Prestige

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PRESTIGE




Notre-Dame me soit en aide ! Beau sir ! un lambeau déchiqueté au lieu d’un mantel entier et d’étoffe neuve ! C’est broncherie, et j’en porterai plainte à M. le Bailhf.
Le père Mathias.


Il était quatre heures. La mer, laissant le rivage à sec, faisait à peine entendre un murmure sourd, et l’on croyait apercevoir, l’extrémité de l’horizon, quelques vagues qui s’y balançaient encore.

La plus grande activité régnait dans le port de Dunkerque. Des troubles de pêcheuses, la hotte sur le dos, le filet à la main, et portant retroussé jusqu’au-dessus du genou leur épais jupon de laine rouge, s’avançaient, les pieds nus, au milieu des sables durcis que le reflux venait de découvrir. Leurs cris confus et singuliers se mêlaient au fracas des voitures, aux juremens que les marins font entendre dans leurs différens idiomes, aux chants plaintifs et cadencés des matelots qui déchargent les bâtimens, et à je ne sais combien d’autres bruits divers. Des mousses au chapeau goudronné, des négocians, des étrangers, des femmes enveloppées de la mantille.grise ou noire, que l’on nomme cape dans le pays, d’autres avec toute la recherche des costumes fashionnables, parcouraient le port, se croisaient, se séparaient, se formaient en groupes, s’avançaient sur la jetée, où les rayons du soleil couchant étalaient leur clarté rougeâtre à travers les voiles détendues, les cordages, les pavillons et les mâts qui s’élevaient de toutes parts.

Quelque pittoresque que fût un pareil spectacle, il n’attira pourtant pas le moins du monde l’attention d’un jeune homme qui traversait précipitamment le port.

Je le crois : toutes ses sensations se trouvaient absorbées par l’une de ces joies ardentes et sans restriction qui viennent si rarement dans la vie dilater la poitrine d’un homme. Encore faut-il pour cela qu’il soit jeune et qu’il aime.

Loin de songer à remarquer des effets de lumière, le jeune homme ne songeait même pas à regarder devant lui ; néanmoins la précaution aurait été bonne, car deux fois il s’attira des interpellations assez énergiques ; puis enfin, il se trouva dans les bras d’une personne qui, d’un ton flegmatique, et avec un accent anglais non équivoque, lui demanda :

— Paul, êtes-vous fou ?

—. Sydney, mon ami ! vous, en ce moment ! Je vous croyais à Londres : c’est mon bon ange qui vous envoie. Oh ! je suis le plus heureux des hommes !

Après ce début, qu’un professeur de rhétorique appellerait un exorde ex abrupto, Paul passa son bras sous celui de l’ami qu’il avait rencontré d’une façon si opportune, se mit à lui raconter la cause de sa joie. Rien ne convient à une narration animée comme une marche précipitée, et Paul entraînait avec tant de rapidité son auditeur, que ce dernier s’écria :

— Dieu me damne ! vous ne savez donc pas que j’ai une halle dans la jambe ?

Cette interjection ralentit, pour quelques instans, la marche de Paul. Néanmoins il reprit insensiblement son allure hâtée, et quand tous deux arrivèrent à l’hôtel où logeait Sydney, le front tout humide de l’insulaire attestait qu’il n’avait pas suivi le Français sans fatigue.

— Mon ami, dit-il en s’arrêtant, et avec une gravité toute britannique, je vois que la félicité est pour le moins aussi conteuse que l’infortune.

Vous avez demandé tout à l’heure en mariage mademoiselle Tréa. Son père, M. Vandermondt, vous l’a promise. Dieu merci, voilà en une phrase vos confidences de cinq quarts d’heure.

Moi, je suis parti de Londres avant-hier, et ce matin de Calais ; mes affaires me retiennent ici pour deux semaines ; je vais me mettre à table : dînez avec moi.

Paul accepta en riant, ne parla durant tout le dîner que de Tréa, de la charmante Tréa, et ne laissa point de repos à Sydney qu’il n’eût consenti à se laisser présenter chez M. Vandermondt.

Sir Edward Sydney finit par céder ; et après s’être retiré dans un cabinet dont il mit un soin extrême à fermer la porte, il en sortit avec une élégance et un goût que n’aurait point désavoués le plus recherché des dandys.

Sir Edward pouvait être âgé de quarante ans. La première fois qu’on le voyait, une tournure distinguée, des dents d’une blancheur et d’une régularité admirables, de beaux cheveux blonds, et beaucoup de grâce dans les manières, produisaient cette impression favorable qui dispose tant à la bienveillance.

