, dans ses yeux la caresse du paternel amour, sur ses lèvres, le sourire dernier. Il s’est endormi, lui aussi, fatigué de vivre près d’une tombe. On dort bien mieux sous la terre, solitude jamais troublée…

Et sur les mausolées silencieux, s’agenouillent maintenant des petites têtes blondes, comme ces rameaux verts naissant sur le tronc desséché. Printemps souriant à l’hiver enseveli ! Jeunes êtres s’ouvrant à la vie, pour rappeler aux chers endormis les petits visages de jadis. Auront-ils en les regardant, l’illusion d’une heure de sommeil, eux qui dorment depuis si longtemps ? Ô mort, as-tu de la vie, ou es-tu bien morte, glacée pour toujours, n’entendant même pas le ramage caressant de ces voix d’oiseaux répétant dans un innocent appel : Grand-père, Grand’mère ?

La terre a frissonné. Le cœur ne meurt pas, il bat toujours son grand amour. Ne laissons pas le cyprès seul, souffler sa plainte ; agenouillés sur le sol humide, de la plus pure rosée, parlons encore aux absents, de la vie, après la mort.

Dans l’air passeront des tressaillements d’âme… Ce sera toujours eux !

Impression Nocturne


Hélas ! que j’en ai vu mourir de jeunes filles !
C’est le destin. Il faut une proie au trépas.
Il faut que l’herbe tombe aux tranchants des faucilles.
Il faut que dans le bal, les folâtres quadrilles
Foulent des roses sous leurs pas !

(V. HUGO.)


Le fleuve avait ce soir-là, une mélancolie très douce, il chuchotait à peine ses troublants aveux, on aurait dit qu’il étouffait des sanglots ; car parfois les vagues frissonnaient, comme dans ces heures de désespoir où la douleur ébranle tout. Et une immense tristesse montait du cœur des eaux, jusqu’aux âmes, les prenant dans une caresse, de pleurs toute noyée.

Là-bas planait l’incertain, la nuit avait secoué ses mystères, la nature voilait ses charmes, et de pâles étoiles piquaient dans la sombreur, leurs joyaux scintillants.

Sur le pont du Saguenay régnait un silence à peine troublé de quelques chuchotements qui se confondaient avec la plainte des ondes surprises en plein sommeil, par le cauchemar de ce fantôme blanc qui se traçait une route triomphale. Et longtemps l’on écoutait leur murmure. Le fleuve gazouillait une berceuse, pour rendormir les jeunes rebelles.

Nous avions laissé le quai de la Malbaie où s’agitait une foule joyeuse, nous avions admiré les splendeurs du Manoir Richelieu mirant sa féerie lumineuse dans le fleuve où s’irradiaient ses milles flamboiements. Tout était redevenu calme, comme à l’approche d’une vague tristesse ; l’air nous apportait des soupirs, et nous sentions une oppression indéfinissable.

Nous accostions au quai de Saint-Irénée ; on lançait les amarres prestement saisies par d’habiles manœuvres ; notre bateau se balançait avec un léger mouvement. Montée sur le pont supérieur à côté du pilote, je regardais s’agiter sur terre, des hommes dont les costumes rustiques et un tant soit peu fantaisistes, le visage cuivré, les traits rudes de travailleur, à la lueur des falots se mouvant dans l’ombre, semblaient des ombres fantastiques errant dans la nuit.

Ceux-là, non plus, ne parlaient pas, comme dans la crainte de troubler le silence d’un pénible mystère… Soudain, sur le débarcadère, s’avança un cortège : une tombe portée par de rudes marins, et suivie par un homme que soutenait un bras ami. Il marchait tête basse, accablé sous le poids d’une terrible douleur, et sur son passage, on s’inclinait aussi, respectueux devant ce deuil saisissant, qui se promenait dans le noir, crêpe de la nature s’épandant sur la mort.

Le pilote avait ôté sa casquette, et penché, il regardait :

— Qui est-ce ? demandai-je bien bas, comme effrayée du bruit de ma voix.

— C’est une jeune fille, me répondit le brave homme d’un ton ému ; et il me donna son nom, un des mieux connus au pays.

— Et c’est son père, termina-t-il en désignant l’homme en noir. Nous suivîmes du regard le triste défilé, impressionnés par ce spectacle auquel la nuit prêtait une note plus sombre, plus morte !

Quelques habitants groupés sur le quai, tête nue, avaient assisté au lugubre départ.

Et nous nous en allions, que je les voyais encore nous suivre des yeux. Eux aussi avaient aimé sans doute la pauvre jeune fille que nous emportions, et par une attention touchante, ils restaient là, à suivre le sillage du bateau ramenant la morte regrettée.

Nous avions gagné le large, le pilote à son poste regardait là-bas ; et toute frissonnante sous le souffle âpre du vent, je m’abandonnai à la poésie nocturne qui émanait du ciel et des flots. Je pensais à la morte qui dormait en bas dans son cercueil, plus blanche que le satin de son oreiller, immobilisée à jamais dans son dernier repos. Pourtant, il faisait si bon de vivre, la nuit avait tant de beautés, le fleuve, tant de caresses, et des rives nous venaient des murmures de vie. C’était bon !

Puis une crainte mordait au cœur, la mort était trop près, nous sentions son haleine glaciale souffler sur notre joie, et c’était terrible de penser à l’au-delà, dans l’insondable d’une nuit opaque. J’avais besoin d’entendre une voix humaine, et je m’approchai du pilote, voulant aussi savoir où l’on avait déposé le cercueil. Je croyais à une chambre mortuaire, et ne voulais pas penser à la tristesse de pauvres tombes à fond de cale. Le brave marin était ému, en me disant qu’il ne pouvait s’habituer à cette mort : — « Pourtant en ai-je transporté des cadavres, dans tous mes voyages, et j’éprouve toujours la même émotion. »

— Quelle douleur pour les parents d’abandonner ainsi leurs aimés, et cela doit leur faire mal au cœur, de ne pas les garder près d’eux ?

— Oui, bien triste, et surtout quand c’est du monde riche ! fit modestement le pilote.

— Comment du monde riche, m’écriai-je, interloquée, — mais les pauvres souffrent tout autant, peut-être plus.

— Oh ! ce n’est pas la même chose, assura, avec conviction, mon interlocuteur.

Je restai songeuse devant cette expression naïve et croyante des droits que donne l’éducation délicate et raffinée. C’était un humble qui m’avouait cela tout simplement, dans une phrase sans apparat, d’un ton si naturel et si convaincu que je n’insistai pas…

Cela fait du bien de croiser des êtres à l’âme droite, ignorant l’envie, la basse jalousie, allant droit devant eux, comme le bateau qui file au port.

Certes, je n’avais nulle tentation de semer dans ce cœur franc et honnête, la plus petite graine anarchiste.

Brave pilote, sa bonté vraie m’a fait du bien !

Le ciel se dépeuplait, et dans sa blancheur teintée de masses sombres, on ne vit plus bientôt que de pauvres étoiles délaissées, pleurant… qui sait, peut-être une désillusion !

Pour les Laval


Bravo ! jeunes Universitaires !

Ils vous ont un air crâne, coiffés de ce béret si allègrement porté. Dans tous les pays, les corps universitaires se distinguent par un costume quelconque. Ici, à Montréal, notre jeunesse étudiante semblait réfractaire à cette idée, quand tout-à-coup, bravement elle couvrit son respectable chef d’une coiffure si bien caractérisée qu’elle plaît sans être d’une suprême élégance comme dit l’opérette. Le béret est tout de même joli, et il sied bien avec sa petite allure nonchalante, à nos jeunes amis. Ils ont l’air si heureux là-dessous, nos étudiants, que j’éprouve une véritable satisfaction en les croisant ; ils semblent dire :

Nous sommes des Laval !

Hourrah ! braves petits Canadiens ! Oui vous êtes des Laval, c’est-à-dire des nôtres, nous vous regardons gaiement parader dans nos rues, vous êtes la jeunesse, vous êtes l’avenir ! Les vieux en vous voyant, se rappellent les belles heures d’antan, vous réveillez en eux les joies anciennes ; les jeunes sourient aimablement à votre expansive gaieté, et si vous êtes un peu tumultueux, on sait vous le pardonner, car c’est si beau d’être jeunes ! Et puis cette jeunesse un peu tapageuse parfois, comme elle sait être sage lorsque les grands sentiments d’honneur et de patriotisme sont au jeu. Attaquons leur pays, leur Université, leurs futures professions ! Gare à nous, car ces jeunes deviennent des lions, lorsqu’il s’agit de défendre ce qui leur est cher à tant de titres.

« L’opinion de la jeunesse est toujours la meilleure, car elle est dépourvue de préjugés. » C’est Tolstoï qui disait ainsi. En effet, les jeunes jugent toujours avec leur enthousiasme, mais celui-ci est pur, pas du tout intéressé, et voilà ce qui donne tant de droiture aux sentiments de la jeunesse.

Pourquoi donc vieillissent-ils ?…

Je ne continue pas, car je souhaiterais à tous ces fiers lurons du béret de porter toute leur vie la coiffure universitaire. Et j’en connais qui me feraient les gros yeux !

Formons le vœu sincère que cette brillante génération d’aujourd’hui n’oublie pas demain qu’elle est canadienne-française ! Que le souffle patriotique qui anime ces cœurs battant noblement sous la toge, soit toujours brûlant d’amour national ; que cette flamme bien intense, les guide sur la route du devoir chaleur ardente qui ne laissera jamais refroidir leur vaillance !

Dans cinquante ans, Universitaires, nos amis, vous rappelant le cher petit béret, vous résumerez encore le passé, le présent et l’avenir dans ce chant de la patrie :

« Ô Canada, mon pays, mes amours ! »

Sur la Tombe d’un Patriote


Arthur Buies n’est plus, et il nous semble impossible que cette figure si originale, cette plume si féconde, ce talent si exceptionnel, soit déjà disparu. Nous le revoyons tous, avec sa belle tête intelligente, ses yeux brillants où pétillait la plus fine raillerie, et cette bouche ironique qui souriait malicieusement, avec des mots spirituels pour flageller nos ridicules. Il avait tant d’esprit, et il savait si bien s’en servir ; il avait des mots charmants, des idées originales, et il nous débitait cela finement, avec des expressions à lui seul, et un sourire qui ne cessait d’être amical.

Tous les journaux ont fait l’éloge de son talent d’écrivain, et ont été unanimes à célébrer son rare mérite ; il était sans contredit notre meilleur styliste ; des études parfaites avaient développé ses ressources intellectuelles à un très haut point, et nous pouvons dire que l’écrivain canadien qui vient de mourir à Québec, est une des gloires les plus brillantes de notre littérature.

Avec lui, la monotonie n’est pas à craindre, nul n’a jamais dormi sur ses chroniques ; oh ! ces chroniques si infiniment spirituelles, un genre si particulier que personne n’a jamais tenté de l’imiter, sentant bien la tâche impossible. Ses volumes de géographie descriptive sont de véritables chefs-d’œuvre ; on y sent l’âme d’un poète vibrer à la poésie de la nature si belle : un amant de la beauté seul pouvait trouver ces expressions enthousiastes pour dire les charmes séduisants de nos contrées superbes.

C’était à une œuvre nationale qu’Arthur Buies travaillait en chantant, barde de notre pays, ses sites pittoresques, ses surprises charmantes, ses mille attraits. Il voulait la gloire de notre Canada, et disait combien il était grand et beau ; il souhaitait attirer des milliers de colons pour habiter les régions enchantées dont il décrivait les merveilles, et puisse-t-il tressaillir d’allégresse dans sa tombe, en voyant notre pays se coloniser rapidement.

Mais la douce tâche de louanger l’écrivain ne m’appartient pas et sur le cercueil de l’époux, du père, de l’ami qui dort là son dernier sommeil, je viens mettre au milieu des roses parfumées, les modestes fleurs de la reconnaissance. C’est un bouquet qui embaume jusque dans la mort : le plus bel hommage d’un cœur qui se souvient.

Un des meilleurs amis de mon père, il n’oublia jamais cette solide amitié, et je me rappellerai toujours avec quelle rare bienveillance, il accueillit mes premiers essais. Je tremblais de les lui soumettre, craignant plus que tout au monde sa fine raillerie. Mais j’avais douté de ce grand cœur, il me répondit par une lettre, un véritable petit bijou et que je ne puis lire aujourd’hui sans que les larmes viennent mouiller ce papier où il avait tracé de si délicieuses choses. J’en cite quelques lignes : «  Que je suis content, ma petite, de vous voir venir vous mettre à mes côtés et entrer dans cette voie que j’ai parcourue, qui a bien ses traverses, sans doute, mais qui offre aussi les plus nobles et les plus chères jouissances, qui élève l’esprit et le caractère, quand on sait dédaigner les misères et les flatteries, et n’avoir en vue que ceux qui savent nous apprécier parce qu’ils en sont dignes. Ce public-là, c’est le vrai public, l’autre c’est la multitude.

«  Mais surtout, comme première règle, écrivez pour vous-même. Pour les imbéciles, le juge le plus complaisant c’est soi-même ; mais pour les vrais intellectuels, le plus sévère des juges, c’est soi. Or, soyez soi. D’abord, vous y trouverez une grande satisfaction, et vous aurez une forte garantie que ce que vous serez décidée à livrer au public a une valeur incontestable. »

— Ce sont des conseils dont peuvent aussi profiter tous ceux qui débutent dans le journalisme.

Et unissant la pensée de sa charmante femme, avec la sienne, il ajoutait : «  Nous adressons nos meilleurs vœux à la vaillante qui entre dans la carrière où sont semées tant d’épines, mais où les roses sont si belles, si parfumées, qu’elles font tout oublier comme ces beaux jours d’hiver si rares, mais si resplendissants, qu’on oublie en une heure que le ciel a des nuages et que le soleil en deuil se dérobe au fond du firmament. »

J’avais consacré une chronique à la louange de ce cher ami d’un père aimé, et tout ému, il m’écrivit ainsi :

«  Vous êtes contente là, n’est-ce pas ? d’avoir écrit ces jolies choses pour votre bon vieil ami, qui fut celui de votre père, pendant si longtemps. Mon cœur vous remercie, chère petite, et je vous envoie dans cette lettre une des rares larmes qui en sortent encore, avec un de mes derniers sourires. Conservez-les tous les deux, mais que l’un n’efface pas l’autre : déposez-les à côté du petit trésor de votre propre cœur, et quand vous écrirez quelque chose où votre âme vibrera tout entière, vous verrez ma larme et mon sourire briller à la fois tous deux et votre âme s’y refléter. »

Mon âme a vibré tout entière dans ce dernier tribut donné à une si chère mémoire, et à travers le brouillard de mes propres pleurs, je vois briller cette larme avec ce sourire, dernière tendresse du vieil ami qui vient, dans une suprême illusion, illuminer des rayons de l’au-delà, le ciel très sombre de ma désespérance. Puisse cette pluie bien chaude de mon cœur faire fleurir à jamais les plus radieuses fleurs sur le tertre funéraire, et que l’épouse et les enfants qui viendront y pleurer le mari aimant et le père affectueusement dévoué, en respirent les douces et subtiles émanations. Dans les blanches corolles, je laisse quelque chose de mon âme ; en naissant de mes larmes, elles ont gardé mon cœur.

Les Vaillantes et les Lâches


— « Tu te souviens, Marie X… ? »

— Mais oui, parfaitement.

— Eh bien ! ma chère, ses parents sont morts, et figure-toi qu’elle gagne sa vie !  !  !…

— Hein ! que me dis-tu là… et moi qui devais l’inviter à venir passer quelque temps à la maison ; c’est maman qui m’aurait grondée !

— Je te crois, mais le plus fort, ma chère, imagine-toi qu’elle est reçue tout de même dans la meilleure société de Québec !

— Tu ne me dis pas ça !  !  ! »

Je regardai du coin de l’œil les deux jolies péronnelles qui me donnaient gratis une leçon de bêtise humaine, et je me demandai avec pitié, ce que feraient ces insignifiantes poupées, si le destin s’acharnait tout à coup à leur retirer parents et fortune. Je considérais ces fronts inintelligents, ces bouches insipides, et ces yeux de pies babillardes, sans cet éclair d’esprit qui donne tout le rayonnement à la physionomie, et elles jasaient… jasaient… Maintenant, je ne les écoutais plus, les bruits de la rue et le mouvement accéléré du tramway me rendaient un peu sourde. Parfois, m’arrivait encore un lambeau de phrase… mon Dieu, qu’elles étaient sottes !

Gagner sa vie !  !  ! Le grand mot était lâché, et avec quel mépris ! D’où venez-vous donc, vous qui ne savez pas encore qu’un préjugé sot et ridicule a été banni de chez nous, et que nous sommes loin du temps où une femme ne pouvait sans déchoir, demander au travail le pain libre : celui sur lequel ne pèse aucun impôt, celui de l’indépendance, pétri de nos mains, arrosé de nos sueurs souvent, mais toujours si bon, si réconfortant. Ah ! celui-là, on le mord avec une gourmandise heureuse, il est à nous, bien à nous, et nous éprouvons de cette liberté fièrement conquise, une jouissance extrême.

Gagner sa vie !  !  ! Mais, est-il titre plus glorieux que cette noblesse acquise par notre intelligence, notre force, notre courage ? Notre blason est sans tache, et quelles que soient les armes qui y sont gravées, elles méritent le plus profond respect ; inclinez-vous, ô femmes. Ayez le courage de renier les derniers préjugés ; voyez dans la vaillante qui lutte pour la vie, une sœur plus digne que vous, puisqu’elle a eu le sublime courage de descendre dans l’arène où se livre la lutte journalière et d’y combattre jusqu’à la victoire.

Conçoit-on ce qu’il faut de vaillance à une frêle créature élevée dans l’abondance, au sein d’un joli intérieur, pour s’arracher à ce milieu chéri, et se jeter dans la mêlée qui lui fait peur ? Mais le devoir est là, elle ne veut pas accabler un frère, elle veut soulager une mère, aider un père malade, élever ses petits frères et ses petites sœurs… on a besoin d’elle… et elle est là ! Puis c’est la vie monotone, c’est la volonté soumise, l’obéissance passive, l’exactitude absolue, c’est… enfin ce n’est plus elle ! il ne lui est pas permis d’être lasse, ennuyée, découragée, il lui faut marcher sans défaillance et sans avancer souvent. L’ennui lui est interdit, elle n’a pas le temps de s’ennuyer ni de s’amuser, il lui faut concentrer toutes ses forces vers un seul but résumé dans ce mot : le devoir !

Que de jeunes filles ont grandi sous de radieux auspices, puis un beau jour… crac ! Rien ne restait plus de l’opulence passée, l’avenir était à faire, et dans leurs mains d’enfants gâtées, l’espérance reposait tout entière. Bravement elles se mettaient à l’œuvre, et j’ai connu une de ces héroïques jeunes filles qui a accompli des prodiges de dévouement, d’intelligence et d’énergie, pour vaincre le sort qui s’acharnait à lui être cruel, et elle a vaincu ! La roue de la fortune tourne vite dans le monde, et telle qui rit aujourd’hui, pourrait bien, demain, s’affaisser sous les coups terribles de l’adversité, et alors puisse-t-elle être assez heureuse pour lutter avec avantage et posséder assez d’intelligence et d’instruction pour réclamer à la vie, la vie elle-même.

C’est avec la pensée de l’avenir qu’une mère devrait élever son enfant en lui apprenant que le travail sacre grand. Elle doit lui enseigner dès son jeune âge à respecter le travailleur si humble soit-il. Plus tard, si la destinée lui est barbare, la jeune fille souffrira moins, et ne considérera pas comme une déchéance le fait de prendre sa place parmi la troupe des vaillantes. Si le sort lui est toujours très doux, elle saura que les jeunes filles qui gagnent leur vie sont dignes de tout son respect, et ont plus de droits qu’elle à l’admiration. Certes, elles sont heureuses, celles que l’existence gâte assez pour leur épargner les horreurs de la lutte ; qu’elles savourent leur bonheur, sans insulter au sort d’autrui.

D’ailleurs cet orgueil ridicule est à peu près anéanti, et je le croyais mort quand la conversation de deux petites prétentieuses m’a bien appris que la sottise régnait encore sur la terre, au centre même de la civilisation canadienne.

Aux litanies des calamités humaines, on devrait bien ajouter cette invocation :

De la bêtise, délivrez-nous !

Les dangereuses


Au sortir du cours de littérature, le lundi, à l’Université Laval, un ami m’indiqua deux jeunes filles tout près de nous, d’un air interrogateur. Je les reconnus pour les avoir croisées sur une plage quelconque durant la dernière saison — et je les nommai.

— Vous ne me dites pas, s’exclama mon ami. Mlle X et Mlle C ! deux Canadiennes ?  ! Mais je les entends parler anglais, tout le temps ?  !  !

Je haussai les épaules… parler anglais ! mais ne sait-on pas que c’est le suprême chic, et que toute Canadienne — qui veut se pousser — a le devoir de baragouiner cette langue… Baragouiner, c’est le mot, car la plupart d’elles le parlent à peu près comme elles prononceraient l’algonquin.

Je regardai les deux jeunes poseuses : toilettes à sensation, mouvements… très vastes, à faire reculer les humbles petites voisines ; grands airs effarouchés… mais pas farouches ! conversation anglaise, et formulée assez hautement pour être entendue de tous. Il y en a qui ont la rage de faire admirer leur bêtise, et ces dames appartenaient évidemment à cette catégorie assez étrange…

On les regardait, surpris de voir ces Anglaises perdues dans ce milieu français, et louant presque les étrangères qui aimaient notre belle langue… Moi qui savais, hélas ! l’exemple pénible et humiliant que donnaient ces petites demoiselles, je tressautais d’indignation, et j’aurais voulu les cingler de mon mépris, et venger ainsi la langue qu’elles outrageaient.

Sottes, va !

Que vont-elles faire aux conférences de littérature, ces petites ignorantes, que le distingué professeur sera impuissant à instruire… on ne met pas de l’intelligence dans les cervelles vides. Ce qu’elles vont faire là ?

Poser.

C’est très bien vu, ces conférences-là, c’est chic. M. un tel, Mme Chose, Mlle Machin, y assistent… on s’étonnerait de ne pas voir ces demoiselles, qui n’appartiennent pas à notre élite intellectuelle, comme le faisait remarquer M. de Nevers[1] — mais hélas ! à notre élite sociale. Et c’est ainsi qu’elles se rendent aux cours de littérature, — pas pour s’instruire — du français, fi ! — est-ce que l’on peut encore aimer le français quand on sait l’anglais ?…

Ont-elles du cœur, de la fierté, de l’honneur patriotique, ces donzelles, qui sacrifient avec un sourire niais, les intérêts de leur nationalité ? Est-ce qu’elles soupçonnent la lâcheté de leur trahison, est-ce qu’elles comprennent qu’en reniant leur langue, elles dédaignent le plus bel apanage de leur race… Non, elles ne comprennent rien. Et, pourquoi ?

Je pardonne bien volontiers à une humble fille de ne pas parler correctement sa langue. Souvent elle s’est trouvée dans un milieu où on la parlait de façon incorrecte — et comment voulez-vous qu’elle sache ? C’est plus haut qu’il faut regarder, — plus haut, à la tête, c’est là que le mal réside, et il est terrible ce mal — et disons-le, les femmes en souffrent plus particulièrement. Il y a certes moins de patriotisme chez la Canadienne, que chez le Canadien. Un grand nombre d’elles ne savent même pas ce que résume ce mot : patriotisme ; elles le confondent avec celui : politique — et trouvent modestement que ce sont les affaires des hommes !… C’est à pleurer.

C’est dans la meilleure société canadienne-française que le microbe anglicisateur fait des ravages… et quels ravages ! Est-ce que l’on n’apprend pas à nos jeunes filles, dans nos maisons d’éducation, l’histoire canadienne ? Est-ce qu’on ne leur dit pas au prix de quels héroïsmes fut fondée cette petite colonie, ce que souffrirent nos premiers ancêtres — et plus tard, dans le siècle que nous venons de quitter, ne leur montre-t-on pas le flot rouge qui dans son jaillissement apportait une liberté au petit peuple français des bords du Saint-Laurent, le sacrant, dans ce baptême sanglant : nation canadienne. Ne leur dit-on plus rien ? On leur dit tout cela, mais demain, emportées dans un courant néfaste, elles oublient ce qu’une fille doit de respect à sa mère, ce qu’une Canadienne doit d’amour à la France !

Et vous trouvez ces ingrates enfants, dans les rangs de la haute société, ce sont ces demoiselles qui donnent le ton, ce sont les femmes de qui l’on attend l’exemple — et ce sont les mères de demain.

La vraie Fête


C’était fête, grande fête à la maison bleue. Les salons décorés d’une profusion de fleurs, embaumaient la jeunesse et l’été ; de la lumière partout, il en descendait des lustres somptueux, il en brillait parmi les plantes, en des points roses, bleus et verts ; il en rayonnait sur les éblouissantes toilettes, les blanches épaules et les scintillants bijoux. C’était un éblouissement : de toutes les lèvres, tombaient des sourires, le trésor en semblait inépuisable tant chacun en recueillait, et en livrait à son tour ; et les flatteuses paroles se perdaient dans les corolles des fleurs… Pauvres fleurs, elles étaient vite fanées, les illusions trompeuses profanent tôt la fragile grâce. Les roses s’effeuillaient sur les tapis, et les pétales s’attachaient aux petits souliers des jolies danseuses. Elles valsaient dans le trépas, les fines roses de juillet, sitôt mortes que nées.

La joie vivait partout, le piano l’harmonisait en des notes enlevantes, la danse la berçait dans tous ses pas vifs ou lents, rythmés avec un art délicieux, les jeunes fronts l’exultaient, le rire perlé l’envoyait à tous les échos… enfin c’était une fête mondaine qui secouait, dans la nuit, mille rêves qui agoniseraient à l’aurore, suivant de près, dans la tombe, leurs sœurs, les roses !

Une fillette de douze ans promenait sa petite robe blanche à travers les riches toilettes, et évoluait avec un talent remarquable, aussitôt que dans un proche horizon, elle voyait poindre une jupe héliotrope, fort admirée lorsque la maman s’en était parée, mais dont le voisinage, à cette heure, ne lui convenait plus du tout, tant elle savait la sentence qu’apporterait cette robe superbe : « Ma Jeannette, sois raisonnable, et gagne ton petit lit. Maman te récompensera, demain, si tu est bonne fille ! » C’était bien gentil toujours la récompense de maman, mais rien ne valait pour la mignonne le plaisir de cette fête : aussi déployait-elle un rare talent de stratégiste.

Elle parcourut tous les salons, elle entendit beaucoup d’aveux, elle surprit maintes railleries ; elle comprit même que l’on se moquait de la fête — une si belle fête ! Mais oui, l’on se moquait. Jeannette aurait, bien volontiers, trahi les vilains qui parlaient ainsi… mais prudente, elle préféra se taire, pour ne pas manquer la fin du spectacle. C’était la première représentation de la petite et vraiment la scène était variée et intéressante.

Les propos d’amour l’amusaient, surtout ; elle se blottissait parmi les plantes, recueillant, avidement, tous les mots ; c’était une musique nouvelle, et elle s’en grisait. Je t’aime, que ce doit être charmant ! pensait l’enfant. Un couple tout près d’elle, s’arrêta, et lui, un grand brun, disait, à elle, une frêle et gracieuse blonde, un lot de choses charmantes, déclarations enflammées qui mettaient Jeannette aux anges ! Et, un peu plus tard, près du même laurier rose, la fillette écouta le même jeune homme redire les mêmes propos… elle avança sa tête curieuse pour revoir la même blondinette aux grands yeux rêveurs… et, elle aperçut une grande et belle personne à l’air altier, qui lui rappela Junon : Jeannette étudiait sa mythologie.

L’enfant avait envie de lui crier : Tu es un menteur ! tant elle trouvait perfide cette tromperie, à l’ombre du laurier rose… pauvre laurier ! mais le lit blanc lui apparut… et pour soulager, un peu, sa petite âme, elle chercha la blondinette trahie, voulant lui donner une caresse compensatrice. Elle aperçut bientôt sa robe rose, et la vit causer avec un joli danseur, elle s’avance, et là, tout près… ? Pauvre petite, elle entend le même refrain répété en duo…

Et l’enfant grave, de dire :

« Mais, ils ont donc appris cela par cœur, comme Maman me fait apprendre ma leçon d’histoire… ils disent tous la même chose ! »

Il lui semble maintenant que la fête est un enchantement de mauvaise fée, son front est brûlant, trop de pensées bouillonnent là, et les yeux lui font mal. Jeannette pense à son jardin, et gagnant la porte, elle s’en va dans la nuit. Peur ? de quoi Jeannette aurait-elle peur ? le bois n’est-il pas son meilleur ami ? elle en connaît tous les détours, et s’amuse, souvent, à y marcher les yeux clos.

Au milieu des arbres dont la tête profile une tache noire dans le ciel sombre de cette nuit vierge d’étoiles, on voit le voltigement blanc de la robe de Jeannette, telle l’écharpe qu’une déesse, amoureuse des arbres, fait onduler à travers les branches des bois endormis. Un frémissement d’oiseau, un soupir de feuille, une caresse du vent, légers souffles effleurant les cheveux de Jeannette, disait quelque chose à cette enfant, qui n’avait souri qu’à la nature, et dont le petit cœur, ce soir, était gonflé des premiers désenchantements. Elle gagna un berceau, et dans la nuit, un point rouge — celui de la cigarette, — lui souhaita la bienvenue.

— C’est toi, cousin ? fit Jeannette, devinant.

Le grand cousin, le confident intime, et si discret ; elle savait où le retrouver, lui, qui n’aimait pas les fêtes. S’asseyant à ses côtés, sur le banc rustique, elle appuya son front charmant sur l’épaule du jeune homme et lui raconta tout.

« Cousin, que c’est laid, la fête, que c’est laid. »

Lui, effrayé du tumulte de cette âme enfantine, tentait doucement de la calmer.

— « Tu as mal entendu, ma petite, et tu verras bientôt que le monde est fort amusant. »

Jeannette se révolta, et contrariée, elle éclata en sanglots. Le cousin est heureux de cette explosion qui dégage la gorge oppressée.

Et en la consolant, il pense quelle influence aura sur la vie de Jeannette cette première impression. Elle s’est brouillée du premier coup, avec les fêtes ; il sent bien toute réconciliation impossible. Alors, il la voit grandir, sérieuse et sage, toute à son devoir, avec l’horreur des compromissions mondaines… Il écoute les accords joyeux qui descendent des fenêtres jusqu’au bocage et meurent avec la répétition moqueuse de l’écho.

C’est un peu de joie qui vient à lui, et il sourit à un rêve, pendant que sur son épaule, la petite tête est toute sanglotante.

Pleure, enfant, ces larmes sont le baptême qui te fait femme !

Le froid de la nuit et celui des sanglots enveloppent Jeannette et elle a un long frissonnement.

— « Viens, petite, ton lit blanc est prêt. Va dormir, chère, oublie tout, mais rappelle-toi toujours que ce n’est pas au bal que vit le vrai bonheur. »

Il la ramène doucement vers la maison, et, au bas du grand escalier, s’arrêtant, tout grave :

« Jeannette, promets-moi de me dire ton premier amour, tout comme j’ai reçu ton premier chagrin ? »

Dans un mouvement familier, elle lui envoie un baiser, avec un gros oui : promesse charmante !

* * *

« Te souviens-tu, chérie, de mon bal de douze ans, et de l’horreur qu’il me laissa pour les fêtes mondaines ? Je t’en ai bien dit tous les détails, dans nos longues confidences du pensionnat. Tu sais aussi, que jamais, je n’ai voulu aller au bal ; cela a même impatienté nombre d’amies, qui s’attendaient, probablement, à venir flirter chez moi, tout en me ridiculisant à l’abri de leurs éventails.

« On me croyait misanthrope ! Oh ! la, la, tu sais si je le suis. Je t’ai parlé longuement de cousin Maxime, celui-là même qui me consola le soir de ma première désillusion. Et puis, ne t’ai-je pas aussi confié, que depuis lors, je l’avais aimé. Peut-être pas d’amour, tout de suite, j’étais encore une enfant, mais cela vint bientôt. Je l’aimai de plus en plus, je n’étais heureuse qu’auprès de lui, sa voix était ma plus chère musique, et je l’aurais écoutée — toujours — me lire des vers… mais ce n’étaient pas les vers que j’entendais, c’était lui !… mon plus grand poète ! Mon idylle languissait terriblement, je devins triste, Maman déclarait que l’existence choisie ne m’allait pas, et qu’il fallait me donner un peu de mouvement.

« Maxime était là, quand maman s’en exprima avec une telle énergie, et je vis bien l’expression angoissée de ses beaux yeux bleus. Tu ne les connais pas ces yeux-là, ma chère ; ils sont uniques ! Ne ris pas, je suis très sérieuse.

« Maman sortit bientôt, et Maxime vint s’asseoir sur un petit tabouret. Tu sais, celui que j’ai brodé avec tant de zèle — tu vas voir que j’avais un pressentiment ! — Il me regardait… ses yeux n’avaient jamais eu cette éloquence. Mon cœur en battait la charge !

« — Si vous êtes ainsi triste, Jeannette, n’est-ce pas que vous aimez ?

« Il était si pâle, si ému… oh ! mon Dieu, que j’étais contente !

