Progrès de la Russie dans l’Asie centrale

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Progrès de la Russie dans l’Asie centrale
Édouard Thouvenel

Revue des Deux Mondes
4ème série, tome 28, 1841



PROGRES


DE LA RUSSIE


DANS


L'ASIE CENTRALE




DESCRIPTION DES HORDES ET DES STEPPES DES KIRGHIZ-KAZANS par M. de Levchine[1].





En 1717, le prince Békovitch, envoyé par Pierre Ier auprès du khan de Khiva pour chercher à établir des relations de commerce entre la Russie et les provinces centrales de l’Asie, tomba, victime de son zèle, sous le poignard d’un assassin. Le czar ne vengea point la mort de son ambassadeur ; mais, avec la puissance réelle qu’il avait fondée, il légua à ses successeurs un gigantesque dessein, dont ils n’ont pas cessé jusqu’à ce jour de poursuivre l’accomplissement. Doué de cet admirable instinct, de cette seconde vue que le patriotisme donne au génie, Pierre pressentit le premier les destinées d’un empire que sa position géographique paraissait alors condamner à un isolement éternel. Avant le siècle dernier, la Russie n’appartenait pas plus à l’Asie qu’à l’Europe, et s’épuisait en vains efforts sur son propre berceau ; Pierre la délivra de ses langes séculaires, et lorsqu’à sa voix elle essaya de marcher, comme déjà elle était un colosse, elle mit un pied sur la Baltique et garda l’autre sur la mer Caspienne.

A peine entrée dans le monde politique, elle y trouva son rôle tout tracé. Ces deux continens qu’elle séparait sanis pouvoir s’incorporer à l’un ou à l’autre, désormais elle entreprendra de les unir ; de terre neutre qu’elle était, elle s’efforcera de devenir un champ d’alliance. Telle fut, on n’en peut douter, la pensée dominante de Pierre-le-Grand. En effet, du jour où la Russie, façonnée à nos mœurs, instruite par nous-mêmes, put se servir du levier que nous lui avions mis dans les mains, elle en dirigea la pointe du côté de l’Asie. Pendant ces cinquante dernières années, si elle a profité des bouleversemens qui ont désolé l’Europe pour peser de tout son poids sur l’Allemagne, elle n’a pas un instant perdu de vue ses autres intérêts. Sans vouloir parler ici des Turcs réduits à l’impuissance, la conquête de la Crimée, celle de la Géorgie, la guerre de Perse, la lutte désespérée et sans doute inutile des peuples du Caucase, tous ces faits démontrent que l’esprit de Pierre-le-Grand est demeuré la règle constante de la politique des czars. Mais ce n’est pas seulement vers le sud que la Russie propage de jour en jour son irrésistible influence, elle ne met pas moins de ténacité à la faire pénétrer dans le centre de l’Asie. De ce côté, toutefois, sa marche est lente, embarrassée, obscure, et pur si muove ; tâchons donc de la suivre et de faire jaillir une faible lueur dans les ténèbres qui l’environnent.

Le cœur de l’Asie n’a pas cessé d’être en proie à des déchiremens, à des guerres et à des révolutions physiques dont une terre inféconde, à peine remise de ses secousses, et des populations nomades, sans lien entre elles, sont presque partout les tristes et irrécusables témoignages. Les Slaves, les Huns, les Turcs, les Tartares, se sont tour à tour élancés de cette contrée sur les portions de l’ancien monde qu’ils ont conquises ou dévastées. La longue succession de ces hôtes impatiens, qu’une main puissante et invisible poussait sans relâche devant elle, ne s’est arrêtée dans l’Asie centrale que depuis trois siècles. Les races jadis dominantes y ont toutes laissé des héritiers dignes d’elles ; cependant, au milieu de ces tribus errantes et à demi sauvages qui vivent dans les steppes, sans autres richesses, sans autre industrie que leurs troupeaux, il s’est reformé quelques petits états où l’agriculture, le commerce et les arts, ont acquis un certain développement. Les principaux sont le Khôkhan, le pays de Khiva et la Boukharie. Dans l’antiquité, ces provinces ont eu un moment de splendeur, et le commerce de l’Asie se faisait alors en grande partie par la mer Caspienne ; plus tard, il a eu des débouchés en Perse, en Syrie et en Égypte. En définitive, grace aux découvertes nautiques, l’Angleterre dispose à elle seule des richesses naturelles de l’Inde ; mais la Russie pense à les ramener, à son profit, dans leur première voie : telle est toute la question ; question pleine d’intérêt, non-seulement pour le pays, qui deviendrait ainsi le marché de deux mondes, mais encore pour l’Europe entière. La puissance de l’Angleterre réside dans sa marine et dans son commerce ; ces deux élémens de sa prospérité sont menacés à la fois par le projet de la Russie. Qu’il réussisse : en temps de paix, la vieille compagnie de la Cité ne sera plus sans rivale ; vienne la guerre, et une guerre maritime, l’Europe, approvisionnée par les caravanes, se passera des arrivages des navires britanniques. Bien que cet avenir soit encore éloigné, le tableau des relations de la Russie avec les provinces de l’Asie moyenne, en faisant connaître le chemin que cette ambitieuse puissance a déjà parcouru, donnera la mesure de ce qu’elle peut entreprendre.