Seulement, après un examen plus attentif, on découvrait dans son regard une discordance et des effets bizarres dont on restait affecté.

Du reste, il s’exprimait en français avec une grande facilité, quoiqu’il y eût je ne sais quoi de rauque et d’étrange dans sa prononciation. La gène produite par sa blessure à la jambe gauche était peu sensible. Sa démarche ne manquait même pas d’une certaine grâce ; et, bien loin de lui nuire, ce défaut reflétait sur lui l’intérêt qu’inspirent presque toujours les cicatrices d’un soldat. Ses blessures étaient graves, car il éprouvait quelque embarras à se servir du bras droit, et sa main restait constamment couverte d’un gant.

Le portrait de mademoiselle Tréa sera moins long. C’était une fille unique, véritable enfant gâté, ayant des caprices délicieux, et d’un fantasque à désespérer un mari ou à le rendre le plus heureux des hommes. Nourrie de romans, comme toutes les jeunes filles de province, elle était exaltée, avait un jugement incorrect, et rêvait le type du bonheur sous les traits d’un officier de cavalerie, à la croix duquel chaque factionnaire porte les armes.

Du reste, se laissant marier à Paul sans regret comme sans joie, et se disant en elle-même : — C’est un bon garçon qui m’aimera autant qu’il est capable d’aimer, c’est-à-dire tout doucement, et près duquel je trouverai une sorte de bonheur négatif.

Le rang que donnaient au père de Tréa sa considération et sa fortune n’était que secondaire. D’après l’expression consacrée, on le mettait parmi les bons bourgeois, et rien de plus. La vanité de la jeune fille se sentit flattée quand Paul, avec un air solennel inusité chez lui, présenta d’abord à M. Vandermondt, puis à mademoiselle Tréa Bandermondt : « - Monsieur le colonel, sir Edward Sydney, de Syndney-Hamm/ »

Les façons distinguées de sir Edward contrastaient tellement avec les manières rondes et bourgeoises de Paul, qu’elles inspirèrent d’abord à Tréa une sorte de crainte mêlée de défiance d’elle-même et de respect pour sir Edward. Elle ne se livra d’elle-même et de respect pour sir Edward. Elle ne se livra pas ce soir-là à son babil accoutumé, dévergondage délicieux de malice et de candeur. Elle se tint sur la réserve, osant à peine parler, et répondant avec timidité.

Ce fut une grande affaire pour elle quand, le lendemain, elle vit arriver sir Edward.

Paul était parti, le matin même, pour une affaire importante qui devait le retenir absent pendant quelques jours.

Quoique Tréa ne voulût point passer pour une sotte, il lui fut impossible de surmonter l’impression de supériorité que sir Edward produisait sur elle. Elle était flattée de se voir en rapport avec un homme de son rang et de son mérite, et cependant cet homme lui imposait de la manière la plus cruelle.

Le caractère de sir Edward était empreint d’une espèce d’exaltation qui, bien loin d’être incompatible avec le désenchantement et l’expérience, en est, plus souvent qu’on ne le croit, sinon la conséquence, du moins la compagne.

Eperdument épris de la grâce et de l’esprit naïf de Tréa, il s’était bien promis la veille que cette charmante créature lui appartiendrait. Riche, puissant, habitué à satisfaire ses moindres caprices, le départ de Paul le servit à merveille. C’était à lui de faire le reste, et il se mit à l’œuvre avec la confiance d’un homme dont l’expérience et l’esprit garantissent le succès, et avec la défiance d’un amant qui aime beaucoup, et qui partant, tient trop à réussir elle serait favorable à ses projets.

Il était si spirituel et si aimable, que Tréa se sentit attirer vers lui par un charme doux qui tempéra, sans le détruire toutefois, le sentiment que lui faisait éprouver le mérite supérieur du colonel.

Le lendemain et les jours suivans, sir Edward continua à entourer Tréa des soins les plus assidus. Du reste, il ne parlait jamais d’amour. Il faisait mieux, il laissait voir qu’il aimait.

Il fallait, et c’était là le plus grand obstacle, il fallait amener la fiancée de Paul à entrevoir sans terreur une rupture prochaine, à se familiariser avec l’idée de renoncer à celui dont elle et son père avaient consacré les droits. C’était là une trahison qui contrariait, qui révoltait l’imagination romanesque de la jeune enthousiaste. Et puis l’éclat et le scandale d’une pareille rupture ! les propos de petite ville ! être montrée au doigt ! subir les sarcasmes, les atrocités doucereuses de ses compagnes !