« Je ne répondis rien, car la vérité était difficile à dire ; il insista :

« Jeannette, vous me l’avez promis ? »

« Et bravement, j’avouai : « Oui, j’aime ! »

« — Vous aimez… et qui ? J’ai cru que ces mots-là l’étouffaient. Brûlant mes vaisseaux, je lui criai : « Vous ! vous ! vous ! vilain aveugle. » J’étais furieuse et contente de lui faire ma confession. Et lui… ma chère, ça ne se dépeint pas ! Il avait peur, le pauvre cher, que je m’amuse des quatorze ans qu’il a eu la bonne idée de vivre, avant ma naissance. Mais il aurait cent ans, que je l’aimerais tout de même… crois-tu ? Je suis folle de mon bonheur, viens vite me dire le tien. Je t’embrasse à la course, j’entends le coup de cloche qui révèle l’amoureux impatient de voir son soleil. Le soleil de mon Maxime t’embrasse chaudement.

« JEANNETTE. »


« N. B. — Tout de même, j’ai trouvé mon mari au bal ! Ces bals ! Je ne leur demanderai plus rien, puisqu’ils m’ont donné le mien ! »

Mercier


Le 1er novembre, on s’inclinait sur sa tombe, la jonchant de fleurs, y priant pour le grand Canadien, dont le souvenir est toujours vivant au cœur de tous ceux qui l’ont aimé.

« Il fut un patriote ! »

Voilà l’éloge qui résume toutes les grandes qualités de cet illustre vaincu ; l’amour de son pays l’a sacré grand et a rendu sa mémoire impérissable dans le cœur du peuple.

Mercier ! Il fut l’idole des Canadiens, idole fêtée, adulée — et soudain, dans un moment de rage, ce grand enfant qu’est le peuple, devenu incroyant, renversa de son piédestal, le héros ; et dans un accès de rage, piétina brutalement l’être encensé, la veille. On ne survit pas à de telles blessures. Mercier en mourut. Alors devant sa victime immobilisée dans le froid de la mort, le peuple eut un cri d’agonie. On l’avait tué ! Tout le monde voulut revoir une dernière fois cette figure aimée, et dans sa repentance, un peuple se prosterna sur la fosse creusée par lui.

La nation canadienne était prise de ce remords agitant le cœur de la mère qui, dans un moment d’indignation, aurait repoussé loin d’elle le fils chéri. On lui rapporte son enfant, inerte, décoloré, meurtri… Son désespoir ne se traduit pas. Sur la tombe de l’aimé, elle viendra toujours, sentant bien que toute sa vie est rivée à cette fosse où dort une part d’elle-même. Elle oublie les mauvaises heures, pour ne se rappeler que l’amour profond dont son fils l’entourait.

Mercier aimait son pays ! Tout est là, et le peuple qui a des colères, le peuple qui tremble sans cesse d’être trompé, le peuple pardonne tout au patriotisme !

Depuis la mort de Mercier, tous les ans, fidèles à sa mémoire, les Canadiens se groupent dans un suprême hommage : culte fidèle voué au Canadien-français qui toujours fit sonner bien haut la grandeur de sa race.

« Il lui est tout pardonné, parce qu’il a beaucoup aimé ! » Voilà ce qu’une nation émue a gravé sur le socle du tombeau, et ce que les siècles n’effaceront jamais.

Le temps qui anéantit tout sur la terre, ne respecte qu’une tradition : l’histoire. Et dans la nôtre, le nom de Mercier resplendit comme un symbole : celui du patriotisme le plus pur et le plus viril, celui qui rêve de grandes choses et les accomplit.

Car Mercier a jeté dans le cœur de la jeunesse canadienne-française une semence généreuse qui promet d’heureux fruits, si l’on en juge par les fleurs qui parfument déjà. C’était un semeur d’idées, cet homme, et dans le sillon qui s’ouvrait bien large devant lui, il en laissa tomber de sublimes que la génération actuelle a recueillies et répète fièrement aujourd’hui, pour les dire encore et toujours !

Sept ans qu’il est mort ! Déjà, dit-on, tant il semble qu’hier encore, il était vivant ! C’est son œuvre qui rayonne au milieu de nous, et l’illustre mort y avait mis tout son génie patriotique ; il avait si entièrement vibré avec nous, que l’écho national répète encore les accents de cette voix émue revendiquant les droits, les gloires de sa race.

Ces hommes-là ne meurent pas, ils vivent au cœur des nations. Sur le tombeau de Mercier, les fleurs sont immortelles, les regrets sincères, et les pleurs vrais.

Morte-Vivante


Cela sentait bon dans le petit boudoir ; une vague odeur d’iris s’échappait de toutes ces joliesses jetées là dans un artistique fouillis. De mon nid douilleté de coussins, au fond d’une causeuse, je voyais tout, je donnais un regard à la table finement sculptée, j’admirais ces fauteuils drapés dans de riches soies. Les tentures à teintes légèrement rosées s’harmonisaient avec les décors délicats de ce coquet retiro. Il planait là une ombre discrète, voilant à peine toutes ces élégances pour leur donner un charme intime d’une pénétrante attraction. Un vrai nid à rêves, où ne voletaient que des papillons roses, butinant sur nos illusions le plus pur de notre enthousiasme jeune… et qui sait, peut-être un peu naïf. Mais le bonheur est fait souvent de naïvetés.

Et je rêvai, heureuse de ce luxe qui charmait toutes mes délicatesses de femme… sans penser que ce boudoir servant de cadre à une jolie mondaine, n’était guère fait pour le repos de celles à qui la lutte constante échoit en partage. Je secouai bravement l’engourdissement qui me gagnait dans la chaleur parfumée de ce charmant lieu, et j’attendis.

Une portière se souleva, et dans l’encadrement rose, une tête couronnée d’un flot d’or brun me sourit. C’était l’amie de pension retrouvée après de longues années d’absence, et pour laquelle la vie avait joyeusement dépensé toutes ses faveurs.

Elle vint vers moi la main tendue, une petite main de belle inactive, et l’abandonna dans la mienne dont l’étreinte était toute cordiale. Un air de lassitude extrême se lisait sur la jolie figure, les traits légèrement tirés révélaient de la fatigue morale. J’embrassai d’un coup d’œil toutes les fines merveilles, tentatrices d’une minute, pour leur dire que je ne les enviais plus.

— Se peut-il, pensai-je, bêtement, que l’on souffre ici ?… Et vrai, j’aurais ri d’un rire amer à la stupéfaction des gentils Amours qui se prélassaient ironiquement sur le marbre d’une console.

— Elle parla d’une voix languissante, avec des notes brisées, comme si l’harmonie était à jamais détruite en elle ; évoqua une à une nos pages de pensionnaires, jeta un éclat de rire, celui de jadis, en remémorant une espièglerie d’antan, s’informa des amies dispersées, eut un mot ému à l’adresse d’une bonne maîtresse, se rappela l’esprit endiablé d’une compagne. Elle s’animait en parlant, sa voix reprenait de la gaieté, son regard de la vivacité, sa bouche se faisait moqueuse pour une raillerie fine et acerbe : je la reconnaissais.

Dans ma joie, j’allais le lui crier quand, soudain, l’éclaircie joyeuse se voila tristement, comme ces gazes ombrant les merveilles éclatantes d’Orient… puis le triste s’accentua, c’était maintenant un pâle linceul… et d’une voix où rien ne vibrait plus :

Tout cela, c’était le beau temps, et maintenant…

— Et maintenant ? fis-je en écho fidèle.

— Oh ! maintenant, c’est l’ennui, la lassitude, l’irréparable. Et une petite main se posa sur les yeux, les diamants scintillèrent, imitant des pleurs.

— On m’envie, on me loue, on m’encense ; toutes mes fantaisies deviennent des réalités ; j’ai vu, sans les admirer, toutes les merveilles des mondes ; la France et l’Italie m’ont dévoilé leurs splendeurs ; l’Océan m’a montré sa beauté et sa fureur ; j’ai gravi les hauts pics d’Outre-Mer ; j’ai côtoyé des précipices ; j’ai visité des pagodes indiennes ; j’ai vu le sable des déserts ; le Sphinx ne m’a pas surprise ; les Pyramides ne m’ont pas étonnée, et en pleine Palestine, courbée sur la terre où était mort le Christ… je suis restée froide comme le marbre de son tombeau.

Elle appuya sa belle tête sur le dossier du fauteuil, comme lasse de cette longue conversation. Puis de cette voix lente qui faisait mal :

— Je ne suis plus une femme, mais une ombre ; je m’agite ; je ne vis pas… car mon cœur est mort !

— Mort ! répétai-je inconsciemment et de quoi ? — De rien, répondit-elle froidement. — Et votre mari ? repris-je.

— Mon mari est un homme charmant, intelligent et bon. Il m’aime, et n’a qu’un regret : celui de ne me deviner aucun caprice. Je l’aimerais si j’en étais capable, mais je ne souffre nullement de ce manque d’amour.

— Un enfant ! pensai-je. Oh ! si vous aviez un enfant.

Toujours ce même sourire indifférent.

— J’en ai un qui dort là-bas ; il avait un an quand je lui ai mis sa dernière toilette… et je n’ai pas pleuré. Pourtant, il était joli ce mignon, et m’embrassait bien gentiment.

Ce fut tout. Pas une lueur tendre ne voila le brun de ses yeux.

Maintenant, l’atmosphère du boudoir me semblait chargée d’effluves malfaisants, j’éprouvais un vif malaise, les idées se choquaient dans mon cerveau, et je crus que mon cœur agonisait.

Et comme je m’en allais : « Ne me méprisez pas, fit mon amie, je suis une malade morale, et mon cas est désespéré ! » Oh ! cette voix morte !

Sur le palier, je croisai un beau jeune homme, sa figure reflétait la joie de vivre, et il semblait absolument heureux. Aimait-il assez la jolie indolente qui vivait là, pour ne pas croire son cœur mort ?…

J’avais besoin de regarder la vie de tout près, et par les petites rues, je me sauvai. Une fourmilière d’enfants s’agitait là, avec des cris ravis, des pleurs désolés ; les mamans passaient, caressant l’un, tapochant l’autre. C’était la vie, ça ! Et c’était plaisir à voir, mon cœur battait de grands coups, et je sentais une surabondance de joie dans tout mon être.

Je ressentis une pitié sincère pour la pauvre âme qui, là-bas, ne sentait plus, parce que la vie lui avait trop donné ; les jouissances avaient tué chez elle, la faculté d’être heureuse. Et comme l’on comprend bien devant ces ruines vivantes que le travail est nécessaire ; il indique des devoirs, il fortifie les sentiments, il vivifie l’intelligence, donne la force à l’âme ; et au cœur, il dicte le moyen de jouir du bonheur que l’on donne aux autres, car seul il sait éloigner l’égoïsme.

Consolation


Marielle de C… songeait, bien seule, dans le cabinet où étaient entassées toutes les merveilles d’élégance nécessaires à son goût raffiné de belle mondaine. Elle songeait — que son fils aurait demain vingt-quatre ans, — et que pas un cheveu blanc ne se mélangeait au brun de ses tempes !

La jolie mère sourit orgueilleusement, et prise du subit désir de se voir et d’admirer sa fine beauté et son élégance altière, elle écarta vivement l’abat-jour rose, tamisant la lumière, et plongea la chambre en pleine clarté.

Puis dans une immense glace, elle se refléta tout entière, depuis sa chevelure artistement disposée, jusqu’au bout du pied mignon dans sa mule de satin blanc. Drapée dans un ravissant peignoir, elle semblait une princesse au repos, et la soie bleue de sa robe mêlée aux fines dentelles encadrait délicieusement sa délicate beauté blonde.

Elle se voyait belle, et toujours jeune ; le même murmure flatteur accueillait son entrée dans les salons, et lorsqu’elle dansait au bras de son fils, la traitant en sœur aînée, on chuchotait sur leur passage : Sont-ils assez beaux ! — Une douce joie l’inondait alors, heureuse de cette admiration qui venait à eux, la confondant encore plus étroitement avec le fils aimé.

Le père, les voyant ainsi unis, souriait de bonheur : Ce sont mes deux enfants, avouait-il d’un air ravi.

Marielle radieuse de l’hommage redit par la glace, se plongea dans un fauteuil, pour s’abandonner de nouveau à sa rêverie. Son fils, son beau fils, combien elle l’aimait ! Puis une crainte terrible la mordit au cœur… En effet, depuis quelques jours, Albert n’était plus le même, il paraissait préoccupé, et à ses pressantes questions, il avait répondu de façon évasive.

S’il était malheureux ! Elle bondit à cette supposition, — son fils malheureux ? Oh ! non, s’il était songeur, c’est que l’amour avait fait apparition dans son cœur. Mais alors ce serait le bonheur, — car qui saurait lui résister ? qui pourrait ne pas l’aimer ?

Marielle souriait maintenant, un peu de tristesse dans ses yeux, car son fils avait toujours été si bien à elle — et il lui faudrait le donner. Mais une mère doit, sans cesse, s’effacer pour la joie de son enfant, et Marielle se consolerait en aimant ses petits-fils.

— Grand’mère, elle ! La voilà qui rit maintenant en jetant un regard vainqueur au miroir.

Puis sa pensée se reporte sur la nièce chérie, prise au chevet d’une mère mourante et élevée avec tant d’amour. De celle-là aussi il faudra se séparer, car ce matin, ne lui a-t-elle pas avoué avec mille câlineries, son intention arrêtée de partir pour le couvent. La jolie Marguerite s’en irait donc ; Marielle songeait à ce départ, le cœur serré, mais elle avait compris que la douce jeune fille était faite pour le cloître, sa pureté ne devait subir aucun souffle pernicieux.

Une larme mouilla les cils bruns. — Un coup discret frappé à la porte, — et son fils était à ses pieds. L’entourant de ses bras, il l’attira vers lui, et longuement l’embrassa.

— Mère, mère ! fit-il seulement, et dans ce seul cri vibrait un chagrin.

— Mon petit, qu’as-tu ? s’écria-t-elle, navrée de ce désespoir pressenti, et tremblant que son amour fût impuissant à garantir son enfant de toute peine.

Elle caressait de ses lèvres la tête blonde, et doucement, avec les paroles tendres qui ne sortent que du cœur maternel :

— Tu aimes, mon chéri, n’est-ce pas ? Tu peux bien te confier à ta mère. Ne crains pas de me faire souffrir. Ne sais-tu pas que tout mon bonheur est en toi ? Tu aimes ? Tu aimes ? dis ?… Voyons, veux-tu que je te facilite l’aveu ? Tu aimes… Et elle lui nommait toutes les jolies filles rencontrées dans le monde. Albert secouait la tête. Et à bout d’interrogation :

— Dis-le, alors, grand cachottier, puisque ta mère ne sait plus deviner ?

— Mère, c’est Marguerite, votre petite Marguerite que j’aime, voyons, ne sera-ce pas gentil de nous garder toujours avec vous ? Oh ! maman ; comme je la trouve belle et comme je l’aime. N’est-elle pas la meilleure, la plus pure, la plus spirituelle, et son sourire n’a-t-il pas un charme délicieux ?… Voyons, est-ce donc que vous êtes mécontente de cet amour ?

Marielle atterrée devant l’imprévu de cette révélation, était tremblante. Son fils aimait Marguerite ! Et Marguerite avouait il y a quelques heures, son vif désir de se donner à Dieu. En communiquant cette révélation à sa tante, la jeune fille n’avait pas faibli ; dans ses yeux passaient des lueurs d’extase, et sa lèvre souriait heureuse. Non, celle-là n’aimait que Dieu ! Marielle aurait deviné une douleur…

Ne sachant que répondre à ce grand enfant qui se désolait de son silence, elle appela.

Un rêve de fraîcheur et de grâce apparut dans le flot entr’ouvert des soyeuses draperies : c’était Marguerite.

— Viens ici, ma fille chérie, nous avons à causer.

Et lorsque les deux aimés furent agenouillés devant la jolie maman, d’une voix douce, à l’harmonie vibrante, elle dit l’amour d’Albert.

Marguerite avait pâli.

— Ô frère, cela ne se peut, tu ne saurais m’aimer ? C’est impossible !

Elle pleurait maintenant.

— Vois-tu, je suis une petite sœur pour toi, tu m’oublieras. Car moi… oh ! moi, je suis à Dieu ! Un rayon du ciel transfigura le joli visage baigné de pleurs.

Albert parla à son tour, il eut des mots touchants pour peindre son amour, sa mère l’aidait, tous deux supplièrent, mais en vain.

— Tu brises ma vie, Marguerite, implora le jeune homme. Je ne saurais être heureux sans toi, tu es le rêve de mon existence, et si tu disparais… tout est fini pour moi !

Elle, tordant ses petites mains :

— Pardon, pardon, mais c’est impossible !

Marielle exaspérée par la douleur de son fils, se fit violente, sa passion maternelle parlait plus haut que la tendresse d’une tante, elle dit des duretés avec des mots inconnus.

La pauvrette, toute blanche, inclinant son front pur, ne pleurait plus, mais son doux visage avait le rayonnement du martyre.

Et lorsque la pauvre femme hors d’elle-même, lui cria :

— Va-t-en, ingrate ! elle saisit à deux mains le peignoir parfumé pour y mettre le dernier baiser. Et sur la main du frère chéri, elle posa ses lèvres glacées.

Adieu ! jeta-t-elle.

Dans le joli boudoir, on entendit des sanglots. Le cœur de l’homme éclatait avec un sourd gémissement, plainte terrible, cri d’une âme à l’agonie !

* * *

Deux jeunes religieuses attendaient dans un coquet salon.

Une très élégante jeune femme leur tendit bientôt sa riche aumône. À ses côtés une blonde fillette toute sérieuse.

— Oh ! qu’elle est gentille ! s’exclama une des sœurs, en se penchant. Veux-tu m’embrasser, ma petite ?

Et gracieusement le joli bébé s’avança.

— Comment t’appelles-tu, mignonne !

Marguerite.

— Marguerite !… répète la religieuse.

Un voile se déchire. Dans ces yeux, elle revoit d’autres yeux, et sur ces lèvres, un autre sourire. Dans une étreinte de toute l’ancienne tendresse, elle ramène sur son sein, la petite enfant, pour mieux l’embrasser.

— Tu serres fort, fit la fillette en riant. Est-ce parce que tu as trouvé mon nom joli ? Papa l’aime beaucoup et il m’embrasse bien fort lui aussi.

Maintenant les deux religieuses s’en vont, accompagnées de la jeune femme souriant avec grâce à la mignonne qui cause son gentil babil.

Elles sont sur le palier, quand une dame encore très belle, gravit l’escalier au bras d’un jeune homme qui semble être son fils. La première passe en saluant. Le jeune homme s’efface et respectueusement s’incline. Relevant la tête, son regard croise celui de la dernière religieuse. Dans un cri :

Marguerite !

— Papa, fit la petite fille en s’élançant.

Lui, la reçoit sur son cœur, puis regardant toujours la pâle figure tournée vers lui, son regard se fait suppliant.

Dans les yeux de la jeune religieuse est un bonheur infini.

Et s’en allant, tête basse, elle serre sur son cœur, la petite croix d’argent :

Merci, mon Dieu, merci !

* * *

Dans la chapelle blanche, tout est sombre, la pâle veilleuse dore de ses reflets mourants la statue de la Vierge, et fait errer sur les lèvres de Marie, le rayon céleste. L’air est encore parfumé des dernières senteurs d’encens, et le petit sanctuaire se vide bientôt ; les religieuses le quittent une à une.

Une seule, pieusement inclinée, s’abîme dans sa méditation. Soudain, elle se lève et s’avance, sa longue robe effleure le parquet : on dirait le bruissement des feuilles jaunies qui, l’automne, jonchent les sentiers.

Elle est maintenant à genoux devant la statue de la Vierge.

— Mère, merci d’avoir écouté ma prière. Vous l’avez fait heureux, Sainte aimée, je vous rends grâce. Vous avez apaisé ma douleur, et maintenant je puis être joyeuse sans remords. Oh ! ma sainte Vierge, je vous aime !

Elle pria longtemps, la douce créature qui se nommait autrefois Marguerite, et qui, pour les malheureux, les souffrants, les orphelins et les petits s’appelle aujourd’hui Sœur Louise !

On n’entendait dans la blanche chapelle que le murmure sorti de ce cœur ardent, prière d’amour, alléluia joyeux qui montait vers la Sainte, dans une éloquente oraison.

Et la flamme vacillante de l’éternelle veilleuse enveloppait, dans une même caresse, les deux vierges.

Veillée de Noël

À un Ami.


Son Noël ! Noël ancien.

Car il l’avait eu son Noël, jour lumineux qui restait dans sa vie brillant de la douce pureté de l’étoile qu’ils avaient regardée, tous deux, ce soir-là, en se rendant à la petite église du village, où, si ardemment ils avaient prié pour leur bonheur, dans l’attendrissement des vieux cantiques qui venaient à leurs cœurs unis avec un rythme plus doux, plus émotionnant… ils en avaient eu des larmes.

C’est que ce soir-là, dans l’ombre du petit salon bien gai, alors que lui admirait sa tête blonde, à laquelle une robe noire prêtait un charme fin et dégagé, il avait laissé son cœur parler. Tous ses trésors de tendresse il les avait mis là, à ses petits pieds, pendant que dans les regards de l’amie, il voulait lire une réponse : « Quand on aime l’âme danse dans les yeux. » Il aperçut dans une prunelle toutes les promesses d’avenir… Il parla : tout son amour lui remontait du cœur, il parla de tous ses silences passés, il parla de toutes ses adorations… elle, écoutait, ravie, la tête un peu penchée, pour mieux voir les yeux gris dégageant toute une lumière. Elle éprouvait une fierté émue d’avoir conquis ce cœur qui jamais ne s’était donné, et dans sa joie il y avait un peu de l’étonnement… Comme il savait parler d’amour, quels accents il trouvait pour dire sa tendresse, cet homme qui jamais ne causait. Elle le connaissait depuis toujours, et souvent en pensant à lui, ne s’était-elle pas dit : Aimera-t-il jamais ?

Et voilà que ce soir il s’offrait tout entier. Que d’amour, il méritait ; elle eut peur, un moment, de n’être pas digne de lui, mais elle n’hésita pas, et en mettant sa petite main dans la sienne, la jeune fille l’aimait… vraiment ? Est-ce que l’on sait bien ?

Dans le petit salon, ils restèrent, ne parlant plus, heureux dans leur extase intime, écoutant encore l’harmonie de tantôt, que l’écho de leurs cœurs renvoyait en notes si douces. Lui, aurait pleuré, pour vider son cœur de tout — même de ses larmes.

Tout à côté, les vieux parents et les petits récitaient, à haute voix, les mille ave, cette psalmodie monotone venait à eux, les berçant dans un murmure pieux.

Et la route à l’église ? Que de fois fermant les yeux, il avait refait ce trajet, il entendait encore le son des cloches, il la sentait toujours à son bras ; toutes ces pensées d’antan revenaient. Aussi ce rêve qui l’avait distrait pendant la messe… d’aller s’agenouiller, juste au pied de la Crèche où Jésus, sur sa paille, souriait divinement. Il leur aurait souri… et la vie nouvelle aurait commencé…

C’est encore Noël, et dans la chambre solitaire, le soir de la minuit, il pense à l’oublieuse, pour se rappeler la belle heure de jadis. Ce n’est pas encore elle qu’il regrette, le pauvre rêveur, c’est la douceur unique laissée dans sa vie, par un souvenir… C’est le charme idéal de la vision ancienne, et s’il y pense encore c’est pour y retrouver de la joie.

Combien de solitaires, perdus, isolés dans cette nuit de Noël, attendent le chant des cloches. Ce sont des heures où, pour ne pas pleurer le présent, il faut vivre de son passé. An par an, revivre sa vie, depuis les petits bas pendus au pied du lit, jusqu’à… tant de joies perdues, tant de tristesses mortes, — et la mélancolie nous revient d’elles, comme ce parfum à peine subtil s’échappant de la boîte aux souvenirs. On parcourt tout ce petit roman vécu de soi, on feuillette les pages closes, pour marquer les unes d’un baiser, et donner aux autres, la caresse des larmes. Que le volume est mince, une heure, et tout est lu… Pourtant !




Nuit de Noël

À ma Sœur.


Une méchante petite hutte, dont la charpente dénudée laisse voir les solives noirâtres, le vent entre là-dedans par mille ouvertures, et agite la flamme d’une lampe dont le globe est tout noirci par ce continuel ballottement de sa lumière. Dans la cheminée, le petit feu achève de se consumer, et l’on entend ses derniers crépitements qui éclatent sourds comme les plaintes d’une âme en peine. Sur un mauvais grabat, la femme est assise, reprisant une vieille défroque, pendant qu’une tête blonde se roule sur ses genoux, le petit corps enfoncé sous la couverture de rude étoffe…

Et dans le silence de cette nuit, l’on écoute soudain un lent appel, les cloches ont leur chanson joyeuse, et elles lancent dans les airs des accords de fête. Les sons arrivent affaiblis, doux, et charmeurs, jusqu’à la misérable hutte, le vent les y glisse sans rage, et la femme pensive incline son front pâle, et ses doigts abandonnent le vêtement usé…

Le petit a relevé la tête, attentif, il écoute, puis frissonnant d’une crainte instinctive, il murmure :

« Mais, maman, c’est la cloche ! » Et tout tremblant, il se pelotonne sur son sein, en enserrant le cou de la mère du plus charmant collier. Elle pose ses lèvres sur le bras potelé, une larme y tombe, qui brûle la peau de satin… et de nouveau l’enfant frissonne.

— « Maman, ce sont les cloches… et tu pleures, Maman !… » et il sanglote éperdument, son petit cœur d’enfant affolé de ce mystère qui fait verser des larmes à sa maman.

Elle, navrée de ce chagrin, se fait toute tendre, et caressant de ses lèvres les blonds cheveux, la mère raconte :

— Les cloches sonnent, mon chéri, parce que c’est Noël ! Ce jour-là, un petit enfant est né dans une étable…

Et le petit qui écoutait, ses grands yeux étonnés :

Était-ce plus laid qu’ici, maman ?

— « Oui, cher, beaucoup plus laid, et cet enfant, c’était le petit Jésus, le fils de Dieu, et tu sais, Dieu, c’est Lui qui nous envoie sur la terre pour y gagner le ciel. Plus l’on souffre ici, plus l’on est heureux avec le bon Dieu. Dans l’église, cette nuit, on va prier autour du lit du bel Enfant-Jésus, qui vient de naître.

— Oh ! maman, tu ne m’as jamais parlé de cela ?

— Tu étais trop petit ! Parlé de cela ? Ne l’avait-elle pas oublié, la pauvre créature qui se souvenait d’avoir appris de sa mère, ce qu’elle racontait cette nuit à son enfant. Parlé de cela ? Mais elle avait voulu, dans sa hutte, vivre bien seule, avec son petit, loin de la méchanceté des hommes qui, sans pitié pour sa jeunesse, l’avait brutalement repoussée, lorsqu’un ange blond sur les bras, elle était allée à eux, coupable du crime d’un autre. Pourtant, elle voulait obtenir la grâce, et mendiant la réhabilitation pour le fils, elle avait persévéré, espérant à force de patience, vaincre le préjugé qui la frappait brutalement. Et l’on ricanait à ses efforts, on lui lançait l’anathème, et des barbares s’oubliaient parfois à bousculer le joli être qui souriait à tous, cher innocent ignorant la méchanceté et l’injustice humaines.

Un jour, une mégère leva la main sur lui :

Va-t-en, méchante gale, cria-t-elle à l’enfant qui, d’un regard d’envie, suivait les jeux de quelques bambins.

La mère vit le mouvement. Avec un rugissement de lionne en fureur, elle repoussa l’odieuse créature, et s’emparant de son petit, elle se mit à courir, pendant que lui, dans ses bras, pleurait aussi fort qu’elle.

De ce jour, elle se claquemura, avec son fils, ne sortant qu’autour de son petit domaine, pour y travailler la terre et soigner quelques bêtes. Seuls, ils vécurent, n’allant même pas à l’église, car la pauvre créature y était encore maltraitée. Dans ce coin de village, les préjugés tuaient la charité, l’étroitesse d’idée et de cœur étouffait tout, rien ne s’oubliait, rien ne s’effaçait…

Elle songeait à toutes ces horreurs, la pauvre femme qui, depuis cinq ans, vivait comme une sainte, tout à son amour pour l’enfant blond qui buvait, cette nuit-là, les larmes de la martyre, source d’amour pur. Pauvre créature, que l’on te maudisse, que l’on te foule aux pieds, que l’on t’abreuve d’ignominies, qu’est cela ? Tu as l’âme assez forte pour dédaigner ces haineuses persécutions, tu as ton fils, pour qui tu seras toujours la mère chérie, et lorsque l’enfant saura que son père fut criminel, il pourra dire : Ma mère l’aimait, ma mère était une sainte !

Elle songe à tout cela, et maintenant la chevelure blonde est tout humide.

L’enfant l’enlace plus étroitement :

— Maman, allons donc à l’église, voir le petit Jésus.

Stupéfaite : — Non, mon chéri, fais dodo, va, pour faire plaisir à ta mère.

Mais, lui, suppliait, avec des inflexions caressantes : Allons-y, veux-tu ?

Elle ne résiste plus, n’en ayant pas le droit. Il n’a pas d’étrémies, ce petit être, il ignore ce que c’est, et n’en souffre pas. Mais, elle, la mère, sait bien l’horreur des petits sabots toujours vides, et, bénissant cette ignorance, son cœur se serre de tant de joies perdues.

Rapidement le petit est enveloppé dans une vieille harde, vous savez, une de ces aumônes jetées avec dédain, et après avoir mis un châle sur ses épaules maigres et voûtées, elle s’en va dans la nuit, tenant son fils tout rapproché. L’église est brillante, là-bas ; sur la route elle frôle des gens qui murmurent à son approche, mais la jeune femme ne les entend pas. Elle court presque, et comme son enfant ne peut la suivre, la mère le ramasse dans ses bras, et plus vite encore, va.

Dans un coin de la petite église, elle se place ; à peine agenouillée, on la pousse, elle est obligée de sortir d’un banc… chassée. Quatre stations sont ainsi faites ; repoussée, humiliée, la malheureuse tombe sur la balustre. Des pauvres y priaient déjà ; avec mépris, ils se reculent, et devant la crèche de l’Enfant-Dieu, la paria est prosternée pendant que son enfant regarde le petit Jésus, les yeux humides d’une première et douce émotion.

Et là, la rejetée de tous, exhale sa douleur, de longs sanglots la brisent sous ses mauvaises loques ; elle ne prie pas, elle pleure, et dans l’assistance, on se pousse, montrant la femme du pendu. Puis à dire sa douleur elle sent un apaisement. Son fils s’est rapproché d’elle, l’enlaçant d’une caresse, sachant bien, le cher ange, que ses baisers sèchent toutes les larmes maternelles.

Au pied de la crèche, la mère et l’enfant forment un gracieux tableau, la lueur pâle des cierges fait ressortir la pâleur de la pauvre souffrante, pendant que le petit semble plus rose encore…

Et l’on chante les sublimes cantiques, les vieux Noëls aimés ; cette harmonie monte avec une infinie douceur, comme une caresse, à laquelle s’ajoute la griserie parfumée de l’encens… Le petit s’est endormi, sa tête blonde sur le sein maternel… elle, prie toujours, consolée de toute tristesse, dans cette soudaine émotion des heures de jadis, où heureuse alors, elle savait prier. Elle apprendra encore, avec son fils, car dans cette messe de minuit, toutes les consolations lui sont mystérieusement venues…

Qu’importent les haines injustes, les terribles préjugés ? Elle dépose les armes, dédaigneuse de lutter davantage, pendant que son âme s’abîme dans une mystique rêverie.

Et le chéri, dans les bras de sa mère a sur les lèvres, un sourire tout pareil à celui du petit Jésus.

La Noël d’une Pauvrette

À mon petit neveu Gleason, Belzile.


Elle s’en allait devant, et je suivais d’un regard sa mince silhouette enveloppée dans une méchante blouse, pendant qu’un immense chapeau ombrageait sa face pâlette. Parfois son petit corps se tordait en un long frémissement, et j’entendais le bruit des dents se choquant l’une contre l’autre, dans un accès de souffrance froide.

Pauvre petit être, tout au plus huit ans d’existence, et avoir bu jusqu’à la lie la coupe des infortunes ! Elle marchait dans une de ces belles rues illuminées, auxquelles l’éblouissement des vitrines prête un rayonnement féerique. La pauvrette s’arrêtait parfois, fascinée par la splendeur des étalages, et regardant surtout les belles poupées dormant dans la soie, en souriant, sous leur mignon chapeau.

L’éternel instinct des fillettes qui ne rêvent qu’un bonheur : presser, sur leur cœur, une petite créature ; aujourd’hui elle est insensible, demain, elle s’animera, et la tendresse de la mère est toujours celle de la petite enfant qui endormait sa poupée. Elle retrouve parfois les berceuses de l’enfance, et en calmant les cris de son bébé, elle murmure encore l’ancien dodo.

La mignonne se frôlait aux belles dames, plus d’une fois, je la vis se retourner, pour suivre du regard les bébés chaudement enveloppés. L’envie naissait-il dans cette petite âme qui rayonnait si douce dans de grands yeux ? Un moment, sentant peser sur elle un regard affectueux, l’enfant se retourna et sourit, pendant que je me mirais dans l’azur d’un candide regard.

Je m’attachai à ses pas, car cette petite m’intéressait — une de ces sympathies qui nous prennent le cœur sans que l’on sache bien, comment et pourquoi.

Et la suivant toujours, je me sentais mauvaise de tant de pauvreté, à côté d’inouies richesses. Dans maintes vitrines un gros Santa Claus trônait triomphalement, et autour de lui, des petites têtes s’agitaient pendant qu’un incompréhensible babil montait de cette gentille fourmilière.

