Procès verbaux des séances de la Société littéraire et scientifique de Castres/2/17

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Séance du 9 juillet 1858.


Présidence de M. A. COMBES.


M. de CAUMONT soumet à la Société le projet de tenir à Castres, une session de l’Institut des Provinces.

La Société accueille ce désir, à la réalisation duquel elle sera heureuse de concourir, lorsque le moment sera venu. Elle sait tout ce que l’on peut attendre, pour le développement et le progrès des études locales, de la communication des idées. À une époque où l’association a réalisé de si magnifiques résultats, au point de vue industriel, n’y aurait-il pas avantage, pour les hommes d’étude, de se trouver sur le même terrain, de poursuivre un même but, et de s’aider par les moyens que fournit l’expérience ? Tout, aujourd’hui, jette les Sociétés dans cette voie. Il est bon qu’elles ne négligent pas ces avantages, et qu’elles ne méconnaissent pas cette utile et salutaire direction.


M. PLAZOLLES, curé de St-Martial, adresse à la Société une médaille en cuivre, portant d’un côté l’effigie du pape Pie V, et représentant de l’autre, St-François d’Assise, avec une double légende latine. Cette médaille, trouvée dans la terre, en parfait état de conservation, était destinée à être portée. C’était probablement le signe distinctif d’une de ces nombreuses congrégations qui se formèrent après la bataille de Lépante, en 1571, et qui depuis la canonisation, en 1713, du pape promoteur de cette guerre contre les Turcs, prirent un grand développement.

M. V. CANET dépose une pièce de monnaie de Louis XV, à la date de 1755.

M. TERRISSE fait remettre une petite pièce de monnaie, qui porte d’un côté la devise : Dei gratiâ sumus quod sumus, et de l’autre, le nom d’Antoine de Bourbon et de Jeanne de Navarre, sa femme, roi et reine de Navarre, duc et duchesse de Bourbon. Plusieurs monnaies de la même époque ont été trouvées aux environs de Castres, et dernièrement encore, au milieu des ruines du château de Montredon.


M. PARAYRE communiqué une lettre émanée du laboratoire de géologie de Paris. Il avait adressé à M. C. d’Orbigny, quelques ossements fossiles. Il résulte de l’examen de ces divers échantillons, que les mammifères auxquels ils appartiennent, sont autant d’espèces nouvelles. Une conséquence très-intéressante, au point de vue géologique, c’est que la couche où ont été recueillis ces ossements, est de l’éocène, plus ancien que le gypse à paleotherium des environs de Paris, qui contient cependant des animaux ayant une très-grande affinité avec ceux-ci, par les molaires inférieures. Cependant, par leurs molaires supérieures, les fossiles trouvés à Castres, se rapprochent des anchiterium. Le muséum d’histoire naturelle possède peu de chose de cet éocène du midi. Il fait appel à la bonne volonté de M. Parayre qui ne lui manquera pas. De son côté, la Société sera heureuse de l’aider à combler cette lacune.


M. V. CANET dépose l’empreinte d’un sceau recueilli par M. Tailhades, fondeur. Il a 25 millimètres de diamètre, et a été trouvé au milieu des décombres retirés de l’ancienne maison des religieuses de Ste-Claire à Villegoudou. Il porte au centre une colombe très-profondément gravée, qui tient à son bec un rameau vert. Il y a du soin, mais peu d’habileté dans cette représentation. Au-dessus, et en exergue, est une croix dont les branches sont égales ; à la suite on lit : S. BERTRANDI. D. VIRIDARIO. Ce sigillum a évidemment une origine religieuse. La croix qui précède l’inscription l’indique suffisamment. Mais appartient-il à notre contrée ? D’abord il n’a aucun rapport avec le lieu où il a été trouvé. Le couvent des religieuses de Ste-Claire a été fondé en 1454, par la fille de Bernard d’Armagnac, comte de Castres, et il ne compte aucun Bertrand parmi ses bienfaiteurs, ni parmi ses protecteurs. Aucun évêque de Castres ne porte le nom de Bertrand. D’ailleurs, leur sceau aurait reproduit les insignes de leur dignité. Au nombre des 59 abbés qui ont gouverné l’abbaye de St-Benoît de Castres, on trouve deux Bertrand. L’un en 692, est le 4me dans l’ordre du temps ; l’autre en 1312, est le dernier, car l’abbaye de St-Benoît fut érigée en évêché par Jean XXII, en 1317. Aucun de ces deux noms n’est suivi d’une désignation particulière.

Il ne serait pourtant pas impossible que le sceau retrouvé appartint à notre abbaye.

Le sceau du dernier abbé de St-Benoît, de Castres, aurait-il été recueilli par les religieuses de Ste-Claire, ou bien se serait-il trouvé par hasard, mêlé à d’autres objets de même nature ? C’est ce qu’il n’est pas possible d’établir. Il ne faut pas oublier, d’ailleurs, que quoique le caractère des lettres de la légende, permette de faire remonter au XIIIe ou au XIVe siècle, le sceau auquel elles appartiennent, rien n’indique suffisamment le dernier abbé de Castres.

Une autre difficulté se présente d’ailleurs. Catel dit que les abbés de St-Benoît prirent dans leur sceau, après la translation des reliques de St-Vincent, la tête du martyr espagnol, avec ces mots : S. S. Benedicti Castri ; et qu’auparavant ils en avaient un autre avec cette légende : S. G. abbalis Castrensis.

