Premier recueil de diverses poésies tant du feu sieur de Sponde que des sieurs Du Perron, de Bertaud, de Porchères et autres, non encor imprimées, recueillies par Raphaël Du Petit Val, 1604.djvu/6/Sonnets

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, François d'Arbaud de Porchères
Premier recueil de diverses poésies tant du feu sieur de Sponde que des sieurs Du Perron, de Bertaud, de Porchères et autres, non encor imprimées, recueillies par Raphaël Du Petit Val, 1604.djvu/6
Premier recueil de diverses poésies tant du feu sieur de Sponde que des sieurs Du Perron, de Bertaud, de Porchères et autres, non encor imprimées, recueillies par Raphaël Du Petit ValImprimerie Du Petit Val (p. 6-19).

POESIES
DU SIEUR
de Sponde.

SONNET.
I.


Si c’est dessus les eaux que la terre est presse
Comment se soustient-elle encor si fermement ?
Et si c’est sur les vents qu’elle a son fondement
Qui la peut conserver sans estre renversee ?

Ces justes contrepoids qui nous l’ont balancee
Ne panchent-ils jamais d’un divers branslement ?
Et qui nous fait solide ainsi cet Element,
Qui trouve autour de luy l’inconstance amassee ?

Il est ainsi, ce corps se va tout souslevant
Sans jamais s’esbranler parmi l’onde et le vent,
Miracle nompareil, si mon amour extreme

Voyant ces maux coulans, soufflans de tous costez
Ne trouvoit tous les jours par exemple de mesme
Sa constance au milieu de ces legeretez.

II.


Quand je voy les efforts de ce Grand Alexandre,
D’un Cesar dont le sein comblé de passions
Embraze tout de feu de ces ambitions,
Et n’en laisse apres soy memoire qu’en la cendre.

Quand je voy que leur gloire est seulement de rendre,
Apres l’orage enflé de tant d’afflictions,
Calmes dessous leurs loix toutes les nations
Qui voyent le Soleil et monter et descendre :

Encor que j’ay dequoy m’engueillir comme eux,
Que mes lauriers ne soyent de leurs lauriers honteux,
Je les condamne tous & ne les puis deffendre :

Ma belle c’est vers toy que tournent mes espris,
Ces tirans-la faisoyent leur triomphe de prendre,
Et je triompheroy de ce que tu m’as pris.


III.


Qui seroit dans les Cieux, & baisseroit sa veuë
Sur le large pourpris de ce sec element,
Il ne croiroit de tout, rien qu’un poinct seulement
Un poinct encor caché du voile d’une nuë :

Mais s’il contemple apres ceste courtine bluë,
Ce cercle de cristal, ce doré firmament,
Il juge que son tour est grand infiniment,
Et que ceste grandeur nous est toute incognuë.

Ainsi de ce grand ciel, où l’amour m’a guidé
De ce grand ciel d’Amour où mon œil est bandé
Si je relasche un peu la pointe aigue au reste,

Au reste des amours, je vois sous une nuict
Du monde d’Epicure en atomes reduit,
Leur amour tout de terre, & le mien tout celeste.

IIII.


En vain mille beautez à mes yeux se presentent,
Mes yeux leur sont ouvers et mon courage clos,
Une seule beauté s’enflamme dans mes os
Et mes os de ce feu seulement se contentent :

Les vigueurs de ma vie et du temps qui m’absentent
Du bien-heureux sejour où loge mon repos,
Alterent moins mon ame, encor que mon propos
Et mes discrets desirs jamais ne se repentent.

Chatouilleuses beautez, vous domptez doucement
Tous ces esprits flotans, qui souillent aisement
Des absentes amours la chaste souvenance :

Mais pour tous vos efforts je demeure indompté :
Ainsi je veux servir d’un patron de constance,
Comme ma belle fleur d’un patron de beauté.


V.


Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre
Que me donne l’absence, et les jours, et les nuicts
Font tant, qu’à tous momens je ne sçay que je suis
Si j’empire du tout ou bien si je respire.

Un chagrin survenant mille chagrins m’attire
Et me cuidant aider moy-mesme je me nuis,
L’infini mouvement de mes roulans ennuis
M’emporte & je le sens, mais je ne le puis dire.

