Principes d’économie politique/II-2-III-IV

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IV

HISTOIRE ET RÔLE DES MARCHANDS.

Le commerce n’a point commencé entre voisins, comme on pourrait être tenté de le croire, pour s’étendre peu à peu au loin. Entre les habitants d’une même famille, d’un même clan, il y avait trop de conformité d’habitudes et de besoins, une division du travail trop peu développée, pour qu’un mouvement d’échanges régulier pût prendre naissance. C’est entre des peuples éloignés et de régions différentes que l’échange a d’abord pris naissance parce que c’est là que la diversité des produits et des mœurs est imposée par la nature. Le commerce a été international avant d’être intérieur. Il a été maritime avant d’être terrestre. Comme Aphrodite, les premiers marchands sont sortis de la mer.

Il en est résulté que les premiers marchands ont dû être des voyageurs, des aventuriers, ainsi que l’indiquent bien clairement les histoires de Marco-Polo ou celles de Sindbad le Marin dans les Mille et une Nuits.

Il en est résulté aussi que le commerce se faisant d’étranger à étranger, c’est-à-dire (car les deux mots étaient synonymes pour les anciens) d’ennemi à ennemi, a partout débuté par la fraude, la ruse et souvent la violence, et que Mercure a pu être en même temps, sans que la conscience publique songeât à s’en étonner, le dieu des marchands et celui des voleurs.

Il en est résulté enfin que dès le début les marchands ont été de grands personnages, enviés et redoutés, bien au-dessus des artisans et des agriculteurs, constituant une véritable aristocratie. Ce n’est qu’à une époque relativement récente que le petit commerce de détail a apparu[1].

On peut signaler deux phases dans cette histoire :

1° La première est celle du marchand ambulant. Tous les pays où le commerce est encore peu développé en sont encore à cette phase-là : le commerce s’y fait par caravanes. On la retrouve dans nos villages sous la figure du colporteur et même sous celle de ces marchands à la criée qui font retentir les rues de Paris de leurs mélopées variées.

Mais ce système du marchand voyageant avec sa marchandise ne peut s’appliquer qu’à des produits d’un transport facile, et surtout est très onéreux, parce qu’il grève chaque article de frais généraux énormes. Les profits des marchands qui vont en caravanes dans l’Afrique centrale doivent être de 400 p. 100 au moins pour être rémunérateurs.

2° Aussi, partout où le commerce prend un certain développement, le marchand ambulant ne tarde pas à faire place au marchand sédentaire, au boutiquier[2]. Avant, c’était le marchand qui allait chercher le client désormais, c’est le client qui ira chercher le marchand. Seulement il faut alors que le marchand attire l’attention du passant soit par des enseignes parlantes dont nous retrouvons le souvenir dans le plat à barbe qui se balance à la porte des coiffeurs, dans la pipe de bois qui se dresse sur celle des marchands de tabacs, ou dans le chapeau de tôle qui décore celle des chapeliers ; soit par l’étalage des marchandises elles-mêmes dans des devantures resplendissantes ; -ou même qu’il cherche à attirer le client de loin, soit par des annonces, prospectus, catalogues, soit par des commis-voyageurs ou, comme on dit plus élégamment aujourd’hui, par des « représentants de commerce », qui diffèrent des marchands voyageurs d’autrefois en ce qu’ils emportent avec eux non des marchandises, mais de simples échantillons.

Les avantages que la société retire de l’existence des commerçants sont les suivants :

1° Ils servent d’intermédiaires entre le producteur et le consommateur, en épargnant à chacun d’eux le temps qu’il lui faudrait perdre à rechercher l’autre ;

2° Ils prennent les marchandises en gros chez le producteur, et, en les débitant au détail, ils épargnent par là les embarras qui résulteraient nécessairement de l’absence de coïncidence entre la quantité offerte par le producteur et la quantité réclamée par le consommateur ;

3° Ils gardent la marchandise en magasin et suppriment par là les difficultés qui résulteraient de l’absence d’une autre coïncidence, à savoir le moment où le producteur veut se défaire de son produit et celui où le consommateur est disposé à l’acquérir. Ce sont là, sans doute, des services réels, mais il faut voir aussi ce qu’ils coûtent. En effet, par suite de diverses causes, au premier rang desquelles on doit faire figurer le caractère peu pénible de la profession de marchand et l’attrait qu’elle exerce sur beaucoup de personnes, notamment en France, il s’est trouvé que le nombre de ces intermédiaires, surtout des commerçants au détail, des boutiquiers, est devenu tout à fait disproportionné avec les besoins. Cette multiplication des intermédiaires, en réduisant le débit de chacun, a eu pour résultat de grever chaque article de frais généraux proportionnellement énormes, et d’empêcher la baisse naturelle des prix, due aux progrès de la mécanique et au développement du commerce international, de se faire sentir dans le commerce de détail. Ces intermédiaires tendent à devenir de véritables parasites[3].

Si l’on ajoute à cet inconvénient déjà si grave, la falsification des denrées qui devient un véritable péril pour la santé publique et qui est également un effet de la concurrence acharnée des marchands, on se trouve amené à se demander si les services rendus par ces intermédiaires ne sont pas payés aujourd’hui trop cher et si l’on ne pourrait pas trouver quelque autre mode d’organisation de l’échange moins onéreux pour la société ?