Il est naturel, pourtant, de supposer qu’un objet trouvé dans les ruines d’une ancienne maison religieuse, a quelque rapport avec son histoire, ou celle du pays auquel elle appartient. C’est ce qui a permis d’émettre la pensée que ce sceau pouvait provenir d’un abbé de St-Benoit. Cette conjecture paraît d’autant plus admissible, que l’histoire religieuse de la France ne porte que deux fois le nom de Viridario, mais sans le prénom inscrit sur le sceau. Le nom de Verdier, car c’est ainsi que du Cange traduit Viridarius, ne se trouve que très-rarement mentionné dans l’histoire du Languedoc.

L’abbaye d’Ardorel, située à peu de distance de Castres, a eu, dans le XIIIe siècle, trois Bertrand pour abbés. Bertrand I en 1253, Bertrand II en 1283, et Bertrand de Montlaur (de Monte Lauro) en 1294. Ces dates pourraient se rapporter au caractère des lettres inscrites ; mais elles sont fort antérieures à la fondation du couvent de Ste-Claire.

Le caractère général du sceau, comparé aux sceaux ecclésiastiques, dont l’histoire du Languedoc, de dom Vic et dom Vaissette donne les figures, permet de le classer, d’une manière à peu-près positive, dans la dernière moitié du XIIIe, ou la première moitié du XIVe siècle.


M. V. CANET communique à la Société un fragment d’inscription qu’il a trouvé chez M. Serres, peintre décorateur, rue de Fuziès, à Castres.

En 1846, le Pont-vieux fut reconstruit : une partie de la maison de M. Serres disparut dans l’élargissement des abords du pont et de l’entrée de la rue. Les travaux rendus nécessaires par la reconstruction, découvrirent plusieurs assises de pierres qui devaient faire partie des fondations du pont que l’on venait de détruire. La dernière assise de ces pierres, d’une assez grande dimension, reposait sur le roc. Au-dessus, à l’endroit même où devaient s’arrêter les travaux de M. Serres, parce que c’était le point de départ du pont que l’on reconstruisait, fut trouvée une pierre de 0,m60 c., sur 0,45, travaillée avec soin et où l’on crut reconnaître quelques caractères. Elle fut recueillie par M. Serres avec un intérêt trop rare aujourd’hui, ou tant de témoignages du passé se perdent encore, par indifférence ou par dédain. Il fut alors reconnu que la pierre portait sur ses bords, de bas en haut, des deux côtés, et horizontalement, jusqu’à leur rencontre à la partie supérieure, des caractères dont on apercevait seulement la trace. On essaya de les dégager, et on les trouva remplis de goudron. Les lettres furent dégagées peu à peu, avec beaucoup de précautions, car la pierre avait perdu de sa dureté, et le goudron offrait en plusieurs endroits une grande résistance. On lut alors, sur la partie droite, et en remontant : IR. N : L. OV CAL…, et sur la partie gauche, jusqu’à la rencontre des premières lettres : E : IAN : MVC : XX.

Cette inscription se rapporte-t-elle à la construction du pont ? Il n’y a pas à en douter ; le soin avec lequel la pierre était posée ne permet pas la moindre incertitude à cet égard : mais l’inscription est incomplète, par la dégradation de la pierre trouvée, et parce que les travaux ne purent pas être poussés plus loin. Il est évident, d’après la disposition des deux côtés de l’inscription, que l’on a seulement, une partie du souvenir confié à la terre, et enfoui dans les fondations ; l’autre est restée à sa place. Elle devait être au moins d’égale grandeur, si même elle n’était pas en trois pièces. La largeur de la pierre ne rendrait pas impossible cette dernière supposition. L’inscription aurait ainsi un plus grand développement, et il est à regretter qu’elle n’ait pu être recueillie tout entière. Elle aurait probablement permis de constater d’une manière positive, une époque qui n’est pas suffisamment indiquée par les chiffres contenus dans la partie retrouvée. D’ailleurs, il y avait sans doute quelque chose, ou attributs, ou armoiries, ou inscription, dans l’encadrement formé par les lettres autour de la surface de la pierre, car cette disposition n’est employée que pour donner une plus grande place à un dessein quelconque. Or, il n’y a rien dans la partie retrouvée. Celle qui a dû être laissée à sa place eût été, sans doute plus précieuse.

Il n’est pas possible, avec ce qui reste, de formuler une conjecture. Il est certain que le pont qui unit la rue de Fuziès à la rue du Pont-vieux, est le plus ancien de la ville. Le nom qu’il a conservé à travers ses transformations, l’indique d’une manière incontestable. Mais à quelle époque remonte sa première construction ? Borel, qui a recueilli tant de souvenirs de la patrie qu’il aimait, parce qu’elle a « je ne sçays quels charmes et quelles naturelles douceurs qui font qu’on ne peut jamais l’oublier, et qu’on veut tascher de déterrer les mémoires de ses antiquitez » dit simplement du Pont-vieux qu’il est fort ancien. Il est certain qu’il est antérieur au Pont-neuf qui existait en 1484, et qui a été réparé en 1568 et 1605, à la suite de grandes inondations. La forme des lettres de l’inscription semblerait permettre de l’attribuer à la fin du XV{{|e}}, ou au commencement du XVIe siècle ; mais elles sont trop peu caractérisées, pour qu’il soit possible d’attribuer un sens, ou d’établir un jugement définitif, sur l’époque à laquelle elles appartiennent.

