Procès verbaux des séances de la Société littéraire et scientifique de Castres/2/1

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SOCIÉTÉ
LITTÉRAIRE ET SCIENTIFIQUE
DE
Castres (TARN.)

PROCÈS-VERBAUX.

Séance du 20 novembre 1857.


Présidence de M. A. COMBES.


La Société littéraire et scientifique de Castres, a repris ses séances, le jeudi 26 novembre 1857, jour anniversaire de sa fondation.

MM. le sous-préfet de Castres, et le président du tribunal de première instance, sont présents.

À l’ouverture de la séance, M. A. COMBES lit le résumé suivant des travaux de l’année 1856-57.

Messieurs,

« Je viens rendre compte de nos travaux pendant la première année de l’existence de notre Société.

Dix-neuf séances de quinzaine en quinzaine, sans interruption, ni lacune ;

Vingt-cinq lectures de mémoires sur différents sujets de littérature ou de science ;

Plusieurs discussions d’ensemble ou de détail, à raison des questions soulevées par les auteurs des mémoires lus, ou incidemment proposées par leurs collègues ;

Quelques motions d’ordre ayant pour objet, soit la fixation du règlement intérieur, la discussion des principes, la nomination des membres honoraires ou correspondants, soit le programme du concours de 1858 ;

De bons rapports de correspondance établis avec d’autres Sociétés du même genre que la nôtre, quoique parfois appartenant à des sièges plus considérables ;

L’opinion publique de nos concitoyens s’éclairant de plus en plus, pour voir en nous des esprits sérieux, attachés à un pays si riche de son passé, si beau de son présent, pouvant, par cela même, se promettre un magnifique avenir ;

Une publication résumant ces éléments divers, à l’effet de prouver à tous que nous n’avons démérité ni de la bienveillance éclairée du Gouvernement, ni du concours que veulent bien nous prêter les autorités locales, ni de l’accession des hommes émérites ou utiles, dont les intentions se confondent de jour en jour avec les nôtres ;

Voilà, Messieurs, les traits principaux qui ont marqué la physionomie native de la Société Littéraire et Scientifique de Castres, (Tarn.)

Ces traits se développeront encore avec l’âge, c’est-à-dire avec la forte virtualité que la protection du pouvoir d’un côté, que notre puissance individuelle de l’autre, imprimeront nécessairement à nos œuvres plus méditées, plus étendues, plus compactes de forme et de pensées, telles, en un mot, qu’on a droit de les attendre, après celles de ces douze derniers mois.

Ce n’est pas Messieurs, qu’il ne se soit produit dans cet espace de temps, des ouvrages, ou, tout au moins, des questions dignes d’un grand intérêt. L’attention que vous avez apportée à entendre la communication de M. Aug. Guibal, sur la formation spéciale de la langue italienne ; les divers appendices que j’y ai joints moi-même, en étudiant les origines, le développement, le caractère, l’application de l’idiome Castrais, depuis 647, époque de la fondation de notre ville, jusqu’à aujourd’hui ; l’empressement que vous avez mis à recommander par tous les moyens en votre pouvoir, l’idée de M. Tillol, sur un établissement d’explorations météorologiques, établissement, comme il vous l’a démontré, d’une exécution très facile et d’une utilité réelle ; la satisfaction avec laquelle vous avez accueilli les savantes et nombreuses recherches de M. Nayral, relativement au genre de littérature connu sous le nom de Poésies mêlées ; votre impatience manifestée plusieurs fois et justifiée par vos premières impressions, d’entendre la seconde partie des comptes-rendus de M. V. Canet, sur les traductions des œuvres lyriques d’Horace, ou l’histoire de la première Académie de Castres ; le respectueux intérêt dont vous avez entouré M. l’abbé Maire, nous parlant de la certitude au point de vue philosophique et religieux ; l’examen que vous avez fait de l’ellipsographe inventé et perfectionné par M. Valette ; l’adhésion donnée par vous aux recherches effectuées par M. Marignac, sur le passé de la bibliothèque publique de Castres, dans le but de sa future réorganisation, et de sa conservation plus entière ; la première partie d’un mémoire sur l’art céramique par M. Raymond Ducros ; mon étude agronomique et littéraire sur Vanière ; une charmante pièce de vers patois de M. Bru ; l’appel à vous adressé presque en même temps, par M. de Caumont, président du Congrès scientifique de France, et par M. Alibert, notre compatriote, à l’effet de suivre, dans nos contrées, les traces laissées par l’invasion ou l’occupation Romaine, appel auquel vous avez répondu presque instantanément, en plaçant le premier à la tête de vos membres correspondants, en allant aider le second, associé au même titre, dans ses recherches premières ; tout cela prouve suffisamment combien, en peu de temps, notre horizon s’est élargi, et combien nous avions raison de nous fier à nous-mêmes, dans ces commencements si difficiles d’ordinaire, pour les corporations intellectuelles, parce que rien ne s’y trouve assez nettement défini ni par l’exemple, ni par l’usage.