La petite pauvresse, bien vite alors passait, toute gênée sans doute par ce brillant voisinage. Devant une modeste boutique, longuement elle s’arrêta, ne sentant plus la bise froide qui bleuissait ses membres menus ; tout à son extase, rien ne la troublait — et ses regards admiratifs allaient aux jouets très simples, elle se disait sans doute : ceux-là pourraient m’appartenir – mais les autres ?

Les riches joujoux des grands étalages sont-ils pour les pauvres !

Une fillette s’avançait, tenant la main de son père ; elle était jolie sous sa capeline bleue d’où s’échappaient des flots d’or bien blonds. Elle aussi, s’arrêta, pour regarder. Son père docile l’imita. Après avoir exploré les vitrines, elle jette un regard sur sa petite voisine.

— Vois donc, papa, comme elle a froid… elle est pauvre, et Santa Claus ne lui donnera rien ?

Et tu voudrais le remplacer peut-être ? Oh ! oui, papa.

— C’est bien, ma chérie, remplaçons Santa Claus.

Dans un adorable mouvement, la blonde enfant s’approcha.

— Dis, que veux-tu là pour tes étrennes ?

La pauvre innocente, réveillée en plein rêve, pencha la tête, ne répondit pas.

La voix de l’enfant se fit plus douce : « Veux-tu cette belle poupée, cette bercelonnette, ce service de vaisselle, veux-tu ce petit poêle, cette voiture, ces sacs de bonbons ? veux-tu ? »

Et la pauvrette ne répondait pas encore.

Sans se lasser l’autre petite reprit : Choisis alors ?

D’une voix toute hésitante :

— Je voudrais ce beau cheval.

Un cheval, s’écria la jolie donneuse, un cheval ! Mais tu ne t’amuseras pas avec un cheval ?

— Oh ! ce n’est pas pour moi, j’aimerais bien mieux une poupée — c’est pour mon petit frère Jacques qui est tout petit et malade, il sera si content.

— As-tu un papa ? questionna la généreuse enfant.

— Non, mais j’ai une maman, et nous sommes pauvres, finit-elle tout bas.

Dis-moi où tu restes, afin que je donne ton adresse à Santa Claus, n’est-ce pas, petit père ? fit-elle, en se rapprochant, toute câline, du papa heureux et fier.

Tout en feignant d’examiner la vitrine, j’avais tout entendu. Bientôt je vis partir ma pauvrette radieuse, un grand cheval dans ses bras mignons, glissant vite sur la neige durcie, pour arriver plus tôt dans la mansarde où petit Jacques serait si heureux !

De l’autre côté, le père s’en allait aussi, sa petite accrochée à lui, toute sautillante, causant certainement de toutes les belles surprises qu’elle enverrait à la jolie pauvresse.

Que c’est beau d’être bons !

Que c’est doux d’être riches, la veille d’un Noël !




Le Premier Noël

À la petite Jeanne


Jeanne s’est couchée, ce soir, toute rieuse, il y avait de l’extase dans ses yeux bleus, une note de mystère tendre errait dans la prunelle joyeuse ; et sa mère dut retenir longtemps, de ses lèvres, la paupière rebelle. Les petites mains jointes comme pour la prière, elle s’endormit enfin, et dans le sommeil, la jolie bébé aperçoit des féeries éblouissantes. Promenée dans le rêve, elle découvre, la petite Jeanne, des merveilles inconnues, à travers l'émerveillement des magasins célestes.

Oh ! que de belles choses !

Elle frappe ses petites mains l’une contre l’autre, frotte ses yeux éblouis, s’approche de toutes ces richesses, regarde les beaux anges lui sourire, et, se frôlant contre leurs ailes caressantes, Jeanne, de ses jolis yeux, implore la permission de toucher.

Car que serait son bonheur à la chère petite, si on lui refusait la grâce de poser ses mains mignonnes sur toutes ces splendeurs ?

Elle prend en ses bras les belles poupées, caresse leur fine chevelure, baise leurs joues roses, palpe leurs beaux vêtements, les place dans le superbe berceau, puis elle fredonne les refrains que la maman module pour le dodo de la chérie. Elle fait connaissance avec les bergers, les bergères, se promène dans les mignons équipages, reçoit les hommages des cours, assiste à une revue militaire… et finalement, Jeanne oublie tout, conquise par un charme nouveau. Oh ! ce qu’elle vient de voir surpasse en beauté tout le reste… elle est fascinée ! Rien ne la tente plus… que cela… Mystère !

Mystère heureux, car le papa et la maman viennent de placer dans le bas, le cadeau désiré, et la jolie Jeannette rêve à la joie du réveil.

Sur les lèvres du bébé endormi, rayonne le sourire des caresses… Elle est pure, idéale, douce dans son petit lit blanc, la Jeanne aimée, évoquant l’apparition d’un bel ange blond. Sur la petite figure rayonnante se recueillent mille baisers, pris aux joues tièdes, aux lèvres chéries, aux paupières closes, au tissu soyeux des cheveux ; — et le sourire de Jeanne reflète maintenant tout ce grand amour.

Il y a de l’émotion autour du petit lit de la blonde dormeuse.

C’est un premier Noël bien vécu !


Hommage Dernier

À la mémoire de Mme G. Comte.


Sur un divan on l’a couchée dans sa toilette blanche, petite mariée d’hier qui dort parmi les roses avec, sur les lèvres, un sourire à peine esquissé. Il flotte sur sa bouche fine, avec une grâce touchante, idéal rayon de la terre qui vit encore dans l’au delà. Elle dort… radieusement jolie, dans sa pose abandonnée, la tête inclinée légèrement, semblant respirer l’arôme qui monte des fleurs pâles, parsemées sur sa liliale parure.

Elle dort !… son sommeil semble doux, léger, un frôlement d’ailes d’ange l’éveillerait peut-être… les cierges jettent leurs reflets blafards sur la dormeuse, prêtant des teintes trop blanches aux petites mains jointes comme dans une dernière prière. Pauvre charmante créature, elle semble tout près de nous, sur son petit lit bas ; si belle dans sa grâce morte, qu’une pieuse tendresse nous incline vers elle pour déposer, au front bien froid, un dernier hommage à cette jeunesse à jamais brisée.

La mort n’est pas toujours cruelle, et en frappant cette jeune femme, elle a eu la délicatesse de ne pas briser l’harmonie gracieuse qui charmait dans sa délicate personne. Elle nous la laisse toujours jolie, et le dernier sourire, dans la tristesse du terrible adieu, a pris une mélancolie qui le rend encore plus séduisant : il exprime un regret, une plainte peut-être. Je suis si jeune et si aimée !

Jeune et aimée, et si vite partir. Mon Dieu ! que la vie a de brutalités ; toujours implacable, elle appelle la mort pour faucher impitoyablement tout ce qui est heureux. N’avoir pas vingt ans, et n’être plus, quand l’avenir devant ses pas s’ouvrait rayonnant, et quand aux sentiers bénis la chère créature avait déjà cueilli des roses. Survint une épine, et trop délicate pour cette piqûre, la jolie petite s’endormit doucement, ne pouvant supporter, fleurette tendre, la première blessure de la vie.

La plaindre ? Le pouvons-nous vraiment, en regardant cette tête radieuse déjà des visions célestes ?

Une telle expression d’extase idéalise la physionomie de la jeune morte, qu’à la regarder si belle d’un rayonnement inconnu, on pénètre à la suite de l’âme pieuse dans les sphères où les mortels connaissent l’immortalité. Comme il fait bon de croire à l’éternelle vie, à genoux, près d’un lit funèbre, et quelle consolation que ce rayon de bonheur entrevu sur des figures aimées ! Est-ce donc cela mourir ? S’endormir ici-bas, pour s’éveiller là-haut ! Elle est partie, alors que tout souriait autour d’elle, en pleine jeunesse, en plein amour, n’ayant pris à la vie que ses douceurs, et s’enfuyant par les horizons lumineux, pour s’imprégner de tous les parfums, peur admirer toutes les beautés, pour écouter toutes les harmonies dont s’est éprise cette âme d’artiste.

Partie !… Dites, est-ce que nous pouvons la pleurer, la gracieuse créature, faite pour le bonheur, et qui, ayant reçu de la vie tout ce que la vie peut donner, s’en est allée là-bas, où son âme goûte les plus pures délices ? Pleurer, parce qu’elle est heureuse ? Pauvres nous, dont l’humaine nature a des révoltes désespérées devant ces tombes prématurément ouvertes…

Je songeais, au pied de la dépouille toujours charmante, — coquetterie de la mort dont le souvenir veut planer plus doux, — éprouvant une tranquillité reposante dans l’atmosphère attiédie, où régnait le parfum des fleurs mourantes ; je songeais à la tristesse des vies, dont toutes les angoisses, les affres et les agonies nous courbent, heure par heure, vers le lit funèbre, où nous tombons, un jour, dans une suprême douleur…

— « C’est bien jeune pour mourir, » murmura près de moi une jeune fille qui, de ses yeux rougis, regardait la morte. Une parente, une amie.

J’inclinai la tête sans répondre. Trop jeune ? Son sommeil semble si doux !

* * *

Je me rappelle la première fois que je la rencontrai. Radieuse elle entrait dans la vie, au bras de l’aimé, et ses petits pieds effleuraient à peine la terre. Elle donnait bien l’impression de ces créatures exquises qui s’avancent en plein rêve, et dont le sourire possède une grâce touchante et mélancolique. Ses grands yeux pensifs vous enveloppaient le cœur, pour le prendre dans une caresse : « Aimez-moi, disaient-ils, aimez-moi bien, j’arrive, et je m’en vais ! » Et vite on jetait des roses sous ses pas, pour tapisser la route qu’elle parcourait dans sa hâte de vivre, avant de mourir.

Elle a vécu… et toujours elle vivra !


Heure Passée

À Madame Buies.


Je ferme les yeux pour tout revoir, et j’évoque le petit salon familier avec ses clairs rideaux, ses portraits d’ancêtres, ses bibelots rares, ses grands fauteuils. L’illusion m’y ramène : j’écoute encore cette belle voix dont les accents avaient les sourds sanglots des éternelles douleurs, les vibrations enthousiastes des admirateurs passionnés de tout ce que Dieu d’abord, les hommes ensuite, ont jeté de sublime sur la terre ; des éclats de jeunesse encore — cette éternelle jeunesse du cœur séchant toujours dans un sourire la larme qui coule. Il dit toujours, et toutes ses émotions passent dans l’âme de celles qui l’écoutent : deux femmes conquises par le génie de celui qui comprend un autre génie. Elles écoutent, sentant passer en elles les frissons d’enthousiasme qui ont fait écrire Hugo, lorsque ses mâles accents chantaient de patriotiques épopées. Elles écoutent, et c’est le poète qui leur parle, tant le lecteur emprunte de son âme pour redire après lui le chant sublime et grandiose. La voix baissait, strangulée par une de ces émotions uniques qui ne viennent qu’aux êtres supérieurs.

— « C’est trop beau, fit-il en refermant le volume sur ses genoux ; je n’en puis plus ; le cœur me fait mal… » Les deux femmes ne parlaient pas, prises par cette émotion puissante qui courbait la tête blanche, où les cheveux ondulaient par une coquetterie de la nature. Belle et unique d’intelligence et de finesse était cette tête où les yeux flamboyants avaient ce soir-là, une petite ombre grise… on y sentait refléter le trop-plein d’un cœur où longtemps s’est amassée une liqueur d’amertume… beaucoup de désillusions étaient tombées goutte à goutte dans cette coupe artistique, et le liquide pervers n’avait pas terni le précieux métal ; seulement tout au bord, on voyait l’usure, — le fatal avait commis son œuvre…

La tête restait inclinée, et l’on écoutait sourdre de la large poitrine de rauques gémissements… Pas un mot ne se disait, tant ces âmes comprenaient leur mutuelle lassitude. L’un avait 60 ans, sa vie était vécue, et dans l’angle prochain il voyait une tombe s’ouvrir, il marchait vers elle sans défaillance ; comme on tient peu à la vie, lorsque l’on a compris que la mort est une chère libératrice. L’une était la compagne chérie de toutes les luttes ; elle était le grand soutien des heures pénibles, le rayon pur des ciels nuageux, l’incarnation de la plus vive tendresse ; elle était la compagne de l’écrivain, se pliant à tous les caprices d’un esprit fantasque et fatigué qui, cherchant dans la vie mieux que la vie, se révoltait parfois contre les trahisons de son rêve d’idéal. Il est de ces êtres rares et malheureux échoués sur la terre, s’y sentant perdus, ayant en eux une soif inapaisée de sublime et de poésie qu’ils chercheront toujours par delà l’éther. Ils regardent, scrutant l’horizon de leur œil d’aigle, et sentant gémir en eux l’éternelle désillusion…

Et l’amie de toutes les heures assistait à une nouvelle lutte, se faisant silencieuse pour ne pas troubler, même par l’éclat de la voix aimée, le respect d’une envolée dans les sphères inconnues.

L’autre était une petite amie, connue depuis toujours, enfant du vétéran dont on avait partagé les joies et les peines, petite orpheline dont on avait vu le blanc berceau, et ce sourire de jeune fille mettait un clair rayon dans l’intérieur un peu sombre… « fleur éclose près du tronc rugueux d’un vieux chêne attristé par les ans, et qui se rajeunit de ce frais printemps, » disait-il.

Tout était silencieux dans le petit salon : lui songeant toujours, elles, attendant, incapables de troubler d’un mot maladroit l’attendrissement de cette rêverie…

Puis comme s’il voulait se vider le cœur de tout son contenu de larmes, il s’empara d’un volume, et du chapitre triste de toute une vie manquée il fit la lecture. Intitulées Desperanza, ces lignes vibraient toute la tristesse d’une âme, et l’on y sentait ce cri d’angoisse qui fait frissonner lorsque l’on en saisit le sens impérieux.

Mère ! Oui, mère ! À cet homme, une mère avait manqué, et à 60 ans, il pleurait encore la vision blanche de ses rêves d’enfant. On ne sait pas ce que l’absence d’un sourire peut faire couler de larmes… on ne peut comprendre, sans l’avoir pleuré soi-même, ce que l’absence d’un cher regard peut causer de sanglots… non, on ne sait pas… On ne devine pas l’horreur des petits lits où, dans les blanches couvertures, l’enfant enfouit sa tête blonde pour étouffer les cris : Maman, maman ! Donnez-leur de la tendresse à ces petits êtres, embrassez-les, choyez-les… qu’ils demanderont encore dans la solitude de leur cœur ce quelque chose d’inexprimable, inconnu nécessaire dont l’absence mettra sur leur vie son voile de regrets… Une mère en donnant la vie, donne aussi l’amour. Et cet amour-là, c’est le tribut qu’on n’offre qu’à elle, pleurant toujours de ne pouvoir lui prodiguer cette part si pure de l’essence même de l’âme.

Dans un long déchirement, l’écrivain renommé, dont la plume avait eu les sarcasmes des luttes terribles, les ironies sanglantes, criait toute sa douleur. Sa plume disait, en une plainte, l’enfance vide, la jeunesse décolorée, puis, arrivé après bien des étapes à la tombe maternelle, il laissait éclater sa désespérance. Elle remuait toutes les fibres de l’âme, tant était puissamment touchante cette tristesse datée d’un berceau.

Desperanza ! Et l’écrivain de génie, le patriote enthousiaste, le fin sceptique, le grand modeste, le spirituel railleur qu’était Buies, pleurait comme un enfant, en lisant à 60 ans les douleurs écrites, jadis, à 25, incliné sur la tombe de sa mère.

Bal Blanc


Ah ! que c’est amusant le bal ! disait la blonde débutante, fine et gracieuse dans sa fraîche toilette. Le tulle vaporeux l’enveloppait comme d’un nuage, et dans le tourbillon des danses, ses petits pieds touchaient à peine le parquet. Emportée dans un rêve, elle ne savait plus, elle ne pensait plus, elle se laissait aller au doux bercement des phrases flatteuses qui, en retentissant pour la première fois à ses oreilles, troublaient délicieusement son cœur.

On lui avait dit qu’elle était charmante, on lui avait soufflé qu’elle était jolie et spirituelle, et à la troisième invitation, le beau danseur remarqué entre tous lui enveloppait une déclaration dans une de ces phrases banales, empruntées au vocabulaire des polichinelles de salon.

Rougissante, son petit cœur battant à tout rompre, trop émue pour parler, elle inclina sa blonde tête pour cacher l’incarnat des joues, pendant que dans son cœur se chantait une harmonie exquise.

Lui, souriait, flatté une fois de plus de l’habituel succès de ses mots troublants. Il s’amusait à les souffler à toutes les naïves fillettes qui, entrant dans la vie le sourire aux lèvres, l’âme illusionnée, tendent leurs oreilles roses pour toutes les belles phrases : jolies ignorantes qui sauront trop tôt le vide de ces cœurs sur lesquels leur grâce, jeune, est impuissante.

Une rose de son corsage tombe à ses pieds et lui, s’en emparant, la porte à ses lèvres, et la cache vite dans un calepin. Pauvre calepin, que d’étouffements de roses entre ses plis, soigneusement doublés de satin… petites mortes incinérées à la flamme du joyeux feu de cheminée. Et celle-là, ce soir même, ira se consumer pendant que la jolie enfant ébauchera son rêve de bonheur dans la chambrette bien close…

Le bal continue toujours. On cause à peine, on danse beaucoup, et la débutante emportant le dernier regard ému qui s’est fixé sur elle, se retire dans un coin sombre d’où elle peut regarder, bien tranquille, la foule brillante.

Elle se sent heureuse du bonheur rêvé, et comprimant son petit cœur, elle répète :

Oui, ce doit être cela, l’amour !

Elle veut le regarder, lui, souffrant déjà de le voir sourire à d’autres : cela lui semble un vol contre lequel toute son âme proteste. Il papillonne autour des beautés, distribuant ses sourires, répétant ses fadeurs, avec le même regard admiratif qui trouble les jeunes cervelles.

La pauvre le regardait encore lorsqu’elle le voit accepter une autre fleur détachée du bouquet d’une jolie amie, et après le traditionnel baiser, la mettre dans le même calepin…

Un cri monte à ses lèvres : elle le retient ; mais en son cœur un brisement se fait, et lentement, les yeux tristes, la lèvre désenchantée, elle murmure :

Oui, ce doit être cela, le monde !

Pauvre petite, la première illusion est déjà passée, et de cette minute la fillette a vécu, la femme lui survit : sérieuse et fine, méfiante des vains hommages et comprenant que l’amour vrai ne se déclare pas ainsi.

Cette désillusion lui ouvre les yeux. Elle comprend une foule de choses inconnues, elle devine maintes tromperies : elle pressent qu’aux roses il est des épines, et vivement la jeune fille se redresse.

C’est la lutte, eh ! bien, elle est prête, et son cœur brave et aimant n’est pas de ceux qui se donnent dans une minute, pour se reprendre dans l’autre. Elle se sent tous les dévouements, toutes les tendresses, et ce trésor-là sera gardé pour l’être digne de le recueillir.

Pauvre petite débutante, elle sourit maintenant, mais à la vraie fête, loin de ce bal où après trois tours de valse, elle a compris ce que certaines lèvres sèment de banalités, de mensonges inconscients et de douleurs voilées…


Suggestion


— « Jamais, il ne m’aimera ainsi ! »

Et devant sa glace, Marthe pour la centième fois, regarde ses traits ravagés, sa peau striée de maints petits plis, sa bouche, dont la ligne a perdu son harmonie. Tout au coin des lèvres, un creux perfide s’est posé, et de l’œil attristé de la jeune fille coulent des larmes laissant une trace sanglante sur la joue fatiguée ; puis s’en vont mourir là, dans ce petit réservoir de la douleur.

Elle se contemple, avide de voir ce qu’est devenue la beauté, dont jadis elle était si heureuse. Jadis ? — il y avait deux mois à peine !… et dans ces quelques jours, elle était devenue la hideuse créature qui se regardait avec dégoût. Elle, oui, c’était elle, et pourtant la pauvre Marthe ne se reconnaissait plus. Elle avait de la pitié pour ce pauvre visage, dont la beauté défunte avait laissé au regard toute sa lumineuse pureté ; et ses longs cheveux, toujours beaux, serviraient donc de linceul à tant de grâce détruite… Un instant, Marthe oublia, — tant ce n’était plus elle, — que ces larmes étaient données à son propre deuil ; il lui sembla s’attendrir sur le sort d’une amitié chère.

La petite pendule compta deux heures, et la jeune fille eut un soubresaut… la réalité revenait… Plus qu’une heure… et il serait là, lui ! Elle voudrait reculer, à l’infini, cette entrevue, prise de l’espoir que le temps réparerait les ravages de la terrible maladie… et Marthe écrivait à Jean, le suppliant d’attendre… Mais l’amour a-t-il de ces patiences ? Le jeune homme insista.

Dans quelques minutes, Jean serait là, il regarderait cette pauvre figure meurtrie, et déjà elle lisait dans son œil noir une immense pitié. Toute sa fierté se révolta.

Cela non, jamais ! Elle ne veut pas une ombre sur l’amour passé, et s’embrassant d’un regard désespéré, elle répète encore :

— « Jamais il ne m’aimera ainsi, son amour ne sera plus fait que de bonté attendrie — et je n’en veux pas ! » Marthe serre ses pauvres petites mains dont les articulations craquent sous cette étreinte affolée. Dans ses oreilles bruit avec des trépidations sourdes, cette phrase souvent dite par les sceptiques : « Les hommes n’aiment qu’avec leurs yeux. » Ces mots-là lui entrent dans le cœur avec une acuité terrible ; et dans un héroïsme inconscient, elle les redit prête à agrandir la blessure jusqu’au suprême martyre.

Elle ne pleure pas, mais tout son être est secoué de tressaillements qui éclatent comme ces plaintes entendues les soirs où les vents rudes du nord épuisent, de leur souffle redoutable, la force du géant des forêts. Et ainsi, la frêle créature sent sourdre en elle tous les gémissements…

* * *

Marthe croit qu’elle va mourir, ses yeux se ferment, ses jambes se dérobent… C’est qu’il est là, lui, et, dans un instant, l’avenir s’engloutira dans la tombe de sa beauté à jamais morte.

Elle marche maintenant avec une lenteur d’automate, et la main prête à tirer le dernier voile sur son bonheur, elle se rappelle, dans une subite réminiscence, cette phrase de Balzac, cueillie au hasard, qui s’était stéréotypée en sa mémoire comme de ces mille choses gravées là par la secrète intuition de la douleur ou de la joie à venir. Et cette phrase : « La petite vérole est la bataille de Waterloo des femmes. Le lendemain, elles connaissent ceux qui les aiment véritablement. » Elle allait savoir…

— Marthe ! fit-il, en s’élançant, et sur ses mains, il mit dans un baiser, tous ses respects, ses angoisses, ses joies.

Et cependant Jean regardait la chère fiancée, ne se doutant pas avec quelle terreur la pauvre âme scrutait ses yeux clairs et profonds. Il y rayonnait le plus ardent amour, et rien n’ombrait cette flamme ranimant un cœur à l’agonie.

Jean parlait de ses craintes terribles : comme il avait tremblé pour ses jours, et combien alors il avait senti quelle place elle tenait dans sa vie ! Il parlait encore, et la pauvrette buvait cette liqueur enivrante qui communiquait à sa faiblesse de tantôt une force inouïe.

Jean la regardait avec ravissement. Il ne la voyait donc pas, pensait-elle, et fermant les yeux, une figure défaite apparut dans la nuit : c’était l’évocation de la glace.

— Mon ami, dit enfin Marthe, la voix basse, comme si elle ne voulait pas entendre ce qu’elle disait, je suis trop laide pour que vous m’aimiez encore ; vous ne me voyez donc pas ? exclama-t-elle dans une soudaine explosion.

— Mais si, je vous vois, ma belle Marthe, toujours, comme je vous ai aimée. Et pourquoi ne vous aimerais-je plus, dites ? Vos traits n’ont rien perdu de leur grâce, votre bouche a toujours son fin sourire, et dans vos yeux je lis encore la bonté et l’esprit qui m’ont fait vous aimer… Laide, vous, Marthe ? mais vous voulez me faire souffrir, en accusant votre cher visage d’avoir changé…

Elle écoutait, ravie, cette belle voix aux notes enthousiastes, et la vie de nouveau la prenait avec une sensation d’infinie douceur. Jean trouvait des accents si persuasifs, son regard restait si loyal, que Marthe le crut bien vite. Elle avait raison, car l’amour est un cher aveugle dont les yeux ne s’ouvrent qu’au gré du cœur. Et les yeux de Jean restaient fermés devant la chère idole.

La jeune fille dit maintenant ses angoisses de tout à l’heure, elle rit de ses folles craintes, et lui, tout souriant, l’écoute, comme s’il entendait le récit d’un enfantillage capricieux.

— Belle, vous l’êtes toujours Marthe ; et laide, je vous aurais aimée avec la même tendresse : car, voyez-vous, notre amour est de ceux que le malheur grandit. Ce que j’aime en vous, ma chère fiancée, ce n’est pas la jolie figure toute rayonnante et gracieuse, c’est l’âme qui vit au fond des yeux, et le cœur qui rit sur les lèvres. »

* * *

La bataille de Waterloo était gagnée !…

Dans la jolie chambrette blanche et rose, riant à sa glace, Marthe se regarde encore, et cette fois, elle sourit, monologuant sa joie. Laide, elle s’était crue laide, et pour se mieux voir, elle tire les tentures de mousseline… la chère crédule sourit encore…

Laide, mais non, Jean le lui avait bien dit, elle n’avait pas changé : et leurs illusions, se confondant par la puissance de l’amour vrai, elle se revit comme Jean la revoyait. Les anges durent sourire à cet amour emprunté du ciel bleu…


Contradiction


« Pourquoi ne l’aimerais-je plus ? Je l’aimais bien hier… Le cœur éprouve un caprice, mais il passera… dussé-je le meurtrir, pour ne plus écouter ses révoltes… »

La plume avait glissé, et deux larmes marquaient le fin papier, délayant l’encre encore fraîche. Et sur le petit cahier rouge, Thérèse croise les bras, pour enfouir sa tête dans ce nid discret. Elle ne pleure pas, mais des soupirs la secouent tout entière. Elle avait trop de larmes, pas une ne tombait, mais sur son cœur elle sentait la brûlure cruelle du sang s’échappant de la fine blessure. Elle se rappelait le premier brisement et depuis lors.


« L’eau pure de son amour, a fui goutte à goutte. »


— « Personne encore ne s’en doute, » disait-elle toujours avec le poète. Non, personne, pas même lui !

Lui, qui n’avait qu’elle au monde, et qui mourait peut-être de son abandon… Alors elle se rappela tout le passé. Elle était gentille aussi, jadis.

Cheveux flottants, œil chercheur, sourire mutin, elle avançait dans la vie avec la grâce fraîche de ses quinze ans. Ni brune ni blonde, ayant, de l’une, les yeux veloutés à longs cils bruns, de l’autre, le teint bien blanc et les cheveux blonds. Ce contraste donnait à sa physionomie un charme original, qui faisait sa plus grande beauté. Elle allait, sans soupçonner l’admiration que l’on donnait à sa jolie personne, anxieuse d’avancer, à la recherche de ce trésor immense, dont la conquête la troublait. On lui avait dit : « Prends garde, petite, il est des buissons épineux, et ta frêle grâce ne résistera pas aux épines qui lacèrent. » Elle secouait son ondoyante chevelure, et courait plus vite. Un jour, elle vit un regard loyal et doux cherchant le sien. Elle sourit pour toute réponse… et depuis lors, Charles et Thérèse s’aimèrent.

Elle, aimait en enfant, charmée de la préférence de ce beau garçon qui la choisissait entre toutes, qui ne semblait heureux qu’auprès d’elle. Il la gâtait, mettant toutes ses adorations, tous ses respects à ses petits pieds ; elle était sa reine, et jamais souveraine ne reçut plus sincère hommage.

« Plus tard, nous nous marierons, » lui avait-il dit, et tous deux, les yeux émus, avaient regardé l’avenir dans un désir d’en scruter les mystères. L’horizon était resté muet : mais dans la belle ligne bleue qui bornait la vue, ils crurent lire le présage heureux…

Thérèse, bercée dans cette magie d’amour, se laissait vivre, restée l’enfant timide, douce et aimante qui ne demandait, pour sourire, que d’être aimée… Savait-elle bien ce qu’est ce sentiment terrible et délicieux qui bouleverse les vies, et creuse même des tombes ? Soupçonnait-elle que, vers la fosse béante où s’ensevelissent tant de chères illusions, elle marchait à pas précipités ?

Comment se dévoila cet abîme, Thérèse ne le savait même pas.

L’autre se nommait Jacques. Elle se rappelait bien la première impression. On lui parlait longuement, et en termes flatteurs, d’un inconnu ; elle écoutait, secrètement intéressée, et ressentant ce je ne sais quoi de la sympathie qui naît.

Est-ce étrange ? lui arrivait-il de se demander, alors qu’elle redisait les mots de louange.

Étrange, non : le cœur n’a-t-il pas son intuition ?

Lorsqu’il vint à elle, la première fois, elle crut retrouver un vieil ami, et dans la main qui se tendait, sans s’en douter peut-être, la jeune fille avait mis quelque chose de son cœur.

Alors, elle s’abandonna complètement à ce plaisir de le voir, de lui parler, de l’entendre. Son âme se donnait, Thérèse le sentait bien : mais pas un instant elle ne se retint dans l’élan qui l’emportait. C’était du bonheur : le vrai, le pur, l’idéal ; de ce bien qui ne se profane pas, de ce trésor que garde la souffrance, pour en faire plus tard le bûcher purificateur. Les flammes ne l’effrayaient pas ; insensiblement, elle en était à désirer une douleur venue par lui, et qui plus intimement la lierait à cet amour, sans que le plus léger soupçon vînt effleurer l’esprit de Jacques. Et dans le regard bien franc, qui parfois se faisait caressant, s’il lut beaucoup de mutinerie, de malice et d’esprit, il ne vit jamais ce qui se dérobait au fond de la prunelle.

Parjure, elle l’était, mais inconsciemment. Était-ce sa faute, à elle, si l’amour la troublait ainsi ? S’il n’avait fallu que se détourner, pour retrouver la paix !… Mais, où ses pas se porteraient, elle traînerait avec elle le boulet rouge rivé à son cœur, boulet charmant qu’elle dérobait à tous les regards, lui demandant pardon dans le silence de sa solitude de le cacher aussi soigneusement : sa pudeur aurait été blessée d’un indiscret regard.

Oh ! aimer ; apprendre la science nouvelle, en épeler les mots, seule, bégayer les premières phrases, et, enfin, lire couramment… Il lui semblait que la terre lui appartenait, tant était immense cette joie jadis inconnue.

Et lui ne l’aimait pas ? Thérèse croyait bien que jamais le cœur de Jacques ne battrait du mouvement qui bouleversait le sien. Mais que lui importait : — cette pensée lui donnait une âpre satisfaction. Elle avait l’égoïsme de sa douleur : seule, elle voulait souffrir, comme seule, elle voulait aimer. Thérèse n’oubliait rien ; son cœur s’arrogeait un droit, elle voulait que ce crime involontaire n’eût pas de complice.

Pauvre petite, coupable sans l’être, et qui préférait subir toutes les souffrances que d’en donner une seule…

Et voilà tout ce que la jolie enfant murmure au petit cahier rouge, humide encore de deux larmes… Sans révolte, elle songe à sa vie future ; pas un instant, l’idée ne lui vient de briser une chaîne volontairement nouée. Non, jamais… elle sent bien que ce droit-là est perdu ; elle s’interdit la pensée du regret…

J’oublierai… j’aimerai qui m’aime… C’est un caprice qui passera, répète-t-elle pour la centième fois. Mon Dieu ! pourquoi ne pas aimer qui vous aime ?

Pourquoi ! Oh ! l’éternel pourquoi des destinées.

— « Ma Thérèse, je vous revois toute petite avec du rire plein vos jolis yeux. Que je vous aimai alors, et que je vous aimai depuis ! Tout mon amour me remonte du cœur aux lèvres, et je ne puis pas vous l’écrire moi-même. J’ai tenté de tenir la plume, mais c’est étonnant comme la main est faible lorsque l’on va mourir. Dire que je partirai sans un regard de vous, ma Thérèse, et sans presser votre chère petite main dans une dernière étreinte… Oh ! ouvrez votre cœur, ma petite, je veux y mettre tout mon amour, ce trésor-là aura une tombe choisie, pendant que moi, je dormirai, bien loin de vous, ma jolie fiancée. Je vous aime, et je meurs. M’oublierez-vous ? Les mourants ont la vue ouverte sur l’avenir, et j’y vois ma Thérèse me donnant plus d’amour dans la mort que dans la vie… Soyez heureuse, ma chère petite, pour tout le bonheur que vous m’aviez promis ; ma pensée suprême est une bénédiction. Au revoir, chère, où tous on se retrouve, et une dernière fois, sur la terre, j’effleure de mes lèvres vos petites mains aimées. N’oubliez pas ! Adieu, mon amour. Charles. »

Le cœur a passé son caprice, et la pauvre petite Thérèse en est restée pâlie et courbée, comme ces pauvres plantes qu’une rafale a secouées et qui demeurent languissantes sur la tige épuisée ; — elle est devenue une fleur de tombeau.

Le rire s’est éteint sur les jolies lèvres, laissant un pli d’amertume qui se creuse chaque jour davantage.