M. Serres qui avait eu le bon esprit de conserver ce que tant d’autres auraient laissé perdre, a bien voulu mettre cette pierre à la disposition de la Société, pour ses collections. La Société accueille avec reconnaissance cette offre dont elle profitera, lorsqu’elle pourra disposer d’un local suffisant. Elle remercie M. Serres des soins qu’il a apportés à conserver cette pierre, et de l’empressement avec lequel il l’a offerte à la Société.


M. R. DUCROS donne lecture d’un parchemin trouvé dans les archives de Boissezon.

Cette pièce renferme l’ordre donné par Noel seigneur de Lacrouzette, gouverneur, au nom du maréchal de Dampville, des diocèses de Castres, Alby et Lavaur, d’établir une garnison de trente-cinq hommes à Boissezon. Cette garnison devait s’opposer aux incursions de ceux de la nouvelle opinion religieuse, qui, de la montagne arrivaient jusques à Castres.

Cette pièce fait connaître le paiement attribué à chacun de ceux qui composaient la garnison. Le commandant a quarante-cinq livres par mois, le sergent quinze livres, deux caporaux onze livres dix sous chacun : enfin il est attribué à chacun des trente-un soldats, sept livres dix sous. Les formalités à remplir pour la délivrance et l’emploi de la somme totale de 315 livres par mois, sont nombreuses. Le trésorier est tenu à des précautions minutieuses, qui semblent bien peu d’accord avec l’agitation et le désordre de cette époque.

La garnison doit être sur pied pendant tout le temps de la guerre, et recevoir les ordres supérieurs du maréchal, du seigneur de Forgnevals, et du seigneur de Lacrouzette.

Le nom du seigneur de Forgnevals, qui aurait exercé, d’après cette pièce, un pouvoir analogue à celui de Noel de Lacrouzette, ne paraît pas dans l’histoire du pays. Il y aurait quelque intérêt à le rechercher et à le faire connaître. Celui de Forquevaux se trouve mentionné dans le récit d’un certain nombre d’engagements, et de combats : il avait un pouvoir pareil. Ces noms différents ne désigneraient-ils pas le même chef ?

Quant au seigneur de Lacrouzette, son rôle a été important, et l’on peut en rappeler les principaux traits, sans avoir à craindre de trouver quelque excès, ou d’avoir à gémir de quelques violences. Noel de Lacrouzette passait pour un homme de guerre et un profond politique. Il réunissait des qualités souvent opposées et peu compatibles, surtout en des temps où les meilleurs esprits ont de la peine à rester d’accord avec eux-mêmes. Il était ferme et ardent comme un chef de parti, dans une guerre civile. Il était calme et froid comme un homme d’état, que les principes guident, et que la passion ne peut atteindre. Il commandait la ville de Castres à l’époque de la St-Barthélemy. Il repoussa avec indignation les ordres qu’il reçut, et répondit qu’il ne reconnaissait pas dans cette sanglante exécution que l’on préparait, la volonté du roi. Plus tard lorsque les faits furent accomplis ailleurs, il resta fidèle à ses premiers sentiments : il rassura, par son indépendance et sa fermeté, les protestants qui s’étaient remis avec confiance à sa loyauté. Il sut maintenir le bon ordre dans la ville, calma les haines, fit taire les plaintes, évita toutes les occasions et supprima tous les prétextes de collision et de lutte. Son administration fut bienfaisante ; l’hommage complet que rend Gaches à son caractère et à ses actes, ne permet pas d’en douter. Ce sont des souvenirs que l’on est heureux de recueillir et de conserver. Ils montrent ce que peut un homme par sa justice et son énergie, par sa bienveillance et sa fermeté, au milieu des agitations civiles, et des luttes les plus ardentes et les plus vivaces, commencées au nom de la religion, et abritées sous cet auguste et pacifique étendard, par de violentes et insatiables passions.


M. V. CANET donne lecture d’un règlement de police établi à Brassac, en 1623, par « l’autorité et consentement du seigneur. »

Quoique nos archives et celles des petites villes qui nous environnent aient eu à subir de rudes atteintes, par l’effet des guerres civiles, des dévastations de la révolution, et de l’incurie de ceux qui ont été préposés à leur garde, il est possible cependant, de trouver encore quelques titres, et des pièces historiques en bon état de conservation. La publication de la plupart de ces documents ne serait pas sans utilité pour l’histoire locale, et pour la reconstitution de mœurs et de coutumes, dont les derniers débris s’en vont tous les jours.

Des invitations pressantes, ou des ordres formels de l’administration supérieure, jalouse de ces monuments du passé, et justement émue de leur diminution journalière, ont déterminé un classement qui n’est pas partout exactement fait, mais qui, complété ou modifié par une étude sérieuse, permettrait de suivre le développement d’institutions trop peu connues, et les phases diverses par lesquelles elles sont passées.

Les archives de Brassac sont considérables. Elles ont été depuis quelques années, classées avec soin et disposées avec intelligence. Grâce à ce travail qui n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire, les recherches sont devenues possibles, au milieu de pièces nombreuses et de nature différente. On peut les aborder, avec l’assurance de ne pas marcher au hasard, et l’espérance d’y trouver des documents intéressants pour quelques points de l’histoire locale.