Il ne sera pas sans utilité d’indiquer d’abord les limites et les conditions physiques de la région que les géographes ont long-temps désignée sous le nom fort inexact de Grande Tartarie, et que de savans voyageurs tels que Klaproth, Meyendorff, Levchine, préfèrent appeler simplement Asie centrale. Fixer ces limites, c’est aussi poser les bornes entre lesquelles les Russes exerceront certainement l’influence qu’ils doivent à leur position et à leur rôle de représentans de l’Europe et de la civilisation vis-à-vis de peuples arriérés et nomades. Le vaste plateau qui s’étend du nord au sud entre la Sibérie et les montagnes du Caboul et de la Perse, et de l’est à l’ouest, entre la chaîne de l’Oural, le fleuve de ce nom, la côte orientale de la mer Caspienne et la frontière occidentale de la Chine, comprend plusieurs provinces distinctes, que nous décrirons successivement, et dont la plus importante, quant à son étendue, est le pays des Kirghiz-Kazaks. Cette immense steppe, située entre les 55e et 42e degrés de latitude du nord au sud, et de l’ouest à l’est entre les 68e et 102e degrés de longitude, occupe toute la largeur de la Haute-Asie ; elle va de la mer Caspienne à la Chine. Au nord, elle touche par tous ses points à la Sibérie ; au sud, elle est terminée par une ligne brisée qui, partant du nord de la mer Caspienne, va rejoindre les fortifications chinoises après avoir côtoyé le pays des Turkomans, le khannat de Khiva, les monts Ghaour, la Boukharie et le Turkhestan. La région occidentale de la steppe des Kirghiz-Kazaks, comprise entre l’embouchure de l’Emba dans la mer Caspienne et les sources de la rivière de la Tobol, est entièrement occupée par de hautes montagnes dont les plus remarquables ne paraissent être que des ramifications des Ourals. Cette longue chaîne, qui forme une des barrières de l’empire russe, se prolonge dans la steppe sur deux points différens. La première de ces branches, qui domine le cours du fleuve Oural, entre les forteresses d’Orsk et de Gouberlinsk, porte le nom de monts Gouberlines sur le territoire moscovite ; sur la rive opposée, elle reçoit le nom de Tachkitchou. Quelques géographes regardent même cette branche comme la véritable chaîne de l’Oural et repoussent jusque-là les limites naturelles de l’Europe. Quoi qu’il en soit, c’est de ce point que semblent sortir toutes les arêtes de montagnes qui couvrent cette partie de la steppe. Nous mentionnerons particulièrement les monts Mougodjar, qui, par leur élévation, leur aspect sauvage et les richesses de leurs entrailles, méritent à bien des titres toute l’attention des naturalistes. La deuxième branche de l’Oural s’étend entre le fleuve de ce nom et la rivière de l’Ouïl, et finit par se réunir aux monts Mougodjar. Les mines nombreuses et variées que toutes ces roches recèlent dans leur sein n’ont pas encore été fouillées par l’industrie humaine. « Les Kirghiz, dit M. de Levchine, semblables aux griffons d’Hérodote, sont les gardiens de ces trésors au profit de la postérité ou d’une nation civilisée qui saura les produire à la lumière. » Déjà des officiers et quelques voyageurs russes et allemands, hommes patiens, énergiques et dévoués à la science, MM. Pander, Ewersman, Changhine, Meyendorff, etc., ont été interroger la nature dans ces lieux où elle est demeurée souveraine, et leurs belles investigations ne seront point perdues pour l’avenir.

