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Procès verbaux des séances de la Société littéraire et scientifique de Castres/1/8

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Séance du 6 Mars 1857.


Présidence de M. A. COMBES.


M. le président du tribunal de première instance assiste à la séance.

M. l’abbé Corblet, directeur de la Revue de l’art chrétien, adresse à la Société un numéro du journal qu’il publie. L’examen de cette brochure est renvoyé à M. l’abbé Boyer.

M. le président de la Société archéologique de Béziers, demande à établir des relations avec ses confrères de Castres, et à échanger avec eux les bulletins et les diverses publications. Cette proposition est acceptée. Les rapports des Sociétés entre elles présentent assez d’avantages, à des points de vue différents, pour que l’on doive tenir à les étendre et à les multiplier.

M. Nayral lit la seconde partie de son étude sur les œuvres mêlées de prose et de vers.

Si les anciens nous ont donné l’exemple des ouvrages de ce genre, l’esprit français leur a imprimé un caractère particulier et vraiment national, d’intérêt, de variété, de finesse et de charme. C’est dans les voyages surtout qu’il a excellé. En faisant passer sous nos yeux un grand nombre d’objets divers, en nous mettant en contact, à chaque instant, avec des visages nouveaux ; le voyage nous soumet à des impressions qui se succèdent rapidement et que l’on est heureux plus tard de recueillir et de raviver. Tout prend alors de la vie et du mouvement. La nature revêt ses plus riches couleurs, les personnages s’offrent d’eux-mêmes à l’œil de l’observateur ou du peintre. Ils se montrent avec leurs traits, leurs mœurs, leurs ridicules. Les incidents se présentent ou plaisants ou terribles. L’esprit se joue dans ce cadre sans limites. Libre dans ses allures, il touche d’un côté à la vérité, tandis que de l’autre il se croit tout permis, pourvu qu’il ne mente pas à la vraisemblance. Il est facile de comprendre tout ce qu’il y a de ressources pour l’imagination, dans un genre qui ouvre de si larges perspectives, et qui, par la variété des sujets et des tons, porte en lui-même un si vif intérêt.

L’historien de Thou publia, en 1589, un voyage en Allemagne mêlé de prose et de vers. Il est écrit en latin, ainsi que les mémoires dont il fait partie. C’est sans doute ce qui fait regarder Chapelle et Bachaumont comme les premiers à qui notre littérature doive ces récits, où les sujets les plus divers trouvent leur place, et où les détails les plus futiles rendus avec grâce et vivacité, dispensent d’autres mérites.

Les Aventures de d’Assoucy sont ridicules. Le Voyage à l’Isle d’Amour, par l’abbé Tallemant, est une allégorie ingénieuse imitée de la Carte de Tendre, de Mlle de Scudéry. L’auteur l’écrivit à 18 ans ; et ce fut six ans plus tard, en 1666, son seul titre pour aspirer à l’Académie Française. Il y entra. Mais il ne faut pas oublier que l’hôtel de Rambouillet, s’il n’était pas alors dans sa plus grande splendeur, exerçait encore un ascendant auquel les Précieuses ridicules de Molière (1659) avaient porté le premier coup, et qui ne devait succomber définitivement qu’après les Femmes savantes (1672).

Le Voyage en Normandie, de Regnard, est écrit avec gaîté, et quelquefois avec esprit. Dans l’ensemble, il est pourtant médiocre. Le Voyage en Mauritanie, d’Hamilton, écrivain aussi célèbre par sa fidélité pour son roi, que par son esprit et ses ouvrages, est digne de la réputation de cet ingénieux et caustique conteur.

Voltaire qu’on trouve partout en littérature, et qui a si bien prouvé, par ses propres exemples, la vérité de ce vers :

Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux,

a écrit le voyage au Temple du goût. C’est un chef-d’œuvre, d’un ton et d’un caractère inconnus jusqu’à ce moment.