Ces archives, que l’intelligence éclairée de M. le secrétaire de la commune a classées, la bienveillance du maire, M. Paul Ouradou, les met avec empressement, à la disposition de ceux qui veulent étudier. C’est ainsi qu’il a été possible à M. V. Canet, de parcourir rapidement les titres qu’elles renferment, et d’arrêter son attention sur un document qui n’a pas une grande importance, mais qui contient plusieurs articles vraiment caractéristiques. C’est un règlement qui, d’après une requête du 2 juillet 1686, a été dressé et observé de toute ancienneté, et que les consuls supplient le seigneur de remettre en vigueur, « pour faire régner un bon ordre, et conserver les habitants en paix et union. » Il renferme 22 articles.

Le premier défend de jurer ou blasphémer le nom de Dieu, sous peine de 60 sols d’amende, au profit du seigneur.

Le second, de tenir, le dimanche, les boutiques ouvertes, ou d’exposer quelque chose en vente sur la place publique, excepté à l’issue des offices, sous peine de confiscation, et d’une amende de 60 sols.

Le troisième, d’aller chasser sur les terres des seigneurs de Castelnau et de Belfortès, sans leur permission, sous les peines portées par les ordonnances du roi.

Le quatrième, de prendre du bois vert ou mort, de faire un passage ou de conduire les troupeaux dans les terres du seigneur, sous peine de 60 sols d’amende, et autres arbitraires.

Le cinquième, d’appeler quelqu’un en justice de première instance, devant d’autres juges que ceux du seigneur, sous les peines portées par les ordonnances du roi.

Le sixième, interdit aux habitants et aux cabaretiers de vendre du pain, du vin, et de la viande, ou une denrée quelconque, sans avoir présenté ces différents objets aux experts jurés et autres, députés par les consuls.

Le septième, oblige les hôtes à donner du vin au dehors à qui en voudra, sans pouvoir s’en réserver pour eux-mêmes plus de six pintes.

Le huitième, défend de vendre la livre de pain de moussole, froment ou seigle, d’un denier plus cher qu’à Castres, sous peine d’une amende de 60 sols.

Le neuvième, oblige ceux qui font état de tuer le bétail, à en tuer toute l’année, et à ne l’exposer en vente qu’après une visite faite, pour constater s’il est de la qualité requise.

Le dixième, défend d’aller, le dimanche, dans une taverne ou hôtellerie, de commettre aucun scandale, de jouer aux cartes, dés et autres jeux prohibés par les ordonnances, sous peine de 60 sols pour les délinquants et les hôtes, du double en cas de récidive, et, pour la troisième fois, de poursuites et punitions par voies de droit.

Le onzième, prohibe la pêche au moment du frai, dans les viviers ou réservoirs des seigneurs, sous peine de 60 sols d’amende, et de confiscation de filets et autres instruments.

Le douzième, interdit de vendre du poisson avant de l’avoir présenté aux seigneurs. Il fixe le plus haut prix à trois sols la livre pour la truite, à un sol le goujon ou menu poisson, à huit deniers pour les écrevisses ; en temps de carême, le prix est élevé d’un quart. De plus, le poisson devra demeurer demi-heure sur la place, avant d’être vendu. Les contraventions sont punies de 60 sols d’amende pour la première fois ; du double et de la confiscation pour la seconde.

Le treizième, défend de se servir de chaux ou d’autre moyen, pour faire mourir le poisson, sous peine de dix livres d’amende et de deux jours de prison avec les fers ; de détourner le cours de la rivière, sous peine de 60 sols.

Le quatorzième, prohibe tout acte nuisible aux jardins, tout enlèvement de fruits, sous peine de 50 sols pour la première fois, et de cinq livres et des effets du refus de paiement, pour la seconde.

Le passage sur les possessions d’autrui par bœufs ou animaux, est puni d’une amende de cinq livres.

Le quinzième, punit d’une amende de dix livres, toute atteinte portée par le bétail aux bois et taillis de la ville de Brassac, au moment où ils sont « en défenses et remises de printemps et d’automne. »

Le seizième, défend sous peine de 60 sols d’amende, de mener du bétail dans les herbages de la commune.

Le dix-septième, interdit d’avoir des chèvres, si on ne peut les faire garder par un chevrier expert. La contravention est punie de 60 sols d’amende, et de la confiscation des chèvres.

Le dix-huitième, oblige de faire mettre toutes les romaines et balances au poids de Castres.

Le dix-neuvième, exige que les quartières, mégères et punières, canne et demi-canne, soient conformes aux étalons, sous peine de cinq livres pour la première fois, du double pour la seconde, et de la confiscation des faux-poids qui seront cloués sur la place publique.

Le vingtième, interdit d’acheter une denrée quelconque, comme pain, vin, huile et fruits, à moins qu’elle ne soit restée deux heures à la place publique. Ceux qui en auront acheté pour revendre, seront tenus d’en donner au même prix, toute la journée, sous peine de dix livres d’amende.

Le vingt-unième, punit de trois livres d’amende, tout préjudice porté aux arbres des forêts communales et des ormeaux plantés pour l’embellissement de Brassac.

Le vingt-deuxième et dernier article, défend de rien jeter dans les rues de Brassac, d’y laisser séjourner du fumier, et oblige, sous peine de 5 livres d’amende, chaque habitant à faire paver le devant de sa porte, afin que l’eau ne puisse y séjourner.