Veuillez persévérer, Messieurs, dans ces heureuses dispositions ; veuillent nos collègues de droit leur venir en aide ; veuille le public ne voir en nous que ce que nous sommes réellement, des hommes studieux, aimant leur pays pour ce qu’il fut, pour ce qu’il doit être, prêts à donner l’exemple aux générations qui nous suivent, de la persistance dans nos recherches, de l’amour de leur coordination, de la tendance à faire que notre passage en ce bas monde ne soit pas tout-à-fait stérile, des ressources qu’offrent les sciences, les lettres et les arts, comme consolation dans les plus grands malheurs de la vie ; et les destinées de cette institution naissante se fortifieront, et nos enfants en seront heureux un jour, plus peut-être que nous-mêmes. »


M. V. CANET, l’un des secrétaires, s’exprime ensuite en ces termes :

Messieurs,

« Le passé dont vient de nous entretenir notre président est-il une garantie pour l’avenir ? Cette année pendant laquelle nous avons dû marcher un peu au hasard, comme des voyageurs qui cherchent leur route, nous permettra-t-elle d’aller plus loin, et de nous avancer d’une manière plus sûre vers un but déterminé ? Si la sincérité dans le dévouement au bien, si la bonne foi dans la poursuite des améliorations, si le désir de trouver dans une expérience de tous les jours un guide et des enseignements, peuvent quelque chose pour le progrès, peut-être avons-nous le droit de ne pas désespérer.

Lorsque nous nous sommes réunis pour mettre en commun nos efforts, et nous prêter cet appui mutuel qui donne à l’esprit tant d’assurance, et au cœur un élan si fécond, nous avons compris que le temps serait notre maître, et que, par lui seul, il nous serait possible de traduire en réalité des espérances trop séduisantes pour n’être pas incertaines. Aussi, nous sommes-nous contentés de ce que chaque jour apportait avec lui. Nous n’avons voulu ni devancer, ni presser cette marche lente et sûre, qui permet d’affermir les résultats obtenus, et de ne pas compromettre, par une inintelligente précipitation, les fruits nouveaux qu’ils contiennent en germe. Des esprits impatients qui prennent l’emportement pour la force, et la multitude des tentatives pour la fécondité, n’auraient pas manqué d’accuser cette trop grande prudence, et de la combattre comme un aveu d’impuissance ou de faiblesse. Il ne s’en est pas trouvé parmi nous. Nous n’avions pas le droit d’aspirer trop haut ; mais nous n’avons voulu perdre aucun de nos avantages. Si la trop grande confiance est une faute, parce qu’elle nous donne des aspirations qui sont hors de toute proportion avec nos forces, un abandon de nous-mêmes n’est pas moins condamnable, parce qu’il rend inutiles toutes les ressources de l’âme, en paralysant sa première et plus irrésistible puissance : la volonté.

C’est Messieurs, ce qui a été compris parmi nous. Voilà l’explication de ce mouvement précautionné qui nous a amenés de l’incertitude et des vagues aspirations du début, à la fin d’une année dont on vient de vous résumer les travaux et les actes.

Nous, n’avons pas eu de programme tracé à l’avance. Un programme est toujours un danger. Rarement on peut tenir toutes les promesses qu’il renferme, ou réaliser toutes les espérances qu’il fait naître. Pourquoi d’ailleurs s’enfermer dans un cadre qui ne laisse, rien à l’initiative, et qui risque de paralyser toutes les tentatives que les circonstances, par leurs indications ou leurs exigences, justifient, ou rendent nécessaires ?