Le colonel lisait dans la pensée de Tréa. Il continua donc son habile séduction en se mettant toujours en parallèle avec Paul. C’était se faire valoir et perdre celui-ci, qui, plus jeune, il est vrai, ne possédait néanmoins aucune des qualités brillantes de sir Edward.

Pourtant il ne l’aurait peut-être jamais emporté, s’il n’eût fait disparaître toute idée de trahison en exaltant le caractère romanesque de Tréa, en lui colorant l’infidélité par des sentimens généreux.

D’un caractère assez mélancolique, il tira parti de sa tristesse naturelle en laissant entrevoir qu’un chagrin profond le consumait. Son désespoir sombre, et qui pourtant ne proférait jamais de plaintes, inspira à la jeune fille ce tendre intérêt qui ne diffère de l’amour que par une nuance imperceptible, et dont l’effet est d’autant plus sûr, que l’on se tient moins en garde contre lui. Le mystère le revêtit encore de ses fantastiques attraits.

Les progrès de ce sentiment étaient rapides chez Tréa ; mais il fallait encore les hâter davantage, car Paul allait revenir, et avec lui bien des scrupules oubliés. La jeune fille était encore trop naïve pour savoir lui dire en face : — J’en aime un autre que vous, vous à qui j’ai promis d’être votre femme.

L’occasion d’une lutte décisive se présenta le lendemain. Le colonel était seul avec Tréa. La jeune fille se livra délicieusement à l’un de ces entretiens auxquels le laisser-aller, la confiance, et une tendresse que l’on ne s’avoue pas encore, ou que l’on se dissimule, impriment une teinte vague de rêverie, un bonheur d’autant plus puissant, qu’il est plus secret.

Elle vint à parler des plaisirs de la vie, et cita une personne de connaissance comme un homme parfaitement heureux.

— Heureux ! dit l’Anglais.

Heureux ! Il y en a bien que l’on dit heureux !

Et si l’on savait ce qu’ils souffrent, peut-être ne voudrait-on pas changer de sort avec eux, au prix de la mollesse un luxe, de l’éclat du rang de la gloire du renom.

Peut-être ne le voudrait-on pas, n’eût-on pour lit qu’un peu de paille, pour seule nourriture, du pain noir.

Je connais un homme dont chacun envie le sort. Il est aimable, dit-on, recherché, porte un grand nom, et possède une fortune à satisfaire les plus vastes désirs.

Il est pourtant malheureux.

Il ne se trouve ni faste ni exagération dans sa douleur. Il se laisse aller au milieu des plaisirs de la vie, sans en recevoir de bienfaisantes impressions.

Une douleur atroce et prolongée donne l’engourdissement aux facultés morales, comme elle le donne aux facultés physiques ; seulement, les unes en guérissent quelquefois, les autres jamais. Ainsi est-il !

Il aimait, il était aimé. Une femme, un ange lui avait tout sacrifié, bonheur, passé, avenir, conscience, et il était digne de pareils sacrifices ; car il ne regardait pas l’amour comme une lutte frivole du plaisir et de la vanité, un duel où l’on déploie la ruse, où l’on raffine d’adresse, et après lequel on se quitte froids et indifférens.

Aimer ! s’unir l’un à l’autre pour la vie, malgré le malheur et le désespoir ! Lui pour elle, elle pour lui ! Voilà ce qu’ils entendaient par aimer.

Pauvres insensés !

Elle était à un autre ! et cet autre savait leur amour, et il avait cruellement vengé ses droits méconnus. Elle n’avait donné à son ami qu’une tendresse que son ami seul pouvait comprendre, que seul il pouvait inspirer. N’importe, elle appartenait à un autre. Corps et âme, pensers, imagination, désirs, rêves, tout était à un autre.

Cet autre réclama l’exécution d’un pacte qu’elle avait signé. Pauvre jeune fille sans expérience, ses parens lui avaient guidé la main !

Elle proposa à l’infortuné… à celui dont je vous dis l’histoire, ou l’exil pour lui, ou l’opprobre pour elle

L’opprobre pour elle !… Le monde aurait ri de sa chute comme l’enfer rit à la chute d’un ange.

Il s’exila.

Durant cinq années, deux personnes connurent seules au monde en quels lieux il s’était réfugié, un ami sûr et elle.

Enfin elle redevint libre. Le pacte qui l’unissait à un autre fut brisé par la mort, car la mort seule peut briser un tel pacte.