Plusieurs articles de ce règlement pourraient être l’objet d’utiles observations. À part ce qui regarde strictement la police, et qui se retrouve à toutes les époques, il y a quelques mesures qui touchent à des questions d’une grande importance pour l’économie sociale. Quelques-unes de ces questions ont été de nos jours l’objet d’une attention spéciale, d’études sérieuses et de polémiques fort vives. Tout ce qui tient aux premiers besoins de l’existence, attire à bon droit la sollicitude de ceux qui commandent. Cette sollicitude allait fort loin autrefois, ainsi que le prouve le règlement de 1623, qui n’est qu’une constitution écrite, après avoir été longtemps observée comme usage.

Ces documents ne paraissent pas, au premier abord, avoir une grande valeur en eux-mêmes : mais ils peuvent être d’une utilité réelle pour l’histoire. Les principes qui présidaient à la vie de ces petites républiques qui se sont maintenues avec tant d’énergie, pendant le moyen-âge et qui ont fait régner en France une si grande liberté dans la commune, ne sont peut-être pas assez connus. Leurs rapports avec les seigneurs immédiats, les seigneurs voisins, ou avec ceux qui conservaient sur elles quelques droits de juridiction, lorsque le pouvoir se fut concentré dans la couronne, n’ont pas été complètement déterminés.

D’ailleurs il y a une si grande variété, sous une uniformité apparente, que l’on peut toujours s’attendre à trouver quelque chose de nouveau, quelque révélation inattendue. Ces études de détail ne sont jamais perdues ; elles arrivent d’ailleurs à former un ensemble d’où doit sortir une idée générale, d’où finit par se dégager un système.

La Société peut trouver aux environs de Castres de nombreux sujets d’étude. Si toutes les archives ne sont pas aussi bien classées, ni aussi bien conservées que celles de Brassac, on peut pourtant compter qu’un travail de recherche ne sera jamais inutile. On ne se plaint tant de la pauvreté de certaines contrées, que parce qu’on ne s’est pas donné la peine de les étudier, ou que l’attention a pris une fausse direction. La Société littéraire et scientifique de Castres s’est donné pour mission de faire connaître le pays au milieu duquel elle vit. Elle marchera résolument dans cette voie, et peut-être parviendra-t-elle à faire revivre ces localités dont chacune a son histoire, et offre, par conséquent, d’intéressants sujets d’étude. Tout n’a pas été dit ni sur la vie intime, ni sur le rôle joué dans les événements dont l’histoire générale s’est emparée. Si l’on n’a pas la prétention de faire des découvertes, on peut avoir l’ambition légitime de ne pas laisser perdre ce qui est bon à conserver, et de rendre hommage aux institutions sous lesquelles ont vécu tant de générations.


M. A. COMBES lit une note sur des productions en langue vulgaire publiées, depuis quelque temps, par le journal l’Aigle du Tarn. Ces œuvres n’appartiennent pas directement à la Société littéraire et scientifique. Peut-on dire qu’elles soient étrangères à son impulsion et à son influence ?

Les études publiées par la Société, sur la valeur relative ou absolue de la langue d’oc, ont porté leur fruit. Elles ont rappelé l’attention sur un idiome trop négligé : elles ont déterminé certaines tentatives qui probablement n’auront pas été faites en vain ; car ce qu’elles ont produit, pour l’agrément particulier, ne tardera pas à devenir un moyen d’action sur le pays.

Deux de ces versificateurs se recommandent déjà d’une manière particulière à l’attention : l’un est M. Alibert, membre correspondant de la Société ; l’autre M. Roux, du Carla. Jusqu’à présent, ce qu’ils ont livré au public dans cette joute poétique qui attirait à si bon droit un intérêt sympathique, n’a ni un grand développement, ni une haute importance par les sujets. Il semble qu’ils aient voulu avant tout s’assurer des ressources de la langue et essayer sa souplesse, en lui faisant prendre des tons différents, et en la pliant à des sujets divers. Ils ont voulu être versificateurs faciles, élégants, corrects, originaux ; ils semblent n’avoir pas aspiré à être poêtes, ce qui ne veut pas dire qu’ils n’aient pas souvent dépassé leur but. Ils connaissent l’idiome patois ; ils ont évité avec un soin particulier ces emprunts à la langue française, qui constituent un mélange sans caractère et sans beauté. Ils ont heureusement employé les tournures naturelles de la langue patoise, ses mots les plus usités, ses images propres, en un mot, ce qui constitue son génie.

S’il fallait établir une différence entre eux, on trouverait chez M. Alibert plus de poésie dans le mot ; chez M. Roux plus d’originalité dans la pensée. Le premier semble avoir beaucoup étudié Goudelin, ses métaphores toujours en relief, ses images saisissantes. Il reproduit avec bonheur les traits principaux de son caractère, et plusieurs des qualités éminentes de son style. Le second procède évidemment de Daubian, plus simple, plus méthodique, plus régulier dans son inspiration, plus égal dans ses figures. L’un peint, l’autre décrit ; de là, un caractère distinctif dans des productions qui sembleraient, par les circonstances où elles se sont produites, et par leur sujet même, devoir s’identifier et se confondre.