Si les efforts les plus puissants de l’esprit ne suffisent pas pour prévoir toutes les conséquences d’un principe, pourquoi nous permettraient-ils de formuler un système auquel viendraient aboutir nécessairement les préoccupations, et dans lequel rentreraient fidèlement les productions de l’intelligence, ou les créations autrement capricieuses de l’imagination ? Le moyen le plus sûr de conserver à l’homme sa force, c’est de lui laisser l’initiative, et de ne pas lui imposer d’autre guide que ses préférences. Les esprits médiocres se plient volontiers aux commandes : ils se prêtent sans efforts à toutes les exigences d’une volonté qui a ou qui s’attribue le droit de les diriger souverainement. Les esprits qui ont conscience, si non de leur force, au moins de leur dignité, et des résultats qu’ils peuvent attendre d’une bonne volonté soutenue, s’indignent contre cette contrainte, et la repoussent comme une tyrannie odieuse.

Rien de pareil, Messieurs, dans les sociétés comme la nôtre. Aucune prétention de ce genre n’a jamais été émise devant vous. Elle aurait suffi pour compromettre ce que nous étions en droit d’attendre de l’empressement avec lequel nous nous sommes réunis, et de l’indépendance raisonnable, avec laquelle chacun était disposé à porter devant ses confrères, le résultat de ses recherches et le fruit de ses travaux.

Un programme étroit et absolu ne peut pas être plus formulé à l’avenir qu’il ne l’a été dans le passé. Est-ce pourtant, une raison pour que nous ne donnions pas une direction à nos études, et que nous abandonnions au hasard le soin de présider à ces communications qui sont la vie d’une société ? Non, Messieurs : nous avons eu un but en nous réunissant : il ne nous est pas permis, dans l’intérêt de notre prospérité présente, et de nos espérances pour l’avenir, de le perdre un moment de vue.

Et d’abord, permettez-moi de le dire, nous avons songé à nous-mêmes. Les études, quelque direction qu’elles prennent, n’aiment pas, elles ne veulent pas l’isolement. Si l’homme a besoin d’être seul face à face avec sa pensée, pour l’agrandir et la féconder, si ce travail intérieur demande la concentration de toutes ses facultés, et l’éloignement de toute distraction ; lorsque l’œuvre est achevée, elle réclame, elle exige ces confidences intimes qui sont une première récompense de tout effort intellectuel, en attendant qu’elles deviennent la plus puissante garantie de son succès. Où pourrions-nous trouver, mieux que dans une société comme la nôtre, les occasions de nous laisser aller à ces épanchements qui mettent à nu l’âme de l’écrivain, sans jamais engager de susceptibilité vaniteuse ? Rattachés les uns aux autres par les mêmes goûts, rapprochés par les mêmes préférences, nous pouvons appliquer nos facultés selon leurs aptitudes diverses, en appréciant, en encourageant, en nous dirigeant mutuellement par des conseils, par des indications utiles. N’est-ce pas un avantage inappréciable, que de pouvoir se réunir autour d’un même centre, d’être sûr de trouver auprès des confrères estimés, cette sympathie dont l’âme a toujours besoin, et dont on apprécie d’autant plus la douceur, que l’on vit plus habituellement de cette vie intellectuelle manifestée par les préoccupations littéraires et scientifiques ?

Les lettres et les sciences n’ont point de drapeau exclusif. Concentrées dans leur sphère, inaccessibles à ces passions d’un moment toujours injustes, trop souvent dangereuses, elles habituent les esprits les plus absolus, à cette tolérance intelligente qui ne fait jamais remonter jusqu’à l’homme, la répulsion que doit inspirer l’erreur, sous quelque forme qu’elle se produise, à quelque objet qu’elle s’applique. On peut se trouver divisés sur des questions philosophiques ou littéraires, sur l’appréciation d’une œuvre, d’un homme ou d’une époque, sur les théories scientifiques, sur les procédés ou les principes des arts. La diversité des esprits se trahit par la diversité des préférences. Mais lorsqu’on s’est réuni sans préjugé, que l’on se retrouve, tous les jours, sans prévention, les différences d’appréciation ou de jugement ne sont jamais un danger. Les opinions se trouvent en présence dans toute leur franchise, mais aussi dans toute leur simplicité : elles luttent sans aigreur, elles combattent sans passion ; elles tombent sans honte, elles triomphent sans orgueil. On reconnaît avec bonheur qu’il n’est pas si difficile à la vérité de se faire jour, de dissiper les erreurs, de détruire les préjugés, et l’on se rend d’autant plus volontiers, que l’on a constaté l’indépendance de ses opinions, sans trouver jamais un élément de discorde dans des débats ou des discussions. On se retrouve toujours au-dessus des faits, dans cette sphère où n’atteignent pas les rivalités, et dans laquelle l’imagination à son aise, la conviction maîtresse de l’espace, ne viennent jamais porter atteinte à la bienveillance mutuelle, ni compromettre l’affection réciproque.