Et lui, il reçut une lettre qui lui disait : Reviens, je puis être à toi. »

A toi !

Quoi ! ensemble, toujours ensemble ! ne plus se quitter, ne plus attendre comme un bonheur des lettres envoyées à des intervalles de temps, longs, incertains ! Des lettres, non pas d’elle, mais d’un autre, qui disaient : « Je l’ai vue, elle t’aime, elle pleure. »

A toi !

Maintenant ensemble, toujours ensemble !

Avouer son amour devant l’univers entier ! Dire : Je l’entoure, je la protège de ma tendresse, elle est mon épouse ! elle sera la mère de nos enfans !

Oh ! quels pensers, des enfans ! se voir en eux ! s’étreindre par de nouveaux liens ! des enfans qui m’aimeront autant qu’elle m’aime, que j’aimerai autant que je l’aime !

Allons ! allons ! plus vite ! voilà de l’or, pressez vos chevaux, hâtez-vous.

Jamais distance ne fut franchie avec la promptitude qu’il mit à franchir les deux cents lieux qui le séparaient d’elle.

Il arrive, il court, où est-elle ? Des gens l’arrêtent et lui parlent…

— Laissez-moi, laissez-moi. Elle ! elle ! je ne veux qu’elle !

Il les repousse tous, il les écarte, il parvient jusqu’à elle, la voilà.

Elle dort.

Près d’elle est le crucifix devant lequel hier elle pria pour lui, car maintenant elle peut prier pour lui : son amour est chaste et vertueux.

Il n’ose la réveiller. Son sommeil est si pur ! Son beau front repose avec tant de grâce !

Comme elle est pâle ! Voilà les traces de ce qu’elle a souffert pour lui, car elle a bien souffert, souffert autant qu’une femme peut souffrir : désespoir, angoisses, opprobre, et tout cela par amour pour lui

Dans ses bras ! dans ses bras ! il faut qu’il la presse dans ses bras !

Ses lèvres froides ! ses yeux fixes !

Morte !

— L’infortuné ! s’écria Tréa, vivement émue par ce récit.

— Oh ! oui, bien infortuné, reprit Sidney, bien infortuné ! car après dix ans de désespoir, il croyait son âme brisée à tout jamais et incapable d’amour : à présent le malheureux en aime un autre… un ange, comme elle.

Mais celle-là qui pourrait faire oublier de telles souffrances, celle-là qui pourrait faire palpiter encore de joie un cœur flétri par le désespoir…

Tréa, elle en aime un autre ! un autre va la posséder !

Et de ses deux mains il se couvrit les yeux.

La jeune fille, laissant sa tête sur la poitrine de Sidney, y cacha son visage.

Et lui, prenant tout doucement une main qu’elle lui abandonnait, la couvrit de baisers et de larmes.

Il s’écoula quelques momens.

— Tréa ! murmura-t-il ensuite avec émotion ; Tréa ! ma Tréa !

Tremblante, joyeuse, troublée, elle leva tout doucement les yeux vers lui… Un cri perçant expira sur ses lèvres, ses joues pâlirent et se crispèrent.

La bouche de Sidney était béante, ouverte comme jamais bouche humaine ne s’ouvrit. Des efforts convulsifs empourpraient son visage à l’étrange et fixe regard.

Il semblait un vampire prêt à dévorer sa proie.

Sidney rejeta la jeune fille, sortit précipitamment, et revint presque aussitôt le sourire sur les lèvres.

Le bonheur lui avait causé une violente convulsion, mais le grand air avait suffi pour le guérir.

Bientôt et par degrés sa grâce, son amabilité dissipèrent l’impression fâcheuse qu’avait produite cet incident bizarre ; et il acheva de le faire oublier par des plaisanteries douces, qui se changèrent en propos tendres, en protestations passionnées.

Le lendemain, au point du jour, Sidney se rendit chez Paul, qui descendait de voiture, eut un long entretien avec lui, le quitta et alla le rejoindre, une heure après, hors de la ville, armé de pistolets, accompagné de deux témoins et de ses domestiques.

Du premier coup, sir Edward tomba. Une balle lui avait cassé la jambe gauche, cette jambe déjà frappée d’une blessure. Les témoins la virent repliée sous lui, à la hauteur du genou, le talon en avant.

Paul prit la fuite, et les témoins s’empressèrent autour du colonel ; mais il s’enveloppa de son manteau, refusa obstinément leur aide, et se fit transporter par ses gens dans une voiture qui l’attendait à quelques pas.