Son cœur est mort de n’avoir pas assez aimé, le remords le tua, le jour où cette lettre fatale apporta un si touchant adieu. Charles ne s’était pas trompé, elle l’aima plus fort dans la mort. Il avait pressenti la délicatesse de cette âme pure, blessée dans son exquise sensibilité, et qui jamais n’oublierait après, justement parce qu’elle avait oublié avant… Le mort restait vainqueur du fond de la tombe où, sans doute, il souriait.

Et lorsque Thérèse revit Jacques aussi pâle et ému qu’elle, il lui sembla que tout son sang remontait au cœur. Pendant que, pressant sa petite main dans les siennes, il se penchait, murmurant :

« Thérèse, ne m’aimerez-vous pas un peu maintenant ?… moi qui vous adore depuis si longtemps… ? »

Elle se redressa cruelle soudain, les traits durs, la bouche contractée, trouvant indigne cet amour qui avouait une existence passée. Ainsi, lui aussi l’aimait… Jadis son cœur aurait jeté le grand cri qui unit à jamais les âmes… mais aujourd’hui elle hait presque ce vivant, qui a volé le mort… Elle foulera aux pieds ses rêves les plus chers pour se punir de les avoir formulés… si bas…

Pauvre fille, elle va briser le cœur d’un homme pour le venger lui d’une trahison involontaire. Lentement, avec des phrases froides, elle détruit une à une les illusions d’une âme loyale, et sans pitié, elle piétine les pétales de la fleur d’amour. Elle éprouve une âpre jouissance à briser ce quelque chose de fragile qu’est le cœur humain ; tout ce qu’il y a de cruel dans la femme vient de s’éveiller, et elle dit, — les lèvres serrées, les yeux mauvais, inconsciente, barbare, frappant pour se faire souffrir, vengeant sur elle-même et sur Jacques le mort oublié, un jour, et qui a payé de sa vie le droit de ne l’être jamais plus.

— Es-tu content ? répète-t-elle, comme s’il pouvait répondre.

Pauvres femmes, combien de nous refusent à la vie ce qu’elles donnent à la mort. Étrange contradiction de notre étrange nature.

Thérèse regarda Jacques. Il était livide. Une lueur de pitié éclaira le désordre des pensées de la jeune fille ; dans un de ces adorables moments qui font tout pardonner, elle se pencha :

— Adieu, Jacques, partez, ne pensez plus à moi. En s’en allant, l’autre emportait ma faculté d’aimer. Je ne suis plus que l’ombre d’une femme, — à vingt ans !

Et se penchant encore, elle posa ses lèvres sur le front qu’une sueur d’agonie mouillait.

Jacques reçut la sensation de marbre, tel le baiser d’une morte, et l’impression fatale resta longtemps à sa tempe.

* * *

Dans le petit cahier rouge, à la dernière page : « Charles, j’ai payé ma dette… Je n’écrirai plus rien, ma vie finit ici. »

Aucune larme ne tomba.

La coupe était vide.

L’Aïeule

À ma Grand’Mère.


L’aïeule ! Le premier sourire qui nous vient sur la terre est celui de ses lèvres, épanouies d’une joie jeune, bouffée de la tendresse ancienne remontant à son cœur, devant ce petit chiffon rose qu’on dépose dans ses bras, et qui lui donne l’illusion d’une seconde maternité. Elle penche sa tête blanche jusqu’au petit être, et le pressant sur sa poitrine, semble vouloir, dans cette étreinte, lui insuffler quelque chose d’elle. C’est une prise de possession complète, dont la maman est toute souriante, éprouvant une infinie douceur de voir se confondre, dans un baiser, les deux pôles de la vie ; elle les unit dans son regard chargé d’amour, et voudrait toujours les garder là : tableau charmant !

La grand’mère se fait l’ange gardien du berceau, elle épie le premier regard de bébé, tressaille à son premier pleur, répond à son premier rire, soutient son premier pas, recueille son premier mot, et quand il dit Grand’mé, elle verse ses plus douces larmes.

Elle passe de longues heures avec Bébé, le berce en lui disant, d’une voix chevrotante, des berceuses qui, jadis, ont endormi papa ou maman, berceuses, dont les mots remontent à ses lèvres sans effort. Elle apprend des contes pour les lui dire, car ceux de son enfance ne sont pas assez nombreux, et Bébé adore les contes. Il est insatiable, répétant toujours : « Encore un, encore un, grand’maman ! » Et la chère vieille, au bout du répertoire, fait voyager son imagination à travers les pays fantastiques, et improvise avec un succès ponctué par les applaudissements de Bébé. Tous deux s’embrassent, aux moments pathétiques, et quand grand’mère parle du loup et du petit chaperon rouge, Bébé s’enfonce dans ses bras en disant d’un ton apeuré : « Il ne viendra pas, hein, Mémère, le méchant loup ? »

Et l’aïeule de resserrer son étreinte pour apaiser le chéri.

Que de belles heures ils passent ainsi tous deux, chèrement unis. Grand’mère a pour horizon les prunelles radieuses de son bambin, et quand le mignon a du chagrin, elle invente mille gâteries pour calmer sa peine. Lorsque Bébé a été méchant, et que maman lui a donné le fouet — oh ! pas fort ! — il vient confier ses ennuis à la chère vieille, qui, partagée entre la raison et le cœur, s’embrouille parfois un peu… et dit d’une voix où tremblent des larmes : « Maman a eu raison de fouetter Bébé, puisqu’il a été méchant. » L’enfant comprend que grand’mère est désolée, et il grimpe jusqu’à son épaule, pour y appuyer sa tête blonde, pendant que les petits bras resserrent le collier au cou de la douce aïeule.

Parfois les forfaits de Bébé appellent la punition en présence de la chère femme ; elle dit alors d’une voix suppliante, au père ou à la mère : « Pauvre petit, il ne le fera plus, » retrouvant les mots de son enfance : « Je ne le ferai plus, » avec la même intonation suppliante.

— Mais, mère, objecte-t-on, vous nous punissiez quand nous étions petits ?

Elle, de se sauver, pour ne pas assister à l’exécution qui lui brise le cœur, mais qu’elle sait juste et inévitable.

Plus tard, les enfants grandissent, et la pauvre chère vieille est souvent délaissée. Mais son affection, ignorant l’égoïsme, se réjouit de toutes les petites joies des chéris. Elle applaudit à leurs succès scolaires ; lit, pour leur faire plaisir, les prix remportés aux examens, — et encore plus tard, regarde leurs amours avec une secrète émotion. Surprise, parfois, du changement des habitudes, elle dira : « Oh ! si nous avions fait cela, dans notre temps ! — Les jeunes filles de mon temps n’étaient pas comme cela ; — de mon temps, les jeunes gens étaient plus aimables, etc., etc. » Au fond du cœur, elle trouve le temps où vivent ses petits-enfants le meilleur des temps !

On constate toujours cette tendresse faible des grands parents ; pourquoi s’en étonner ? Les oisillons qui tombent dans les nids comme une rosée du ciel, ne sont-ils pas la dernière joie de ces vieux dont la vie achève, et qui ont pris à la jeunesse, à l’amour, toutes ces douceurs ? C’est leur vie qu’ils revivent alors : ils se rajeunissent de la fraîcheur de ces printemps, ils aiment avec eux et quand les petits, devenus grands, leur mettront dans les bras de légers paquets ficelés dans les dentelles et les rubans, d’où émergera une petite tête, ils pleureront leurs dernières larmes joyeuses devant cette triple vie : les enfants de leurs enfants !

Qui de nous n’a vu la douce figure d’une aïeule, qui n’évoque ses cheveux blancs, ses yeux bons, sa bouche fine que les rides n’avaient pas brisée ? Qui ne se rappelle ses gâteries, ses soins touchants, ses caresses, ses chansons, ses contes, ses avis, même ses douces gronderies ?

Chère aïeule ! Nous ne saurons jamais vous payer de toute votre tendresse : mais vous nous garderez quand même votre dernier sourire, qui sera une bénédiction.

Loin d’Elle


« Sans toi, je ne puis vivre. »


« Monsieur,

« Nous avons ici une petite malade du nom de Lucette L., qui désire vous voir. Elle dit être de votre pays, et avant de mourir, serait heureuse de vous parler. Refuserez-vous la faveur d’une visite à une pauvre condamnée ?… »

L’écriture régulière et bien moulée était celle d’une religieuse : il le devina avant d’arriver à la signature. Tout au bas de la feuille, la malade avait tracé en grosses lettres inhabiles : « Venez. » Puis : « Lucette. » C’était tout, mais ce cri-là avait une éloquence qui remua le liseur ; c’était un peu celui du condamné qui appelle la grâce. Et le jeune homme se mit à songer à Lucette. Elle était née, là-bas, de parents pauvres, pêcheurs qui peinaient durement pour ne pas mourir de faim. La petite semblait une fleur pâle égarée dans ce coin noir de la maison paternelle, et la rudesse des décors faisait ressortir sa fine nature.

Maxime R., que les vacances ramenaient dans ce coin charmant du pays, s’arrêtait souvent à la vieille cabane pour causer avec Lucette, toujours surpris de la délicate beauté de la fille des pêcheurs. Elle n’avait rien d’eux : peau transparente teintée de rose, et des mains et des pieds si petits, si petits. Sa chevelure fauve était longue. Les parents dédaignaient presque cette princesse perdue sous leur toit, parmi les enfants robustes à peau basanée.

Elle folâtrait, insouciante de tout, n’aimant que la mer et les gros rochers du haut desquels elle la regardait écumer et mugir. Lucette la trouvait toujours belle, et ses roucoulements tendres comme ses rugissements furieux lui étaient une musique. La mer ! C’était toute la vie de Lucette.

* * *

Un soir, au détour d’une rue, passant distrait, Maxime R. se retourna au cri joyeux de : « Oh ! Monsieur Maxime. » C’était Lucette. Le jeune homme revit alors dans un éblouissement sa Gaspésie, ses galets et son fleuve. C’était quelque chose de sa première vie, cette mince fillette blonde. Il la questionna, surpris de la trouver là, et naïvement, d’un ton presque joyeux, toute fière, la pauvrette de parler du pays, elle raconta les malheurs de la famille : le père et la mère morts, les enfants partis ; et elle, une dame l’avait amenée ici. Puis elle dit sa nostalgie maintenant loin de tout ce qu’elle aimait, les regrets de sa vie errante, et avec un sanglot : « La mer, monsieur Maxime, la mer ! Je ne pouvais vivre sans voir le fleuve, un jour, je désertai, et me rendis sur le bord… je regardai bien, mais ce n’était pas la même chose… Non, ce n’était plus celle de là-bas. J’ai bien pleuré, il me semblait que l’on m’avait volé et depuis ce temps, mon cœur ne bat plus bien… on dirait qu’il est fêlé… Je voudrais bien la revoir, elle, n’y pensez-vous jamais, monsieur Maxime ? Et si vous vous rendez là-bas, en la regardant, vous songerez à Lucette qui pleure ici, — loin d’elle ! »

La pauvre exilée était partie, et, depuis, le jeune homme l’avait de nouveau oubliée. Voilà qu’une missive la lui rappelait. Elle l’avait bien dit, son cœur était fêlé, à la pauvre Lucette !

* * *

Dans les oreillers, la jolie tête de Lucette est perdue, et l’or de ses cheveux paraît plus roux sur la blancheur du linge. Elle sourit au visiteur et lui tend une petite main diaphane à laquelle les rudes travaux ont laissé la douceur du velours. Lui, la retient entre les siennes, repris d’une irrésistible sympathie pour cette idéale enfant qui n’avait eu qu’une passion et en mourait. Il aurait pleuré devant cette agonie calme, tant il trouvait horrible cette tristesse qui lui souriait, car Lucette parlait de là-bas, et dans ses yeux passaient des reflets d’émeraude.

En parlant de l’au delà, la pauvre enfant avait un petit air tranquille. Peut-être rêvait-elle de funérailles mystiques, dans le linceul des vagues ? Est-ce qu’elle savait bien ? Non, elle s’en allait, et dans ses désirs du parfait bonheur, il y avait sa belle mer bleue de là-bas… on la lui donnerait au ciel ! Maxime R. écoutait cette petite voix brisée dire sa dernière romance et il éprouvait un apaisement d’entendre un si doux chant du cygne. Lucette avait bien la blancheur du bel oiseau pur.

Tous les jours maintenant il donnait une heure à Lucette. Le regard de la petite malade rayonnait à son arrivée, puis se voilait au départ.

— Que vous êtes bon, lui dit-elle un jour comme il s’en allait ; sans vous je serais morte plus tôt, mais votre charité me retient sur terre. Avec vous seul je puis causer, car les autres ne me comprendraient pas, — ils ne la connaissent pas…

Elle, toujours elle !

Ce jour-là, traversant la longue allée, Maxime examina tous les malades de ce regard que l’on donne aux choses vues souvent d’un œil indifférent, et que l’on veut mieux regarder une dernière fois. Il ne les revit plus.

* * *

Le lendemain Lucette retrouva sa belle mer bleue…

La Sœur raconta à Maxime la mort tranquille de la jeune exilée. Elle avait donné son dernier soupir à une petite croix de bois. « Je la lui ai laissée dans les doigts joints, » ajouta la bonne religieuse. Lui écoutait, tête basse, navré de ce départ pourtant prévu, mais il avait eu l’espoir de la garder jusqu’à l’été. Là-bas. Lucette serait morte, c’est vrai : mais les vagues de son fleuve auraient pleuré sur elle, et Maxime avait du chagrin de sa bonne action entravée fatalement.

Pauvre petite, soupira-t-il. La jeune Sœur le regardait sans rien trouver à dire.

— Ne pourrais-je la revoir ? questionna-t-il.

Les yeux naïfs de sa sainte interlocutrice se voilèrent :

— C’est que, fit-elle, embarrassée.

Mais lui, suppliant :

— Oui, n’est-ce pas ?…

— Le corps est à l’amphithéâtre, fit-elle doucement, d’une voix hésitante : la science le réclamait, appuya-t-elle de ce ton soumis de l’éternelle nécessité.

À l’amphithéâtre. Lucette, sa jolie payse ! Non, cela ne serait pas ! Il voyait déjà les scalpels entamer la pauvre petite chair, et il eut un sursaut. Furieusement, il fouillait ses poches. C’est qu’il n’était pas riche, — mais la dépouille de Lucette eut une tombe.

Par un matin brumeux, il la conduisit au cimetière. Seul, il accompagnait la créature abandonnée qui n’avait eu, elle aussi, qu’un ami. Le bruit du cercueil dans la fosse le fit tressaillir : il n’était plus là, parti pour la contrée lointaine, que Lucette lui rappelait, avec son idéale poésie sauvage. Et lorsque l’on jeta la terre, Maxime vit se dérober comme sous un voile, son évocation ; la petite morte gardait tout.

* * *

Au retour, des amis joyeux arrêtèrent Maxime R.

— Tu es des nôtres, ce soir ?

Une de ces parties de plaisir que le jeune mondain ne manquait jamais. Il refusa : pouvait-il danser sur la tombe de Lucette ? Et puis sa bourse était vide, Maxime l’avait vidée dans un linceul, et il éprouvait une sensation infinie, quelque chose de doux et d’ému : c’était le merci de la jolie Lucette.

La chute d’un Ange


Je les avais connus tous deux, au temps de leurs amours, et la jolie fiancée m’énumérait, avec extase, toutes les perfections de cet être idéal, à nul autre pareil… Elle terminait généralement le concert par ce refrain modulé dans les notes extatiques : « C’est un ange !  ! » Tout d’abord, naïvement, je me laissai prendre à cette émotion tendre, et sur le même air, mais bien bas, je soufflais — un ange ! — Plus tard, la monotonie de ce chant me rendit sceptique, et je faisais un tout petit hum, qu’elle croyait approbateur, lorsque le malheureux avait une tendance moqueuse, qui échappait à la belle en frais d’escalader les parvis angéliques.

Puis, revenant sur la terre, elle me regardait, avec de beaux yeux pleins de tendresse : « Vois-tu, il n’y en a qu’un comme cela ! (un ange…) et il est pour moi !… » Veinarde, va !

Elle m’aurait rendue jalouse, cette charmante amie, si bien vite elle n’avait épousé son séraphin. Je me rappelle qu’à la messe du mariage, je laissais les vilains sentiments de l’envie envahir mon âme, puis bien vite, me reprenant avec ferveur, je disais : Mon Dieu, pardonnez, mais je ne puis me défendre d’envier le sort de cette heureuse, qui épouse la perfection faite homme, et comme il n’y en a qu’un, je ne puis guère avoir l’espoir d’un si grand bonheur… À ce moment-là, j’eus l’idée de regarder attentivement le marié : il avait une bonne tête, mais son expression n’était pas précisément séraphique, et même je lui trouvai un petit air prétentieux qui me replongea brusquement dans les réalités terrestres.

J’eus conscience alors que l’amour aveugle bizarrement les êtres les plus raisonnables.

* * *

Six mois après, dans un intérieur bien capitonné, je retrouve mes tourtereaux. On m’accueille avec des exclamations joyeuses qui ne peuvent me laisser aucun doute sur la sincérité du plaisir de me revoir. C’était charmant. Elle était gentille comme tout, ma petite amie, dans son rôle de maîtresse de maison, mais lui… Eh bien ! lui, il avait l’air de s’embêter consciencieusement.

Ce n’est pas possible, pensai-je, il est mal disposé, ce soir, nerveux, et peut-être bien que je l’ennuie…

Et me voilà prête à m’en aller. Mais l’on me retient avec une telle insistance, que je suis de nouveau dans mon fauteuil.

L’atmosphère du salon me pesait, je sentais cette électricité qui précède les orages, et vaguement l’inquiétude me mordait au cœur. Qu’était-ce ?…

Nous causions tranquillement, oui, tranquillement. Monsieur se mit à contredire madame, et madame de répliquer à monsieur ; et la discussion devenant plus animée, l’on me choisit pour arbitre. Jolie situation ! — Je faisais des merveilles de diplomatie pour donner raison à tous deux, mais en dépit de mes nobles efforts, la discussion atteignit le point aigu. Madame, énervée, tamponnait un petit mouchoir de dentelle sur les plus jolis yeux du monde, et monsieur, comme un brave, se sauva, en faisant claquer la porte. Et moi de regarder attentivement le bout de mes bottines.

— En être là, après six mois ! s’écria mon amie.

L’ange avait perdu ses ailes !

* * *

À une vieille amie, qui connaît les plus petits replis du cœur humain, toute triste, je narrai le vide de ces vies, hier encore si brillantes de promesses. Dans les yeux gris de ma confidente, passaient des lueurs attendries, et songeuse, revoyant d’autres tristesses, elle murmurait : « C’est l’éternelle histoire : on croit de part et d’autre à la perfection, et l’on ne veut pas pardonner la désillusion. On boude son rêve, on pleure son idéal, quand il serait si facile d’aimer la réalité.

« Vois-tu, ils ont tort tous deux de ne pas se comprendre : la jeune femme aime son mari, mais elle oublie qu’elle a de l’esprit, et néglige de le lui prouver ; lui, la croit sotte, et de là résulte un agacement qui se manifeste en paroles acerbes d’un côté, en larmes de l’autre. Ce qu’il regrette chez elle, c’est l’amie fine et joyeuse, l’accueillant par un mot spirituel et aimable qui fait trouver meilleur le baiser. Il manque la confidente qui écouterait ses projets, lui suggérerait des plans, lui trouverait des combinaisons ; il est malheureux de tout cela, et si tu lui laissais entrevoir la cause de ses ennuis, tu en entendrais de belles… Un homme ne souffre jamais d’être guidé, mais il suit parfaitement la direction indiquée par une femme, lorsque cette femme possède la diplomatie délicate qui inspire tout, rien que dans la façon d’approuver. Dans la faiblesse, réside toute la force : pourquoi cette jeune amie ne le comprend-elle pas ? »

Hélas ! elles sont nombreuses, les jolies petites qui s’égarent ainsi dans les nuages ; elles planent dans les régions idéales, et ne veulent plus redescendre dans le domaine de la réalité. Une femme doit être l’amie, la confidente de son mari : son sourire lui sera une sauvegarde, son esprit, une force, et sa bonté, un doux soutien… !

Alors, on ne verrait plus la chute d’un ange !

Comment le Chœur choisit


— C’est votre dernier mot, Mina ?

— Le dernier, oui, mon ami : je vous ai dit pourquoi je ne prenais pas part à cette excursion… Alors, c’est bien inutile d’insister…

— Ainsi, vous refusez de venir avec nous, parce que Yvette M. est invitée ? Et il ne vous convient pas de frayer avec cette jeune fille, parce qu’elle travaille ? Voyons, Mina, êtes-vous bien raisonnable, et ne pouvez-vous pas oublier ce détail pour me faire plaisir ? Je serais si content de vous voir près de moi, sur notre joli yacht ; nous y causerions de si douces choses…

La voix de Maurice se faisait caressante, il se penchait vers la jolie Mina, dont la fine bouche avait un pli dédaigneux, et l’enveloppait d’un long regard où l’amour et le chagrin se lisaient : elle ne vit rien ou refusa de voir.

Son petit pied battait nerveusement le tapis ; il vit son impatience.

— Ces préjugés, ma chère, ne sont plus de mise, et je ne puis guère demander à Mlle Yvette de rester chez elle ; tous nos amis sent heureux de la recevoir, elle est, me dit-on, fort gentille et jolie, bien élevée ; d’ailleurs, n’avez-vous pas grandi ensemble, chez les Ursulines ?

— Oh ! parfaitement, mais les temps ont changé… et puis, elle m’agace !…

— Mina, voulez-vous me faire un sacrifice ? Venez avec moi, j’ai besoin de vous, aujourd’hui, vous savez combien vous m’êtes précieuse ; il me semble que vous conjureriez l’influence que je sens planer sur moi… Mina, voulez-vous être ma mascotte ?

Il avait parlé avec émotion. Leurs regards se croisèrent, tous deux chargés de tendresse. Elle allait répondre et dire oui, quand une main souleva la portière et dans l’encadrement, une femme parut. Mina, dans un geste de regret, articula faiblement :

— Demandez à maman ?…

Maurice tourna vers la majestueuse femme les flots de son entraînante éloquence.

La figure de la mère se contractait : d’un ton compassé, elle refusa nettement.

— Non, finit-elle, de ce ton froid qui semble sortir de quelque glacier ; je veux épargner à Mina les ennuis d’un rapprochement avec certaines personnes qu’elle ne pourra convenablement rencontrer à la ville.

Et comme Maurice allait encore parler :

— N’insistez pas, fit-elle, Mina a raison de rester et je l’approuve, en vous blâmant de n’en pas faire autant.

— Je ne le pourrais, Madame : on compte sur moi, pour guider le yacht ; vous savez que je suis un peu marin ?…

Et il se redressa fièrement, fort élégant dans son costume négligé.

Il s’en allait, Mina s’appuya sur la clôture du petit jardin dont elle venait de parcourir l’allée avec Maurice ; sa tête gracieuse se posa sur ses bras demi-nus et ses tresses brunes faisaient encore ressortir la blancheur douce de la peau ; elle était ainsi séduisante au possible. Ses grands yeux bruns dégageaient des caresses…

— Maurice, n’y allez pas !

Et la supplication montait ardente du meilleur de l’âme.

Le jeune homme s’arrêta à ce cri sincère.

— Mina, venez, je vous en prie ! C’est étrange, n’est-ce pas, mais il me semble que nos vies se séparent ici, et je me sens tout meurtri… Venez !

Froissée, d’un grand geste, la jeune fille refusa, et sans un adieu, elle s’enfuit au milieu des arbres… Il regarda sa robe blanche flotter : quand il ne vit plus rien, un soupir le secoua tout, et il se mit à marcher vers la grève…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
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Toute une gaie compagnie caquetait et riait. On salua de grands cris son arrivée.

— Venez donc, vilain, qui retardez notre départ. — Ce n’est pas gentil de se faire attendre ainsi. — Vous abusez de votre pouvoir, sachant que nous ne pouvions partir sans vous… Et Mina ? Qu’avez-vous fait de Mina ? — Pourquoi Mina ne vient-elle pas ? — Voyons, expliquez-vous. — Parlez. — Dites quelque chose. — Que devient Mina ?

Et toutes ces phrases se confondaient ; il avait à peine le temps de sourire à chacun. Enfin, on se tut, et lui, répondant à la plus pressante question :

Mlle Mina C. ne peut venir ; elle a la migraine, ajouta-t-il précipitamment, cette raison banale lui venant aux lèvres dans sa hâte de dire quelque chose de raisonnable, lui qui n’avait pas encore songé à une excuse.

Il perçut un long murmure, et confusément cette phrase vint jusqu’à lui : il la devina peut-être ?…

— C’est parce qu’Yvette M. est ici, Mina est très fière, — et elle a raison !

Il sentit que ces mots se répétaient dans les mille chuchotements arrivant à son oreille, et une immense pitié inonda son cœur.

Si, elle, l’entendait, cette mauvaise phrase ?

Et d’un regard attendri, il la chercha à travers la foule joyeuse. Tous, il les connaissait ; elle seule lui était inconnue. Comme elle n’était à X, que depuis deux jours, il ne l’avait pas encore rencontrée.

Maurice distingua vite une blonde jeune fille, toute menue dans sa toilette de mousseline bleue. Du bout de son ombrelle, elle tourmentait le sable fin. S’approchant d’une dame qui riait, il dit :

— Présentez-moi s’il vous plaît à Mlle M.

Le beau regard bleu qui se leva vers lui était embué de larmes. Le jeune homme en voulut à Mina de nuager les grands yeux timides, et une instinctive sympathie l’attira vers cette pâle enfant qui souffrait, même de ses rares joies…

Sur le beau fleuve, le yacht se berçait, la vague avait des amollissements, et sa douceur ouatée endormait d’illusions. La jolie figure d’Yvette M, n’avait pas perdu son ombre, et Maurice, qui la regardait souvent, s’attristait de cette tristesse. De tout le jour, il ne l’approcha, l’observant avidement ; sa grâce séduisante l’impressionnait, et de toute son énergie, il réagissait contre cette impression, évoquant dans le même cadre les yeux ardents de Mina.

Mais Mina avait perdu de son charme, en révélant sa sotte fierté…

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Le soleil se couchait au delà des montagnes : c’était un resplendissement. La nue avait des teintes opalines, mauves, vertes, roses et bleues ; à l’horizon la ligne bleue prenait des tons sombres. Cette irradiation recevait le baiser de hauts arbres, et cette caresse majestueuse mettait de l’attendrissement dans toute la nature. C’était trop beau !

Maurice s’appuya sur une voile repliée, s’abandonnant à une rêverie où la pensée n’était plus agissante.

Tout près de lui s’entendit un soupir : il le sentit baigné de larmes ; et, se retournant, les fins traits d’Yvette lui apparurent, idéalisés de toutes les teintes radieuses de l’horizon charmeur.

— C’est beau !

La même exclamation s’échappa de leurs âmes.

Et de sentir vibrer son admiration dans une autre admiration, Maurice éprouva une folle joie. Il s’assit là, tout près d’elle, et se mit à lui causer de la nature si bien comprise ; il lui confia ses aspirations, lui révéla ses goûts, lui esquissa son rêve de bonheur : celui d’être compris et aimé… Il parlait, sentant des effluves doux — d’un autre cœur, voler vers le sien, et si profondément heureux qu’il eut peur.

— Oh ! Mina, qu’as-tu fait ?

Ce cri jaillit spontanément, mais mourut au plus profond de la pensée ; et la délicieuse figure de la jeune amie disparut avec les derniers rayons du soleil expirant.

Il voulait entendre Yvette ; cette voix douce lui caressait le cœur : il avait besoin d’écouter cette mélodie. Elle parla, lentement, avec des notes attendries, comme si la beauté de ce jour mourant avait droit à sa confidence. Elle confia larmes et sourires, car c’était au flot qu’elle parlait, oubliant que lui était là, tant déjà il se confondait dans la grande sympathie des choses berçantes.

Maurice regardait la frêle enfant avec une pitié admirative : ainsi elle avait eu la force de se lancer dans la mêlée, le jour où la fortune lui tourna le dos, et l’enfant, choyée hier, était devenue la vaillante femme prête au combat. Elle lui apparut grandie, et si grande, si grande, que nul piédestal n’était digne d’elle.

La phrase du matin lui dansa dans l’esprit ; il voulait savoir :

— Vos amies vous consolent de maints ennuis ?

Elle secoua sa blonde tête.

— Des amies ? Oh ! je n’en ai guère. Et n’avez-vous pas compris bien des humiliations ce matin même… car j’ai entendu toutes les phrases qui accueillaient votre arrivée.

Sa voix avait de l’amertume, elle se teinta d’attendrissement :

— Mina était bien gentille, pour moi, jadis, mais alors, j’avais mon père !…

Elle se tut, et tous deux regardèrent le ciel ; quelques étoiles éblouissaient, la lune blanchissait la nue, et par une coquetterie séductrice, choisissait pour miroir la vague rayonnante. Le clapotis très doux apportait des chansons ; des rives venaient mille frémissements enivrés. Tout disait d’aimer, et Maurice ne résista pas : il saisit la petite main, et d’une voix toute frémissante de la poésie qui idéalisait ciel, terre et onde, il murmura :

— C’est beau !

— C’est beau, répéta-t-elle : et leurs deux cœurs, ainsi se donnèrent.

* * *

Elle l’attendait, ce soir-là, dans son petit salon, tout parfumé du bouquet reçu le matin même, et qui comptait sur les pétales de ses roses tant de baisers.

Il lui apparut plus beau encore, avec, dans ses yeux gris, un reste de l’éblouissement recueilli le soir où la lune souriait à l’éclosion de leur tendresse.

La grâce fine d’Yvette rayonnait dans ce milieu créé par elle, et qui lui servait délicieusement de cadre. Tout y était discret et d’un goût charmant, Maurice s’y trouva encore plus heureux que sur le pont du joli yacht blanc, et avec abandon, ils causèrent.

Il voulait connaître tout de sa vie, et ce qu’elle n’avait pas dit l’autre soir, il le lui demanda, dans le recueillement parfumé du joli appartement.

— Êtes-vous heureuse ?

Elle lui sourit lumineusement.

— Heureuse, mais comment ne le serais-je pas ? J’ai compris la vraie signification du devoir, il a consisté pour moi dans la lourde tâche de disputer mon pain à la lutte quotidienne. Aucune amertume ne m’est venue, et je suis heureuse tous les jours de remplir mes heures de travail, et tous les soirs, je m’endors satisfaite d’un vrai contentement…

Elle parlait tout simplement ; un demi sourire se jouait sur sa lèvre ; on la sentait heureuse, et sa joie réconfortait.

— Et vos amies ? interrogea-t-il, pendant que sa pensée rejoignait la fière Mina…

Les yeux bleus d’Yvette eurent une lueur amusée.

— Les amies, dit-elle gaiement, les sincères sont restées miennes, et les autres… elles ne l’étaient pas ! — Et avec son franc sourire :

— Je ne leur donne pas l’honneur d’un regret !

Maurice comprit cette vraie femme, intelligente, exquise et forte, si différente de l’autre. Un désir irrésistible lui vint de saisir le bonheur qui était là, tout près de lui. Il savoura, une par une, toutes les ivresses qui lui montaient au cœur, et se penchant près de l’oreille rose, toute jolie dans l’attente de l’aveu :

— Yvette, je vous aime ! Voulez-vous m’aimer !

Il y a des mots qui ne disent rien.

Les yeux expriment tout.

* * *

« Il me semble que vous conjureriez l’influence que je sens planer sur moi… Mina, voulez-vous être ma mascotte ? »

Pour la vingtième fois, la brune jeune fille relisait ces mots inscrits dans un petit cahier rouge où dormaient tant de rêves. Une larme les mouilla, et ce fut tout.

À la dernière page du Journal, d’une écriture peut-être un peu tremblante :

« Maurice, j’ai été votre mascotte, ma fierté vous vaut le vrai bonheur…

« Et moi, les larmes m’ont purifiée, et je deviens bonne.

« Heureux tous deux, soyez-le ! »

La reliure rouge dormit sur ce souhait touchant, mais il dut s’en échapper une senteur douce qui parfuma plus délicieusement encore l’enivrement des deux êtres qui mêlaient leurs cœurs, leurs pensées, leurs vies.

Folie


Le cher coin embaumait les roses. Le buisson voisin avait été dévasté, pour rendre plus souriant l’endroit délicieux où se vivrait, ce soir, encore une page de l’idylle. Elle attendait, la blonde Valérie, idéalisée par le rêve doux qui mélancolisait le brun pâle de sa prunelle, et attendrissait le fin rosé de ses joues. Devant son piano, toute ravie, elle pensait aux instants qui venaient, sa tête gracieuse toute penchée pour laisser voir la blancheur douce du cou, où se jouaient de petites boucles, follettes voleuses de baisers.

Prise du besoin d’exhaler un peu de l’allégresse imprécise qui chantonnait en son âme, elle joua des mélodies écloses d’un rêve, romances fines, dont chaque note rendait une étincelle douce, et toute la flamme rayonna dans des accords timides, suppliants, passionnés. Elle frissonnait maintenant, comme si toute la chaleur de son être s’en était allée, et dans un sanglot qui monta lentement, le piano harmonisa :


« Voici l’instant suprême. »


Avec une expression déchirante, elle se mit à chanter le funèbre adieu, et les roses qui écoutaient cette explosion douloureuse penchaient leurs corolles, soudain pleurantes…

Dans l’encadrement des portières élégantes, un beau jeune homme venait de s’arrêter ; l’œil en flamme, la lèvre crispée, les joues blanches, il écoutait, et dans l’attitude de cet homme, il y avait quelque chose de terrible.