À ce titre seul, Messieurs, une Société pourrait rendre d’éminents services. L’homme a toujours besoin de se rattacher à quelqu’un ; il sait que, trop souvent, l’isolement rendrait inutiles ou même dangereuses les facultés précieuses dont il a été doué. Il est heureux de pouvoir se soustraire de temps en temps aux réalités, exigeantes de la vie, pour reprendre dans un milieu qu’il aime, un peu de calme intellectuel, et se plonger avec délices dans les douceurs que promettent et que donnent à profusion, les nobles préoccupations de l’esprit.

Mais nous aurions été bien égoïstes si nous avions borné à nous-mêmes les espérances de notre institution. Nous avons songé, nous avons dû songer aux autres, et la part qu’ils peuvent réclamer dans les résultats, — nous n’osons pas dire dans les bienfaits de notre association, — sera peut-être assez large, pour donner satisfaction à des exigences légitimes.

Au dehors que pouvons-nous être ? Loin de nous une ambition que rien ne justifierait, et dont le ridicule deviendrait la trop juste récompense. Mais ne pouvons-nous pas croire, ne devons-nous pas espérer que notre action ne sera pas sans résultat ?

Lorsque des hommes habitués à prendre la vie au sérieux, à ne pas se contenter d’une vaine satisfaction d’amour-propre, se réunissent avec la volonté de mettre en commun leurs efforts pour le bien, de contribuer à répandre autour d’eux le goût des choses de l’esprit, de fouiller dans le passé pour lui arracher ses secrets, de demander à la langue les révolutions qu’elle a subies, à l’histoire la cause intime des phases dans lesquelles elle s’agite, ou des conséquences qu’elle constate ; lorsque, pour augmenter cet amour de la patrie que chacun porte au fond du cœur, comme un pieux souvenir et une douce espérance, ils vont reconstituer une à une les pièces de cet édifice national que le temps avait élevé lentement, et que les hommes ont brusquement renversé, lorsqu’ils aiment à rechercher curieusement les origines de la contrée où leur vie se passe, lorsque s’élevant plus haut, ils scrutent les systèmes philosophiques pour découvrir à travers les aberrations d’une raison trop souvent pleine d’elle-même, les vérités sociales avec leur resplendissante auréole et le rayonnement de leurs bienfaits, croyez-vous qu’il n’en résulte pas quelque salutaire pensée, quelques résolutions vigoureuses, dans le milieu où ils jettent ces semences fécondes ? Pouvez-vous supposer que cette bonne volonté sans prétention, que ce travail de tous les jours, que cette association d’une fraternité non équivoque, s’éteindront dans une agitation stérile ?

Non, Messieurs ; Dieu qui donne au travail de l’homme, quand il est sincère et désintéressé, des récompenses au-dessus de ses mérites, nous permet d’espérer que tout cela n’aura pas été tenté en vain. Nous avons créé un foyer autour duquel viendront se ranger tôt ou tard les répugnances les plus vives et les oppositions les plus tenaces. Que voulons-nous, sinon qu’il porte de tout côté la lumière et la chaleur ? Nous avons trouvé chez des hommes qui comptent parmi les gloires de notre patrie, de puissants encouragements pour nos tentatives. Que voulons-nous, sinon nous rendre de plus en plus dignes d’une si haute approbation, et mériter un si généreux concours ? Nous avons fait de notre ville un centre autour duquel doivent venir rayonner tous ceux qui, dans un arrondissement si riche en ressources de toute sorte, consacrent aux travaux intellectuels leur temps et leurs aptitudes. Que voulons-nous, sinon, en rapprochant les hommes, répandre par eux, de tous côtés, l’amour de l’étude, et une estime sympathique pour tout ce qui peut grandir, féconder, améliorer notre pays ?

Ce sont là, il est vrai, de grandes espérances. Nous les avons conçues de bonne foi, Messieurs : l’avenir dira si elles sont au-dessus de nos forces, si elles n’ont pas été en proportion avec la puissance de production de notre contrée. Mais en attendant, elles nous imposent des devoirs nombreux ; soyons décidés d’avance à ne pas reculer devant les sacrifices qu’ils exigeront. Le sacrifice est la manifestation la plus certaine et la plus haute de la force. En nous y résignant dès nos premiers pas, sans laisser place à une illusion trop flatteuse, en persévérant dans cette résolution, peut-être assurerons-nous l’avenir de notre Société, et garantirons-nous les fruits abondants que des espérances légitimes nous ont permis de concevoir pour nous-mêmes, et de promettre au pays que nous habitons. »


M. TILLOL met sous les yeux de la Société les comptes de l’année 1856-57.

Ces comptes sont approuvés.