C’est à l’ouest et au nord que se trouvent les plus vastes forêts, dont l’importance n’est pas, au surplus, en rapport avec l’étendue de la steppe. Dans leur voisinage, et dans quelques fraîches vallées des Mougodjar, on admire une fertilité bien rare sur un sol en général sablonneux et chargé de matières salines et nitreuses, en quantité tellement énorme, que l’hypothèse d’un déluge local et d’une date assez récente est admise par plusieurs savans. Les cimes des montagnes, enfouies sous les neiges durant quelques mois, versent sur les lieux moins élevés un grand nombre de cours d’eau, qui, dans les premiers jours du printemps, roulent avec impétuosité leurs vagues torrentueuses, mais qui se tarissent bientôt sous la double action d’un soleil brûlant et d’une terre friable et dévorante. Les trois principales rivières sont l’Oural et l’Emba, qui se jettent dans la mer Caspienne, et la Tobol, qui, après une course des plus irrégulières, va se perdre dans l’Irtych, à quelque distance de Tobolsk.

L’isthme qui sépare la mer Caspienne de la mer d’Aral doit être considéré comme un des plus remarquables objets d’étude que la steppe ait à offrir aux géologues. C’est un plateau assez vaste, appelé Oust-Ourt ou haute plaine par les Kirghiz-Kazaks, et élevé de six cents pieds environ au-dessus des deux mers voisines, qui a, suivant toutes les apparences, formé jadis une presqu’île. Une barrière impénétrable de rochers le termine au sud ; par ses anfractuosités et par ses découpures, elle présente l’aspect d’un rivage abandonné des flots, mais où l’œil reconnaît encore l’ancien emplacement des golfes et des caps. Au-delà de cette imposante ruine naturelle, la plaine s’abaisse, et, par sa composition géognostique, autorise à prendre les mers Caspienne et d’Aral pour les derniers réservoirs d’une eau diluvienne. L’Oust-Ourt est la rive la plus escarpée de la mer d’Aral, qui, à l’est et au sud, se trouve bornée par des plaines. Ce grand lac n’a pas encore été exploré avec soin dans toute son étendue ; vers sa partie méridionale, qui est la plus fréquentée, il est parsemé d’îles où habitent des tribus de pécheurs. Ses eaux sont moins salées que celles des autres mers ; dans certains endroits, notamment aux embouchures des fleuves Amou et Syr-Daria, elles ont perdu toute leur âcreté. Elles gèlent pendant l’hiver, et leur surface polie procure alors une voie facile de communication aux hordes du voisinage. Les Kirghiz-Kazaks racontent qu’il se trouve, vers le centre de la mer d’Aral, un gouffre dont les tourbillons furieux engloutiraient les plus forts navires. Plusieurs savans regardent aussi comme très probable cette union souterraine et mystérieuse des deux mers de la steppe, et ils ont cherché à appuyer leur hypothèse sur le témoignage de cette tradition locale.

Du rivage de la mer d’Aral aux limites du Turkhestan, la steppe se montre dans toute sa nudité ; c’est le désert avec ses sables mouvans, ses tourbillons et ses insupportables chaleurs. Presque partout, cependant, la nature y manifeste sa vie languissante par la présence d’un herbage assez épais et de couleur foncée appelé bourane, qui jette comme une teinte lugubre sur ces lieux déjà si tristes. Heureusement un fleuve, le Syr-Daria, les traverse ; il répand quelque fraîcheur sur ses bords, et alimente un grand nombre de canaux d’irrigation qui fournissent aux champs voisins un peu de force végétative. Le Syr-Daria est le cours d’eau le plus considérable de la contrée ; il sort d’une branche de cette chaîne que, dans leur langage figuré, les Chinois appellent les Montagnes du Ciel, et tombe dans la mer d’Aral. Ce fleuve peut devenir d’une grande utilité commerciale. Navigable dans la plus vaste partie de son cours, il ne baigne aucune ville importante ; mais des ruines, notamment celles d’Otrar, où se termina la terrible carrière de Tamerlan, attestent l’ancienne activité de ses bords. Le Syr-Daria coule d’ailleurs à une distance fort rapprochée des villes de Khôkhan, de Turkhestan et de Tachkend, qui offrent à l’industrie russe des débouchés et des marchés d’échange.