Elle chantait toujours la suprême plainte de Schubert… Quand le dernier accord mourut, on l’entendit, lui, qui disait, en une supplication :

— Valérie !

La jeune fille releva sa jolie tête où la joie venait de tout effacer, et venant vers lui, elle tendit ses petites mains qu’il retint dans les siennes, en demandant :

— Pourquoi chantiez-vous… cela ?

Elle haussa les épaules comme pour se débarrasser d’une étreinte, et son regard se fit fixe :

— Étrange, n’est-ce pas, mon pauvre ami, mais je me sens brisée, comme à l’approche de jours horribles. Il me semble que vous vous en allez, que je ne vous verrai plus… que vous ne m’aimez pas ?… Elle le regardait pour arracher de ses yeux, la réponse cherchée.

Il reprit les petites mains qui étaient froides et moites, maintenant.

— Vous divaguez, Valérie, venez au piano, et laissez-moi entendre mes morceaux favoris. Jouez-les-moi, tous, le voulez-vous, ma chère musicienne ?

Elle se laissa conduire comme une enfant qu’elle semblait être encore, cette frêle petite, si séduisante, si jolie… Mais la douleur qui venait à elle la ferait femme, demain…

La douce amoureuse joua avec tout son talent charmeur, elle dit, de sa voix idéale et fière, son amour, ses craintes, ses joies, ses espérance. Il l’écoutait, enivré du parfum des roses et de la grâce de cette autre rose, qui ne vivrait peut-être, elle aussi, qu’un jour… Silencieusement, les larmes vinrent.

Quand elle eut fini il était tard. Déjà l’heure des adieux était venue. Tous deux se regardaient, pris d’une angoisse inexprimable.

Au moment de se séparer, il s’agenouilla tout près de la jeune fille, et avec un regard priant :

— Valérie, quoi qu’il arrive, promettez-vous de ne m’en jamais vouloir ?

— Pierre, fit la pauvrette apeurée ; pourquoi parler ainsi ?

— Répondez-moi, chère, répondez-moi ?

D’une voix étouffée, elle articula :

— Je mourrai plutôt !

Ce fut tout. Dans le salon obscur, les roses pleurèrent toute la nuit de ce samedi.

* * *

À la messe, elle arriva en retard, ce dimanche-là, la jolie veilleuse d’hier ; elle avait sans doute trop rêvé. Le prêtre montait les marches de la chaire, et elle était encore à genoux, quand il prononça :

— Il y a promesse de mariage entre M. Pierre N. et Mlle M. C.

Elle n’entendit que ces deux noms !

La pauvre ne s’effondra pas, elle resta là, priante, avec dans ses yeux purs une lueur vague, et pendant que ces noms lui entraient au cœur comme des épines que l’on enfonce et que l’on retire pour les enfoncer encore, elle murmurait, tout bas, tout bas, cette plainte :

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu !

Dans son âme, ce mot montait avec la prière ardente d’être délivrée. « Mon Dieu, secourez-moi ! Mon Dieu, épargnez-moi ! Mon Dieu, cela ne se peut pas !  !  ! »

Elle resta ainsi toute la messe, anéantie sur son banc, ne voyant rien, n’entendant rien, ne disant rien que ce cri : Mon Dieu !

La jeune fille serait morte là, que cela lui aurait été plus doux.

La messe finie, elle s’en alla comme les autres, la démarche un peu chancelante, l’œil un peu hagard, marchant à la façon des somnambules ; quelque chose en elle se mourait. Valérie le sentait bien, mais elle ne savait pas quoi !

Ses frêles épaules se ployaient, pendant qu’elle allait au hasard, répétant toujours d’une voix à jamais brisée :

— Mon Dieu, ce n’est pas vrai ?


* * *

C’était vrai ! Dans la belle église, l’orgue vient de préluder aux accords d’une marche nuptiale, pendant que la blanche mariée s’avance vers l’autel. Pierre est là, beau dans son effrayante pâleur. Le prêtre descend vers eux, et la cérémonie commence.

Aux premiers sièges, une blonde curieuse regarde, elle est très pâle, mais délicatement jolie. Elle penche sa tête pour mieux voir, et mieux entendre. Lorsque le prêtre parle, ses yeux se dilatent, comme sous l’influence de quelque horreur, sa bouche se crispe, brisant le fin sourire, et quand le oui sacramentel est prononcé par Pierre, on entend une voix déchirante qui chante : Ô toi seul bien que j’aime ! Au premier accord de cette plainte affreuse, la fiancée répond : Oui !

Tout le long de l’allée qu’on lui fait descendre, Valérie dit le triste chant :

Adieu jusqu’à l’aurore,
Du jour en qui j’ai foi,
Du jour qui doit encore,
Me réunir à toi.

— « Me réunir à toi ! » — La porte de l’église se referme sur ces derniers mots de la petite folle qu’on emmène.

— « Valérie, quoi qu’il arrive, promettez-vous de ne m’en jamais vouloir ? »

Son cœur mourait pour ne point se parjurer.


* * *

« À qui, me confierais-je ? — Je ne veux demander à personne la sympathie, dont je suis indigne. Combien durement, j’ai expié ma lâcheté. Oh ! la vie terrible que je mène, avec ses luttes incessantes, ses remords affreux ; aucune douceur ne me vient, celle à qui j’ai brutalement sacrifié une blanche victime ne m’aime pas, ne m’a jamais aimé. Et pourtant, je subis encore la fascination de ses yeux sombres, même aux heures où m’apparaît nettement son effroyable égoïsme. J’eus un sourire, dans ma vie, celui de la mignonne qui arriva, sur la terre, avec le regard de l’autre ; il y avait un reproche dans les grands yeux tristes de ma douce chérie. Elle s’en est allée… et je suis bien seul maintenant, avec ma terrible expiation. Je ne mérite rien, je ne demande rien… J’expie !  !

Oh ! Valérie ! ”

La page se finit avec des larmes…

* * *

Une vieille dame visitait l’Asile de Beauport. Affectueusement douce, elle montrait de l’intérêt à toutes les pauvres folles qui, heureuses de causer, et mises en confiance par l’air si bon de la gracieuse femme, lui confiaient la préoccupation de leur esprit malade. Une petite religieuse l’accompagnait, souriant à toutes ces grandes enfants. Sorties de la première salle, elles suivaient le corridor, lorsque leur parvint, joué avec une puissance extrême d’expression, l’air funèbre de Schubert. La vieille dame s’arrêta, et son regard interrogea la petite sœur grise :

— C’est une intéressante malade, si douce et si jolie… Elle ne se plaint jamais. La pauvre a souffert… d’amour, finit, bien bas, la naïve sainte, comme si c’était un peu mal de prononcer ce mot-là.

— Elle se nomme ? fit anxieusement Mme X ?

Mlle Valérie Z.

La vieille dame s’empara des mains de sa compagne.

— Voulez-vous me la laisser voir ?

Hésitante, la pieuse sœur ne savait trop que faire.

— Elle est si heureuse quand elle joue et chante ainsi, que j’ai remords de troubler sa joie.

— Je vous en prie !

À son piano Valérie se tenait, avec son sourire triste d’antan. À la vue de l’étrangère elle tressaillit, puis s’approcha à la hâte, fière et élégante dans sa robe antique, semblable à celle des vestales romaines.

Joyeuse, elle salua Mme X.

— Vous êtes la tante de Pierre, Madame, je suis contente de vous revoir. Dites-lui qu’il vienne. Je l’attends. Je joue tous les jours ses morceaux favoris, afin de les rendre, pour lui, avec plus de perfection. Dites-lui aussi que le petit salon est toujours le même… Je n’ai plus de roses, qu’il en cueille là où il sait, pour me les apporter. Nous en mettrons partout, partout ! Cela embaumera ! Et nous serons heureux !

Joyeuse, elle parlait, agitant ses mains diaphanes, le teint animé par l’évocation des jours d’antan. La vieille tante pleurait, navrée devant cette jeunesse radieuse à jamais morte, et qui dans sa mort pardonnait au meurtrier, et payait son crime par l’amour.

Les yeux de la sensible religieuse s’ombraient de tristesse. La pauvre folle cherchait dans son coffret ; elle en sortit une miniature, — la sienne, — fraîche comme une rose naissante. Avec une gaieté enfantine, elle disait maintenant :

— Vous donnerez mon portrait à Pierre, il me trouvera jolie, et pour qu’il reconnaisse mon écriture, je vais mettre mon nom tout au bas.

Quand elle eut écrit elle porta la photographie à ses lèvres :

— Ne lui dites pas cela ! menaça-t-elle avec un geste mutin.

S’en allant, elles entendirent le piano qui chantait, mais cette fois-là des notes joyeuses.

La pauvre espérait, elle avait oublié l’heure d’agonie ; le voile en se baissant sur la vie de la petite, avait dérobé aussi l’heure terrible. Sa folie était une attente, et non une sensation d’irréparable.


* * *

Ce matin la petite folle n’a pu se lever, sa jolie tête s’alanguit sur l’oreiller et ses yeux ont des lueurs plus douces ; il flotte un sourire vague sur sa bouche pâlie. Soudain, voilà qu’il tombe des roses sur elle ; bientôt, la frêle créature en est couverte, et sa petite figure s’illumine d’une vision toujours rêvée. Elle en ramène toute une moisson à ses lèvres, et la baise avec ferveur.

— Les roses de Pierre ! entendit la religieuse qui en jetait, en jetait encore.

Oui, les roses que Pierre avait cueillies lui-même, au buisson d’autrefois…

Madame X. avait tenu sa promesse.

Maintenant Valérie, la folle blonde, murmure :

— Il va venir !  !  !

Toute son âme vibre dans ces mots. Elle les répète encore, plus bas, tout bas, très bas…

Pierre !…

La petite amoureuse dort parmi les roses, qui s’attristent de cette grâce morte, pendant qu’elle sourit toujours.

La martyre a soldé la dette expiatoire. Du ciel, elle jettera le calme et l’oubli dans l’âme de celui qu’elle n’a pas su haïr.

Valérie, la jolie folle n’a jamais connu que les roses et l’amour.

Ce qui se lit entre les lignes


« Cousin,


« Ce sera fête bientôt, à la maison ; nous marions Louise, et tout bourgeoisement, à l’ancienne façon, nous danserons le soir. Tu sais que ce sera une fête magnifique : tout le village y assistera. Ce sera bien un peu mêlé, mais tu connais papa ? le pauvre papa, il ne perd pas une chance de soigner sa popularité, et c’est lui qui a rédigé la liste d’invitations ! Aux prochaines élections, il rallie tous les votes du village, et ça augmente sa majorité !  !  ! C’est adorable, la politique, cousin, et jusqu’à maman qui s’en mêle, et de façon si drôle ! Songe que le bleu me va à ravir, et je rêvais d’un tulle azuré pour ce bal de noces ; je suis sûre que tu m’aurais trouvée délicieuse là-dedans… mais maman prétend que ce serait afficher des principes politiques… et elle me condamne à une robe blanche, avec des boucles rouges à profusion ! et le rouge m’enlaidit. Et, tout bas, à ton oreille, mon cousin, toute campagnarde que je suis, rien ne m’horripile comme d’être moins jolie… Je le dis à confesse, car maman trouve cela énorme, mais c’est drôle, monsieur le curé n’a jamais l’air bien scandalisé, et il me dit d’un ton bénin, « que la vanité est un vilain défaut, » et je recommence toutes les fois… Jamais je n’aurai le ferme propos, car enfin, si Dieu m’a donné des yeux — c’est toi qui m’as dit que mes yeux sont beaux — une bouche pas trop grande, et un nez, — le malheureux est retroussé… un peu — tout cela enfin, si Dieu me l’a fait passable, c’est pour me faire plaisir, là ! et ce serait de l’ingratitude de n’en être pas contente, et de la grosse hypocrisie d’en paraître fâchée…

N’empêche, cousin, que le rouge me défigure… et que ça, c’est bien triste !

C’est Louise qui sera jolie ! Tu sais qu’elle est ravissante, et si bonne ; on croyait à cause de sa sagesse à une vocation religieuse, et voilà la défunte nonne qui épouse…

Au fait, tu ne le connais pas, ton futur cousin. Il est grand, mince, très mince, avec une barbe noire et des yeux noirs, l’air très bon, et grave, comme trois notaires à la fois. Louise l’adore, tout simplement ; quand il parle, elle le regarde comme je regarde, moi, la statue de mon bon ange, — et mon beau-frère, le docteur Jean, ne ressemble pas à mon bon ange. Puis elle dit toujours comme lui. Cette chère n’aura plus besoin de penser, ce qui ne m’irait pas à moi, car c’est amusant de penser, et encore plus d’exprimer une opinion, et encore, encore, encore plus de contredire celle des autres… J’adore contredire !… Le docteur n’aime pas qu’on discute ses idées, et il a dit à papa : « Cette petite Yvonne a une façon de se prononcer ! » Je le crois bien que j’ai une façon de me prononcer, et dis, cousin, tu l’aimes, ma façon ?

Quel dommage que tu sois si vieux, cousin, je t’aurais bien aimé ; tu es mon idéal ! Tu as l’esprit que j’aime, la bonté que j’aime, et tu ne me tiendrais pas en laisse, comme ton caniche ? Tu m’écouterais, quand j’aurais recueilli un lot d’impressions, et que je te défilerais cela…

Louise aime mieux le genre de son docteur ; au fait, il en faut pour tous les goûts.

Moi, mon goût, ce serait toi, si tu n’avais pas 40 ans ! Et si tu ne les avais pas, tes 40 ans, je ne pourrais pas te lancer ainsi une déclaration brûlante !

Parlons de notre bal ; Louise, usant de son privilège de mariée, y sera tout en blanc ; maman arbore une robe rouge — et ça lui va mal, à maman aussi, mais c’est cette popularité, qu’il ne faut pas négliger. — Entre nous, qu’est-ce que ça peut bien faire aux électeurs de Papa, nos questions de toilette ? M’est avis que maman ne s’y entend guère, en politique…

Le souper sera pantagruélique — tous les gargantuas de la paroisse vont s’en donner à bouche-joie, en dépit de leur titre de voteurs ; je me propose de surveiller leurs exploits gastronomiques ; on ne sait pas, cela peut être intéressant, un jour, de savoir la quantité de dindons et d’oies qu’un honnête homme peut avaler.

Tu viendras constater toutes ces choses ; nous observerons ensemble, tu te rafraîchiras du bonheur de Louise et de Jean, tu finiras les discours de Papa, tu feras de beaux sourires aux influences que maman saura bien te désigner… et puis tu feras danser ta cousine Yvonne, qui ne sera pas en bleu, mais qui te gardera son plus beau sourire.

C’est égal, cousin, je t’aurais bien aimé. Et dis donc, pourquoi ne t’es-tu pas marié ? — On dit qu’il y a nombre de femmes qui te trouvaient charmant ! — et tu as passé. Ce n’est pas bien gentil pour nous, ça, et si tu voulais être bien fin, tu me ferais un brin de confidence. Je deviens sérieuse pour t’écouter… et le jour de la noce, je te promets d’être encore plus aimable… Mais, dis moi, pourquoi fais-tu un vieux garçon ?

Je tends le front pour un baiser à la petite cousine

YVONNE. »

La petite lettre embaumait la senteur des prairies, la mignonne cousine l’avait écrite, sans doute, parmi les fleurs champêtres, et chaque feuillet avait dormi sur une touffe d’herbes odorantes. La chambre du cousin en était toute parfumée ; c’était une floraison de jeunesse éclose dans ces lignes, et que le pauvre aspirait avec délices.

— Pourquoi ?

Oui, pourquoi ? Comment pouvait-on lui demander pourquoi il vivait seul, sans foyer, sans femme ? Était-ce sa faute à lui si, au sortir de l’adolescence, il s’était trouvé le père d’une famille orpheline d’hier ? Pouvait-il se dérober au lourd devoir qu’une tombe lui léguait ? Frères et sœurs avaient vécu de lui ; et la maman, la chère maman ! celle-là était morte, avec un dernier merci, car elle avait compris tout l’héroïsme de son enfant, mais, elle seule !

Les autres oubliaient, étaient heureux, et lui vivait seul maintenant, désorienté ; ayant donné toute sa joie aux autres, il n’en trouvait plus un rayon dans son isolement. Et ceux-là pour lesquels, avec une générosité si grande, il avait renoncé à tout rêve, ceux-là pensaient rarement à lui… mais quand le budget du petit ménage ne balançait pas, lui, toujours lui, comblait le déficit. On acceptait tout comme chose due, n’y attachant même pas un petit mérite. Il était le banquier ; et un jour, n’avait-il pas en tendu qu’on le taxait d’égoïsme parce que sa bourse était vide…

Égoïsme !

Ce seul mot-là lui revenait avec la rancœur de ses rêves mutilés. Égoïste ! Lui qui avait sacrifié tout : sa jeunesse, ses rêves, son foyer ? Lui, qui avait laissé, sans une révolte, s’approcher le spectre de la vieillesse, ne voulant pas se soustraire à des obligations sacrées ?… Alors que, comme tout autre, il avait le cœur plein d’amour, et la mémoire remplie du rayonnement des yeux bruns, de la mélancolie des yeux bleus, du chatoiement des chevelures d’or, de l’éblouissement des tresses d’ébène… il s’était interdit d’aimer !

Égoïste !  !

Allons donc, ne s’était-il pas sauvé de la blonde enfant qui, un soir, lui souriait ? Et pourtant, en combien d’adorations muettes il s’était absorbé devant la chère image, encadrée au meilleur de son âme, dans le coin fleuri de ses illusions, roses tendres que le souffle du réel n’avait jamais ternies.

Et ce soir-là, il retrouvait son apparition douce et jolie… et le cœur lui faisait mal des regrets non éteints.

Il aurait été si heureux ! Un foyer bien chaud, un nid tout capitonné de tendresse, une femme gracieuse et bonne, des enfants roses… la joie enfin, au lieu de la tristesse qui planait, lugubre, dans cette solitude.

Égoïste !

Ainsi, il avait renoncé au bonheur pour adoucir le sort des siens, et on le taxait d’égoïsme parce qu’il vivait seul, et que peut-être bien inconsciemment, il avait pris certaines façons un peu étranges : se mettre à son aise, fumer sa pipe au fumoir quand on caquetait au salon ; ne pas débiter de fadaises galantes, et ne pas se donner de tintouin pour la première insignifiante…

À le voir filer son petit bonhomme de chemin, on l’appela :

Égoïste !  !

C’était trop bête, à la fin, et ce soir, en relisant le chiffon frais et rose de la cousinette, il eut comme une évocation de printemps…

Ce serait bien gentil !

Mais riant amèrement : « Non, je suis trop vieux… ne me le dit-elle pas ? » Son cœur est pourtant resté jeune : c’est qu’il n’a pas vécu, mais ses tempes grisonnent ; demain elles seront blanches ; le physique a marché tout seul, et si vite !

Il faudrait unir sa jeunesse de cœur à une femme vieille et désillusionnée… Un mariage de raison, voilà tout ce qui lui reste, quand il a des trésors à l’âme. Allons donc, mieux vaut les laisser enfouis à jamais ; au moins, il veut leur épargner la profanation !

Épouser une enfant… il le pourrait, s’il n’était un être raisonnable, croyant un crime d’enchaîner une jeunesse à sa vie déjà vieille.

Égoïste, il doit le rester !

Et silencieusement, sans révolte, il se résigne.

Mais à cette fête-là, il ne veut pas aller ; c’est trop à la fin, et vraiment il ne peut voir le bonheur de Louise… et le sourire mutin de la jolie Yvonne.

Lui dira-t-il, à cette enfant, toute sa tristesse de vie manquée ? À quoi bon ? n’est-ce pas fini tout cela ? Puisqu’il est incompris toujours, qu’importe, une fois de plus ?

Allons, à ton rôle d’égoïste, grand cœur ! Mets un masque impassible, affermis ta main et écris :

« Cousine Yvonne, vous êtes bien gentille de m’inviter ainsi, mais que voulez-vous que fasse dans une noce un vieux barbon de mon espèce ? Laissez-moi dans mon antre, mais faites-y luire de temps à autre l’éclat de votre pur sourire. Je vous remercie, et je souhaite tous les bonheurs à Louise et à Jean — et aussi à vous !

Vous voulez une confidence ? Pour vous moquer de moi, peut-être, joli lutin… mais allons-y quand même : vos beaux yeux sont si gentiment railleurs.

Pourquoi je ne me suis pas marié ? — Pour la raison toute simple que j’étais né pour faire un vieux garçon… vous avez déjà entendu parler de la destinée ?

Bonjour, petite cousine ; consolez-vous des boucles rouges, vous n’en serez pas moins délicieuse. Et par ironie, envoyez un morceau de gâteau de noces, à votre cousin ; il rêvera peut-être à vous, mais n’en restera pas moins un vieux garçon. »

— Chère petite, qu’elle est charmante !

Et dans un mouvement naïf, il retient sur ses lèvres le gentil billet ; mais, fâché de cet attendrissement, il le jette au loin, avec un haussement d’épaules.

Allons donc, répète-t-il, impatient.

Puis, gravement, il rallume la pipe qui s’était éteinte pendant cette jeune rêverie, et bientôt, il se perd dans le floconneux d’un nuage de fumée.

Il rêve là sans être surpris !

Yvonne se doutera-t-elle un jour comment certaines âmes sont condamnées à l’isolement, et ce qu’il y a parfois de dévouements sublimes dans la vie d’un vieux garçon ?

Seule Joie

À Albert Lozeau.


7 ans !

Il y aura bientôt sept ans que la féroce l’a étendu sur ce petit lit étroit, d’où il n’a bougé. C’est là qu’il a passé de l’adolescence à la jeunesse, sans se douter qu’il vieillissait. D’ailleurs, que lui importait un an de plus ; est-ce que le temps comptait pour lui ?

Le jour où il sentit le froid engourdissement le gagner, il crut que la mort venait. Sans crainte, le jeune homme attendit ; il souriait même, à la grande délivreuse qui se fit désirer… mais ne vint pas.

Et, triste, il resta là, immobile toujours, la désirant de tout ce qui restait de vie en lui… Rien ne vint ; devant cette grande impossibilité de vivre ainsi, il eut une révolte… révolte qui ne dura pas.

Comment remplir cette existence privée de toute joie ? Comment passer les heures où les autres seraient joyeux, chanteraient, prendraient à la vie tous ses bonheurs ? Son œil gris scrutait des horizons jusque-là inconnus, une immense lassitude montait en lui… et une plainte douce protestait. Pour lui, c’était une berceuse, que l’illusion de la mort… Parfois il lui arrivait de baisser les paupières, afin de ne plus voir que dans l’au delà. Et que de beautés il entrevoyait alors…

Maintenant, il attendait, certain que toutes ces perspectives enchantées se préciseraient ; il ne savait encore comment, mais il avait un sourire en les espérant.

Un jour, près du petit lit, un ami causait ; sortant un bouquin de sa poche, il se met à lire. C’étaient des vers des grands maîtres. Le jeune malade écoute d’abord froidement. Mais soudain, à d’immortels accents, un frisson grave le secoue, et peu à peu, l’émotion le gagne fibre par fibre, le grand souffle court en ses veines avec une impétuosité délicieuse et brisante. Des pleurs montent de tout son être électrisé, et sur la face pâle du poète naissant, ce baptême du génie met l’immortel rayonnement de la transfiguration !

Voilà que la vie le reprend par la plus exquise et la plus pure de ses jouissances. Il sent en lui une surabondance d’idées, de sentiments, de mots. Il veut les dire, dans un besoin tout nouveau pour lui, et il éprouve une joie naïve à moduler ses premiers chants. Bientôt sa voix monte, elle prend des ampleurs et des sonorités nouvelles ; elle atteint tour à tour les notes graves, rieuses, émues, passionnées. Les vers tombent de son âme, harmonieux et tendres, et le jeune poète chante toujours, vivant ainsi toutes ses joies. La grande nature qu’il ne voit plus, la sublime éloquence qu’il n’entend pas, les jolis yeux émus, les bouches attendries, les voix caressantes, — il les imagine, et dans ses vers leur dit son admiration, son amour, son attente… Et voilà qu’un jour, en pensant à la rose qui retient le papillon joli, il soupire à la belle, aimée de son âme seule :


« Ô vous, ma douce amie, un midi, faites donc,
« Alors que j’irai seul assoiffé de tendresse,
« Que votre cœur soit rose et le mien papillon ! »


Puis, après cette prière douce, il sourit à la vision évoquée dans son rêve, à la vision de la rose qui aime. Et tout cela fait sa joie, tout cela met du soleil dans le tendre de son regard, tout cela lui fait vivre, dans un immuable horizon la plus belle des vies. Lui qui ne voit rien, il regarde tout ; lui qui n’entend rien, il comprend tout ; lui qui a toutes les tristesses, il ressent toutes les joies ; lui qui ne marche pas, il parcourt les mondes ; lui qui ne connaît pas l’amour, il en sait toutes les joies douces. Ô poésie, que de sublime ont tes miracles !

Sur l’oreiller, la tête d’artiste du jeune poète se dégage toujours souriante, avec, dans les prunelles, le rayon attendri de quelque beau rêve.

Songe-t-il parfois à la vraie vie ? croit-il à des joies meilleures, ou s’il sait les siennes les plus délicieuses ? A-t-il ses heures de révolte, d’illusions menteuses ? Sa jeunesse proteste-t-elle ? Pas une ombre ne le dit dans le regard limpide du jeune poète martyr.

Dernières fleurs

À la petite Yvette.


Pauvre petite !

Elle était tombée dans le nid bien chaud, un jour gris de novembre, alors que les arbres avaient le frisson de leur dénuement et tordaient leurs bras nus, avec la sombre désespérance des joies flétries ; le vent emportait, dans l’infini, les derniers lambeaux de leur beauté, et sous les pas, bientôt, ne monterait plus la plainte mélancolique des feuilles expirantes. Le ciel oubliait de sourire, le soleil de rayonner, et l’on sentait la tristesse de l’adieu dans le sourd sanglot du fleuve ; ses galets en étaient troublés, et les grèves languissantes… écoutaient cette plainte de l’amant…

C’était le mois où tout s’en va et meurt ; la nature avait ses affres dernières, ces convulsions froides qui la couchent dans un tombeau, pendant que sur elle, avec une caresse, tombe mollement du ciel, le linceul glacé. Cela tombe en tourbillons blancs ; ouate fine, gaze précieuse, perles mates… les yeux en sont tout éblouis, le cœur en est tout glacé.

Elle avait choisi ce mois-là pour venir du ciel dans un flocon de neige, petite âme blanche qui voulait prêter à la vie un de ses sourires, et qui garda toujours la mélancolie de l’exil dans la pureté de son grand œil.

Une toute jeune maman avait tendu les bras. Dans une puissante caresse, elle garda sur son cœur la petite créature d’amour venue en novembre, alors qu’il faisait froid au dehors, et qu’au coin du feu il était si doux de chanter les jolies berceuses avec, dans les bras, un nouvel ange.

Ces mères ! Elles aiment de toute leur âme, il semble que tout est pris de leur amour ; arrive un nouvel enfant, surgit une nouvelle tendresse ! Le cœur s’élargit, quand c’est la mère qui veut un miracle ! Et ce miracle-là, elle le répète à chaque renouvellement de la mousseline du petit berceau…

Les draperies blanches étaient tendues, et du flot de dentelles sourit bientôt la petite arrivante… Ce furent alors des extases sans fin. Maman regardait cette jolie chose, avec la surprise émue qu’a l’enfant devant une superbe poupée ; elle se penchait sur le petit être ; et c’était des caresses et des mots doux empruntés à un vocabulaire secret — termes charmants, dont chaque mère possède le riche trésor, et qui leur montent aux lèvres, tout naturellement, comme le parfum monte des roses ; romance délicieuse dont chaque note est un baiser, chaque mot, un aveu !

Aveux qui se traduisent à toute heure par le plus adorable dévouement ! La mère est une esclave, et elle bénit la chaîne qui la retient au berceau, où vit ce qu’elle aime le plus au monde. Tout se concentre là, pour elle, et chaque enfant est à la vraie mère tout un monde !

Les aimer tant ; leur donner la vie d’abord, — sa vie ensuite — souffrir de leurs douleurs, pleurer de leurs larmes, s’égayer de leurs sourires, dire leurs premiers mots ; rêver leurs futures illusions, vivre pour eux, avec eux et avant eux toute leur vie…

La jolie rose d’amour s’étiole : il lui faut un air plus doux ; elle se courbe, se courbe encore pour chercher le petit coin où il fait bon dormir toujours ; ses blancs pétales s’effeuillent lentement : un souffle plus âpre emporte le dernier… Tout est fini, les anges, comme les fleurs, ne restent pas sur la terre !

Elle est partie, la mignonne de novembre, venue dans le mois du deuil, elle s’en est retournée au temps des lilas ; la nature se fit jolie à son dernier regard, et elle emporta au paradis la senteur des premières floraisons.

Elle dort, ses grands yeux clos ; ses longs cils caressent la blancheur mate des joues, ses petites joues pâlies, mais qui s’animaient, hier encore, du feu des baisers. Ses mains sont jointes en une grâce naïve, et les fleurs s’emmêlent dans les cheveux, se nichent dans la mousseline de la robe, se posent sur l’oreiller ; elle dort sous une pluie odorante, et son sommeil en semble plus doux encore…

Elle dort !… et l’on songe à tant d’espérances flétries… Cette petite est morte sans exhaler une aspiration, sans exprimer un désir ; elle ne vivait que par le rayonnement de ses yeux et le charme de son sourire ; ses lèvres ne savaient pas parler… et elle est morte sans avoir rien dit.

À la lueur tremblante de la veilleuse, la figurine gracieuse était idéalement jolie ; on y avait sculpté l’expression heureuse que l’on retrouve dans les images exquises des maîtres, et Celui qui l’avait fixée sur le fin visage de la petite morte est un grand Artiste !

Elle dort, et si heureuse de dormir ! « Ne faites pas de bruit, afin de ne pas l’éveiller, » et doucement, avec des précautions infinies, mettez sur son front la dernière caresse humaine. Si une larme tombe avec le baiser, ô mère, elle se cristallisera en un pur diamant. À quoi bon étreindre ce petit corps inerte ? On ne doit pas troubler la joie des anges. Vite, couchez-le bien dans le satin blanc, couvrez-le de roses, et rendez-le au ciel !

* * *

À la jeune mère qui mutila son cœur pour en laisser une part dans la première tombe ouverte sur le chemin de sa vie heureuse, je dédie ces lignes.

« Perdre un enfant, me disait un jour une chère amie avec un long gémissement, rappelant des sanglots, on ne sait pas quelle douleur c’est. »

On ne sait pas !

Mais avec le respect attendri des vraies émotions, inclinons-nous devant ces martyres d’amour, douces femmes qui pleurent plus que leur vie : celle qu’elles ont donnée !

Vies Manquées


50 ans. C’est son anniversaire, et perdu dans la solitude de son appartement, le vieux garçon attend… Il lui semble qu’une joie, une au moins, lui est due le jour de sa fête… et il espère.

La chambre est remplie d’ombre, et dans l’opaque d’un nuage qui s’obscurcit sans cesse, il rêve d’un bonheur inattendu… Il fume avec rage, espérant dans les flocons grisâtres, retrouver quelques vestiges de sa jeunesse éteinte. Et il rêve que tantôt, dans un déploiement radieux, luiront de tendres regards autrefois admirés, — puis dédaignés.

50 ans ! Seul ! Pourquoi ? Oui, pourquoi ? Il avait édifié, autrefois, de chers plans que la brise emporta dans une rage automnale ; et sur les décombres de son bonheur, il était resté solitaire, respirant l’odeur calcinée montant des ruines… C’est encore quelque chose de l’antan qui vivait dans ses cendres, pour lui crier : te souviens-tu ?

Se souvenir ? Mais il ne faisait que cela. Est-ce que le présent, terne et décoloré, pouvait combler le vide immense de son cœur ? Non, il lui fallait demander au passé un peu de joie, tant celui-ci avait de trésors… pour toute la vie… La vie ? Il l’avait souhaitée si belle, si rayonnante, éclairée d’un seul regard, et voilà que la nuit s’était faite : il était seul ! seul à jamais !

Il écoute encore, tant il lui semble que la clochette aura un accent de fête. Mais elle reste muette, et lui, le pauvre, compte ses heures de solitude, oubliant de tisonner les flammes expirantes du foyer, et de rallumer la pipe éteinte : l’odeur du tabac prend une âcre tristesse dans ce froid de l’appartement… on la respire, et se prend à sourire d’un sourire désabusé, se remémorant l’exclamation qu’une jolie fillette, en visitant une chambre de célibataire, avait murmurée, avec un charmant retroussis du museau rose : Ça sent le vieux garçon !

Il éprouve une sensation indéfinissable à cette pensée qu’il est rangé dans cette catégorie de parias. Puisqu’il est seul, une liberté lui appartient : et sans honte, dans sa retraite noire, le malheureux exhale son infinie tristesse. S’il n’était pas un homme, il pleurerait… Et pourquoi ne pleurerait-il pas ? La vie ne vaut-elle pas les larmes qu’on lui donne ? et lorsque, dans un acte de folie, on a confié à l’abîme son plus cher trésor, ne peut-on, penché sur le bord du précipice, lui demander de rendre ce bien ?