Le président donne lecture de lettres écrites par MM. de Quatrefages, professeur au muséum d’histoire naturelle, membre de l’Institut, Laferrière, inspecteur général de l’ordre du droit, membre de l’Institut, et Remacle, Préfet du Tarn. Ces lettres contiennent l’acceptation du titre de membre honoraire, décerné par la Société dans la séance du 7 août 1857. Elles expriment les remerciements des signataires pour la décision spontanée prise à leur égard, et la volonté de contribuer, pour ce qui dépendra d’eux, à la prospérité et au développement de la Société.

Sur la proposition du bureau, la Société décide que ces lettres resteront annexées au procès-verbal.


Le président déclare que les pouvoirs du bureau expirent le jour même, et demande à la Société de procéder à l’élection pour l’année 1857-58, conformément à l’article 6 des statuts.

M. le Sous-Préfet est invité à prendre place au fauteuil.

L’élection a lieu immédiatement au scrutin secret. Tous les membres du bureau sont confirmés à l’unanimité dans leurs fonctions.

En conséquence, M. le Sous-Préfet proclame MM. A. Combes président, M. de Barrau vice-président, Tillol et V. Canet secrétaires pour l’année 1857-58.

Le président dépose plusieurs ouvrages de M. Remacle, ancien magistrat, Préfet du Tarn.

La Société en renvoie l’examen à M. Serville.


M. Prosper LAFFORGUE adresse à la Société un brochure qui a pour titre : Les archives de la Gascogne.

Une heureuse pensée à inspiré cet écrit. M. Lafforgue constate qu’avant 1789, les villes, les corps municipaux, administratifs, judiciaires, religieux et enseignants, les corporations des métiers, les bourgs, les châteaux même, avaient des archives tenues avec ordre, soigneusement conservées, et accompagnées le plus souvent d’un répertoire raisonné. On comprend quelle serait aujourd’hui l’importance de ces collections, et combien elles auraient d’utilité pour l’éclaircissement d’un grand nombre de points historiques. Malheureusement la plus grande partie a été dispersée ou a péri. M. Lafforgue désirerait, avec tous ceux qui tiennent aux traditions nationales, que l’on recherchât les débris qui ont échappé au temps ou aux hommes. Beaucoup de ces documents précieux sont ignorés, et tous les jours il en disparaît quelques-uns ; on devrait chercher à les mettre en lumière. D’autres sont épars dans les papiers de famille ou les collections particulières : il ne serait pas difficile de les réunir, et de former, dans chaque centre un peu important, un dépôt où les hommes d’étude pourraient aller chercher les renseignements que réclament leurs travaux.

Ainsi limité, ce projet est praticable ; et la Société qui peut se rendre compte, tous les jours, des difficultés que présentent les études de toute sorte, relatives à de petites localités, appelle de ses vœux un pareil établissement : elle félicite M. Lafforgue d’en avoir démontré, par de solides raisons, l’utilité et l’urgence. Elle regrette de ne pouvoir s’associer complètement à son idée relative à la réunion des anciennes minutes des notaires, dans chaque chef-lieu d’arrondissement. Les difficultés d’exécution sont nombreuses. Les actes que renferment ces minutes n’ont, le plus souvent, d’intérêt qu’aux lieux même où ils se trouvent. Il est rare qu’ils puissent être consultés avec fruit hors d’un certain rayon. D’ailleurs, les documents conservés par les notaires, n’ont pas en général une grande importance. Nous sommes loin de l’époque où le notaire était dépositaire de tous ces intérêts qui se mêlaient toujours et se heurtaient si souvent, au milieu des juridictions multipliées de la féodalité. Si les actes auxquels ils ont pris part pendant cette période étaient conservés, sans doute, il serait possible d’y trouver de nombreux et utiles renseignements, mais il est rare que les minutes remontent si haut. La mesure ne serait donc bonne que pour quelques-uns, et les résultats ne seraient pas suffisants pour justifier un établissement qui demanderait, pour être véritablement utile, des dépenses premières et des frais de conservation considérables.