On sait le bruit qu’il provoqua. Voltaire jugeait notre passé littéraire sans haine ni faveur. Il était juste toutes les fois que ses jugements ne se rattachaient en rien à la position qu’il avait prise, et au but qu’il poursuivait. Mais lorsque ses opinions sur la religion et la philosophie étaient attaquées, lorsque la domination qu’il prétendait, dès cette époque, exercer sur tous les esprits, était contestée ou méconnue, il devenait intraitable. Il supportait impatiemment les oppositions et les critiques. L’œuvre et l’homme étaient infailliblement confondus dans une même haine.

Le Temple du goût porte malheureusement la trace de ces injustices, et des éloges non mérités qui en sont comme la compensation obligée. Les contemporains ne sont pas toujours appréciés avec cette égalité d’âme dont un philosophe ne devrait jamais se départir, et cette sûreté de jugement qu’un esprit aussi délicat n’aurait pas dû compromettre en obéissant à des rivalités passionnées.

Le Temple du goût donna naissance à de nombreuses imitations. Elles n’ont pas été heureuses. En fait d’allégories, il est rare que la première n’épuise pas complètement la veine.

Après ces voyages fictifs, on compte un certain nombre de voyages réels. Nous avons de M. de Surgères-Larochefoucault un petit ouvrage que l’on trouve trop court. M. Guys, traducteur des plus belles élégies de Tibulle, a écrit un Journal du voyage de Constantinople, plein d’intérêt et de vivacité, semé de jolis traits et de vers gracieux.

Un homme qui devait un jour arriver à la première dignité militaire de notre pays, mais qui n’était encore qu’un simple compositeur dans une imprimerie, a publié, en 1788, un Voyage sentimental et pittoresque dans plusieurs provinces occidentales de la France. On ne peut pas dire que cet ouvrage du maréchal Brune soit un chef-d’œuvre ; mais il n’est pas sans intérêt de rappeler que celui qui devait écrire, sous l’inspiration de Danton, des opuscules politiques, au milieu des plus mauvais jours de la révolution, et qui, plus tard, exerça dans de grandes et glorieuses guerres des commandements importants, avait débuté par des vers aimables, de gracieuses peintures et des récits aussi gais que frivoles.

Le Voyage de Beaune, par Piron, n’est pas digne de l’auteur de la Métromanie ; celui de Gresset, à Laflèche, ne rappelle pas assez la plume élégante et spirituelle qui écrivit Le Méchant et Vert-Vert.

M. Nayral fait justice, en passant, d’un grand nombre d’ouvrages qui ont eu leur moment de vogue. On s’explique difficilement ces succès, quelque passagers qu’ils soient. Mais l’histoire littéraire est pleine de faits de ce genre ; et l’inconséquence des hommes dépasse toutes les prévisions. Il ne faut donc pas s’étonner de voir des œuvres que rien ne recommande, entourées d’une certaine faveur ; mais il faut gémir, lorsque les chefs-d’œuvre sont méconnus, et que le génie ne trouve, au lieu de l’admiration à laquelle il a droit, qu’indifférence ou mépris.

Le chevalier de Boufflers a fait une relation de son Voyage en Suisse, ou plutôt auprès de Voltaire. Cet esprit fin, délicat, plein d’amabilité et de grâce, embellit tout. Les détails sont charmants ; pourquoi y a-t-il tant de jeux de mots et d’antithèses ? La prétention est le plus dangereux voisin de l’esprit, et son plus mortel ennemi. On s’en aperçoit particulièrement, quand on voit l’influence fâcheuse qu’elle exerce sur les organisations les plus riches et les plus heureusement douées.