Je suis cet Acteon de ces chiens deschiré !
Et l’esclat de mon ame est si bien alteré
Qu’elle qui me devroit faire vivre me tuë :

Deux Desses nous ont tramé tout nostre sort
Mais pour divers sujets nous trouvons mesme mort
Moy de ne la voir point, & luy de l’avoir veuë.

VI.


Mon Dieu, que je voudrois que ma main fust oisive,
Que ma bouche et mes yeux reprissent leur devoir
Escrire est peu : c’est plus de parler & de voir
De ces deux œuvres l’une est morte & l’autre vive.

Quelque beau trait d’amour que nostre main escrive,
Ce sont tesmoins muets qui n’ont pas le pouvoir
Ni le semblable poix, que l’œil pourroit avoir
Et de nos vives voix la vertu plus naïve.

Mais quoy : n’estoyent encor ces foibles estançons
Et ces fruits mi rongez dont nous le nourrissons
L’Amour mourroit de faim et cherroit en ruine :

Escrivons attendant de plus fermes plaisirs,
Et si le temps domine encor sur nos desirs,
Faisons que sur le temps la constance domine.


VII.


Si j’avois comme vous mignardes colombelles
Des plumages si beaux sur mon corps attachez,
On auroit beau tenir mes esprits empeschez
De l’indomptable fer de cent chaines nouvelles :

Sur les aisles du vent je guiderois mes aisles
J’irois jusqu’au sejour où mes biens sont cachez,
Ainsi voyant de moy ces ennuis arrachez
Je ne sentirois plus ces absences cruelles,

Colombelles helas ! que j’ay bien souhaité
Que mon corps vous semblast autant d’agilité
Que mon ame d’amour à vostre ame ressemble :

Mais quoy, je le souhaite, & me trompe d’autant,
Ferois-je bien voller un amour si constant
D’un monde tout rempli de vos aisles ensemble ?

VIII.


Ce tresor que j’ay pris avecques tant de peine
Je le veux avec peine encore conserver,
Tardif a reposer, prompt a me relever,
Et tant veiller qu’en fin on ne me le suprenne.

Encor que des mes yeux la garde plus certaine
Aupres de son sejour ne te puisse trouver,
Et qu’il me peut encor en l’absence arriver
Qu’un autre plus prochain me l’empoigne & l’emmaine.

Je ne veux pas pourtant me travailler ainsi,
La seule foy m’asseure & m’oste le soucy :
Et ne changera point pourveu que je ne change.

Il faut tenir bon œil & bon pied sur ce point,
A gaigner un beau bien on gaigne une loüange,
Mais on en gaigne mille à ne le perdre point.


IX.


Si tant de maux passez ne m’ont acquis ce bien,
Que vous croyez au moins que je vous suis fidelle,
Ou si vous le croyez, qu’à la moindre querelle
Vous me faciez semblant de n’en plus croire rien ;

Belle, pour qui je meurs, belle, pensez vous bien
Que je ne sente point cette injure cruelle ?
Plus sanglante beaucoup, que la peine éternelle
Où malgré tout le monde encor je me retiens,

Il est vray toutesfois, vos beautez infinies,
Quand je vivrois encor cent mille & mille vies,
Ne se pourroyent jamais servir si dignement

Que je ne fusse en reste à leur valeur parfaicte :
Mais croyez-le ou non, la preuve est toute faicte
Qu’au près de moy, l’amour aime imparfaitement.

X.


Je ne bouge non plus qu’un escueil dedans l’onde
Qui fait fort à l'orage, & le fait reculer,
Il me trouve affermi, qui cherche à m'esbranler,
Deusse-je voir bransler contre moy tout le monde.

Chacun qui voit combien tous les jours je me fonde
Sur ce constant dessein, se mesle d'en parler,
Trouble la terre & l'air afin de me troubler
Et ne pouvant rien plus, pour le moins il en gronde.

Mais je n'escoute point, que pour le mespriser,
Ce propos enchanteur qui tend a mabuser
Et me ravir le bien que leur rage m'envie.

Laissons laissons le dire un seul mot me suffit
Qu'en la guerre d'amour une ame bien nourrie
Emporte tout l'honneur emportant le profit.


XI


Tous mes propos jadis ne vous faisoyent instance
Que de l'ardant amour dont j'estois embrazé :
Mais depuis que vostre œil sur moy s'est appaisé
Je ne vous puis parler rien que de ma constance.