D’ailleurs, des considérations morales dont il ne faut méconnaître ni les exigences légitimes, ni la portée pour les familles, combattent cette proposition. L’idée première n’en est pas moins bonne : son application, dans une certaine mesure serait utile ; et M. Lafforgue a droit au concours et aux remerciements de tous ceux qui ne voudraient pas voir disparaître ces témoignages du passé, auxquels l’histoire emprunte tous les jours d’importantes inductions ou des renseignements positifs.


M. A. COMBES lit un travail sur l’histoire de la ville de Castres, étudiée dans ses enceintes successives, ses maisons historiques et ses monuments, civils et religieux.

Lorsque les bourgeois de Castres se constituèrent en communauté, ils étaient peu nombreux. En 1160, date de la charte d’émancipation accordée par le vicomte Trancavel, qui confirmait les priviléges accordés par Bernard Aton, son père, et Roger son frère, il y avait à peine quelques maisons groupées autour d’un vieux château en ruines. La première enceinte était formée par une ligne qui, du ruisseau du Gazel enfermé aujourd’hui dans un aqueduc construit vers 1784, remontait jusqu’à la rue de la Sabatarié. De là, elle se dirigeait de nouveau vers les bords du même ruisseau. La ville ainsi limitée n’avait qu’une seule rue circulaire.

En 1380, Castres s’était étendu dans la direction du levant. Le Castel-Moutou (Castrum mutatum,) s’appelait déjà Castrum vetus. Des juges d’appeaux y tenaient leurs audiences, et l’on y renfermait les criminels.

De 1380 à 1422, Castres se composait de 314 feux et de 1578 habitants. La guerre du duc de Berry, oncle du roi, contre Gaston Phébus, comte de Foix, pour le gouvernement du pays de Languedoc, obligea à fortifier plusieurs villes. Castres fut de ce nombre.

« Pour lors, dit Borel, le couvent de St.-François fut mis dans la ville, car les murailles qui commençaient au château qui sert de prison, se venaient joindre aux infirmeries du couvent qui étaient au bastion d’Ardenne, d’où elles allaient, par une galerie, à une salle qui était hors la ville : de-là, on continua les murailles jusques au Portail-Neuf, et de-là jusqu’à la rivière, et alors furent faites les portes de ce côté-là. »

Borel ajoute : « L’entrevue du comte de Foix et du duc de Berry fut au couvent de St.-François. Ceci est confirmé par la charte qui est aux archives de Foix, qui dit qu’ils s’entrebaisèrent dans une grande salle du couvent qui n’était ni dedans, ni dehors la ville, c’est-à-dire qui passait à travers les murailles. »

Les possessions des Cordeliers n’étaient pas alors aussi importantes que des accroissements successifs les ont faites plus tard. La porte extérieure du couvent existe encore à côté de l’entrée du collége. Elle conduisait à des bâtiments peu considérables, qui renfermaient, outre l’espace occupé aujourd’hui, par le collége, deux maisons voisines et s’ouvraient sur des jardins dans la direction du Gazel.

En dehors de l’enceinte, l’abbaye de St.-Benoît établie depuis sa fondation à l’endroit où est aujourd’hui la halle au blé, cédait aux Dominicains, en 1258, ces bâtiments, et se transportait à un endroit qu’elle ne quitta plus.

En 1209, Simon de Montfort fit bâtir un palais fortifié, sur la rive droite de l’Agoût, à côté d’un terrain confisqué plus tard, disent les chroniqueurs, à un nommé Caudière, d’où, la dénomination de Turris Cauderiæ, consignée dans de vieux actes. La porte du palais existe encore en assez bon état de conservation, près de l’escalier du Carras.

En 1317, l’évêché est érigé. Les évêques construisirent leur habitation à côté de celle des nouveaux seigneurs et du siége de la communauté. Les métiers se groupaient autour de ces centres qui leur assuraient une protection efficace ; ils ne se déplacèrent pas, lorsqu’en 1364, les assemblées municipales furent transportées dans le nouvel Hôtel-de-Ville, modeste construction dont la porte est encore intacte aujourd’hui, à côté de l’ancienne église des Capucins, devenue le temple des protestants.

