Princesses de lettres/2

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Fontemoing & Cie, éditeurs (p. 75-144).

II

ÉMILIE DE MORSIER[1]


« Elle est morte de dévouement, morte d’enthousiasme pour la justice et pour la vérité. »
(Lettre de Mlle Wild aux fils de Mme de Morsier.)

Pour peu que, dans dix ou douze lustres, un fureteur de bibliothèques ait la chance de tomber sur l’un des opuscules que réserva au cercle de sa famille Mme de Morsier, il sera, dès les premières lignes, frappé par la forme et la pensée personnelles, au point d’en paraître insolites, de ces pages inconnues. Ravi, alors qu’il croyait n’avoir entre les mains qu’une liasse de documents jaunis, de trouver une âme vivante, il se mettra à rassembler ce qui, de près ou de loin, lui paraîtra se rattacher à la vie et à l’œuvre de cette femme originale, et nos petits-neveux finiront par posséder, sur l’une des plus vigilantes annonciatrices du xixe siècle, un de ces livres aussi attachants qu’un roman, et comme Mmes Luce Herpin (Lucien Perey) ou Cécile Vincens (Arvède Barine), en ont écrit de perspicaces sur les princesses de cour ou de lettres des siècles révolus.

Après avoir évoqué — je conjecture — le milieu de vertus civiques et de traditions huguenotes, où grandit, au confluent du Rhône et de l’Arve, à l’ombre des clochers de la Genève protestante, Mlle Émilie Naville, il nous la montrerait — selon les paroles d’une vieille amie — « dans la grâce de sa jeunesse ; elle venait saluer sa mère avant d’aller en soirée ; une robe de soie mauve moulait son corps de Diane chasseresse, une écharpe de blonde voilait se» épaules et les boucles de ses cheveux dorés encadraient son visage aux traits délicats et sérieux… » Cet historiographe futur ne manquera point de remarquer que si Mlle Naville était pâle de teint, bleue de prunelles et auburn de chevelure, c’est qu’elle tenait de sa mère, née Todd, du sang écossais, tandis que, dans la franchise de ses gestes, de ses paroles, elle se montrait bien, avec tout ce que ce cliché historique sous-entend de courage moral, la libre fille de la libre Helvétie, qu’elle était de par son père, le distingué Louis Naville. Et les pages resteraient pleines d’enseignement où seraient reconstituées cette enfance normale, cette famille puritaine, toute cette austère, cette calviniste Genève de 1860, bien différente de la cosmopolite Genève de 1909, laquelle, d’un geste péremptoire, vient de briser le joug religieux, sous lequel, trois siècles, l’avait asservie le sinistre homme de Noyon. En vérité, entre la cité aux lois somptuaires d’autrefois, et la ville aux habitudes somptueuses d’aujourd’hui, l’écart reste tel qu’il semble paradoxal d’affirmer qu’il s’agisse d’une seule et même capitale.

Puis, au second chapitre, après avoir raconté que Mlle Naville mit, à « l’aurore de ses vingt ans, sa petite main dans la forte main de M. Gustave de Morsier », après nous avoir fait assister à la fête des noces champêtres, la jeune femme ayant tenu à se marier dans le village dont son père fut, trente ans, le maire et le bienfaiteur, — cet historien nous décrirait l’installation du nouveau ménage aux portes de Paris, dans ce lugubre faubourg de Saint-Mandé. L’horizon profond, mais assez étroit de Genève, s’élargissait. De nouvelles perspectives s’ouvraient aux investigations de cet esprit, de nouveaux buts s’offraient aux besoins d’activité de cette croyante !… Après l’éducation de la famille, c’était l’éducation de la vie… et la tourmente de l’année terrible devait achever de donner à cette héroïne conscience de cet héroïsme qui allait lui devenir un état d’esprit propice à la manifestation de sa personnalité. « Ce n’était plus la dame en robe de soie, — écrit l’amie de naguère, — mais une ménagère, en tablier blanc, dont les mains essuient les tasses du déjeuner, tout en philosophant avec esprit sur la métamorphose ; c’était la même blancheur et la même fraîcheur. Elle avait accepté la destinée, non pas en baissant la tête, mais debout, avec la lance et le bouclier, avec déjà de l’indignation contre l’injustice. »