L'amour mesme de qui j'espreuve l'assistance
Qui sçait combien l'esprit de l'homme est fort aisé
D'aller aux changemens, se tient comme abusé
Voyant qu'en vous aimans j'aime sans repentance.

Il s'en remonstre assez qui bruslent vivement,
Mais la fin de leur feu qui se va consommant
N'est qu'un brin de fumee & qu'un morceau de cendre.

Je laisse ces amans croupir en leurs humeurs
Et me tiens pour contens, s'il vous plaist de comprendre
Que mon feu ne sçauroit mourir si je ne meurs.

XII.


Mon cœur ne te rends point à ces ennuis d'absence,
Et quelques forts qu'ils soyent sois encore plus fort
Quand mesme tu serois sur le poinct de la mort
Mon coeur ne te rends point, & reprens ta puissance.

Que si tant de combats te donnent cognoissance
Que tu n'es pas tousjours pour rompre leur effort
Garde toy de tomber en un tel desconfort
Que ton amour jamais y perde son essence.

Puis que tous tes souspirs sont ainsi retardez
Laisse laisse courir ces torrens desbordez,
Et monte sur les rocs de ce mont de constance :

Ainsi dessus les monts de ce sage chef Romain
Differa ses combats du jour au lendemain,
Se mocqua d'Hannibal, rompant sa violence.


XIII.


Tu disois, Archimede, ainsi qu'on nous fait croire
Qu'on te donnast un poinct pour bien te soustenir
Tu branlerois le monde, & le ferois venir,
Comme un faix plus leger de lieu en lieu s'emporte :

Puis que ton arc si beau, ta main estoit si forte
Si tu pouvois encore au monde revenir
Dans l'amour de mon cœur s'esforce à retenir
Tu trouverois ton poinct peut estre en quelque sorte.

Pourroit-on voir jamais plus de solidité
Qu'en ce qui bransle moins plus il est agité
Et prend son asseurance en l'inconstance mesme :

Il est seur, Archimede, & je n'en doute point
Pour bransler tout le monde & s'asseure d'un point
Il te falloit aimer aussi ferme que j'aime.

XIIII.


Quand le vaillant Hector, le grand rampart de Troye,
Sortir tout enflammé, sur les nefs des Gregeois,
Et qu'Achille charmoit d'une plaintive voix
Son oisive douleur, sa vengeance de joye.

Comme quand le Soleil dedans l'onde flamboye
L'onde des rais tremblans repousse dans les toits :
La Grece tout ainsi flottante ceste fois
Eust peur d'estre à la fin la proye de sa proye.

Un seul bouclier d'Ajax se trouvant le plus fort
Soustint ceste fureur & dompta cet effort,
J'eusse perdu de mesme en ceste horrible absence

Mon amour, assailli d'une armee d'ennuis,
Dans le travail des jours, dans la langeur des nuicts
Si je ne l'eusse armé d'un bouclier de constance.


XV.


Ceste brave Carthage, un des honneurs du monde
Et la longue terreur de l'empire Romain,
Qui donna tant de peine à son cœur, à sa main,
Pour se faire premiere, & Rome la seconde

Apres avoir dompté presque la terre & l'onde,
Et porté dans le ciel tout l'orgueil de son sein,
Esprouva mais trop tard, qu'un superbe dessein
Fondé dessus le vent il faut en fin qu'il fonde

Ceste insolente là la pompe qu'elle aima
Le brasier devorant du feu la consuma :
Que je me ris au lieu, Carthage, de te plaindre.

Ton feu dura vingt jours, & bruslas pour si peu,
Helas que dirois-tu si tu voyais qu'un feu
Me brusle si long-temps sans qu'il se puisse esteindre?

XVI.


Je prens exemple en toy, courageuse Numance,
L'un des grands fleaux de Rome, & comme toy je veux
Praticquant la valeur, apprendre à nos neveux
Qu'il faut vaincre en l'assaut, mourir en la deffence.

Durant tes quatorze ans, l'insolente arrogance
De tes longs ennemis du bonheur despourveus,
Contre tant de vertu s'arrachoit les cheveux
Et s'arrachoit plus fort encore l'esperance :

En fin on n'eust moyen propre a te surmonter
Que te laisser toy-mesme à toy-mesme dompter,
Et toy tu ne laissas que tes murs & ta cendre :

Ainsi tous ces ennuis dont je vaincs les efforts
S'ils se trouvent en fin plus rusez que plus forts,
J'aime mieux comme toy mourir que de me rendre.