Le véritable remède serait évidemment de mettre directement en relations le producteur et le consommateur en supprimant les intermédiaires, ou du moins en réduisant leur nombre au minimun[4].

La grosse difficulté, c’est que le producteur ne peut guère vendre au détail, tandis que le consommateur peut encore moins acheter en gros. Mais cette difficulté ne paraît plus aujourd’hui insurmontable grâce à l’association sous une double forme : soit l’association des producteurs qui s’entendent pour vendre directement au public, par exemple les syndicats agricoles (Voy. p. 194, note) ; soit l’association des consommateurs qui s’entendent pour acheter directement aux producteurs : c’est le rôle des sociétés coopératives de consommation (Voir au liv. IV).

Il n’est donc pas impossible de prévoir le jour où il n’y aurait plus de marchands. A première vue, un semblable progrès parait constituer un retour en arrière puisqu’il nous ramènerait au système primitif dans lequel producteur et consommateur échangeaient directement leurs produits. Mais il ne faut pas s’effrayer de ces apparentes rétrogradations qui paraissent être bien plutôt la marche normale de l’évolution et dont on pourrait citer nombre d’autres exemples. Certaines fonctions sociales, comme certaines institutions ou certains instruments, ont leur temps marqué et n’ont qu’à disparaître une fois leur tâche remplie. La disparition éventuelle des marchands pourrait constituer un progrès non seulement au point de vue purement économique, mais même au point de vue moral si elle avait pour résultat de faire disparaître ce qu’on appelle « l’esprit mercantile » c’est-à-dire ce désir du profit que surexcite au plus haut degré une profession consacrée uniquement à acheter pour revendre[5].

    soupe des Indes ; le blé de son pain, de l’Illinois ; le pétrole de sa lampe, de Pennnsilvanie ; son café, de Java… » Éléments d’Économie politique, page 198).

  1. Voyez sur cette histoire des marchands les articles déjà cités (p. 199) de M. Schmoller sur la Division du travail.
  2. Mais on constate, au début, une lutte entre le marchand voyageur et le marchand devenu sédentaire. - Voy. la note de la p. 209.
  3. Ainsi on compte en France 106.101 épiciers, soit en moyenne 1 pour 90 familles, 52.957 boulangers et à peu près autant de bouchers, soit 1 pour 184 familles. Et si l’on ne prenait que tes villes, la proportion serait bien supérieure. En somme, plus de la dixième partie de la population française s’adonne au commerce sous différentes formes il y a là une proportion exorbitante c’est un véritable gaspillage que d’entretenir un intermédiaire pour dix personnes.
    Comp. l’article de M. Schwiedland sur Les prix de gros et les prix de détail (Revue d’Economie politique, 1890).
    Il n’est pas rare de voir un marchand prélever sur une pièce d’étoffe vendue un bénéfice supérieur au salaire touché par l’ouvrier qui l’a fabriquée, ce qui revient à dire que Je travail qui consiste à couper un coupon d’étoffe et à le livrer au client se trouve plus rémunéré que le travail qui a été consacré à la fabriquer.
    Si l’on pouvait chiffrer le tribut total qui est prélevé sur le public par les intermédiaires, on en serait épouvanté. D’après une enquête faite par la Compagnie du chemin de fer d’Orléans en 1866 sur les denrées qu’elle fournissait à ses employés, la différence entre le prix de revient et le prix de vente variait entre 30 p. 0/0 et 127 p. 0/0. En prenant seulement le chiffre minimum de 30 p. 0/0 qui est certainement inférieur à la réalité, et en l’appliquant au total de la consommation de la France qui est au moins de 25 milliards, on voit que le tribut prélevé par les intermédiaires s’éléverait à 7 1/2 milliards, plus du double de ce que nous payons sous forme d’impôt ! Socialistes et économistes sont du reste unanimes pour dénoncer ce vice de notre organisation sociale. Voy. notamment Fourier qui dès 1822 a dénoncé et même prédit les abus de l’organisation économique avec une précision et une verve qui n’a pas été surpassée (Œuvres choisies de Fourier, édition Guillaumin).
  4. Dès longtemps, et avant même sans doute que la classe des marchands se fût constituée, producteurs et consommateurs avaient trouvé le moyen de s’aboucher directement dans les marchés et tes foires qui ont joué un si grand rôle autrefois et qui ont encore conservé une certaine importance au milieu des populations rurales. Mais on ne peut songer à revenir à un semblable mécanisme qui serait encore plus onéreux que l’emploi des marchands, à raison de la perte de temps et des frais de transport qu’il exige : aussi tend-il à être de plus en plus abandonné. La fameuse foire de Beaucaire n’est plus guère qu’un grand marché régional ; toutefois dans les pays où les perfectionnements de l’échange ne sont pas encore introduits, les foires tiennent une place considérable : à l’extrémité orientale de l’Europe, la foire de Nijni-Novogorod fait encore 400 millions d’affaires et réunit 2 à 300.000 personnes venues des extrémités de l’ancien continent.
  5. C’est en ce sens, et par esprit d’antagonisme contre les villes marchandes de Tyr et de Sidon, que les prophètes d’Israël disaient « Il n’y aura plus de marchands dans la Maison de l’Éternel » (Zacharie, xiv, 20). Mais c’est le cas de dire qu’ils n’ont pas été prophètes dans leur pays !