Ainsi, de chapitre en chapitre, se déroulerait la chronique des vingt-sept années de vie parisienne de Mme de Morsier. On la verrait mère de famille, heureuse dans le cercle de ses trois enfants, qui ont été les dignes fils d’une telle mère ; on la verrait femme de pensée, industrieuse à découvrir et à traduire les livres étrangers qui lui parurent apporter quelque chose de nouveau dans l’ordre spirituel. On la verrait apôtre de l’action sociale, penchée sur la souffrance, avec une pitié de plus en plus attentive ; on la verrait errante à travers les labyrinthes des dogmes, au hasard des hasards de son existence, sans que jamais s’obscurcît la lumière de la foi. Enfin, selon les angoissantes paroles du pasteur genevois, on la verrait, « au midi comme au soir de sa carrière, également consumée dans sa chair et dans son cœur, atteinte jusqu’aux moelles et jusqu’aux jointures de l’âme ».

Détail à noter : ses fils se sont voués chacun à l’une des spécialités auxquelles s’intéressa cette prodigieuse femme ; tandis que l’aîné, M. Auguste de Morsier, préférait les questions sociales, le cadet, M. Louis de Morsier, devenait l’un de nos bons musicographes, cependant que le puîné, M. Édouard de Morsier, se faisait, dans la critique cosmopolite, une place distinguée. Ne voit-on pas à quel point ils furent tous trois, non seulement chair de sa chair, mais pensée d’une pensée qui revit ainsi, transposée, poursuivie, pendant plus d’un siècle, à travers déjà deux générations ? Une telle constatation eût séduit l’esprit bouddhiste d’Émilie de Morsier. N’a-t-elle pas écrit : « Croyez-moi, rien ne se perd en ce monde : parole, action, pensées, tout est force et suit la loi de la force, se transformer ou s’anéantir. Il y a une grande consolation à se dire qu’une pensée projetée par notre cerveau ne peut pas plus se perdre qu’un rayon de lumière parti de Jupiter ou de Saturne[2]. »

Par malheur un tel livre ne saurait être composé par aucun de ceux de notre génération. Mme de Morsier a laissé une descendance directe et les familles protestantes n’admettent pas le public dans leur intimité. Elles connaissent sur ce point des hésitations qu’ignorent les milieux catholiques. Je doute que, s’il se trouvait dans ce cercle intellectuel une Augusta Craven (et il s’en trouve une, si mes renseignements sont exacts), pour nous donner de nouveaux récits, — dans ce cas, il ne faudrait pas dire d’une sœur, mais d’une belle-sœur, — les fils et les petits-fils de la défunte n’y missent opposition. Assurément, on ne saurait que les approuver de témoigner d’une si respectueuse délicatesse morale. À un point de vue plus général, on peut regretter cependant qu’ils privent leurs contemporains d’une telle leçon de tolstoïsme, et qu’ils laissent, non pour eux, certes, mais pour ceux qui n’ont fait qu’entrevoir Émilie de Morsier, s’effacer la mémoire d’une femme qui fut une admirable semeuse d’espérance, comme l’a dit, en poète, Édouard Schuré.

Ces pages, où les indications biographiques se trouveront réduites au strict indispensable, n’ont pas d’autre but, que de préparer l’ouvrage futur. Avant le portrait en pied, c’est une miniature de ce visage, tout à la fois énergique et charmant. Mon but serait de montrer en quoi et pourquoi elle fut une femme d’action, d’indiquer quel cœur douloureux battait sous sa forte poitrine de conférencière, et surtout quelle âme mystérieuse éclairait la beauté de ses yeux célestes. Peu de femmes méritent davantage de retenir l’attention des lettrés de toutes confessions. Après avoir été d’instinct, vers la philosophie indoue, cette chercheuse d’idéal crut, en effet, avoir trouvé le trait d’union qui unit le Christianisme au Bouddhisme et identifie le Sauveur de Bethléem au Sauveur Kapilavathou.