XVII.


Je sens dedans mon ame une guerre civile
D’un parti ma raison, mes sens d’autre parti,
Dont le bruslant discord ne peut estre amorti
Tant chacun son tranchant l’un contre l’autre affile.

Mais mes sens sont armez d’un verre si fragile
Que si le cœur bientost ne s’en est departi
Tout l’heur vers ma raison se verra converti,
Comme au party plus fort plus juste & plus utile.

Mes sens veulent ployer sous ce pesant fardeau
Des ardeurs que me donne un esloigné flambeau,
 Au rebours la raison me renforce au martyre.

Faisons comme dans Rome, à ce peuple mutin
De mes sens inconstans arrachons-les en fin,
Et que notre raison y plante son Empire.

XVIII.


Ne vous estonnez point si mon esprit qui passe
De travail en travail par tant de mouvemens,
Depuis qu’il est banni dans ces esloignemens,
Tout agile qu’il est ne change point de place.

Ce que vous en voyez, quelque chose qu’il face,
Il s’est planté si bien sur si bons fondemens,
Qu’il ne voudrait jamais souffrir de changemens
Si ce n’est que le feu se peust changer de place.

Ces deux contraires sont en moy seul arrestez
Les foibles mouvemens, les dures fermetez :
Mais voulez vous avoir plus claire cognoissance

Que mon espoir se meurt & ne se change point ?
Il tournoye à l’entour du poinct de la constance
Comme le ciel tournoye à l’entour de son poinct.


XIX.


Je contemplois un jour le dormant de ce fleuve
Qui traine lentement les ondes dans la mer,
Sans que les Aquilons le façent escumer
Ni bondir, ravageur, sur les bords qu’il abreuve

Et contemplant le cours de ces maux que j’espreuve
Ce fleuve dis-je alors ne sçait que c’est d’aimer,
Si quelque flamme eust peu ses glaces allumer
Il trouveroit l’amour ainsi que je le treuve.

S’il le sentoit si bien, il auroit plus de flots,
L’Amour est de la peine & non point du repos,
Mais ceste peine en fin est du repos suyvie

Si son esprit constant la deffend du trespas,
Mais qui meurt en la peine il ne merite pas
Que le repos jamais luy redonne la vie.

XX.


Les Toscans batailloyent donnant droit dedans Rome
Les armes à la main, la fureur sur le front,
Quand on veit un Horace avancé sur le pont,
Et d’un coup arrester tant d’hommes par un homme.

Apres un long combat & brave qu’on renomme
Vaincu non de valeur, mais d’un grand nombre il rompt
De sa main le passage & s’eslance d’un bond
Dans le Tybre, se sauve, et sauve tout en somme,

Mon amour n’est pas moindre, et quoy qu’il soit surpris
De la foule d’ennuis qui troublent mes esprits,
Il fait ferme & se bat avec tant de constance

Que pres des coups il est esloingné de danger,
Et s’il se doit enfin dans ses larmes plonger,
Le dernier desespoir sera son esperance.


XXI.


Non je ne cache point une flamme si belle,
Je veux je veux avoir tout le monde à tesmoin,
Et ceux qui sont plus prez, & ceux qui sont plus loin
Dites, est-il au monde un amant plus fidelle ?

Ces secretes humeurs qu'hipocrites j'appelle
Blasment secretement à l'oreille en un coin
La peine que je prens d'en prendre tant de soin,
Tandis que chacun d'eux ces propres sens recelle,

Ainsi nous differons, que leurs cœurs sont couverts
Et que le mien fait voir ses mouvemens ouverts :
Ils ont raison, leurs sens sont bien dignes de honte :

Mais je ne puis rougir d'aimer si dignement,
Et plus mon bel amour tous leurs amours surmonte :
Il me le faut encore aymer plus constamment.

XXII.


On dit que dans le ciel, les diverses images
Des astres l'un à l'autre ensemble rapportez
Engendrent ici bas tant de diversitez
Et tantost de profits & tantost de dommages :

Tous leurs estats leur font à leur tour leur homages,
L'un baisse l'autre hausse : & tant de dignitez
Ont en maintes façons certains points limitez
Qui leur font & laisser & perdre leur visages.