M. Alibert dit en termes que n’aurait certainement pas désavoués Goudelin :

Et quant al mès d’Agoust lou soulel sé fa biel,
Et mounto d’apassou dins lou cami d’al cel,
Alaro qu’aïci-tal sien grillats coum’un blésé,
Bostre bouquet est fresc, que fa baba dé bésé.

M. Roux écrit de son côté :

La flou que s’espélis es toujours uno estréno.

Pensée charmante, d’une délicatesse que la forme rend plus gracieuse, et qui ne se présente pas dans les vers de M. Roux, sans être habilement préparée ni parfaitement complétée.

Il y a un progrès évident pour les deux concurrents. De la pensée un peu incertaine, du vague des premiers vers, ils sont arrivés dans leurs dernières compositions, à un ton plus net, à une expression plus vive, à plus d’éclat, d’entrain et de charme dans le style. La sphère s’est agrandie devant eux, à mesure qu’ils avançaient : ils ont abordé les idées morales, et se sont faits les interprètes de considérations élevées et de sages conseils. C’est une voie féconde dans laquelle ils devraient s’engager résolument l’un et l’autre. Pourquoi le vers patois ne serait-il pas un moyen de faire pénétrer dans les masses, les grandes pensées de moralisation, et les sentiments qui vont chercher leur inspiration, dans les dogmes ou la morale de la religion ? Tout le monde y gagnerait : la langue, la poésie, le poète, le lecteur, et avec lui, la société tout entière.

M. Combes termine par une citation de M. Alibert ; ce sont de bonnes pensées et d’excellentes considérations heureusement rendues en vers qui ne manquent ni d’élévation, ni de mouvement, ni d’éclat :

Saben qu’al joun d’abeï pertout l’ourgul doumino,
Mantillo, parlomen, pierrot, et canuzou,
Tout a la prétentiou dé pourta crinolino,
Dé sé coufla dé ben, cadun à la prusou.

Aquel sujet, ma paouro Muso,
Aourio dé qué nabra lou cor ;
Mais s’ambé l’or, l’hommé s’amuso,
Tout ço qué brillo n’es pas d’or.
Dins un cantou d’aquesto terro,
Ya quicon que fa mens dé bruts
Et qu’aïmi maït que lous escuts,
Aco’s las flous dé moun parterro,
Un boun amic et sas bertuts.


M. V. CONTIÉ entretient la Société d’une invasion de chenilles qui ont ravagé les ormes des promenades de Castres, et les ont presque entièrement privés de leurs feuilles.

Plusieurs causes avaient dû contribuer à compromettre la beauté de la plupart de ces arbres, et l’existence de quelques-uns. Déjà ils avaient été privés des fossés, réservoirs d’eau et d’humus, si nécessaires à leur développement, si utiles pour les mettre en mesure de lutter contre les effets des chaleurs. Aussi, la sécheresse qui désole nos contrées, leur avait-elle déjà porté une assez forte atteinte, et avait-elle commencé à dessécher leur feuillage, lorsqu’un insecte est venu, sous forme de larve, de chenille, ou à l’état parfait, absorber toute la sève des feuilles, détruire leur parenchyme, et les réduire à leurs nervures et à leur épiderme.

Cet insecte est la galéruque de Calmar. Il a 0m,003 de long, sur 0m,0015 de large. Il est d’un gris roussâtre, coupé de bandes longitudinales noires sur les élitres. Il appartient à l’ordre des coléoptères, à la famille des cycliques, suivant les uns, ou des chrysomêles, suivant d’autres, au genre galéruque, voisin des chrysomêles et des altises. Il se distingue de ces derniers, par un grand nombre de caractères, tels que la forme ovale et un peu aplatie du corps ; des antennes insérées près de la bouche, entre les yeux, et rapprochées à leur base ; les cuisses postérieures non renflées comme celles des altises.

Ces insectes subissent les trois états successifs de larve, de chrysalide et d’insecte parfait. La larve ou chenille est jaune, ponctuée de noir, avec quelques poils assez peu visibles à l’œil nu ; sa longueur moyenne est de 0m,015. Cet état dure de cinq à sept jours. La chrysalide est ordinairement d’un gris blanchâtre, tendant au jaune : elle atteint à peine 0m,001. C’est à l’état de larve que la galéruque exerce le plus de ravages. Elle pond une très-grande quantité d’œufs, et peu de jours paraissent suffire pour leur éclosion : une série d’observations a permis de constater ces faits. Les pontes sont, en moyenne, de deux au moins. On peut se faire une idée de la multiplication de ces insectes ; dès qu’ils se trouvent en sécurité, et qu’ils sont favorisés par une sécheresse prolongée.

Il ne serait pas sans intérêt de rechercher la cause de la multiplication de cette galéruque chez nous pendant cette année. Il ne faut pas méconnaître pourtant qu’elle existait déjà dans le pays ; mais jamais elle n’avait exercé de ravages pareils à ceux que l’on déplore, et qui, non seulement portent atteinte à nos ombrages, mais compromettent encore l’existence des ormes ; car c’est l’espèce d’arbre qu’elle attaque de préférence.

Les pays méridionaux favorisent le développement et la reproduction de cet insecte. Depuis quelques années, les allées de Meillan à Marseille, en sont infestées. Jusqu’à présent, on ne l’avait trouvé à Castres qu’en très-petite quantité. Les pluies et les gelées tardives du printemps, les variations assez nombreuses de l’été devaient le détruire ou porter obstacle à l’éclosion des œufs. Les chaleurs excessives et précoces de cette année, et la fixité du beau temps, sont donc l’unique cause de ce développement excessif et désastreux.