Le Voyage d’Éponne ou à Saint-Germain, par Desmahis, offre une agréable lecture. Il est trop court. Parny a fait un Voyage dans l’île Bourbon. Celui qu’on a appelé le Tibulle Français, devait laisser son empreinte sentimentale, là où ses prédécesseurs n’avaient voulu mettre que de la gaîté. Cette relation intéresse sans jamais lasser. L’esprit peut entraîner et séduire ; mais il porte avec lui son écueil, parce qu’il n’est pas possible qu’il ne laisse pas voir de quelque manière la trace de l’effort. Le sentiment seul attache véritablement, parce que, parti du cœur, il va au cœur.

Bertin, émule de Parny, a parcouru et décrit la Bourgogne et les Pyrénées. Le premier de ces voyages est rempli de plaisanteries spirituelles. On y trouve malheureusement des détails vulgaires et des tableaux de mauvais goût.

Parmi tous ces ouvrages, un seul a conquis, sans contestation, le suffrage des hommes de goût ; c’est que seul il renferme des beautés durables, et se recommande par une originalité dont les écrivains du grand siècle ont l’heureux privilège. Chapelle et Bachaumont ne pensaient pas travailler pour la postérité. Ils écrivaient sans prétention des vers faciles et une prose dont l’élégance et la justesse accusent le contact journalier des grands maîtres dans l’art d’écrire. Ils étaient d’ailleurs observateurs ; et des appréciations d’une certaine portée se cachent sous les dehors les plus frivoles et sous le ton le plus léger. Les mœurs peuvent changer, les villes perdent leur physionomie, tout se transforme ; les portraits et les tableaux n’ont plus leur caractère de vérité vivante, mais on sent qu’ils ont été fidèles. C’est tout ce qu’il faut, parce que l’intérêt s’attache toujours à ce qui a été une expression vive et réelle des hommes et des choses.

M. Nayral relève, sans y ajouter une grande importance, mais par un scrupule littéraire rare aujourd’hui, une erreur accréditée par l’autorité de Chaulieu. Cet aimable Anacréon du Temple, comme on disait au temps des périphrases, parle ainsi de Chapelle :

Chapelle au milieu d’eux, le maître qui m’apprit
Au son harmonieux de rimes redoublées,
L’art de charmer l’oreille et d’amuser l’esprit,
Par la diversité de cent nobles idées.

Chapelle a bien pu inspirer à Chaulieu le goût de ces sortes de rimes, mais il n’en est pas l’inventeur. D’Assoucy les avait employées avant lui, et non sans succès. Ce poète avait une certaine vogue : il n’est plus guère connu aujourd’hui que par ce vers de Boileau :

Et jusqu’à d’Assoucy, tout trouva des lecteurs.

Chaulieu aurait pu lui laisser la seule gloire qu’on ne lui disputera pas, pour plusieurs motifs. Chapelle, était assez riche d’un autre côté, pour n’avoir pas à s’emparer du seul patrimoine, — si c’en est un, — qui reste au traducteur burlesque des métamorphoses d’Ovide et du ravissement de Proserpine.

M. Nayral arrive ainsi à travers des œuvres d’un caractère très-varié et d’un mérite bien différent, jusqu’à la fin du xviiie siècle. Il y a malheureusement entre ces productions un point de contact trop fréquent ; c’est la reproduction de cet esprit qui préparait de grandes catastrophes. On ne respecte rien, on se joue de tout ; l’incrédulité est de bon ton, l’immoralité devient de bon goût. On veut conserver au vieil esprit français sa grâce, sa finesse et sa vivacité. On l’emploie à peindre des tableaux d’une nudité révoltante, à orner des banalités philosophiques ou des impiétés. On met d’avance en pratique le conseil de Chénier qui, malgré sa condescendance pour les faiblesses du monde où il vivait, ne lui aurait certainement pas donné ce sens :

Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques.

En répudiant les croyances et les règles de conduite qu’elles imposent, on ne voulait garder que la forme. Il fallut pourtant bientôt renoncer à ce dernier refuge du bon sens et du goût. Il allait venir un moment où tout serait emporté, dans le domaine de la littérature et des arts, comme tout s’abîmait et disparaissait au sein d’une révolution politique et sociale.