I

Dès sa jeunesse, Mme de Morsier, qui avait toujours vu les siens exercer la charité, s’était accoutumée à considérer, d’une manière pratique, la plus méritoire des trois vertus théologales. Cependant, le bien qu’elle répandait autour d’elle, au profit des œuvres protestantes : à Genève d’abord, puis à Saint-Mandé, puis enfin à Paris, ne suffisait nullement à ses besoins de dévouement. Il lui semblait que ses efforts donneraient des résultats plus décisifs si, au lieu de se disséminer au gré des prétextes, ils se groupaient en faisceau de bonne volonté autour d’un but, d’une idée. Ce qu’elle cherchait, c’était une cause qui la passionnât au point d’y dédier sa vie.

Or, un soir d’hiver, en janvier 75, l’insistance que, sur l’heure, elle trouva excessive, d’une amie, l’entraîna à une séance où une Anglaise, Mme Joséphine Butler, parla, comme elle savait en parler, de la cause ou trop, ou trop peu attrayante — selon le point de vue Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/84 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/85 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/86 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/87 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/88 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/89 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/90 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/91 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/92 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/93 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/94 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/95 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/96 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/97 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/98 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/99 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/100 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/101 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/102 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/103 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/104 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/105 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/106 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/107 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/108 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/109 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/110 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/111 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/112 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/113 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/114 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/115 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/116 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/117 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/118 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/119 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/120 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/121 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/122 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/123 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/124 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/125 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/126 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/127 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/128 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/129 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/130 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/131 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/132 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/133 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/134 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/135 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/136 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/137 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/138 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/139 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/140 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/141 Page:Tissot - Princesses des lettres.djvu/142

« Non, ce n’est pas tout… mais un autre vous dira la suite !…

« — Quel autre ?

« Celui que je dois rencontrer, — celui que je cherche à travers les mondes !…

« — Et pour me conduire où ?

Vers le seuil lumineux des sphères éternelles
Où l’esprit aperçoit des vérités nouvelles,
Vérités que parfois entrevoient en rêvant
Le poète inspiré, le Sage, le Savant,
Fleurs divines que Dieu sème à travers les mondes !
Et c’est pour les cueillir, près des sources fécondes.
Qu’à l’homme voyageur, il a donné la Mort[3]

Maintenant que, par la mort, Émilie de Morsier a franchi le seuil, puisse-t-elle avoir trouvé les vérités attendues par sa foi et, près des sources paisibles, dans l’azur inaltérable, puisse-t-elle les cueillir en chantant !… Sa vie de sacrifice et de courage, son âme dédiée à la pitié et à l’idéal ont mérité cette récompense.

  1. ŒUVRES : La mission de la Femme, 1 vol., librairie Fischbacher, Paris, 1897. — À mon frère, Nec ardua sistunt, octobre 1882 (hors commerce). — Souvenirs de la Conférence de Liège, 1879. — Amilcare Cipriani, Les Romagnes et le peuple italien, 1 broch.. Dentu, Paris, 1889. — Parsifal, l’idée de Rédemption, 1 vol., Fischbacher, Paris, 1893. — Nouveaux Souvenirs, par E. de M., 1843-1896 (hors commerce). Pensées pour chaque jour (en collaboration), Fischbacher, Paris, 1884. — Pax, 1 broch., à l’occasion des noces d’or de M. et Mme N… (Hors commerce.) TRADUCTIONS de l’anglais : Les Portes entrouvertes, par Miss Elisabeth Phelps, 1 vol., Lausanne, Mignot, 1874. — Sans issue, par miss Elisabeth Phelps, 1 vol., Grassart, Paris, 1876. — La Voix parfaite ou le Christ esotérique, par Mme Anna Kingsford et Ed. Maitland, 1 vol., Alcan, Paris, 1891. — De l’italien Mazzini, par Mme Ashurst Venturi, Charpentier, Paris, 1881, etc., etc..
  2. Extrait d’une Esquisse de roman inédit (communiqué par la famille).

  3. Projet de roman, Ve Cahier (inédit, communiqué
    par la famille).