Quels moyens peuvent être employés pour préserver les ormes de cette atteinte, ou en diminuer l’intensité ? Plusieurs ont été indiqués et employés, mais ils n’ont produit qu’un effet borné. Les fumigations, l’injection de dissolutions diverses, ont pu atteindre et faire périr un certain nombre d’insectes ; mais le plus grand nombre a échappé, en se réfugiant sous les feuilles, ou dans les parties les plus élevées des arbres. Pour ce mal, comme pour tant d’autres, il vaut mieux prévenir qu’avoir à combattre et à réprimer. Deux époques sont avantageuses. Les pluies et les froids tardifs de mai, et quelquefois de juin, forcent ces insectes à se réfugier en grand nombre, dans les maisons où ils trouvent un abri. Il est facile alors de s’en débarrasser. Plus tard, lorsqu’ils sont à l’état de chenille ou de chrysalide, ils tombent aux pieds des arbres. On a pu en voir cette année en quantité considérable auprès de tous les ormes. Il suffirait alors de les ramasser et de les brûler.


M. V. CANET rend compte à la Société d’un recueil de vers publié en 1807, par M. P. Albert, de Castres, sous le titre de : Amours et autres poésies fugitives.

Ce petit volume est un ouvrage de jeunesse. L’auteur avait vingt ans quand il le publia. La première partie se compose de quatorze élégies ; la seconde d’idylles et de pièces différentes de caractère, de sujet et de ton.

Il est bien difficile d’apprécier exactement la valeur littéraire d’œuvres de ce genre, si on ne se rapporte à l’époque où elles ont été composées, et à l’inspiration qui les a produites. Sans douté, les grandes créations poétiques sont de tous les temps, et si des considérations particulières, peuvent leur donner ou leur ôter quelque chose de leur force ou de leur grâce, le fond est toujours le même, et les grands traité qui le reproduisent, résistent à toutes les modifications et à tous les changements. Mais des œuvres légères sont plus particulièrement empreintes d’un caractère de circonstance, qu’il ne faut pas oublier, pour ne pas être injuste, ou par indulgence ou par sévérité.

M. Albert avait vingt ans, quand il livrait au public ces premières inspirations de sa muse, comme on disait alors. On sait ce qu’est la jeunesse, sous l’empire d’un ardent enthousiasme ou de fortes émotions. Il lui semble que tout s’ouvre devant elle, et que tout est permis à son ambition. les poètes d’ailleurs, ne doutent jamais de rien. C’est un privilége qui les fait toujours jeunes, même lorsque l’âge aurait dû les rendre plus calmes et plus circonspects.

M. Albert, malgré la Révolution qui aurait pu rompre la tradition, avait les enthousiasmes et tous les principes de la poésie descriptive et légère, de la fin du XVIIIe siècle. La forme était et devait être pour lui, l’objet principal. Il ne s’agissait pas de trouver des inspirations nouvelles, d’aller demander à des sujets qui n’auraient pas été traités auparavant, des motifs négligés ou inconnus ; il fallait avant tout prendre les thèmes anciens, et les varier à l’infini. Ce n’était pas la poésie d’ensemble qui sollicitait l’imagination, c’était une poésie de détail, s’arrêtant à des pensées ingénieuses, à des sentiments délicats, reproduisant dans la forme ce qu’il y avait de meilleur chez les maîtres, et surtout, parce qu’ils étaient plus accessibles, chez ceux qui venaient après eux. C’était, en un mot, l’imitation dans ce qu’elle a de moins large, l’imitation du sujet, de la pensée, du sentiment, de l’image, du style. Et comme l’imitation n’osait pas aborder les grands sujets, comme elle n’allait pas aux ouvrages qui demandent de puissants efforts, et qui semblent le privilége de quelques-uns, elle s’arrêtait volontiers aux genres secondaires. Elle sentait qu’elle n’était pas capable d’être forte ; elle essayait d’être gracieuse. Les grands ouvrages lui faisaient peur, elle se contentait de ce qui semble exclusivement fait pour l’agrément. C’est là toute la littérature de cette période qui précéda l’époque des grandes luttes littéraires, et de cette rénovation tentée et accomplie par des passions ardentes et des enthousiasmes sans mesure. Est-il étonnant qu’un jeune homme, ait suivi ce courant et s’y soit abandonné sans résistance ?

Pour s’opposer à la tendance générale d’une époque, il faut avoir une grande témérité, ou la pleine conscience de sa force et de sa valeur. M. Albert ne voulait pas être téméraire. Il ne se sentit pas cette énergie qui fait d’un débutant un novateur. Il fut de son époque. Il fit des vers comme on en faisait, lorsque dans une insouciance complète de ce que devait apporter le lendemain, ou dans une ignorance absolue des résultats auxquels allait aboutir cet ensemble de causes, dont on voit aujourd’hui le rigoureux enchaînement, on marchait à des catastrophes, en faisant des poèmes légers, en se jouant dans des vers que l’on assaisonnait de grâce et de frivolité, et en couronnant de roses des têtes que l’échafaud attendait.