La Russie a conçu le projet gigantesque d’unir par un canal la mer Caspienne à la mer d’Aral. De cette façon, le Syr-Daria deviendrait une artère magnifique par où s’écouleraient les richesses de l’Asie centrale et les divers produits de Europe. L’esprit peut à peine se figurer l’aspect nouveau que prendraient alors ces contrées perdues. Qu’était la Russie il y a deux cents ans, et qui pourrait prédire ce qu’elle sera dans deux siècles ? Au-delà du Syr-Daria, s’étend une plaine entrecoupée de lacs et de marais, et assez abondante en pâturages, où séjournait la horde kalmouk des Cara-Kalpaks, avant que des guerres avec les Zungars et les Kirghiz l’eussent contrainte à chercher un refuge sur les territoires de Boukhara et de Khiva.

Plus loin se trouve un prolongement de la chaîne des monts Altaï, qui forment la frontière méridionale de la Sibérie et se rattachent, par de nombreuses ramifications, aux montagnes du Thibet, du Caboul et de la Perse. Le khannat de Khôkban et la Boukharie, qui sont traversés par le Syr et l’Amou-Daria, occupent une longue vallée, et, en suivant le cours du second de ces grands fleuves, on rencontre le khannat de Khiva. Ces trois pays conservent les débris de la vieille civilisation asiatique ; là, si la force brutale règne encore, du moins elle n’a pas tout détruit. Mais dans la steppe l’industrie n’offre rien, absolument rien à observer ; il n’y a pas une ville, pas un village ; les campemens ne laissent dans le désert d’autres traces que des tombeaux. A Khôkhan, à Boukhara et à Khiva, le travail de l’homme reprend ses droits.

En 1839, un corps d’armée envoyé contre les Khiviens se trouva presque entièrement détruit par la rigueur des élémens avant d’avoir pu rencontrer l’ennemi. Cette expédition est restée entourée de mystère, les documens officiels n’ont pas été publiés. On avait entrepris la guerre sous le spécieux prétexte de rendre à la liberté les Russes qui, enlevés sur les lignes d’Orenbourg et d’Astrakhan, subissaient dans le khannat un long et cruel esclavage. Ce but une fois atteint, un oukase impérial, motivé, dit-on, par les représentations de l’Angleterre et sans doute aussi par la prévision des évènemens plus graves qui devaient bientôt éclater en Orient, annonça brusquement la fin des hostilités. En attendant l’occasion d’une nouvelle prise d’armes, la Russie, pour parvenir à ses fins, doit se contenter d’user des moyens pacifiques du commerce. Sous ce rapport, le pays de Khiva lui présente des ressources qu’il est bon de connaître, et que les années rendront encore plus importantes et plus fécondes. Entourée de tous côtés par des déserts arides et sablonneux, cette petite province, dont la population ne dépasse pas six cent mille ames et qui ne comprend pas plus de cent cinquante verstes dans toute sa longueur, doit au parcours du fleuve Amou-Daria, l’Oxus des anciens, un sol fertile où l’agriculture a enfanté des merveilles. Les traditions de l’Inde y sont encore assez vivaces, et les habitans peuvent y être classés en trois tribus bien distinctes : celle des guerriers, composée des derniers conquérans, celle des laboureurs, et enfin celle des négocians ou des sartys. La première de ces castes domine et rançonne les deux autres, qui, malgré les entraves de tout genre opposées au développement de leur activité, n’en ont pas moins donné par leurs efforts la mesure de ce qu’elles deviendraient sous la tutelle d’un pouvoir moins tyrannique et plus intelligent. Une grande quantité de canaux, qui s’abreuvent dans l’Oxus, divise la contrée en une foule de petites îles converties, les unes en gras pâturages où s’élèvent de belles races de moutons, de bœufs et de chevaux, les autres en champs de sarrazin et de froment. Les villages y sont populeux, mais le manque de débouchés et les excursions des gens de guerre ralentissent l’essor de leur prospérité. Toutefois, les laboureurs expédient leurs denrées à Khiva, où les Turkomans, trop occupés chez eux de pillage et de luttes intestines pour essayer de tirer parti de la terre qu’ils habitent, viennent acheter leurs provisions d’hiver.