Mon amour seur se treuve exempt de ses rigueurs
Si ce n'est pour accroistre encores ses vigueurs,
Mais non pas pour jamais d'un seul moment descendre.

Non pas s'il me falloit descendre dans la mort :
En somme il est, s'il faut par le ciel le comprendre,
Ferme ne plus ne moins que l'estoile du Nort.


XXIII.


Il est vray, mon amour estoit sujet au change,
Avant que j'eusse appris d'aimer solidement,
Mais si je n'eusse veu cest astre consumant
Je n'auray point encore acquis ceste louange.

Ore je vois combien c'est une humeur estrange
De vivre, mais mourir, parmy le changement,
Et que l'amour luy mesme en gronde tellement
Qu'il est certain qu'en fin, quoy qu'il tarde il s'en vange.

Si tu prens un chemin après tant de destours,
Un bord après l'orage, & puis reprens ton cours,
Et l'orage aux destours il survient le naufrage

Un erreur, on dira que tu l'as merité,
Si l'amour n'est point feint il aura le courage
De ne changer non plus que fait la verité.

XXIIII.


Mon Soleil qui brillez de vos yeux dans mes yeux,
Et pour trop de clarté leur ostez la lumiere,
Je ne voy rien que vous, & mon ame est si fiere
Qu’elle ne daigne plus aimer que dans les cieux.

Tout autre amour me semble un enfer furieux,
Plein d’horreur et de mort dont m’enfuyant arriere
J’en laisse franchement plus franche la carriere
A ceux qui sont plus mal et pensent faire mieux.

Le plaisir, volontiers, est de l’amour l’amorce,
Mais outre encor je sens quelque plus vive force
Qui me feroit aimer malgré moy ce Soleil :

Cette force est en vous dont la beauté puissante
La beauté sans pareil, encor qu’elle s’absente
A tué cest amant, cest amant sans pareil.


XXV.


Contemplez hardiment tous ceus qui sont coustumé
De se sacrifier à l'autel des beautez,
Vous verrez que le vent de leurs legeretez
Leur esteint le braiser aussi tost qu'il l'allume.

Mais moy, qui si long temps à vos yeux me consume
Je ne consume point pourtant mes fermetez,
Et d'autant plus avant au feu vous me mettez
Plus l'or de mon amour a durer s'accoustume.

Pour vous, belle, le tout de ce tout ne m'est rien,
Ces biens sont povretez au regard de ce bien,
Et vous servir tant plus que mille & mille empires

S'en trouve qui voudra vivement offencé,
Pour moy j'aimerois mieux mourir en vos martyres,
Que vivre au plus grand heur qui puisse estre pensé.

XXVI.


Les vents grondoyent en l'air, les plus sombres nuages
Nous desroboyent le jour pesle mesle entassez
Les abismes d'enfer estoyent au ciel poussez
La mer s'enfloit des monts, & le monde d'orages :

Quand je vis qu'un oyseau delaissant nos rivages
S'envole au beau milieu de ces flots courroucez,
Y pose de son nid les festus ramassez
Et rappaise soudain ses escumeuses rages.

L'amour m'en fit autant, et comme un Alcion
L'autre jour se logea dedans ma passion
Et combla de bon-heur mon ame infortunee.

Apres le trouble, enfin, il me donna la paix :
Mais le calme de mer n'est qu'une fois l'annee
Et celui de mon ame y sera pour jamais.


STANCES.

 

Tel estoit ce bel astre à son entree au monde
Et deslors qu'il sortoit de son tendre berçeau,
Clair au poind qu'on le veit autant que le flambeau
Qui luit le jour diffus, & la nuict dessous l'onde,

Ce feu sur le poignant de sa premier Aurore
Nous enbasmoit les champs du nectar de ses pleurs,
Et les champs repousseoient un doux printemps de fleurs,
Encore les pleurs couloyent, les fleurs croissoyent encore.

Les lis croissoyent sur tout, le lis que ce feu mesme
Regardoit d'un rayon si benin de ses yeux
Qu'on soupçonna deslors qu'il aimeroit bien mieux :
On voit de meilleur œil, tousjour ce que lon aime.

La mere des amours, à demy fletrissante
Veit reverdir son Myrrhe en toufeaux ombrageux :