On réclame en vain : rien ne remonte à la surface de la fesse qui garde tout dans son silence amer…

50 ans ! Cela bruit dans ses oreilles avec la fatale lenteur d’un balancier, et son cœur en marque l’horrible tic-tac. 50 ! Une, deux, trois, et cela va toujours, pendant que des contractions impuissantes marquent, ainsi que le pendule, une espérance déçue. 50 ans.

Il songe à son dernier rêve : une gracieuse enfant dont le regard avait des rayons enchanteurs, et le sourire une grâce pure. Tout était fin dans cette jeunesse radieuse. Il alla à elle, en revint, y retourna, se vit aimé, aima, et un jour, un nouveau caprice l’attira. Lorsqu’il voulut reprendre le rêve, la vision féeriquement belle s’était évanouie. Il y a des âmes qui se referment à la première blessure et c’est dans un séjour inaccessible que les yeux enazurés regardaient le ciel. Oui, pauvre petite, en deuil de son premier chagrin et qui pleurera toute sa vie d’avoir cru à un autre amour qu’à l’amour divin !

Voyez-vous le coupable évoquer, ce soir, son frais rêve printanier ? Laissez, ne troublez pas l’explosion d’une âme fatiguée.

50 ans ! Mais c’est terrible ça, et il croit à peine à cette vieillesse, lui qui a dans le cœur toute une vie manquée. Il espère encore : quoi ? Le sait-il ? Non ; mais il s’accroche à ce dernier espoir avec la désespérance du misérable que le flot submerge, et qui entrevoit une épave. Sauvé ! Est-ce que l’on peut être sauvé ? Est-ce qu’il est trop tard ?  ?

Trop tard ?

Il songe à reprendre le rêve d’antan, à le reprendre dans toute sa fraîcheur, et le voilà qui pense aux yeux bleus qui lui avaient mis de l’azur dans l’âme ? Non, ces yeux-là ont trop vieilli, et peut-être les larmes ont-elles emporté toute leur grâce.

Les larmes, c’est pour lui qu’elles sont tombées… Mais s’en souvient-il, repris par une vision heureuse, où rien de ce qui n’est pas lui ne compte ? La femme s’oubliera jusqu’à l’héroïsme : telle l’enfant du passé qui, à cette heure où il subit son agonie d’âme, prie pour son bonheur, tandis que lui, l’ingrat, voile sa pure image, pour placer dans le cadre ancien une vision neuve, entrevue fraîche et rieuse dans la grâce de ses vingt ans… Toutes les aspirations passées lui remontent au cœur, et ce flot tumultueux, qui l’oppresse, le rend fou de bonheur. Il est jeune encore, il sera aimé… Eh ! non, il n’est pas trop tard…

50 ans !…

Il est là, lui, à rêver encore à son foyer vide. Sa pensée le peuple de chères évocations : une voix de femme y fait entendre son harmonie, et le gazouillis de tout petits oiseaux chante aussi, Ah ! le bonheur domestique, il le sent planer autour de lui, chaud et consolant ; ses lèvres avides reçoivent des baisers, son front s’éclaire de caresses… Il rêve, le pauvre hère, au bonheur à jamais perdu, et le désir d’être heureux se fait assez pénétrant pour le faire croire à une réelle vie ; et son âme en reçoit une inexprimable félicité.

Un grand frisson le secoue… La chambre est sombre et glaciale, la pipe est bien éteinte, la fumée, évanouie, et dans la plus nue tristesse, le vieux garçon est seul, anéanti, sur les décombres d’une vie qu’il n’a pas su vivre.

Laissons-le regretter…

* * *

Vieux garçons, oubliés dans le silence de vos retraites à jamais closes, pourquoi avoir fait tamiser à votre fenêtre les rayons printaniers ? Vous avez refusé leur éclat tiédissant, et l’ombre s’est faite lourde — une ombre où vous vous agiterez un jour dans l’espoir insensé d’étreindre un rêve détruit jadis. À l’âge où l’on ne vit plus que du passé, n’est-ce pas qu’elle est terne, la fatale heure vécue le soir près du foyer, où le grillon chanta ? Un jour, vous l’avez chassé, — il n’est pas revenu, vous ne l’avez plus rappelé — et aujourd’hui vous donnez des soupirs à son absence.

Pourquoi avoir refusé de la vie, ce qu’elle vous offrait jadis ? — et que vous chercherez follement ?… Allez, pauvres hommes, vous êtes bien libres de dédaigner la faiblesse, mais le sourire qui donne la joie vous manquera éternellement. La femme… pourquoi n’avoir pas compris plus tôt que Dieu l’a mise ici-bas, pour incarner la joie ?… Si elle coûte souvent des larmes terribles, — d’elle seule vient la consolation. Dans vos solitudes, les yeux clos, vous croyez entendre le frou-frou de sa robe : c’est comme une mélodie dont se réchauffe le cœur blasé. Ce petit bruissement-là remplit vos rêves, et vous êtes heureux de n’être plus seuls. Seuls toujours, êtes-vous nés pour vivre dans un désert ? Est-ce que tous les trésors d’amour que vous avez au cœur y resteront à jamais enfouis ? Ne sentez-vous pas un désir de prodigalité, et combien il vous serait bon d’ouvrir l’inexploré… à la tendresse vraie ?…

Vous, qui avez fui le bonheur, sa vision vous poursuivra toujours de son éternel reproche, ce sera la funeste hantise de vos soirées désertes, de vos nuits sans sommeil. Nous, qui ne savons pas toujours vous donner la joie — nous vous refusons le droit d’être heureux sans nous ! C’est la vengeance de vos ironies, de vos dédains, de vos délaissements, de vos craintes.

Vous vivez seuls, vous partez seuls, pauvres vieux garçons, qui gardez trop de rancune à votre jeunesse, et cette rigueur vous condamne à une solitude — tous vous oublient… — même ceux qui ont reçu de vous la tendresse et le dévouement que vous avez placés quelque part, ne pouvant tout garder ! Vous voyant seuls, on vous laisse seuls, ayant pour excuse de cet abandon le choix fait jadis — votre égoïsme est puni par d’autres égoïsmes : tout est manqué dans vos vies, même vos plus sublimes charités.

Allez, mieux vaut être malheureux avec nous, que de promener toute la vie la désillusion d’une existence incomplète… car si vous pleurez par la femme, vous ne souriez vraiment que par le rayonnement de ses yeux.

Vieux blasés, qui avez des sourires moqueurs à l’adresse des pauvres surannées qui passent sous vos fenêtres, trottinantes, comme dans leur jeunesse, ne pensez-vous pas parfois combien les délaissées ont souffert de vos abandons ? Vous riez de leur malheur subi, vous qui avez voulu le vôtre ; — ne riez pas, car il est encore de la fraîcheur dans ces vieilles âmes : un rayon blanc de naïve candeur, qui laisse sa clarté douce dans les vieux cœurs ! où restera toujours comme une éternelle jeunesse

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Voilà comment on pleure un jour de fête quand la clochette ne chante pas, dans la solitude.

Fleurs Pascales


Elle s’en allait timide et gauche, se serrant contre les murs, ou s’accrochant presque aux carrés de bois qui bordent les jardins minuscules de nos habitations ; toute sa personne s’effaçait dans une robe trop grande. Sa pauvre tête, jolie peut-être, perdait toute sa grâce sous l’inélégance d’un lourd chapeau, et ses pieds donnaient, à chaque pas, un bruit sourd : les pauvrets étaient perdus dans les immenses bottines.

Elle était vêtue, elle n’était pas habillée. On lui avait jeté sur le dos une défroque ; elle la portait, résignée, pendant que son regard, celui de la femme qui admire toujours le joli, se posait sur trois adorables jeunes filles. La grâce avait pétri ces délicieuses créatures, la vie n’avait pour elles que sourires ; parées de fleurs elles s’en allaient, la veille d’un Pâques, heureuses d’être jeunes et belles.

On était presque fâché de voir suivre tant de jeunesse, de fraîcheur, d’élégance par cette triste femme dont la figure ne se voyait pas, mais dont l’aspect informe faisait détourner la vue du passant, tantôt captivé. À l’heure du renouveau, sa toilette fanée dérangeait l’harmonie des décors ; plus d’un lui en voulait, sans doute, de lui gâter ainsi son plaisir, tout comme l’on regrette de voir gaspiller un paysage joli, par une construction lourde et bête. Elle sentait peut-être cette douloureuse impression, car de plus en plus, son allure s’embarrassait, elle semblait rechercher les obstacles, elle les multipliait pour ainsi dire, et sa jupe mal faite rendait à chaque pas le bruit du vêtement qui fatigue.

Soudain, du groupe des trois grâces tombent des fleurs… trois roses, que par une mystérieuse devination, les jolies mondaines laissèrent peut-être glisser de leurs bouquets… Si les fleurs, dont l’intuition serait alors merveilleuse, ne s’échappèrent, elles-mêmes, du cercle parfumé.

Elles tombèrent sur l’asphalte qui les recueillit sans froisser la grâce rose, comme si lui-même, le rude, s’adoucissait à leur beauté.

Elles tombèrent…

La pauvrette s’arrêta, l’immense chapeau tourna de droite à gauche, et de toutes petites mains, qui disaient un âge jeune, se penchèrent dans une hâte fébrile.

Les fines promeneuses s’en allaient toujours, leur rire perlé cascadait dans l’espace, la grande rue brillante avait des sourires pour cette ravissante jeunesse. Les bourgeons montraient leurs têtes mignonnes, avides de recueillir de toute cette vie, la vie.

Un long regard suivit les gracieuses jeunes filles ; la pauvrette murmura un merci, et avec amour et joie, l’aumône parfumée se pressa contre le petit cœur palpitant.

Puis dans une de ces ruelles désertes et mal éclairées où l’on marche à tâtons, sûr de se frapper à quelque angle raboteux, la malheureuse enfila sa disgracieuse personne. Une porte sombre s’ouvrit tout au fond d’une cour, et dans un escalier étroit et noir elle monta, monta encore. Ces logis-là ne sont jamais hauts ; on semble craindre de les rapprocher du ciel. Il faisait humide là-dedans, de cette humidité qui donne un premier frisson par l’odeur de moisi qui s’échappe du bois, des murs, de la pierre, de tout enfin : les êtres mêmes s’en imprègnent à la longue…

Près d’un poêle rouillé, une vieille est endormie, le feu s’est éteint en même temps que la prière, et le chapelet s’est immobilisé dans les vieilles mains. Une lampe éclaire mal tout cela, — tout cela ? — si peu de chose — une table, trois chaises, de sales paniers dans un coin, et puis quelques vieilleries disséminées, qui ont peut-être un usage, mais contribuent encore à rendre plus triste l’aspect de cette cuisine.

La jeune fille aux roses n’est déjà plus là ; sur la pointe de ses grosses bottines, elle a pénétré dans une toute petite chambre, où dans les loques d’une sorte de grabat, gît une blanche enfant. Ses yeux sont grands ouverts, elle ne regarde plus ici, on sent qu’elle voit plus loin, — bien loin — dans l’immortel au delà — la fin d’un rêve ébauché ici-bas…

Elle meurt, mais de quoi meurt-elle ? Elle agonise d’un mal terrible, et si, sur le petit cœur, vous posez la main, avec le navrant sourire des douces malades, elle vous priera ;

N’y touchez pas, il est brisé !


Elle n’avait pas raison, sans doute, cette fille de prolétaires, de se sentir à l’âme de ces délicatesses ; son cœur devait avoir la tempe solide des fers forgés ; enfant de rudes, il ne lui était pas permis de rêver ainsi… Elle avait songé d’un immense amour, elle y avait cru, tout lui souriait, et comme si les pauvres avaient droit aux chagrins d’amour, elle agonisait là d’un lâche abandon. Elle s’en allait, idéalisée par sa douleur ; on la regardait mourir, ne comprenant pas la cause de l’œuvre néfaste… Travailleurs des rues, qui sait si les êtres qui avaient donné à la vie cette petite sensitive, qui sait, s’ils n’auraient pas raillé cette agonie incomprise ?…

Une seule avait saisi le sens douloureux de l’énigme mortelle : la petite ramasseuse de roses. Sur la couverture grisâtre qui enveloppe l’agonisante, elle dépose sa moisson parfumée.

Dans les yeux brûlés de fièvre, passe la lueur du grand incendie, flamme heureuse qui s’active dans la suprême flambée…

— Lui ? fit-elle, dans un cri.

Lentement, la sœur incline la tête.

— Lui !  ! répète la mourante, avec une expression d’extase… lui !  !  ! Et pour la Pâques !

Puis elle aspire des fleurs l’aveu d’amour si longuement désiré.

La douce menteuse la regarde avec tendresse. Que de mensonges elle a ainsi faits, que de messages brodés, de douceurs apportées — comme venant de lui — grâce aux quelques sous recueillis par elle — le soir. Mais elle revenait les mains vides, avec des larmes plein le cœur, lorsque le printemps lui avait jeté ces roses.

Elle regarde s’endormir la petite amoureuse que la mort viendra prendre tantôt, et qui, le matin même, a consommé dans l’union divine l’humain sacrifice.

La dernière joie lui est venue sur la terre… petite illusionnée qui mourra en croyant aux amours terrestres, grâce à la généreuse créature dont les pieux mensonges bercent son agonie.

* * *

Auprès du lit, où dort dans sa jeunesse et sa pureté la blanche petite morte, une tête blonde est toute penchée, pendant que le frêle corps est secoué de sanglots. Le visage a de la finesse et de la grâce ; rien de vulgaire ni de laid sur cette figure mélancolique et tendre qu’un chapeau monstre ridiculisait tantôt, pendant qu’une robe empruntée enlevait toute élégance à la délicate structure.

Et les roses fleurent bon ; leur beauté rose reflète une ombre de vie au delà de la mort…

Les glas chantent l’allelui… pour le dernier adieu de la petite, morte d’amour en respirant les fleurs pascales…

Demain


Demain — et dans sa chambrette blanche, la fiancée se perd dans une rêverie émue. Ce n’est pas à l’avenir qu’elle rêve ainsi, à cet avenir qui s’ouvrira demain, tout grand, dans un sourire. Non, elle regarde en arrière, elle se replonge en plein passé, prise de cet irrésistible besoin qui, au moment du départ fait se retourner pour, dans un seul regard, embrasser les sites favoris, les horizons immenses, les coins bleus du ciel, les serpentements émeraudes de la vieille mer amie, — tout ce que l’on a aimé ! Le souvenir en flottera attendri dans la prunelle ; tout deviendra imprécis, mais gardant toujours la teinte douce des choses disparues, et chères encore.

C’est l’heure des adieux, et dans le joli coin tout blanc, la jeune fille hésite à prononcer le mot triste. C’est quelque chose de sa vie qui s’en va, tous ces mille riens réunis là, devant ses yeux, sous sa main, pour la charmer, lui rappeler un beau jour, une fête joyeuse, une page de vacances… Elle regarde la Madone dans son cadre d’argent ; sa mère l’avait suspendue là le soir de la première communion. Avec quelle ardeur ne priait-elle pas au pied de la Vierge si belle… Elle se ressouvient des douces extases, et à cette heure, elle a une larme attendrie ; la Madone lui sourit toujours. Elle s’arrête devant chaque menu objet, demandant à tous les impressions anciennes, effleurant les uns de ses lèvres, aux autres, donnant une caresse des yeux et de la main ; avec des lenteurs voulues, elle fait la procession autour de son sanctuaire, se saturant du passé qui meurt. Dans une douceur pieuse, elle s’incline devant ces rayons d’enfance, ces éblouissements de jeunesse…

Près d’un petit meuble, la jeune fille s’arrête longtemps, hésitant à l’ouvrir, puis finalement elle attire le coffret précieux. Devant l’âtre, dont les flammes mourantes ont des spasmes d’agonie, elle s’agenouille, et avec des précautions infinies regarde les choses entassées sur le satin pourpré. Les reflets derniers jettent leur triste lueur sur ces restes de vie, et chaque étincelle éclairant de façon plus vive, dit : « Venez mourir avec nous, vous avez assez vécu, et votre anéantissement nous vaudra encore un peu de vie. »

Les fleurs, vieillies, ratatinées, ne donnent plus de leur parfum qu’une légère senteur gardée de la jeunesse si vite fanée. Et pour tant leurs corolles ont reçu tous les baisers émus des heures d’aveu… Sous les doigts de la jeune fille, les pétales s’éparpillent avec le petit bruit sec des feuilles meurtries. C’est là toute la révolte des tombes troublées, car ces pauvres fleurs avaient cru dormir toujours dans le nid discret, et voilà que brutalement on profane leur retraite. Des paquets de lettres noués de faveurs roses, bleues, rouges… Un était lié d’un ruban vert… C’est le premier choisi, la jeune fille veut feuilleter ces pages symbolisant des espoirs défunts, mais elle s’arrête… La fascination rouge opère son effet et brusquement le feu a des caresses enveloppantes et une fumée légère monte, mente, s’évanouit, puis rien ! Fini — et tous meurent ainsi : lettres, roses, myosotis, — que sais-je ?

La flamme vive éclairait la tête brune émergeant des dentelles, et si jolie avec son regard voilé et sa lèvre émue ; et les lourdes tresses s’inclinèrent sur ces cendres chaudes d’un passé encore tiède. Le sacrifice était consommé, plus rien ne brûlait des bonheurs vécus, et il semblait que le feu avait aussi anéanti, dans son cœur, la souvenance.

Le regard triomphant, la jolie fiancée sourit fièrement. Elle avait redouté cette minute suprême où sa main profanatrice se porterait sur les miettes heureuses de sa vie rassemblées avec tant d’émotion. Et voilà qu’aucune larme n’avait éteint son sacrifice et elle souriait maintenant. D’un geste charmant elle posa ses lèvres sur la petite bague qui brillait à son doigt, et, dans un souffle, murmura : Je t’aime !

Sœur Louise


« J’ai revu sœur Louise, souriant toujours… mais d’un sourire suprême ! — Dans la petite chapelle, on l’avait couchée entre quatre planches brutes ; nous avons chanté autour de sa tombe, tout en pensant au Paradis où notre sœur Louise doit se trouver si heureuse ! »

En lisant ces lignes, je redevins toute petite, l’enfant chérie de sœur Louise, pour la pleurer encore avec mon cœur de jadis. Car c’était toute mon enfance résumée dans le culte voué à cette ombre diaphane et voilée qui marchait, en glissant, avec ce bruit particulier des longues robes effleurant le parquet, semblable à un frémissement d’aile.

Pauvre sœur, je la revois encore, ouvrant les bras et les refermant sur l’enfant qu’on lui amenait : petit oiseau frileux qui n’avait plus de nid, petit être en deuil, qui n’avait plus de mère ! Et dans une étreinte, elle presse sur son cœur la fillette toute menue qui sourit au regard des jolis yeux lui promettant l’amour. Dans les plis profonds de la grande robe, la petite créature se cache tout entière, heureuse de trouver enfin un asile, et d’écouter une voix lui dire les mots tendres… les mots maternels !

— Pourquoi, dis, que tu ne m’embrasses pas ? — fit la mignonne avançant sa petite bouche dans cette soif de baisers qui est au cœur de tous les enfants ; caresses qui font s’épanouir les pauvrets comme, sous la rosée du ciel, les fleurs.

— Les religieuses n’embrassent pas, répondit sœur Louise, en enlaçant de nouveau l’enfant, comme pour lui demander pardon de ce bonheur refusé.

— Pourquoi que les religieuses n’embrassent jamais ? reprit l’enfant, désolée d’apprendre que personne maintenant plus, ne baiserait ses petites joues.

— C’est la règle, — dit sœur Louise, en tendant sa croix aux lèvres de la fillette.

Celle-ci se penche sur le signe sacré, et dans sa petite intelligence naît la première idée du sacrifice… La règle ! — que de fois, maintenant, ce mot résonnera à ses oreilles.

La mignonne se révolte contre cette règle qui la prive de tendresse.

Sœur Louise l’aime, oui, mais sa maman l’embrassait si doucement, et maintenant jamais plus elle ne goûtera de ces caresses. Et tout son être proteste contre cette privation injuste, car elle est toute petite, et les petits enfants, on les embrasse toujours !

Alors, c’est la vision de la chère créature disparue, de la maman au regard aimant… Tout le chagrin de son deuil revient au cœur de la pauvrette, et dans les bras de sœur Louise elle sanglote éperdument.

Et la religieuse affolée trouve des mots nouveaux pour apaiser la chérie ; toutes les femmes sont mères, et sœur Louise sent battre son cœur d’un sentiment nouveau. Elle berce cette enfant que le Ciel vient de lui donner, elle lui murmure, en sourdine, des berceuses, elle approche son visage tout près du sien, et lui sourit yeux dans les yeux, pour tenter d’ôter des lèvres le pli d’amertume qui s’est creusé déjà.

Elles sont là, l’une contre l’autre, sœur Louise épanouie par le rayon très doux qui est venu à elle ; la petite, consolée par cet amour dont la chaleur exquise réchauffe son petit cœur froidi.

Soudain la porte s’ouvre, une ombre s’encadre et murmure d’une voix dure :

« Sœur Louise, ne gâtez pas cette petite. C’est nous qui l’élèverons, et ne nous préparez pas des embarras. »

Puis, brusquement, la vieille religieuse disparaît, pendant que sœur Louise, inclinée respectueusement, retient à grand’peine la larme qui tremblote au bord de ses cils.

Pour la pauvrette, c’est la suprême révélation ; elle a l’intuition des douleurs à venir ; elle ne pleure plus, mais sauvage, les traits durcis, la bouche mauvaise, elle dit froidement :

« Elle est méchante ! »

Sœur Louise scandalisée essaye de calmer l’enfant, mais en vain, toujours la petite répète d’une voix sèche : « Elle est méchante, méchante ! »

Le soir, dans son lit blanc, la fillette se sent malheureuse, et pleure doucement ; une petite douleur, tranquille, celle qui sent que toute consolation lui est refusée.

On se penche sur elle, sans doute pour surveiller son sommeil : c’est la figure angélique de sœur Louise qui se contracte à la vue de ce chagrin d’enfant. Elle se penche encore plus près, plus près, et doucement pose les lèvres sur celles de la mignonne affligée. Et sur la petite joue une goutte de rosée tombe et scintille un moment pour se confondre ensuite dans le ruisselet qui coule à flots pressés. La petite a bu la larme de sœur Louise, philtre magique qui répand dans ses veines un calme consolateur.

S’emparant de la main de la religieuse, elle y colle sa joue, pour y laisser couler son dernier pleur… et doucement s’endort ainsi, avec l’infinie douceur d’une mère retrouvée !

* * *

Et lorsque dans le grand parloir, la petite orpheline voit les mamans caresser leurs enfants, elle sourit à son père et tout bas à l’oreille : « Papa, sœur Louise m’a embrassée, mais il ne faut pas le dire, à cause de la règle ! » Le pauvre homme, tout heureux du bonheur qui fait briller les yeux de sa chérie, adresse dans l’intime de son cœur, un merci ému à la créature si bonne qui aime son enfant.

Pauvre petite sœur Louise, Dieu a dû sourire de là-haut à cette affreuse faute contre la discipline ; et maintenant qu’elle est au Ciel, ce sublime baiser doit briller d’un éclat incomparable ; perle très pure trouvée au plus profond d’un cœur généreux et aimant, du cœur de sœur Louise !

Vers le Passé


Dans un ensoleillement merveilleux, la jolie petite place[2] riait, égayée par son beau midi. C’était dimanche, et les fidèles sortaient de la grande église ; les femmes dans leurs toilettes, humbles, mais fraîches, avec, dans les yeux, cette lueur attendrie qui reste des heures mystiques, allaient les unes vers les autres avec un bon sourire, pour causer de tant de petites choses. Les hommes distribuaient des poignées de main, s’apostrophaient avec des mots joyeux entrecoupés de bons rires contents, puis on les voyait courir vers la voiture, caresser la bonne bête, la détacher ; enfin ils appelaient les femmes qui riaient là-bas ; ils plaçaient les enfants ; il y en avait six, sept, plus, mais jamais moins de quatre. Une à une, les voitures s’en allaient, les exclamations se croisaient, les derniers bonjours se faisaient avec des invitations. Il n’y avait plus personne et je regardais encore, charmée par ce tableau où la couleur locale m’était apparue délicieusement neuve.

J’allais, un peu au hasard, inconnue dans ce village où je descendais pour la première fois, attirée là par un subit besoin de regarder les lieux où un être cher avait grandi.

C’est vers la partie la plus séduisante de cet endroit charmeur que je me dirigeai ; le Séminaire là-haut planait, et je gravis son cap. C’est que j’étais venue voir le vieil édifice gris, c’est que j’étais venue demander à ses vieilles pierres un peu des premières pensées, des chères illusions, des rêves ébauchés par un être aimé entre tous ; j’étais venue voir les lieux où mon père avait vécu son enfance et son adolescence. C’était un pèlerinage que je faisais là, à pas lents, prise par une émotion douce, demandant aux sentiers, aux murailles, aux arbres, aux fleurs, un peu de lui : car n’avait-il pas laissé de son âme, à toutes ces choses chères, après avoir reçu d’elles les impressions premières !

Je sentais que là il avait été heureux, il avait ri, chanté, joué ; plus tard, dans cette nature enchanteresse, n’avait-il pas puisé cet amour du beau, du grand, de l’idéal, dont le vif désir se lisait, combien ardent toujours, dans l’œil bleu du vieil homme ? J’avais lu cela, et combien je comprenais l’influence qu’exerce sur toute la vie le charme d’une nature aussi complètement séduisante. Et de toute cette poésie douce, n’avais-je pas eu ma part ? Je m’en saturais, ce jour-là, demandant sa grâce à toute la beauté qui me souriait. Après une visite au vieux collège je m’en allai par les bosquets fleurant le parfum des fougères, des trèfles, des petites fleurs à nuances diverses ; tout cela montait dans l’enchantement d’un beau jour d’été en la plus délicieuse griserie.

Après avoir traversé de longs jardins, nous arrivons à une enceinte toute rustique, où sur un piédestal, la Vierge sourit ; les branches des grands arbres s’inclinent jusqu’à ses pieds, et dans cet enlacement vert, le suave profil de la belle sainte se dégage doucement pur.

Des bancs sont là, nous nous y plaçons, et inconsciemment, dans l’harmonie souriante de ce beau jour, nous murmurons : Belle Madone, un peu de bonheur, s’il vous plaît !

Mendiants de joie, nous tendons le cœur pour que la Vierge y laisse tomber l’obole miraculeuse. Et tous, autour de moi, rêveurs, semblent murmurer la même prière, tant nous vient ardent ce désir d’être heureux. Intérieurement, je nommai l’autel de la Madone, sanctuaire de la joie, car toutes les âmes doivent se trouver bien dans le nid isolé où sourit cette idéale figure de femme.

Plus loin, c’est le mont que l’on gravit lentement, en s’arrêtant pour écouter des chants d’oiseaux, pour décrocher des courants, pour cueillir de petits fruits, pour caresser de pâles fleurettes, et pour regarder, à ses pieds, dans une irradiation splendide, la toute mignonne Sainte-Anne qui paresseusement se repose.

De grosses roches moussues invitent au délassement ; çà et là, des couples jeunes et vieux sont perdus dans des niches de verdure : tous écoutent la chanson imperceptible des mille petits bruits. C’est plus doux que la voix des oiseaux, que le souffle d’un enfant, qu’un aveu d’amour… Et partout, à travers les hauts arbres, une ombre se profile, — toujours la même, — qui vient hanter les bois aimés, pour y souhaiter bienvenue à l’enfant qui, après tant d’années, foule le sol où le père a laissé de son âme, afin de recueillir toutes les parcelles de joie perdue. Voilà que le cher disparu veut fêter ce beau jour, et pour que le cœur de sa fille vive un peu de sa vie passée, doucement il jette sous ses pas mille grâces ; il demande aux grands bois de se faire plus séduisants, au joli vent de rendre son souffle plus caressant, aux fleurs de sourire plus tendrement, et tout bas, tout bas, au cœur même de son enfant il demande : Que veux-tu encore ? Et de la caresse d’autrefois, fermant ses yeux, il la transporte dans un nid tout capitonné d’amour et de tendresse, où longtemps il la laisse heureuse, voulant qu’elle retrouve ainsi tout ce qu’autrefois il a oublié d’enchantements dans ce coin perdu.

Rêver ainsi, vivre d’illusions, se laisser bercer par la chanson ancienne, la pensant nouvelle, croire au bonheur une minute, une seule minute, et lorsque le songe est fini, voir encore dans le lointain, les derniers rayons qui meurent dans un long et douloureux engloutissement !

Idéaliste, me disais-je, pauvre idéaliste, montée là-bas, et si vite revenue ! Qu’importe, si pendant ces instants j’ai vécu des ivresses si idéales et si pures qu’il m’en reste dans l’âme des rayons d’or !

Puis, n’avais-je pas senti, dans mes cheveux, un murmure caressant : Es-tu contente, ma petite ? Merci, père, d’avoir été le génie des bois, alors que ta fille cherchait ton souvenir là-bas ; elle t’a bien compris, puisque tu lui as jeté de ta main chère ses meilleures joies…

Feuilles d’Érable et Bruyère Rose


Ils s’aimaient !

Là-bas, dans les landes sauvages, fleuries de bruyère, le ciel de Bretagne souriait à leurs premiers épanchements. Heureux du soleil qui rayonnait, faisant monter plus ardente la joie à leurs âmes, enivrés des effluves de leurs forêts, grisés par la chanson de la grande mer bleue qui battait les petits djords, ils écoutaient les voix qui criaient en eux des harmonies si puissantes, que les échos s’en taisaient.

Ils s’aimaient ; et de se l’être tant dit ils restaient muets, de crainte de troubler, par une explosion maladroite, la douceur des phrases souventes fois modulées. Les yeux redisaient le poème exquis en y mettant toute la grâce poétique de ces âmes-sœurs. Ils passaient de longues heures à relire, dans leurs prunelles ardentes, les premiers enivrements du rêve.

Tous les soirs, enlacés, vers la grève ils s’en allaient, heureux de se sentir battre le cœur du cher amour ; heureux à vouloir se baisser pour embrasser les fleurs pâlottes égarées au milieu des rochers ; heureux à trouver jolies les petites bêtes hideuses qui rampaient des déchirures humides. Heureux enfin à trouver beau le laid ! Il y avait là un granit immense où la mer avait sculpté un nid d’amoureux. Jean conduisait Marie dans l’anfractuosité où quelques herbes mousseuses tapissaient et ouataient cette rude retraite. La main dans la main, toujours s’aimant, ils regardaient ensemble le même ciel, la même mer, le même horizon, pendant que leur montait au cœur une soif immense de se perdre bien loin, là où leur tendresse seule, immense, fière et forte, leur tiendrait lieu de tout.

Un soir, Jean pressait plus tendrement la main de Marie.

— Veux-tu que nous partions ?

Elle se pelotonna tout près de lui et, avec un regard confiant et heureux :

— Partons alors où nous serons seuls, où nous nous aimerons mieux ; allons vers le pays nouveau dont tu parles souvent. Nous y souffrirons, dis-tu, mais notre amour en sera grandi ; allons là-bas jeter quelque chose de nous ; allons mettre dans ce pays lointain du sang breton, de l’âme bretonne ! Allons, te dis-je, ces forêts vierges nous tendent les bras, le vent doit y souffler des héroïsmes. Allons nous y aimer, Jean, et y élever nos fils !

Il la pressait sur son cœur, caressait de ses lèvres les cheveux blonds gentiment ramassés sous la petite coiffe blanche et admirant la beauté charmeuse de l’exquise enfant, il songea à ce que serait leur vie. L’emmener là-bas, l’exposer au froid, à la faim, aux coups de feu des Indiens… la perdre peut-être ! Il eut un grand frisson. Ici, la vie était dure ; à tout moment, un naufrage pouvait l’engloutir, mais elle vivrait, la chère, et si elle mourait de sa douleur il ne la verrait pas souffrir.

— Non, je ne puis t’emmener là-bas, mignonne, les sauvages te feraient peur.

— Ils nous aimeront, les sauvages, Jean, et s’ils veulent me faire mal, tu les tueras.

Dans les bras de son mari, la naïve Bretonne ignorait la crainte.

De leurs yeux avides, ils scrutaient le lointain, si loin ! si loin !

* * *

Ils étaient débarqués par une froide journée où le vent d’automne soufflait rageusement. La petite Bretonne n’avait pas peur de ces immensités où vivaient des êtres jaunes ; elle trouvait tout joli, tout radieux, s’emplissant l’âme de la fraîcheur immense qui parfumait le désert canadien. Il lui semblait que c’était la mer de là-bas qui frappait encore les rochers d’Amérique.

Où se trouvait Jean était son bonheur, et le marin d’hier, devenu colon, avait toujours à ses côtés cette tendresse chaude stimulant ses énergies, fécondant tous ses efforts. Québec ne les retint pas longtemps ; ils en admirèrent les falaises gigantesques, les horizons incomparables, mais ils rêvaient d’un coin unique, où la mer leur verserait ses ondes, à eux seuls, et marchant au sein de l’immense contrée, ils atteignirent le nid créé dans leur rêve.

C’était un éblouissement : une immense forêt, dont les grands arbres à feuilles demi-mortes s’enveloppaient d’une suprême beauté de teintes or-pâle, incarnat-vif, rouge-éteint. Cette splendeur rayonnait sous les caresses ardentes du soleil qui s’endormait dans l’embrassement des flots.

Et ils écoutèrent le vent du soir jeter ses notes amoureuses aux feuilles attendries, pendant que le fleuve, sur la grève charmeuse, se roulait, enveloppant les rochers d’une mélodie berçante.

— Restons ici !