Un courrier fut dépêché pour Londres, durant la nuit, par le colonel, et dès qu’il fut de retour, on s’émerveilla de voir l’Anglais quitter le lit, et se rendre chez le père de Tréa, sans boiter plus qu’il ne boitait avant son duel.

A quinze jours de là se fit le mariage de sir Edward Sidney, colonel et baronnet, avec mademoiselle Tréa Vandermondt.

Les nouveaux époux partirent aussitôt pour Londres, au grand regret des oisifs et des médisans de Dunkerque, sorte de gens qui affluent dans les petites villes, et pour lesquels le commérage est la plus grande jouissance qu’il y ait sur la terre, j’en excepte pourtant le plaisir de répandre une calomnie.

Depuis un an, Tréa était la femme de sir Edward. Pour porter ce nom, pour être à lui, elle avait tout sacrifié, jusqu’à sa propre conscience et sa foi donnée à un autre ; tout quitté, jusqu’à son père, jusqu’au beau pays de France.

Malheureuse qu’elle est ! En achetant ce nom à un prix semblable, elle croyait acheter le bonheur. Hélas ! elle n’a acheté que deux choses auxquelles elle n’avait jamais songé : le rang et la fortune.

Des caresses tendres et suaves, des paroles d’amour murmurées et répétées par des lèvres si proches les unes des autres, qu’elles frémissent de leurs souffles qui se confondent ! ne jamais se quitter, voilà le bonheur qu’elle avait rêvé.

Au lieu de cela, une contrainte mystérieuse et inexplicable. On dirait que Sidney craint d’être brisé de ses étreintes, dévoré de ses baisers !

Passer les nuits seul, loin d’elle, dans un appartement où nul autre que lui ne pénètre, n’a pénétré ! jamais pour lui d’épouse qui s’endorme mollement dans ses bras, en murmurant des paroles d’amour ; jamais pour lui le réveil d’une épouse dont les songes et la volupté ont laissé demi-nues les blanches épaules et le sein palpitant !

Toujours une désespérante réserve ! toujours dépouiller l’amour de ses plus doux prestiges, de ses charmes les plus énivrans ; ravaler la volupté presque jusqu’à l’outrage.

Il vient de la quitter ! il vient de se retirer dans cet appartement dont lui seul connaît les mystères, dans cet appartement que n’ont pu faire ouvrir à Tréa ni les supplications, ni les larmes.

Et quels sont donc les mystères qui s’y passent ?

Pourquoi ce regard fixe et satanique, cette horrible convulsion, cette bouche béante de vampire qu’elle a vue un soir, cette blessure mortelle guérie miraculeusement ?… Pourquoi cette vie cachée ? Sans être superstitieuse, Tréa ne peut s’empêcher de croire à quelque chose de surnaturel.

Mais advienne que pourra !… Voilà trop de désespoir, trop de doute, trop d’angoisses. Elle est son épouse, elle a le droit de pénétrer là où peut-être on outrage le titre sacré qu’elle tient du ciel et des lois.

Elle se lève ; elle fait un pas ; et puis, effrayée de ce qu’elle veut faire, elle s’arrête.

Enfin, elle s’arme de toute sa résolution ; elle marche à pas incertains et lents jusqu’à la porte de l’appartement mystérieux.

Là, elle hésite de nouveau.

Elle se penche. Elle écoute.

Pas une parole, pas un mouvement, pas un bruit.

Elle allait s’éloigner, quand la lune, se dégageant tout à coup d’un nuage, vint reluire sur une clef ! Il avait oublié de retirer la clef.

Elle peut entrer.

L’hésitation et ses remords anticipés, et ses cruels combats s’emparèrent de nouveau de lady Sidney.

Enfin elle tourne la clef. Elle pousse lentement la porte. Elle entre.

Une obscurité profonde.

Point d’autre bruit que le souffle de sa bouche, que les palpitations de son cœur.

Si elle osait soulever les rideaux épais de la fenêtre ! Elle y porte la main. L’étoffe cède, tombe, et la lune inonde le lit de sa lumière fantastique.

Alors s’élève une voix de vieillard qui menace ; alors une tête chauve et nue se dresse ; une tête chauve dont l’un des yeux n’est qu’un trou vide ; une tête chauve dont les joues flasques retombent des deux côtés d’une bouche sans mâchoire ; une tête chauve, affreux complément d’un tronc mutilé auquel restent seuls un bras et une jambe.

A présent Tréa, la jolie Tréa est folle.


S. HENRY BERTHOUD.