En 1454, au moment où Jacques d’Armagnac, comte de Castres, devenu duc de Nemours se préparait à la révolte qui lui coûta la vie, l’enceinte de Castres comprenait : le couvent des Cordeliers, l’espace qui s’étend entre le ruisseau du Gazel, la rivière et la place actuelle ; la partie occidentale de l’église de St.-Benoît, la rue dite aujourd’hui de Barral, et alors de la Porto Aiguieiro, l’hôpital de Notre-Dame del Trauc (ancien séminaire), la rue des Landes, des Brettes, de la Bécarié, de Nabrissonne ou La Brissonne et de la Sabatarié. Elle renfermait 25 rues, 2 impasses, 2 places, une église, (la Platé), 2 ponts, le pont Vieux construit à la fin du XIIe siècle et grevé d’un péage au profit des religieux de St.-Dominique, le Pont-Neuf qui date de 1360 : enfin 4 portes de ville qui n’avaient rien de monumental.

17 des rues de 1454 existent encore, plus larges sans doute, plus droites, mais à l’endroit même où elles avaient été primitivement tracées.

Ce sont les rues : Nausinauquières, du Consulat, de la Portanelle, de Bertrac, du Pont-Vieux, de l’Albinque, Nabrissonne, de la Sabatarié, la rue Droite, Montlédier, de Brettes, du Gazel, de la Tour-Caudière, de Malpas, de la Coutélarié, des Pradals, des Pesquiés.

La quatrième enceinte de Castres a été formée au moment où les troubles religieux obligèrent à construire des fortifications plus régulières et plus complètes. Ces murs furent démolis en 1629, par l’ordre de Richelieu, qui voulut indiquer lui-même, sur les lieux, ce qui ne devait pas rester debout. Nous avons de cette époque un plan dressé par Bertrand, architecte. On peut suivre le développement de la ville, en traçant à Villegoudou, une ligne qui, partant du moulin, aboutirait à la porte Narbonnaise, à celle de Fuziés, suivrait un bastion qui existe encore aujourd’hui, et s’arrêterait à la rivière, vis-à-vis le débouché du ruisseau du Gazel, à une porte surmontée d’une Tour dite de Mire-Dames, mot formé de la corruption de Mineures Dames. C’est ainsi que l’on appelait les religieuses de Ste-Claire, dont le couvent était dans le voisinage. La ligne reprenant au-delà de l’Agoût vers le couchant, se dirigerait vers le bastion d’Ardenne, et se prolongerait en ligne droite, jusqu’à l’abbaye de St.-Benoît, en traversant la porte de Notre-Dame del trauc, et s’arrêtant sur l’angle occidental du clocher qui existe encore aujourd’hui.

De 1629 à 1789, l’enceinte de la ville ne s’étend pas. Elle reste entourée de fosses. Les faubourgs se créent et se développent. Les évêques donnent l’exemple du déplacement ; ils abandonnent leur demeure primitive qui reste la propriété personnelle de l’un d’eux, et se transportent dans le palais qui sert aujourd’hui de sous-préfecture et de mairie.

La ville de Castres possédait, d’après ses inventaires terminés en 1616, la maison du Consulat, un pâtus clos de murs au Castel-Moutou, les bâtiments et la cour du collége, quatre fours publics, le temple protestant, la maison du bourreau, la place avec son corps-de-garde, une chambre bâtie sur le Pont-Neuf, deux lavoirs, un pâtus à la rue d’Empare, ainsi nommée parce que c’est par là que les protestants s’emparèrent de la ville en 1574, une maison, une tour et une courtine avec les accessoires à la Portanelle, les ruines et l’emplacement de la maison du seigneur de Roquecourbe, démolie par vengeance pendant les troubles ; enfin les remparts avec leurs dix portes et corps-de-garde, subsistèrent jusqu’en 1629, où ils furent rasés par ordre de Richelieu.

De cette époque jusqu’en 1789, les changements ne sont pas considérables. Seulement, il y avait une tendance à quitter la ville. L’exemple venait d’en haut. Michel de Tubœuf avait bâti l’évéché.

Les casernes furent construites en 1750, et le jeu du Mail qui avait été planté en 1674, par le duc de Rohan, fut replanté, par la ville en 1674. Un plan fait par Samuel Picard, marchand, permet de se rendre compte de la forme et du développement de la ville à la fin du XVIIe siècle.

Quant aux personnes, Castres renfermait, en 1674, un gouverneur, un sénéchal ; un procureur général, un lieutenant principal au sénéchal, un juge ordinaire de la ville et comté, un lieutenant criminel, un juge d’appeaux, un procureur du roi ; 14 nobles jouissant de tous les priviléges de bourgeois de Castres ; 34 avocats et docteurs en droit ; 40 bourgeois ; 17 marchands en gros ; 62 marchands au détail ; 7 notaires ; 3 médecins ; 8 chirurgiens ; 2 procureurs ; 1 imprimeur ; 1 apothicaire.