Et sous la petite tente dressée hâtivement, ils dormirent sans crainte, ces enfants de Bretagne venus au Canada, pour lui donner des Bretons ! Braves héros, dont le sang bout dans nos veines, merci de ce que vous y avez mis de noble fierté !

Le lendemain, réveillée à la première heure, la petite Bretonne s’enfonça sous les feuilles rose et or des grands arbres ; elle s’en para, elle en jeta coquettement dans le blond de sa chevelure, en cercla le nacré de son cou, et en entoura la blancheur de son bras. Ainsi parée, elle sourit à Jean, et radieuse, se penchant vers lui, semblable à la fée des bois, elle lui mit au front la caresse matinale.

— Que tu es jolie, bruyère rose de Bretagne, ainsi parée de la feuille d’érable canadienne ! Et ensemble, ils posèrent les lèvres sur l’emblème qui devait, d’enthousiasme, faire battre le cœur canadien !

Un peu plus tard, dans les mêmes décors.

Marie, la gentille Bretonne, presse sur son cœur le cher petit être né tantôt. Jean pleure de bonheur, en regardant ses deux amours ainsi réunis.

Il faut un berceau pour le chéri.

Jean entasse les feuilles d’érable, et sur ce verdoyant fouillis, l’enfant repose avec, pour dentelles, l’emblème d’une race. Dors, petit être, chantonne la mère, souris aux anges, et rêve toutes les espérances dans ton berceau vert !

Tous les petits Bretons rêvèrent ainsi, la feuille d’érable sourit à leur premier regard, et pour avoir dormi dans ses bras, ils étaient de vrais Canadiens.

Les sauvages ignorèrent leur retraite, Jean et Marie n’y pensaient pas. Toujours s’aimant, ils s’asseyaient le soir au bord des flots, plus ravis encore de cette musique que de celle entendue là-bas, dans les galets bretons. Les érables chantonnaient leur patriotique refrain et les petits Bretons, poussés sur les feuilles du pays, chantaient avant tous les poètes :

Ô Canada, mon pays, mes amours !


* * *


À la France


Cœurs français, soyez bénis d’avoir versé sur nos rives sauvages la pure semence de votre dévouement, de votre héroïsme. Vous nous avez jeté de votre poussière glorieuse, vous nous avez donné votre âme, vous nous avez créés du meilleur de vous-mêmes, vous nous avez aimés. Et l’emblème national, nous le baisons dans un hommage vers vous, qui avez souffert à son ombre, et qui dans le bruissement des feuilles d’érable, avez glissé les secrets de votre idéal !

Elles causent, vos exquises confidentes, elles nous révèlent les martyres sublimes, les héroïques renoncements, les espoirs immenses, les dévouements indicibles de vous tous, pères et mères, qui avez donné goutte à goutte, le plus noble des sangs, pour faire une race nouvelle dont la France serait fière.

Es-tu contente de nous, France, ou regrettes-tu les flots rouges versés dans les veines canadiennes ? N’es-tu pas heureuse de te sentir deux cœurs ? Comprends-tu ce qui vit ici d’amour, ou dédaignerais-tu le meilleur de toi, ce que tu as donné avec ta générosité grandiose, sans te demander si le bien ainsi jeté porterait ses fruits ?

France, regarde-nous ! Contemple le drapeau que tu as choisi, il ondule ses plis bleu, blanc, rouge, parmi les feuilles vertes qui fleurissent notre étendard par toute notre terre. Regarde-les s’enlacer dans une fière étreinte ainsi réunis par le souffle puissant qui de tes rives nous apporte tes accents… À tes couleurs, France, nous joignons le vert, jeune peuple qui avons tous les droits d’espérer !

Nous te rendons hommage, avec une gratitude fière. Nous te disons merci, à toi qui nous as donné assez de sang pour en faire une vraie race !

Et dans le berceau des feuilles d’érable, nos fils dorment encore comme les petits exilés d’antan ; et sous leurs premiers regards, nous agitons les couleurs françaises pour apprendre à ces petits que si leur cœur appartient au Canada, il ne doit jamais oublier son salut à la France !

Simples vies


Le poêle ronfle gaiement, comme s’il voulait remplir de son unique joie le petit appartement silencieux, où rien ne chante plus… une de ces chambres où l’on rentre le soir, pour se réfugier quelque part ; un de ces coins qui ne prend rien de nous, où les portraits chéris se regardent d’un air étonné et paraissent se dire : Comment se fait-il que nous soyons ici ?

Les meubles semblent des inconnus réunis depuis la veille ; les gravures dans leur cadre ont l’aspect dépaysé ; la pendule a le tic-tac fatigué des heures d’ennui… seul, le poêle a sa voix joyeuse, et dans cette tristesse, il donne l’impression de ces idiots qui rient près d’un lit funèbre, ne comprenant rien au lugubre des circonstances.

Dans l’enfoncement d’un fauteuil, une mince créature s’ensevelit, perdue elle aussi, comme tout ce qui l’entoure, dans ce milieu disparate, parce qu’une note heureuse n’y fait pas vibrer l’harmonie. On sent que cette femme vit à peine, tant il y a de lassitude pénible dans sa pose : c’est le sommeil des désenchantements qu’elle veut dormir, un sommeil où il n’y a plus de rêves, et où les illusions ne peuvent se rajeunir, tant elles ont gardé le deuil des réelles joies mortes.

Ne plus espérer ! Comprend-on ce que c’est quand on est jeune, et quand on a l’amour ? Vieille : l’était-elle, cette femme ?… À peine un cheveu gris par-ci par-là, dans les tresses brunes ; le visage avait de la fraîcheur, et le sourire gardait ce quelque chose d’enfantin restant au pli des lèvres de ceux qui passent dans la vie, à la façon des êtres aériens ; ils volent vers un but lumineux, et la fange n’altère pas l’immaculé de leur nature.

Déjà le repos ne dure plus. Ses mains se sont jointes en une contraction douloureuse, mais le regard a bientôt le calme sublime des dévouements ignorés.

Elle est debout, maintenant, gracieuse encore dans sa taille menue, ayant gardé de sa jeunesse enfuie, tout le charme, comme ces fleurs rares des lointaines contrées qui, roses le matin, deviennent blanches le soir sans laisser de leur grâce… Seulement, on sent que les fleurs ont vieilli et peut-être souffert, pour avoir perdu en un jour leur carnation chaude…

Quel âge avait-elle ? Et la voilà qui sourit, contente de se retrouver assez jeune ; joie de malade qui, après les heures insensibles, se réveille à la vie, et se réjouit de n’avoir pas trop perdu de minutes. Mais à quoi bon tout cela ? N’est-elle pas vieille, bien vieille, puisque sa vie est toute vécue, et que plus un rêve ne hante son cœur ? Elle songe parfois, comme ce soir, mais c’est uniquement par le besoin de regarder avant lorsque après nous est fermé.

Vieille fille, elle était vieille fille ! seule ! Seule à jamais dans ce coin perdu où elle entrait, la journée de devoirs finie, avec une répugnance atroce de la solitude. C’est qu’elle avait désiré, jadis, le cher nid gaiement peuplé ; elle avait senti dans son cœur d’ardentes tendresses ; elle avait voulu de complets dévouements, elle se sentait capable de s’immoler toute à qui l’aimerait parce qu’elle l’aimait. — Et la voilà seule, incomprise de tous, parce que jadis elle ne voulut être comprise que d’un seul. Regrette-t-elle, ce soir, son effacement passé ? En y pensant, elle sourit encore, tant la vision d’antan eût de pure fraîcheur et d’abnégation sublime… Pas une amertume n’est restée à l’âme de la pauvre femme. Il est des bonheurs qui échappent, mais laissent dans la vie une idéale douceur : telles ces merveilles qui sillonnent la nue par des soirs privilégiés, et vers lesquelles les enfants tendent les bras… Il n’était rien tombé jadis, dans le cœur tout grand ouvert de la pauvre solitaire, si ce n’est des rayons lumineux ; de ceux qui se donnent à tous.

Elle est maintenant près d’un portrait aimé encore, mais que la délicate créature ne veut pas trop regarder… Une sensation de renouveau la pénètre ;… est-ce donc que le passé veut la reprendre ?… Un éclair inquiet dans les yeux limpides — puis le sourire se fait plus attiédi, plus pénétrant : elle sent bien que le droit de garder ces miettes du passé a été chèrement acquis, et elle comprend que ses larmes ont épuré à jamais ce lointain amour. Avec un respect attendri, elle pose ses lèvres sur la miniature qui reçut jadis d’autres baisers : seulement ce soir-là, c’était le baiser du saint pardon des joies défuntes et des souffrances apaisées.

C’est fini, sa faiblesse est devenue une force ; un dernier soupir, et accoudée à son petit secrétaire elle songe d’abord, puis la plume court. Le jour, elle donne aux enfants des autres le meilleur de sa tendresse, — maîtresse d’école ! le soir, elle prodigue à tous ceux qui souffrent le secours réclamé, et dans des lettres où respirent la candeur la plus exquise, et la compréhension délicate de certaines douleurs, elle va calmer celles qui agonisent de son mal passé. Puis, soudain dans les feuilles de ses paperasses, un bout de lettre attire son regard. C’est comme une explosion… Trop à la fin, gémit-elle, est-ce que je ne pourrai jamais guérir ?… Ces quelques lignes ravivent toutes les amertumes anciennes, car c’est quelque chose de son âme qu’il avait mis là pour elle, ne se doutant guère avec l’égoïsme inconscient de l’homme, qu’une vie en serait à jamais meurtrie. La voilà qui pleure encore, après longtemps, qui pleure comme autrefois, au soir des adieux, alors qu’elle crut que sa vie s’en allait avec lui… Elle avait crié, mais après un dernier sourire — car par un miracle d’amour et de générosité, elle l’écoutait narrer ses projets, lorsque follement heureux, il disait son amour pour l’autre, content de cette attention de l’amie fidèle, croyant lui donner un peu de son bonheur en le lui disant.

Pauvre fou, va ! Elle lui pardonna tout, jusqu’à cette explosion joyeuse qui l’avait anéantie. Mon Dieu, comme les femmes savent mieux aimer, quand elles aiment !

Elle le laissa partir, et ne mourut pas complètement, mais la source des illusions fut tarie, et au cœur de la pauvre, il ne remonta plus de ces espoirs qui font la vraie vie. Si elle avait pu le haïr en le méprisant, en le sentant petit, mesquin, vulgaire… Mais il planait bien haut, et ne pouvant le mépriser, elle ne cessa pas de l’aimer, comme aiment les martyres. Rien ne voila le souvenir. Sa droiture d’âme lui interdisait de détester un homme, parce qu’il n’avait pu l’aimer. Ce sont de ces fautes qu’il faut généreusement pardonner.

— Pourquoi ces lignes ? Non, elle ne doit plus les relire, et dans le feu sombre, les caractères se rougissent ; un nom, celui qu’il lui donnait, flamboie lumineux, comme si toute la flamme se réfugiait en lui — puis tout devient gris. Ce fut ainsi sa vie… une heure d’infini bonheur… puis le vide !

Maintenant la vieille fille a tout consumé, et ne pense plus qu’au présent ; son sourire a recouvré sa sérénité exquise ; elle a donné de son cœur aux cœurs souffrants, elle pense aux pauvres, à la saison mauvaise, aux petits grelottants, et la voilà qui entasse de chauds vêtements, de bonnes couvertures, de soyeux tricots tous préparés durant les longues veillées, et pour mettre de la joie dans les intérieurs sombres.

* * *

Chères vieilles filles au calme sourire, au regard pénétrant, au charme vieillot qui allez dans la vie, donnant à tous ce que vous auriez prodigué d’amour à l’époux, aux enfants, pourquoi ne vous comprend-on pas mieux ? Vous êtes la joie des désespérés, le soutien de tous et surtout le bon ange des berceaux. Que de jolis êtres chétifs recueillis par vous, alors que l’oisillon était seul au nid. Que de tendresses vous donnez, et qu’il y a de résignation admirable dans votre abnégation.

On prend tout de vous, on vous prive de toute joie, comme si la joie devait vous rester inconnue. On accepte tous vos sacrifices, comme choses dues, on oublie de vous remercier, et si parfois votre doux visage s’assombrit des ennuis de vos idéals détruits, on vous flagelle de ce mot qui devient une insulte, tant on le fait blessant : Vieille fille !

Chères jeûneuses d’amour dont la vie es un carême de tendresse, on vous laisse dans votre coin : les réunions ne sont pas pour vous, les gâteries ne sont pas pour vous… On vous demande tout, pour ne rien vous donner.

On ne voit pas l’auréole que vous met au front la couronne de toutes les sanctifications, vous êtes les douces saintes de la vie, chères vieilles filles, que l’on accuse parfois d’égoïsme, quand, lasses de vous donner sans cesse, vous vous repliez, fatiguées, pour un court repos.

Oui, vous êtes des saintes ignorées, qui mettez le rayonnement de vos âmes candides aux foyers où vous tenez la plus petite place, semble-t-il, jusqu’au jour où, vous endormant à jamais, la maison en paraît toute vide. Tout est bien manque dans vos simples vies, douces femmes…

Chères vieilles filles, je vous aime de toute la tendresse que l’on oublie de vous donner.

Dernière Berceuse


Une coquetterie avait, sans doute, créé ce nid bizarre, duveté comme celui des petites mères fauvettes, et le joli velours vert qui l’embellissait était de tendre mousse.

Le gros rocher qui servait d’écrin à cette émeraude jolie regardait l’immense fleuve, de son tranquille sourire. Il ne lui enviait rien, tout orgueilleux de porter en son cœur une charmeuse que le monstre humide ne toucherait jamais, et les jours où, dans des efforts désespérés, le superbe amant enlaçait le granit de sa puissante étreinte, voulant approcher sa bouche froide de la perle fine dont la beauté l’affolait, le granit, lui, riait… car il savait bien qu’il était le plus fort, et que jamais l’autre ne donnerait le baiser pour lequel depuis des siècles il entreprenait chaque jour sa lutte herculéenne. Et le vieux rocher portait mille déchirures à son flanc, mais restait vainqueur. Sa douce idole souriait là-haut dans toute sa grâce pure.

Une blancheur très douce se détachait sur le fond vert du coin merveilleux. On distinguait à peine une tête blonde, une de ces pauvres petites têtes qui veulent s’appuyer quelque part, dans une constante lassitude, pendant que les yeux se ferment pour revoir la vision cherchée par de pauvres âmes avides de soleil, de fraîcheur, d’idéal ; et rien ne venant à elles, sur la terre, elles s’en vont au paradis des rêves, dans une extase où les douceurs mystiques les pénètrent de leurs enveloppants effluves.

Vous auriez dit une fillette, à la voir là, perdue dans la verdure du nid, tant elle était petite dans sa mousseline blanche ; et si le nœud bleu qui se nichait près du cou mignon donnait un peu de ton à la blancheur mate du teint, on voyait le sang courir faiblement à travers la transparence de sa peau trop fine.

C’était si gracieux, si calme, si reposant, cette fleur blanche jetée sur ce feuillage, qu’il en venait à l’âme une évocation de madone dans sa châsse précieuse, et l’on était tenté de se mettre à genoux, non pour prier, mais pour sentir descendre sur soi quelques rayons de cet idéal si chaste. Le fleuve avait des accents berceurs dont la mélodie montait caressante, puis devenait attendrie, presque plaintive, pour soupirer tantôt, plus fort, dans des modulations brisées semblables aux reproches tristes de celui que l’on repousse.

* * *

Sur le sable fin, on retrouve encore l’empreinte des fins souliers et des élégantes bottines ; parfois les traces se précipitent, se croisent, se confondent. On a ri là, tantôt, au sortir du bain, réunis par un besoin de parler des plaisirs du moment, de demain, de potiner un peu, de toucher à tout, de ce coup d’aile de la conversation que possèdent supérieurement les mondains égarés sur les plages à la mode. Et c’est amusant tout plein, quoiqu’on en médise, de parler, au grand trot des esprits, de tant de petites choses.

Celle-là qui est seule maintenant dans son coin désert, est arrivée après les autres ; elle n’est pas venue pour voir les toilettes brillantes, pour surveiller les ébats du bain, pour s’amuser des on-dit ; non, elle venait chercher un peu de joie, et lorsque ses yeux s’ouvriront, nous y verrons peut-être l’éclat du bonheur vécu, au meilleur de l’âme.

L’appelait-elle celui qui s’avançait, allant au hasard en quête d’une émotion neuve, lui qui en avait tant ressenti de vieilles ? Il s’arrêtait parfois pour regarder au loin et près de lui : tout était si beau ! Il sentait flotter quelque chose de tendre, d’imprévu, de délicieux, dans cette pâle journée qui s’en allait mourante, et dans d’immenses yeux bruns pleins de vraie vie se lisait une attente fiévreuse.

Qu’attendait-il ?

Il n’aurait su dire, mais il sentait quelques miettes de bonheur égarées pour lui sous les derniers embrasements du soleil, tout rouge, et il s’en allait, cherchant, pris d’une impatience de trouver ces petites parts heureuses… et ainsi il arriva jusqu’au rocher où il demeura appuyé, pensif, presque triste, de ne les avoir point encore reçues…

Puis il voulut monter là-haut, où l’on était si bien, et lentement, posant avec précaution la pointe de sa bottine sur la roche effritée, le jeune homme gravit l’énorme bloc, tête basse, continuant le songe qui allait enfin se préciser… et son regard se levant, enveloppa l’exquise créature blanche sur le lit vert ; le blond des cheveux s’illuminait encore des rayons ardents du grand amoureux qui, là-bas, s’enfuyait, en donnant ses suprêmes splendeurs. Le joli visage s’idéalisait du reflet des teintes mourantes ; ce n’était pas une enfant, ce n’était pas une femme, ce n’était pas un ange ; c’était tout cela à la fois : la tête était d’une enfant, le corps, d’une femme, la pose, d’un ange…

Il ne joignit pas les mains, parce qu’il n’aurait su les réunir, incapable de bouger, pris complètement par cette vision jolie qui, dans l’or pâli du jour mourant, dormait. Le jeune homme resta là, de l’adoration plein l’âme et si heureux qu’il oubliait, dans cette minute douce, toutes les autres joies qui l’avaient remué de leur bonheur troublant. Et celui-là qui l’envahissait follement lui était inconnu. Quelle que soit la somme de joies amassées dans une vie, il reste toujours de nouvelles douceurs à déposer dans le trésor, sans fin, du cœur de l’homme. Et son cœur se gonflait d’une allégresse intense, il sentait qu’il lui fallait pleurer, car certaines douceurs ne se vivent bien que dans les larmes, et celles-ci, ainsi versées, se cristallisent dans l’âme.

Elle ne dormait pas, elle reposait, bercée par l’harmonie exquise de ce soir naissant. Soudain, il lui sembla que quelque chose de très tendre tombait sur elle ; c’était mieux que tous ses rêves imprécis, et la pauvrette ne voulait pas ouvrir les yeux, tremblant que devant elle rien ne parût.

Mais un regard plus appelant attira le sien, et tout se fit si beau dans son âme qu’elle crut au paradis !

Ils ne se dirent rien, mais lorsque languissante elle descendit sur les pierres, la main du jeune homme soutint la sienne, tandis qu’il aurait tant voulu la prendre dans ses bras, pour sauver aux tout petits pieds peut-être des meurtrissures. Elle s’en allait, et lui, sans réfléchir davantage, désireux de garder un souvenir réel de cette heure idéale, posa ses lèvres sur la main diaphane…

La pauvre petite s’en allait chancelant d’émotion, croyant emporter un cœur alors qu’elle laissait le sien. Pourquoi faut-il des cœurs trop vieux, dans de jeunes êtres, alors que tant de cœurs neufs les appellent ?

Sur la plage, elle revint tous les jours, à toutes les heures, cherchant les grands yeux qui lui avaient pris dans la caresse d’un regard tout ce qu’elle aurait d’amour à donner ici-bas. Chargé de ce trésor, allait-il ne plus venir ? C’était impossible, il arriverait et elle se prit à l’attendre pendant qu’il oubliait, repris par des impressions plus vives, plus tourmentées que celles que lui avait données la petite poitrinaire qui s’en irait aux dernières feuilles.

L’été passerait si vite !…

Pauvre petite !

Un souvenir le ramena enfin. Il arpentait la plage, causant avec un vieux médecin, quand, soudain, une petite robe blanche flotta, et il revit les grands yeux pleins de flamme. Son compagnon, empressé, saluait. Émile vit le plus joli des sourires errant sur les lèvres de la jeune fille, et ce sourire qui se donnait à un autre, il le savait tout à lui. À côté de la blanche enfant, une vieille dame en noir, marchait ; elle aussi regarda le jeune homme, et cela lui fit mal au cœur, tant était suppliante la prière de ces tristes yeux-là. Le docteur disait :

— « C’est une petite qui dans trois mois, ne vivra plus. Délicieuse créature qui s’en ira vite, née d’un père poitrinaire. Et pourtant, il y a tant de vie dans ce petit cœur assoiffé d’amour. Oh ! ces maladies qui sont mises dans les berceaux, et qui refusent aux êtres ayant droit à l’existence la joie de vivre. J’en ai le cœur malade de toutes ces morts-là, moi qui les compte tous les jours… Et je tremble de voir partir ce petit être que j’aime à cause de sa faiblesse injuste. Savez-vous, ajouta-t-il confidentiellement, le secret désir de cette petite âme ?… Celui des faibles comme des forts : elle veut aimer ! Qui donc lui donnera cet amour doux, discret, dont elle a soif ? Qui lui tendra la coupe pleine du liquide charmeur où elle pourra tremper les lèvres, ses pauvres petites lèvres altérées ?

Oh ! dans cette coupe-là un peu d’eau seulement, dans laquelle on laissera glisser quelques gouttes de parfum. Elle n’a jamais goûté et comme le petit être qui s’enivre d’une odeur, elle se grisera de cet illusoire nectar. Elle ne sait pas, elle, pauvre petite, et elle souffre. Qui donc lui donnera l’illusion de l’amour ? C’est tout ce qu’il faut à sa délicatesse, mais cela même ne se donne pas à une mourante ; ce tout petit peu, aumône du cœur, aiderait la mendiante d’amour à s’en aller heureuse…

Le vieux docteur n’essuyait pas les larmes qui se perdaient dans sa moustache grise.

Les deux hommes marchèrent, sans se plus rien dire. Ils s’en allaient, et Émile serrait la main du vieil ami.

— Celui-là que vous voulez, docteur, ce sera moi !

Le jeune homme en s’engageant ainsi, songeait bien à la vision du gros rocher, à la caresse des yeux qui l’avaient tantôt reconnu, mais plus encore, à la vieille dame en noir, qui l’avait regardé avec une si éloquente supplication.

Amour maternel, tes miracles ne se comptent plus ; tu appelles tous les dévouements, toutes les tendresses, tous les sacrifices.

Oh ! ces yeux priants de mère !

* * *

Tout l’été, le jeune homme joua l’amour sans jamais se laisser prendre à ce brûlant manège. Mais avec quel art, il rendit son rôle ! L’acteur le plus habile n’aurait pas fait mieux, car Émile mettait toute la pitié affectueuse de son être aux pieds de cette petite mourante qui, chaque jour, laissait un peu de sa vie. Mais avec quelle joie elle s’en allait, bercée par la musique de cette voix chaude et charmeuse qui lui modulait de si jolies choses ! Le regard d’Émile était un soleil, elle oubliait la vie, et ne s’apercevait pas qu’elle mourait…

Ô douce charité !

Tous les jours, le jeune homme réalisait la joie cherchée la veille, de lui procurer une douceur nouvelle ; il lui apportait les plus belles fleurs ; parfois il allait cueillir, lui-même, les roses aux buissons d’alentour ; il les jetait ensuite sur ses genoux, piquait les plus belles dans ses cheveux blonds, prenant plaisir à la rendre plus jolie, pour goûter de la joie au regard content qui se réfléchissait dans la petite glace tendue ; éloquent merci !

Elle aimait les vers, il lui en dédiait de bien jolis, qui rosaient d’émotion sa fine figure ; elle était heureuse de l’entendre chanter, et il lui disait des romances qui berçaient son ivresse. Il passait de longues heures près de ce fauteuil, devinant les moindres désirs de l’enfant, tout fier du sourire qu’elle lui donnait à chaque plaisir nouveau…

Puis la mère, oh ! la mère, comme elle comprenait bien la délicatesse infinie du grand cœur qui se dévouait, renonçant aux plaisirs anciens, aux bals, aux cartes, aux soupers, à tout, pour charmer d’illusions l’agonie de la petite souffrante !

Elle s’endormit un soir dans un grand fauteuil, après avoir embrassé des fleurs, vibré à des accents poétiques, et écouté de la chère musique. Dans toutes ces harmonies, son âme se dégagea et elle monta, monta au Ciel, pendant que la petite tête blonde se penchait complètement, les lèvres se posant, dans un mouvement habituel, sur la petite croix si souvent baisée.

Ce qu’il doit être beau le ciel pour ces âmes qui ne prennent, dans la vie, que l’illusion des joies du paradis…


* * *


À un ami de France


Vous qui me racontiez un jour cette douce idylle, je vous dédie ces lignes où ma plume a pris à votre cœur pour les écrire ici — oh ! trop peu — de la suave douceur que vous avez mise dans la berceuse chantée à la petite morte d’antan.

Cette berceuse, elle la finit là-bas, dans cette invocation tendre qui met dans les âmes toute une moisson heureuse :


« Notre-Dame d’amour, priez pour nous ! »

Fantaisie sur le Thème « Moinerie »


Qu’il était beau le jardin immense peuplé d’arbres canadiens : l’orgueilleux chêne toujours dominant ; le bouleau fier de sa blanche toilette enrichie de broderies vertes ; l’érable, dont les grandes feuilles artistement découpées sont les idéales phtisiques de nos forêts. Des sapins prêtaient leur rudesse aux décors ; on y voyait des pommiers où fleurissaient à la caresse printanière les blanches fleurettes qui, après avoir aimé tout l’été la branche souriante, offrent à l’automne un fruit éclatant et mignon, qu’on nomme : pommette d’amour. On y voyait aussi les cerisiers, les senelliers, les pruniers, et enfin, tout au bas d’une pente bien rude, un poirier, oh ! un poirier canadien, avec un fruit tout petit, mais si délicieux, — le fruit des oiseaux !

Une robe blanche s’agitait, passant comme une ombre ailée à travers le fouillis verdoyant ; elle arrivait souvent, parée de marguerites, s’asseyait dans l’herbe fraîche, ou encore, sans respect pour la dignité juponnière, cavalièrement se campait sur une branche, et là s’amusait à lancer ses petits souliers dans les buissons voisins. Puis devenant rêveuse — sans en connaître le mot, — tant la nature pleine de poésie gravait dans cette âme enfantine ce je ne sais quoi de subtil qui se dégage du parfum des arbres et de la romance de l’eau, l’enfant écoutait la jolie petite rivière, dont on entendait le gazouillis charmeur, pendant qu’à ses pieds on apercevait la glace humide, recouverte d’une gaze émeraude, tissée de toutes ces feuilles menues et gracieuses, comme si, par une coquetterie prévoyante on la tamisait pour sauver sa limpidité de toute tache.

La fillette écoutait le concert du vent qui dirigeait l’orchestre de ce grand bois. Que d’harmonies frémissantes ! Parfois effleurantes comme des baisers, caressantes comme l’amour, chantonnantes comme un aveu ; parfois aussi, rauques comme des sanglots, étouffées comme des plaintes, passionnées comme des luttes ; et les arbres, tour à tour, obéissaient au souffle impétueux du grand maître !

Quand la voix prenait ses inflexions les plus captivantes, la petite sentait au cœur comme un appel, et de ses bras mignons étreignait la branche la plus lourde et la plus touffue, engloutissant dans l’enchevêtrement épais sa minuscule personne. La chevelure brune s’accrochait aux aspérités du tronc rugueux pendant que du sommet de l’arbre tombaient, comme en une pluie de caresses, des épinglettes, des festons, des feuillettes, des atomes verts et bruns qui diapraient le front, les joues, les cheveux, le cou. À chaque effleurement de ces petites choses venues du ciel, l’enfant souriait comme à un baiser de la nature ; tous deux s’aimaient, s’étant compris à la première entrevue. La révélation de leurs âmes avait été complète ; le frisson du vent, l’épanouissement de la feuille, le rayonnement du fruit, la fillette aimait tout ; tout cela avait son langage, et ce langage elle le savait par cœur, ayant étudié dans ce livre immense ouvert devant elle : la nature.

Elle souriait au premier bourgeon, elle pleurait à la dernière feuille, et boudait tout l’hiver cette neige bien belle, pourtant, mais qui lui ravissait de plus grandes beautés. Aussi au printemps, lorsque son bois s’enguirlandait, elle rêvait d’avance à la saison des chants, en guettant dans l’espace le premier voltigement de la troupe aimée.

Les petites hirondelles bien jolies, les merles railleurs, les rossignols artistes, les serins ramageurs, elle les connaissait tous, mais son favori, c’était la fauvette. Elle aimait par-dessus tout le roucoulis gracieux de cet oisillon, elle adaptait des poèmes aux vocalises fines et tendres, elle sentait que la fauvette chantait pour lui souffler mille choses, pour rendre son sourire plus caressant et mettre une ombre d’ivresse douce dans la clarté de son regard.

Jolie fauvette avait niché son nid dans l’angle le plus coquet du beau poirier ; un jour que l’enfant s’arrêtait là pour mieux entendre les joyeux petits cris d’oiseaux, elle vit un mignon bec s’avancer et becqueter les fruits rouges ; lentement, et avec des ruses prudentes, elle se haussa jusqu’au nid. Maman fauvette y donnait à dîner, une dînette de baisers, car les becs se touchaient — baisers de vie. La mère fauvette était ravissante, et sa petite famille la regardait avec amour. Oh ! le bon petit dîner ! La petite en rêvait sa part…

Soudain les yeux bleus de l’enfant rencontrèrent ceux de la fauvette, et magnétisme de sympathie, l’oiseau sourit — je crois ? — Les oiseaux ont leur façon de sourire !

Depuis, la fillette revint chaque jour : craignant pour l’estomac des fauvettons la fatigue du régime poirier, elle secouait dans le nid de bien bonnes choses. Les petiots repus chantaient à leur bienfaitrice des refrains berceurs, ils gazouillaient dans ses cheveux, fleuretaient avec ses lèvres et s’endormaient dans les broderies blanches de sa robe.

Parfois leur chant était triste, coupé de gémissements timides ; alors elle cherchait le secret de leur mélancolie, et ne trouvait rien. Seulement, ce jour-là, elle les aimait davantage et mettait dans leur plumage fauve de plus longues caresses.

Ils s’aimèrent ainsi toute une saison.

Un matin, l’automne venait, la brise se faisait plus froide, et la petite, en se rendant au nid, avait envie de pleurer, — pressentiment de la tristesse qui l’attendait en bas, au poirier. Elle marchait sur des feuilles tombées durant la nuit, et ces piétinées semblaient lui murmurer une douleur… Tout en haut le nid était vide, et souillé de sang, et de petites plumes ; elle eut un sourd sanglot et s’affaissa au pied de l’arbre.

Mes oiseaux ! mes oiseaux, murmurait-elle en se roulant sur un lit de feuilles mortes. Soudain, entre les doigts mouillés de larmes, une tête sanglante se posa, effleurant la joue toute tiède : C’était maman Fauvette !

Elle était agonisante, la chère, toute meurtrie de la lutte mortelle.

— Où sont les petits ? questionna l’enfant, qui, elle aussi, avait ses droits sur la chère famille.

— Morts, répondit la fauvette, morts, on me les a tués !

— Tués, reprit l’enfant, et pourquoi ? Ils étaient si jolis, et leur chant si doux…

— Ah ! c’est que tu ne sais pas, toi, petite, qu’il y a des êtres méchants, mais tu l’apprendras plus tard. Il y a des êtres à qui le sourire déplaît, et qui ne peuvent souffrir la joie — il y a des oiseaux traîtres, comme il y a des hommes fourbes. Jadis, au Canada, nos mères grands le racontent, les oiseaux vivaient bien heureux ; tous s’aimaient et se protégeaient ; c’était l’âge d’or. Mais voilà qu’un homme qui devait être l’ennemi de la gent ailée fit venir de bien loin toute une troupe de barbares et la lança contre nous. Cela s’appelait des moineaux ; le nom est doux, mais l’oiseau est cruel et méchant. Depuis cette heure néfaste, il y a guerre chez nous, et si les nids ne sont pas barricadés, le vilain y pénètre, prend tout et tue. Il ne m’a même pas laissé les cadavres de mes petits… N’est-ce pas horrible cela ? fit la pauvrette, dont la voix se faisait plus saccadée, plus mourante… Le moineau est un diplomate, sa robuste constitution lui permet d’affronter vos neiges, alors que nous, oiselets tout frêles, émigrons vers des cieux plus chauds ; pendant notre absence, M. le Moineau et Madame la Moinelle font des complots contre nos frêles nids ; notre grâce et nos chants excitent leur jalousie. Pour mieux ressembler au loyal Baptiste, le moineau s’est embougriné d’étoffe du pays ; c’est encore une ruse, et preuve qu’il n’aime pas « Baptiste, » c’est qu’il s’acharne à sa moisson, comme il s’acharne à nous. C’est un traître, petite, c’est l’Iroquois des nations oiseaux, c’est lui qui m’a tué mes petits, c’est lui qui m’a tuée… Venge-moi !…

Puis la pauvrette ferma ses petits yeux, l’enfant lui fit une tombe de ses deux mains, et pleura, pleura longtemps sur la fauvette tuée par le moineau.