Geoffroy, dans le Journal des Débats, attaqua vivement cette œuvre d’un jeune homme. Pourquoi le critique, dont les jugements sur les meilleures choses et sur les plus sérieuses avait tant d’autorité, s’attacha-t-il à l’œuvre d’un inconnu ? Il est bien difficile de l’expliquer. Quoi qu’il en soit, cette critique toute vive et passionnée qu’elle fut, était un honneur pour M. Albert. Il n’est pas donné à tout le monde d’attirer le courroux de cette puissance qui tient la plume pour louer et pour blâmer, pour donner au génie la satisfaction à laquelle il a droit, et à la médiocrité le châtiment qu’elle mérite. Geoffroy jugeait de haut et à un point, de vue absolu. Il avait raison d’être sévère. Le goût ne doit jamais fléchir jusqu’à compromettre, par des ménagements, la justice de ses appréciations et l’autorité de ses jugements. Mais si, au lieu de voir, dans ces quelques pages, une œuvre de longue méditation qui donne la mesure d’un esprit, il y avait vu, ce qui était la vérité, des essais de jeune homme, des tentatives d’une imagination qui cherche sa voie et qui a besoin de s’interroger, n’aurait-il pas dû étudier, sous l’œuvre qu’il ne trouvait pas bonne, les ressources et les espérances de l’auteur ? N’y a-t-il pas, en effet, même dans les œuvres les plus faibles, quelque chose qui révèle ce que le travail ou la maturité de l’âge aurait pu les faire ?

C’est ainsi que doit être traitée la jeunesse. Que l’on donne tout d’abord sa place à l’œuvre qu’elle produit ; mais que l’on interroge ces mille traits par lesquels un homme se trahit, pour présager ou pressentir ce qu’il peut être un jour. On donne ainsi à la justice ce qu’elle réclame, et l’on entoure d’égards un esprit qu’il serait au moins imprudent de décourager.

Il n’y a pas à refaire l’œuvre de Geoffroy en fait de justice et de bon goût. Cependant il est permis d’ajouter quelques considérations.

Les élégies de M. Albert sont des imitations de Tibulle. Elles n’ont pas ce ton d’exquise délicatesse qui s’unit si bien à la force éclatante, et par lequel Tibulle se distingue de tous ses rivaux, et surtout de ses imitateurs. Mais la forme est déjà nette et accentuée. La pensée se produit facilement : elle n’est ni enveloppée d’obscurités, ni perdue dans le vague. Le sentiment n’est pas profond. C’est une jeune âme qui ne connaît le bonheur que par de vagues aspirations, et le malheur que par les plaintes des poètes qu’il a étudiés. Cependant, il y a d’heureux traits, et, à défaut de profondeur et d’éclat, on retrouve partout une certaine vérité. On sent bien que le poète se plaint et se réjouit, accuse et défend, sans avoir lui-même éprouvé tous ces combats qu’il essaie de décrire ; mais le récit, quoique affaibli, n’en est pas moins vrai. Le ton général est terne, comme celui d’un imitateur ; mais le langage est correct, le style ne se traîne pas, et le mouvement du vers fait souvent illusion sur la faiblesse de la pensée et la constante timidité du sentiment.

Les poésies fugitives ont plus de valeur. Elles prouvent plus de flexibilité dans l’esprit, et plus de ressources dans l’imagination. Quelques-unes sont aussi des imitations : mais il semble que l’auteur en ait pris son parti, et qu’il veuille mettre un peu plus du sien dans ce qu’il emprunte aux autres. Quelques petites pièces sont pleines de fraîcheur et de grâce. Si l’on retrouve encore à chaque page, ces souvenirs mythologiques qui nous paraissent si étranges, et qui étaient alors des embellissements permis, il semble qu’il y ait des aspirations plus élevées, et un désir de liberté que l’on ne trouve pas dans les premières productions. L’hymme au soleil a plusieurs beaux vers, et l’on sent un souffle d’inspiration qui entraîne jusqu’au bout. Les souvenirs d’Ossian y sont sensibles ; et l’on ne doit pas oublier que Baour-Lormian, à cette époque, avait publié sa traduction en vers, dont le succès fut si grand. La pièce intitulée La nuit, ne manque pas de charme. Le thème n’est pas neuf, mais il y a d’heureux détails et de bons vers. Le réveil de l’enfant se fait remarquer par des traits d’une sensibilité naïve qui plait toujours, parce qu’elle est de tous les temps, et qu’elle anime ce petit tableau d’une vie réelle.

Sans doute, il y a des taches dans les meilleures pièces ; il y a surtout ce langage conventionnel, ces formes qui viennent d’elles-mêmes se placer sous la plume d’un jeune homme, comme un secours, et qui ne sont le plus souvent qu’un remplissage banal. Mais on est bientôt après dédommagé par d’heureuses inspirations, d’ingénieux aperçus, de bon vers, d’une facture libre. souvent hardie, toujours correcte. Ce sont des qualités qui ne garantissent pas toujours d’éclatants succès dans la carrière des lettres, mais qui sont assez sérieuses pour pouvoir être louées, et assez rares chez un jeune homme, pour qu’il soit permis de leur accorder une attention particulière.

La Société, qui tient à mettre en relief tout ce qui appartient au pays, ne pouvait laisser ignorer cette œuvre de jeune homme, prélude d’un grand nombre d’autres productions de toute nature, qui pourront devenir à leur tour, l’objet d’une appréciation spéciale.