On doit remarquer que la ville renferme un seul travailleur de terre ; que l’industrie de la fabrication des draps occupe 30 chefs ouvriers, que le commerce a 79 représentants à des degrés divers.

Dans les professions libérales, le chiffre de 34 avocats s’explique par la présence de la chambre de l’édit qui, en 1674, venait à peine d’être supprimée. Cent ans après, le nombre des avocats est réduit à 4.

En 1774, on compte à Castres 6 officiers de justice, 59 gentilshommes soumis à la capitation dans la commune, 43 bourgeois, 89 négociants, 11 fabricants en laine et en soie, 963 artisans et ouvriers, 156 fermiers, métayers ou ménagers, 197 valets de livrée et servantes.

Les édifices de Castres se lient étroitement, par leurs caractères, aux diverses époques de son existence.

À l’époque de la constitution des bourgeois en communauté, (1160), l’abbaye de St-Benoit avait un couvent d’une certaine valeur architecturale, d’après Borel. La tour carrée qui existe encore peut en donner une idée. Bâtie avec d’excellents matériaux, elle est assez bien conservée, et présente une porte d’un style roman très pur, à laquelle manque malheureusement un des jambages.

Au commencement du XIIIe siècle, s’élève le palais des premiers seigneurs ; il domine la rivière et défend le pays au midi. La communauté fortifiée dans le Castel-moutou, le protége au nord. Un siècle après, les évêques s’établissent dans une maison qui vient de disparaître. Là se trouvaient de belles salles. Leurs voûtes élancées, les médaillons sculptés qui les fermaient, les figures symboliques qui semblaient supporter la naissance de l’arc ogival, leurs petits chapiteaux gracieux surmontant des colonnettes géminées, donnaient à ce monument une physionomie particulière, qui frappait à l’intérieur par sa légèreté, pendant que l’extérieur présentait, par son élévation et sa masse, un aspect tout différent. Le péristyle de l’église actuelle de St-Jacques et la porte principale du couvent des Cordeliers sont de la même époque.

À la troisième enceinte de Castres (1454) correspond l’architecture ogivale à contre-courbe ou accolade. C’est sous l’influence de Jeanne de Naples, comtesse de la Marche et de Castres, que cette architecture s’introduisit dans la ville. Elle a laissé peu de traces.

La quatrième enceinte qui se rapporte au règne de Henri IV, renferme un assez grand nombre de maisons, dont plusieurs sont encore dans un état parfait de conservation.

Au siècle de Louis XIV, Castres est doté d’un monument important par son caractère, son étendue et sa magnificence intérieure. C’est le palais de l’évêché bâti par M. de Tubœuf sur les plans de Jules Hardouin Mansart. Il provoque de nombreuses imitations. La construction de l’église cathédrale de St-Benoît suivit de près. Elle subit bien des vicissitudes, fut interrompue plusieurs fois, et fut enfin inaugurée en 1718, telle qu’elle est aujourd’hui.

Le XVIIIe siècle n’a pas de caractère particulier. C’est la confusion partout. La plus importante des constructions qu’il a laissées à Castres est l’hôtel Frascaty, bâti sous la régence, par M. Gauthier de Boisset, receveur du grenier à sel, qui faisait élever en même temps dans la montagne, le magnifique château de Grandval. Le riche financier n’habita pas son hôtel de Castres qui fut vendu par son fils à Louis Auguste de Bourbon, comte de Malause, qui y vécut en prince, et dont les somptueuses prodigalités eurent un immense retentissement. À cette même époque appartiennent l’église N.-D. de la Platé, inaugurée en 1756, l’ancienne maison de la Présentation, et l’hôtel-Dieu de Villegoudou.

M. Combes termine ainsi : Voilà l’histoire de Castres, sous le rapport matériel, avec sa physionomie architecturale depuis 1160, jusqu’en 1789. Que de pierres remuées pour répondre aux besoins comme aux vanités des générations successives ! Qu’en reste-t-il ? Quelques édifices encore debout, et pour le reste, des souvenirs. C’est l’histoire de tout ce qu’élève la main de l’homme. Heureux l’historien, lorsque sur cette poudre, il peut trouver la trace de quelques hommes utiles ou glorieux !