Ce fut son premier chagrin. Un oiseau lui révéla la méchanceté que son âme jeune ne soupçonnait même pas…


* * *


À Gaston


Vous qui aimez les moineaux, Gaston,[3] c’est que vous n’avez pas assisté à l’agonie d’une fauvette, c’est que vous ignorez la perversité du moineau, c’est que vous ne saviez pas qu’il avait coûté les premiers pleurs d’une enfant, c’est que vous n’avez pas vécu vos premières émotions avec le vent, les feuilles et les oiseaux.

Je vous dédie l’histoire d’une fauvette amie, dont le trépas fut mon premier deuil : et si une petite larme tombe encore ici, sur la tombe de Maman Fauvette, il faut comprendre cet attendrissement donné à toute une page de ma vie libre.

Gaston, n’aimez plus les moineaux, je vous prie, ils sont méchants ! Aidez-moi plutôt à venger la jolie fauvette qui me modula les premières harmonies, et pour le meurtre de mes fauvettes, je demande qu’on scalpe de leur étoffe grise, tous les odieux moineaux. On ne permet pas à de vulgaires étrangers de porter la livrée canadienne.

Je hais les moineaux, tueurs de fauvettes. Gaston, je vous passe ma haine !

Erin Go Bragh

Aux miens.


Le piano chantait mélancoliquement dans le silence d’une nuit d’été, il laissait échapper les mélodies dont se berce l’âme, et soudain sa voix se fit plus attristée, plus tendre, plus touchante ; elle prit de ces accents de désespérance, qui brisent le cœur, comme les sanglots d’un enfant qui ne peut exhaler dans un pleur toute son amertume, et qui frémit sa douleur, ne pouvant la crier…

J’écoutais…

Chaque note m’allait à l’âme y éveillant une sensation nouvelle ; quelque chose de moi s’élançait, comme dans ces besoins de revoir… de se pénétrer… d’aimer… et j’écoutais toujours, pendant que tout mon être vibrait d’une inexprimée tendresse. Et la dernière note expirante… on me dit : Come back to Erin !

De ce soir, je compris que j’étais Irlandaise, de ce soir, je me mis à aimer avec passion, cette terre verte, qui se révéla à moi, dans une romance où chaque note pleurait… oh ! quelles larmes ! — il en passait des frissons tristes — et doux encore, tant cette terre de poésie, où sourit l’éternelle espérance, exhale de suave tristesse.

Du vert ! encore du vert, toujours du vert !

Ironie…

Comment ce symbole d’espoir germe-t-il partout sur cette terre où ne vit que le désespoir ? Comment, sous tant de sang versé, le trèfle irlandais n’a-t-il pas perdu sa teinte splendide, pour prendre celle pourpre — mais la fragile plante demeure ainsi, sans doute, pour mieux dire à ses fils : Espoir !

Le cri se répète de toutes les côtes de la Verte Erin, il monte de chaque brin d’herbe, il vient de chaque écho.

Et l’âme de tout un peuple a passé dans les yeux des femmes de là-bas : ces yeux-là, beaux entre tous, ces yeux-là eux aussi sont verts !

Voilà pourquoi l’espérance ne mourra jamais au cœur irlandais, puisqu’il la retrouve sans cesse, dans ce qu’il aime. Puis ce peuple de vaincus reste grand dans la défaite, et réclame toujours ; il a des fils, il a des filles ; et la délicieuse figure de Maud Gonne, cette fière patriote, passe dans mon regard attendri. Une revue offrait, un jour, son portrait, je découpai la page, et depuis la photographie de cette belle héroïne a reçu le culte voué aux images de nos saintes favorites. Car la patrie n’est-elle pas toute une religion, et Maud Gonne, une sainte patriote, elle qui se donne toute au peuple malheureux, elle qui lui sacrifie sa beauté, sa jeunesse, sa fortune, son repos, ses rêves, peut-être… car être jeune, belle, intelligente, riche, Irlandaise, sentir dans sa poitrine le cœur de Maud Gonne… et ne pas rêver… ?

La personnalité de la patriote irlandaise se dégage lumineuse, idéale et fière, et l’on sent tout ce qu’a de juste la cause défendue par une telle femme, héroïne que j’admire pour son dévouement et son courage, et que j’aime, parce qu’elle sait aimer.

Chaque année, avec une piété touchante, et un enthousiasme sacré, au 17 mars, le drapeau vert, portant la lyre qui a chanté tant de tristesses, se déploie sous tous les climats où vivent des enfants d’Irlande. Car la pauvre patrie a donné de ses fils à tous les mondes, ne pouvant les garder sous son ciel ; mais ces fils-là n’oublient pas, et la St-Patrice a toujours et partout son tribut. Cette fête réunit, sous son étendard, tous les Irlandais, c’est celle d’un saint, et protestants comme catholiques la chantent, car cette fête-là, c’est la patrie !

Et même en ce jour, dans la joie manque la gaieté ; le chant irlandais est une tristesse ; et leurs airs sont une plainte aux accents tout à la fois, doux et vibrants. On les écoute et il semble entendre une mélopée lointaine, qui le soir, s’élève des eaux, et qu’au rivage nous recueillons — désespérance confiée à l’infini, et qui tombe dans nos âmes.

Et vous revoyez dans ce rêve musical, une verte forêt, où couronnée de trèfle, la fille de l’Irlande tient sa harpe, pendant qu’à ses pieds sanglote la patrie, humiliée, vaincue, mais fière toujours ! l’Erin est toute une poésie, poésie où chaque vers est un pleur, poésie touchante qui est écrite sur des pages vertes, avec la pluie du martyre ; poésie que j’aime, et dont je baise chaque strophe, parce que là, peut-être, est tombée une goutte du sang que j’ai au cœur.


L’Adieu du Poète

Pièce en 1 Acte.










PERSONNAGES

Octave Crémazie.

Jeanne, jeune fleuriste.

L’Adieu du Poète[4]


Pièce en 1 Acte


La scène se passe au Havre, où Crémazie s’est réfugié depuis trois ans, cachant sa personnalité, sous le nom de Jules Fontaine. Le théâtre représente une chambre d’hôtel : fauteuil de malade placé auprès d’une table chargée de livres et de papiers. Deux ou trois autres meubles modestes.


Scène I


Jeanne
(Elle entre furtivement et regarde)

Pas encore levé, pauvre ami, pourvu qu’il ne soit pas plus malade !

(Elle dépose une gerbe de fleurs)

Ses jours sont comptés, me disait hier le médecin. Pauvre grand homme ! Venir mourir ici, sous un nom inconnu, sans une amitié !… Voilà pourquoi je suis venue à lui, voulant donner un peu de tendresse à ce malheureux qui s’éteint. Ma mère qui demeure dans cette maison, prise, elle aussi, d’une grande sympathie pour le triste exilé, permet que je lui apporte des fleurs et je viens tous les jours…

Octave Crémazie, un poète, un noble cœur, une grande âme : voilà celui qui va mourir, et qui portera encore dans la tombe le nom de Jules Fontaine.

Il ne sait pas que j’ai deviné son secret. Je resterai muette, ne voulant pas forcer le mystère de la page douloureuse qu’il tient fermée. Il ne sait pas non plus que j’apprends ses vers, ses beaux vers, qui me font vibrer de sublimes frissons… Voici les dernières lignes qu’il a écrites : qu’elles sont tristes !…


Ô larme de ma mère,
Petite goutte d’eau,
Qui tombe sur ma bière,
Comme sur mon berceau.

Ô fleur épanouie,
De l’amour maternel,
Par un ange cueillie,
Dans les jardins du ciel

Larme douce et bénie,
Toi, que ma mère en deuil,
Des hauteurs de la vie,
Verse sur mon cercueil.

Oh ! coule, coule encore
Sur mon front pâle et nu ;
Dure jusqu’à l’aurore,
Bonheur inattendu !


Sa mère ! Comme il l’aime !

(Entendant du bruit)

C’est lui qui vient Je me sauve pour préparer sa tasse de tisane : il me semble qu’il la prend mieux lorsque c’est moi qui la lui apporte.


Scène II


Crémazie
(Crémazie entre en chancelant, se dirige vers la table, prend les fleurs et les presse sur ses lèvres)

Elle est venue, la chère petite, m’apporter des fleurs. Suprême aumône donnée au malheureux qui va mourir !

Mourir ici, seul, loin de ma patrie, cette patrie que j’aime avec une sorte de rage, l’impuissance de la servir ! On ne saura jamais ce que je vécus de souffrances sur la terre d’exil… Et là, d’entendre le bruit de la vague dont chaque repli m’enveloppe l’âme, je ressens encore plus âpre la nostalgie de mon fleuve… Mon fleuve !…

Se souviendra-t-on de moi, un jour, ou l’œuvre que j’ai voulu accomplir est-elle à jamais morte ? Peu importe que l’on se rappelle Octave Crémazie, pourvu que la destinée de mon peuple soit glande et belle. J’ai touché les cordes sensibles de son âme, et les échos ont rendu de virils accents. Ces accents ne meurent pas ; l’amour les immortalise !

Silence — Crémazie a la tête dans ses mains)

Loin de ma patrie, il me fallait une consolation, elle m’est venue idéalement pure ; un jour, une jeune fille me sourit, vingt ans, jolie, gracieuse et bonne, oh ! divinement bonne, — et mon vieux cœur se reprit à battre ? — Pauvre fou va ! Est-ce que l’on aime à ton âge ?… Pourquoi n’aimerais-je pas ? N’ai-je pas un cœur, moi aussi, et ne me fait-il pas endurer le martyre de l’attente ?… Attendre Jeanne ! (avec un sourire) Deviner le froufrou de sa robe, percevoir le piétinement de ses pas, imaginer le timbre de sa voix, rêver l’éclat de son regard ; tout doucement la savourer miette à miette, et puis ouvrir les yeux, pour recevoir l’éblouissement de sa jeunesse… et ne pas l’aimer !… Non, cela ne se peut pas…

Mon Dieu ! qu’elle tarde ce matin si elle ne venait pas ? C’est impossible ! Je ne puis mourir sans l’avoir revue… la chère âme qui est venue à moi, avec cette sympathie féminine qui sait être de la tendresse sans devenir jamais de l’amour (d’un ton amer). De l’amour ! Allons donc, pauvre hère, cette manne divine est-elle faite pour ton cœur ?

Il essaie un rire qui sonne faux, puis il éclate en sanglots, répétant :

Seul !… Seul !… Seul !…


Scène III

Crémazie puis Jeanne
(Crémazie ne l’a pas aperçue, et dit encore une fois)

Seul !

(Jeanne s’élance et se penche vers lui)

Mon pauvre ami !


Crémazie

Enfin vous voilà, Jeanne, le temps me semblait si long… que j’en pleurais !


Jeanne (consolante)

Pourquoi vous désoler ainsi ? Votre attente n’est jamais vaine. Si vous saviez quels prodiges j’ai faits pour arriver plus vite… je vous sentais triste…


Crémazie (l’interrompant)

Et malade, Jeanne, si malade ! Je crois bien n’avoir plus que peu d’heures à vivre. Cependant depuis que vous êtes auprès de moi, je meurs moins vite. (Il étend les mains vers les fleurs). Ces fleurs, Jeanne, que de souvenirs elles évoquent, vous le rappelez-vous ? Oh ! dîtes, d’abord voulez-vous que nous relisions notre page de vie ?

(Jeanne s’est agenouillée près du fauteuil, elle s’appuie sur le bras du meuble et regarde le malade)

Oui, car n’est-ce pas revivre toutes nos joies que de les repasser ainsi ?


Crémazie

J’ai si peu de bons souvenirs, je veux les effeuiller sur ma tombe : ce seront les seules plantes qui y fleuriront, grâce à l’aumône de vos larmes. Et même après ma mort, vous me donnerez des fleurs !


Jeanne

Ne parlez pas de ces choses, je vous en prie !


Crémazie

Un jour, votre sensibilité exquise rayonna jusqu’à ma chambre vide et triste. Une moisson de roses tomba sur moi, comme une bénédiction…


Jeanne

Elles étaient si peu fraîches, ces roses. Elles se fanaient même, et je les aurais voulues dans toute leur beauté, mais la petite fleuriste…


Crémazie

La petite fleuriste est un grand cœur ! Je les trouvai magnifiques, ces roses ; j’aimais leur attitude penchée : elles semblaient lasses de vivre, et pourtant donnaient encore de la joie, même dans leur mort. Je songeais à la jolie fée qui les avait réunies par une délicatesse touchante, voulant égayer ma solitude, et si j’ai versé des larmes heureuses, Jeanne, les corolles de vos roses en sont restées longtemps pleurantes…


Jeanne (timide)

Je vous voyais passer devant ma fenêtre ; tout de suite votre air triste m’avait attirée ; puis je vous attendais ; tous les matins, vous veniez, et je me sentais une tristesse invincible de vous voir ainsi, toujours seul. Chaque jour, vous vous courbiez davantage, comme si le fardeau de vos ennuis se faisait de plus en plus lourd. Je songeais : « Quel est donc son chagrin ? Personne ne le connaît, on le coudoie sans le saluer, il est seul toujours ! Pourtant ne sent-il pas ma pensée, cherchant à. deviner le secret d’une vie qui m’est devenue chère ? Oui, sans doute, il la sent, et voilà pourquoi, chaque matin, il passe ici, pour chercher le regard qui le salue au passage.


Crémazie

Regard discret, qui me révéla tout de suite votre adorable bonté. Il disait, au mendiant de tendresse qui s’arrêtait près de votre porte, que vous aviez une aumône toute prête. Moi qui pleurais ma patrie, je tendis l’escarcelle… vous y avez vidé les trésors de votre cœur de femme. Je bénis l’indisposition qui me valut votre chère présence ; ce jour-là, Jeanne, je ne saurais jamais dire l’allégresse qui me chanta dans l’âme !


Jeanne

Je vous savais malade. Vous voir devint un désir irrésistible… et puis, je voulais vous entendre dire votre plainte, car vous aviez trop de tristesse, j’en revendiquais ma part.


Crémazie (se recueillant)

Un matin, vous êtes venue, et comme je fus heureux de causer avec vous ! Vos grands yeux sympathiques dégageaient de la lumière ; ma solitude en resta éblouie. C’était le premier rayon qui me venait sur la terre d’exil, et cette lueur tendre, partie de votre âme, réchauffa mon existence fatiguée. Je ne savais même pas votre nom… Demande-t-on le nom de la fleur qui parfume et dont la corolle semble attendre un aveu ? Que nous importe qu’elle se nomme myosotis, rose ou pâquerette : ce que nous voulons, c’est sa grâce et son parfum. Demandons-nous son nom à l’oiseau qui jette sa note charmeuse dans toutes nos harmonies ? Nous nous réjouissons de ses chants : peu importe qu’il soit rossignol, fauvette ou pinson Pourquoi, alors demander son nom à la femme qui nous sourit ? Un sourire, c’est une caresse de fleur heureuse, une éclosion du cœur, un éblouissement d’âme ! Dans un sourire, la femme ne met-elle pas tout ce qu’il y a de délicat, de subtil dans sa nature ? C’est l’essence de son être qui monte à ses lèvres et s’y fixe en une grâce infinie, captivante… Vous êtes triste, vous pleurez, vous attendez la mort ; le sourire d’une femme éclaire votre nuit, et vous demanderiez un nom, quand on vous donne une vie, un soleil ? Allons donc ! J’avais votre sourire : il se baigna de pleurs ; mais vous me l’avez gardé pendant que je vous racontais l’histoire du pauvre exilé… Jeanne, souriez-moi encore !…


Jeanne (souriante)

Vous rappelez-vous ma surprise en apprenant qu’il y avait un pays inconnu où vivaient des frères ? Cette ignorance ne vous blessa pas, car je ne suis qu’une humble fille, et vous l’aviez rencontrée déjà dans les hautes sphères sociales de la France. Avec quelle douceur vous m’instruisiez ! « N’avez-vous jamais entendu parler d’un pays par delà l’Atlantique, me disiez-vous, d’un pays immense colonisé par vos pères ? Ne connaissez-vous pas le nom de Champlain qui fonda mon vieux Québec ? » Ah ! Québec, comme vous l’aimez ; avec quelle émotion vous me parliez de votre Cap et des horizons uniques que l’œil embrasse de ces hauteurs splendides ! Vous me parliez de vos héros et, fièrement, vous ajoutiez : Là-bas, on les prononce à genoux, ces noms que vous ignorez ici : ce sont les saints de ma patrie : Puis tristement : « Vous ne les connaissez pas, de même que vous ignorez que le meilleur de vous n’est plus en France, mais que la vieille monarchie a donné le plus pur d’elle-même à des rives sauvages…


Crémazie

Avec quelle patience, vous m’écoutiez.


Jeanne

J’aimais à entendre ces accents si nouveaux !


Crémazie (attendri)

Vous êtes bonne : voilà pourquoi je vous ai parlé comme à une amie toujours connue. Je sentais votre sympathie m’envelopper de ses effluves, et c’était si étrange pour moi… Pardon, si je vous parle ainsi, jamais lèvres de femme ne m’ont souri, et de tendresse dans ma vie, — je n’ai eu que celle de ma mère… Ma mère !


Jeanne

Votre mère ! Parlez-moi d’elle…


Crémazie (la voix pleine de larmes)

Oui. Ma mère, une sainte et douce femme qui est la seule à m’aimer. L’amour de ma mère fut le sourire de ma vie triste, et jamais ne m’entra au cœur d’autre tendresse de femme. Là-bas, je vivais comme un ermite, ne sortant presque jamais de ma librairie : en arrière, dans un petit coin je me réfugiais pour étudier et écrire ; des amis venaient m’y rejoindre ; nous lisions nos essais littéraires… nous avons vécu là de belles heures !…

(Il s’abîme dans ses souvenirs)

Jeanne (suppliante)

Parlez-moi, je vous prie !


Crémazie (très triste)

Je n’ai pas aimé, et pourtant…


Jeanne

Pourtant ?


Crémazie

Pourtant, j’avais des trésors dans l’âme ; trésors inexplorés dont je n’ai senti la lourde richesse que depuis l’exil. Et vous avez voulu en prendre une part, Jeanne : Ma mère, vous et ma patrie !

Ma patrie, je l’aime tant ! Si vous saviez comme elle est belle et grande, ma patrie ! Si vous connaissiez le grand fleuve qui nous donne, parfois, l’illusion de votre océan. Nous le retrouvons dans toutes nos villes, dans toutes nos campagnes. C’est notre roi ! Et nos montagnes, et nos forêts, et nos neiges virginales !… Oh ! Jeanne, si vous connaissiez le Canada.


Jeanne

Mais, je le connais :

« Il est sous le soleil, un sol unique au monde,
Où le ciel a versé se dons les plus brillants,
Où, répandant ses biens, la nature féconde
À ses vastes forêts mêle ses lacs géants.

Sur ses bords enchantés, notre mère, la France,
A laissé de sa gloire un immortel sillon :
Précipitant ses flots vers l’Océan immense,
Le noble Saint-Laurent redit encore son nom.

Heureux qui le connaît, plus heureux qui l’habite,
Et ne quittant jamais, pour chercher d’autres deux,
Les rives du grand fleuve, où le bonheur l’invite,
Sait vivre et sait mourir où dorment ses aïeux ! »


Crémazie (surpris)

Vous avez appris ces vers, Jeanne. Oh ! combien votre âme a de délicatesse !


Jeanne (enthousiaste)

Je les trouvai si beaux, ces vers ! Je compris si bien la splendeur du pays qui les inspira ! Lorsque je vous demandai de qui étaient ces rimes parlant au cœur, et où l’on sent vibrer l’âme d’une race, vous m’avez répondu par l’histoire navrante d’Octave Crémazie. Il fit des fautes, cet homme, mais je n’ai pas votre sévérité. Il s’est exilé,… peut-être se perdit-il ainsi pour sauver des amitiés chères ? Respectons le silence de son sacrifice, et rendons hommage à sa générosité. Son cœur et sa droiture n’ont pas péché ; l’âme du poète surnage au-dessus du bourbier des inconséquences humaines, et moi, Française, esclave passionnée de l’honneur, je dis que le peuple Canadien n’oubliera jamais le Drapeau de Carillon, ni Octave Crémazie !


Crémazie (étonné)

Le Drapeau de Carillon ! Vous connaissez aussi ?


Jeanne (fièrement)

Si je le connais, ce vieux troupier qui disait :

« Cet étendard qu’aux grands jours des batailles,
Noble Montcalm, tu plaças dans ma main,
Cet étendard, qu’aux portes de Versailles,
Naguère, hélas ! je déployais en vain !
Je le remets aux champs où de ta gloire
Vivra toujours l’immortel souvenir ;
Et dans ma tombe, emportant ta mémoire.
Pour mon drapeau je viens ici mourir. »


Crémazie (très ému)

Je viens ici mourir…


Jeanne

Non, pas mourir : je vous soignerai si bien, et il me sera si doux de vous voir revivre par mes soins ! Ne parlez pas de mourir, nous passerons de belles heures à causer du Canada, et je vous dirai des vers de Crémazie. J’en connais un grand nombre. Moi aussi, je puis dire aux marins de la Capricieuse :

« Voyez sur les remparts cette forme indécise,
Agitée et tremblante au souffle de la brise :
C’est le vieux Canadien à son poste rendu !
Le canon de la France a réveillé cette ombre
Qui vient, sortant soudain de sa demeure sombre,
Saluer le drapeau si longtemps attendu. »


Crémazie (à voix presque basse)

Et connaissant son histoire, vous aimez encore Octave Crémazie ?


Jeanne

Comment n’aimerais-je pas le poète qui, dans ses vers, nous révèle une autre France ? Nous, humbles femmes, aimons bien notre sang : et de savoir que notre âme vit aussi là-bas, nous nous sentons deux patriotismes au cœur ! Et ce sont tous mes frères du Canada que j’aime en vous. Vous êtes, pour moi, la patrie lointaine !


Crémazie

Et ce que j’aime en vous Jeanne, ce n’est pas la femme, c’est l’ange et c’est la France !


Jeanne

Je rends à votre patrie le culte que vous avez voué à la mienne.


Crémazie

Merci, Jeanne ; vous êtes bonne. Dans ma vie vide, vous êtes passée ; votre sourire a rêvé de faire germer des espérances mortes… J’ai cru à une résurrection opérée par votre dévouement… Mais la mort vient, et d’écouter la voix de l’Océan toute ma douleur me remonte à l’âme… Savez-vous ce que j’entends ? Écoutez avec moi…


Jeanne

N’écoutez pas, mais parlez-moi…


Crémazie (très agité, se penche vers la fenêtre)

Écoutez bien, ce sont les accents de mon fleuve, lorsqu’il a de ces colères qui font peur aux rives ; il se jette en furieux sur les granits affolés, les mord dans une rage folle, et son étreinte se fait terrible…


Jeanne (le ramène doucement à son fauteuil)

Regardez-moi plutôt !


Crémazie (toujours délirant)

Le voyez-vous redevenir berceur et doux ; sa vague a des alanguissements et des coquetteries ; la plage en est émue, les rochers palpitent, les plantes se plongent plus avant dans ses eaux merveilleuses par un besoin de tendresses nouvelles… Le voyez-vous, Jeanne ?


Jeanne (flattant sa rêverie)

Oui, je vois…


Crémazie, (poursuivant)e

Maintenant, entendez-vous le bruissement des petites feuilles qui se volent des baisers ? Ce sont nos érables qui enlacent leurs feuillettes, c’est la race canadienne qui s’unit dans la caresse de son emblème… Entendez-vous, Jeanne ?…


Jeanne

Oui, je les entends…


Crémazie (exalté)

Mais c’est moi qu’ils appellent, moi, le paria, moi !

Loin de son lieu natal, l’insensé qui s’exile
Traîne son existence à lui-même inutile.
Son cœur est sans amour, sa vie est sans plaisir.
Jamais pour consoler sa morne rêverie,
Il n’a devant les yeux le ciel de la patrie,
Et le sol sous ses pas n’a pas de souvenirs.

Non, je me trompe, car ils m’auront oublié. Qui, dans vingt ans, se souviendra d’Octave Crémazie ?

(Jeanne fait un mouvement de surprise. Crémazie se lève, comme pris de désespoir. Il porte les deux mains à ses tempes, donne des marques d’une extraordinaire agitation)

Qu’ai-je dit, malheureux ? Je viens d’anéantir ma dernière joie ! Tout s’en va avant moi ! Jeanne, vous aussi partirez, maintenant que vous savez mon nom. Je voulais tant vous cacher ce secret que mon cœur malade a trahi !

Il se laisse tomber sur un fauteuil et sanglote. Jeanne s’agenouille, se penche vers lui, prend les mains qu’il retient sur son visage)

Jeanne

Partir, dites-vous, partir ? Mais vous n’en croyez rien ; partir quand je puis vous crier mon admiration sans craindre de trahir à chaque instant le secret surpris ? Tout de suite, j’ai deviné en vous le barde canadien ; croyez-vous que la flamme du génie meure ? Elle vivait bien ardente dans vos prunelles : et lorsque vous parliez du Canada, vous aviez l’éloquence du vieux soldat de Carillon ! Le prestige de votre talent m’a fascinée ; c’est Crémazie que j’ai aimé en vous, et vous croyez que je vais partir ?


Crémazie (faiblement)

Restez, Jeanne, restez. Le malheur est venu à moi, pour me procurer cette infinie douceur de connaître l’âme féminine ; la vôtre, chère petite, bien faite pour consoler mon agonie, car je sens que je m’en vais… Hélas ! Je dormirai donc sur la terre étrangère, moi qui aurais tant voulu reposer là-bas, dans un coin isolé, mais dans ma patrie !


Jeanne

Pourquoi pleurer ainsi ? Cette France que vous avez chantée, cette France que, là-bas, vous avez fait aimer à des milliers de frères, cette France qui est devenue votre seconde patrie, croyez-vous que sa terre sera lourde à votre tombe ? Laissez-nous un peu de vous : si la France garde votre corps, le Canada ne saurait être jaloux, car il aura toujours votre âme !


Crémazie

Vous avez raison Jeanne, le sol français me sera léger, et je dormirai bien doucement à côté des aïeux. Mais croyez-vous que l’on gardera mon âme là-bas ?


Jeanne (fièrement)

Vous ne serez pas oublié, et parce que vous avez chanté les fleurs de lys et les trois couleurs, on immortalisera votre mémoire !


Crémazie

Il me semble entendre la voix de mes sœurs de là-bas dans vos accents fiers. Merci, Jeanne !


Jeanne (effrayée de l’altération de sa voix)

Reposez-vous, mon ami ; fermez les yeux ; toutes ces pensées vous brisent !


Crémazie (tendrement)

Non, laissez-moi parler encore, mais de vous, de vous seule. Laissez-moi vous demander pardon de cette plainte d’isolement. Isolé ! Le suis-je, puisque je vous ai ?… et dans la mort, j’emporterai la douceur de votre sympathie.


Jeanne (pleure convulsivement)

Vous ne mourrez pas, non, vous ne mourrez pas !


Crémazie

Ne pleurez pas, mignonne. Je suis si content de m’en aller ; voyez-vous ! L’existence ne me donnera plus rien, et vous qui pleurerez demain ma mort, regretteriez bientôt ma vie.


Jeanne

Ne dites pas cela, je vous en conjure !


Crémazie

Le bonheur n’était pas pour le pauvre poète. Et même, dernière ironie, je vous ai connue alors que mon âge m’interdisait d’aimer vos vingt ans…

(Jeanne pleure plus fort)

Ne pleure pas, ma petite, tu garderas toujours la douceur du souvenir ; tu as fait du bien à un malade, tu as sauvé de la solitude la mort du poète. Jeanne, tu seras bénie et aimée, comme j’aurais su te chérir, si je n’avais été un vieillard.

(Sa voix meurt dans un sanglot)

Jeanne

Vivez ! Vivez pour moi !


Crémazie (touché)

Pauvre petite, votre sensibilité vous entraîne et je vous remercie de cette aumône toute pure de votre âme. Je sens que je m’en vais. (sa voix faiblit). À ma dernière heure, j’ai soif d’un briser qui me dira l’amour de ma mère et le souvenir de ma patrie… un baiser de vous, Jeanne !… Un baiser, enfant, cela ne se refuse pas lorsque c’est la suprême aumône. Et si mes lèvres gardent un peu de votre âme, la tombe taira leur secret ? Penchez votre front jusqu’à ma bouche. Donnez-moi la joie implorée, et qu’un mourant a bien le droit de réclamer.

(Jeanne penche son front)

Merci, ma Jeanne, pour ce bienfait de votre tendresse. Il me semble, que dans l’au-delà, je vous retrouverai. Les anges d’ici-bas, ressemblent à ceux de là-haut…

(sa voix faiblit)

Jeanne (effrayée)

Regardez-moi ! Parlez-moi !


Crémazie

Je vous vois à peine, mais je vous sens là, tout près de moi ; et puis, j’entends la chanson de l’océan…

Entendez-vous ? Elle m’appelle encore. Oh ! oui, c’est bien moi. (Avec un sourire de bonheur). C’est la voix canadienne, je la reconnais… Elle me crie : Crémazie ! (Il se lève comme pour courir, et gesticule fortement) Voilà ! Je suis à toi, patrie ! Prends-moi…


Jeanne
(On frappe, Jeanne va à la porte, et revient avec une lettre)

Une lettre, une lettre pour vous ! Elle porte les timbres canadiens.


Crémazie

Une lettre… du Canada !… Oh ! donnez vite ! (Il prend la lettre, essaye de l’ouvrir avec une hâte fébrile, mais ses mains tremblent. Il la tend à Jeanne). Lisez pour moi, je vous en prie, je ne saurais…


Jeanne (lisant)

Mon cher fils.


Crémazie

C’est de ma mère !


Jeanne

« Ta dernière lettre nous a rendus bien tristes. Te savoir malade, loin de nous, est si pénible. Je pense sans cesse à toi, mon Octave, et comme je voudrais être là-bas pour te soigner, te gâter un peu, pauvre enfant que la vie a tant maltraité ! Hélas ! le sort nous sépare, et je prie Dieu de placer à tes côtés une douce figure de femme pour adoucir l’amertume de tes tristesses. La prière d’une mère est toujours exaucée, mon Octave, et cette pensée me console un peu de ton absence ? Je voudrais t’écrire longuement, mais je suis trop faible. Tes frères te parleront de tout ce qui t’intéresse ici.

Je suis vieille et malade, les épreuves m’ont brisée et je crains toujours, lorsque je t’écris, que ce ne soit mon dernier adieu.

Je te prends dans mes bras, et comme si je devais mourir je te donne, dans un baiser, ma bénédiction. Octave ta mère te bénit et t’aime. »


Crémazie (la voix tremblante d’émotion)

Ma mère, la bénédiction de ma mère ! Merci, mon Dieu, merci. Jeanne mettez cette lettre sur mon cœur. Elle recevra mon dernier battement.


Jeanne (De plus en plus effrayée)

Voulez-vous voir le médecin et le prêtre ?


Crémazie (D’une voix à peine perceptible)

Jeanne, le médecin n’a plus rien à faire chez moi ; le prêtre me quittait lorsque vous êtes venue. Il m’a prodigué les suprêmes consolations. Je pars content, en paix avec ma conscience… La résignation m’est douce, car je vais vers le bonheur ; j’entre dans la véritable vie ! Pour un chrétien, mourir c’est revivre !… Laissez-moi voir l’immensité… Donnez-moi votre main, et lorsque je mourrai, mettez sur ma bouche ce crucifix donné par ma mère. Chère petite croix qui ne m’a jamais quitté, et qui toujours m’a consolé ! (Il s’incline la tête vers la fenêtre). Je fus un rêveur, un imprudent, un exilé, mais ma race me pardonnera pour l’avoir aimée de toute mon âme !… Elle me comprendra… Je le sens… Et cette espérance de mon agonie ne saurait être fausse.


Jeanne (anxieuse)

Vous souffrez ?


Crémazie

Beaucoup, mais qu’importe !


Jeanne

Voulez-vous regagner votre lit, où vous vous reposerez mieux ?


Crémazie

Non, ma Jeanne, je ne le verrais pas, lui ! (indiquant l’océan) et je dois un regard au messager qui redira là-bas mon dernier cri d’amour… (Silence. Jeanne est à genoux et regarde le mourant. Celui-ci s’affaiblit de plus en plus). Je me meurs… Jeanne !… votre main et lui… (divaguant) lui, il m’entend… il vient me chercher. (S’exaltant). Ma patrie ! Tu me veux ! Me voilà ! Me voilà ! (Dans un grand cri) Me voilà ! (Il s’est à demi soulevé et retombe mort. Jeanne donne les signes du plus profond désespoir et avec un accent de grande douleur :)


Jeanne

Mort. Crémazie est mort !… mort !…

(Elle lui prend la main, la baise et sanglote éperdument. Soudain elle lève, avec un grand geste vers l’Océan, et majestueuse)

Canadiens-français, votre poète est mort ! Son dernier souffle a été une dernière pensée pour le Canada. La France vous le garde. (D’un accent plus profond). Mais, souvenez-vous !!!


(LE RIDEAU TOMBE)
  1. « Les Anglais et nous, » conférence donnée à l’Institut Canadien de Québec, par le distingué auteur de « l’Ami américain ».
  2. Sainte-Anne de la Pocatière.
  3. M. Gaston de Montigny qui avait signé de son prénom, un spirituel article intitulé « Moinerie. »
  4. Cette pièce a été créée au Théâtre National Français de Montréal, par M. Elzéar Hamel et Mlle Henriette Moret, et jouée toute la semaine du 22 juin 1902.