Le commerce a pris plus d’extension, et la ville d’Ourghendj qu’il a choisie pour le centre de ses opérations est devenue un vaste bazar où l’on voit confondues les marchandises d’Europe et d’Asie. Et pourtant que d’obstacles n’ont pas à vaincre les sartys ! Un gouvernement avide, jaloux de leur fortune, qu’il regarde comme sa proie, des déserts à traverser, des hordes nomades à éviter, rien ne les arrête ; ils luttent avec une ténacité inconcevable contre tous les ennemis, et chaque année dirigent leurs caravanes sur Boukhara et sur Astrakhan. Ils ont ainsi dans les mains tout le commerce de transit de la Russie avec l’Asie centrale. Sept jours d’une marche pénible les séparent de Boukhara ; pour franchir cette distance, ils se servent de chameaux originaires du pays et depuis long-temps habitués aux privations et aux fatigues. Ils font aussi flotter sur l’Oxus des radeaux qu’ils ne chargent de marchandises qu’à leur retour du Turkhestan. Ce pays, situé sur les confins du Caboul et de la Chine, abonde en objets d’exportation. On y trouve, entre autres choses, du coton filé, des étoffes de soie, des cachemires, des porcelaines chinoises et des peaux d’agneaux morts-nés, qui sont les plus recherchées de l’Orient. Khiva ne peut pas seule absorber toutes ces richesses, mais la Russie, dont en 1819 le czar faisait dire au khan Mohammed, dans le langage fleuri de la diplomatie asiatique : Je désire sincèrement que les relations de nos deux états soient liées d’une chaîne de roses immortelles et célébrées par le chant du rossignol ; la Russie offre à tous ces produits de luxe un écoulement avantageux. Les sartys font partir leurs caravanes pour Manghichlak sur la mer Caspienne, et à époque fixe ils y trouvent des navires russes qui les transportent à Astrakhan. De cette ville, qui s’accroît sans cesse, grace surtout à ses magnifiques établissemens de pêcherie, ils envoient leurs cargaisons à Nijnéj-Novogorod et à Moscou ; ou bien, ils rencontrent sur les lieux mêmes des facteurs arméniens tout prêts à leur acheter leurs marchandises ou à les leur échanger contre des velours, des draps légers, des torsades d’or et d’argent, du sucre, des ustensiles en cuivre et ers fonte, et contre des objets de pacotille.

Ce commerce serait susceptible d’une grande extension, si la Russie parvenait, sinon à conquérir la province de Khiva, du moins à y faire prédominer son influence. Il serait facile alors d’ouvrir à travers les steppes des Turkomans, qui de la mer Caspienne à Ourghendj couvrent une étendue de huit cents verstes, une route protégée par plusieurs forts. On a même songé à lier par un canal l’Oxus à la mer Caspienne, où il se jetait autrefois, avant qu’un bouleversement dont les conjectures de la science peuvent seules déterminer l’époque, l’eût forcé à se creuser un nouveau lit. L’un ou l’autre de ces travaux une fois achevé, la mer Caspienne verrait renaître son ancienne activité, et la Russie, mise pour ainsi dire en contact avec le Turkhestan, la Chine et le Caboul, n’aurait plus qu’un pas à faire pour étendre son commerce jusque dans les factoreries de l’Inde anglaise. On comprend donc aisément toute l’importance qu’elle doit attacher à la possession de ce khannat, et tôt ou tard sans doute elle tentera de nouveaux efforts pour se la procurer.

Les négocians de Novogorod, de Moscou et d’Astrakhan sont encore obligés de livrer leurs opérations avec Khôkhan et Boukhara à tous les risques du désert. Cependant, en 1838, le commerce russe s’est montré assez actif sur ces divers points. Le chiffre de ses importations a été de 10,030,513 fr., et celui des exportations de 6,794,906 fr.

Le cabinet de Saint-Pétersbourg a plusieurs fois tenté de nouer avec ces pays des relations plus directes, et en 1820 notamment, M. de Négri fut envoyé à Boukhara par l’empereur Alexandre. Son ambassade était une petite armée composée de deux cents Cosaques, de deux cents fantassins, d’un corps de cavaliers bachirs et même d’un train d’artillerie. Cette mission n’eut point de résultats positifs ; elle contribua cependant à donner aux Boukhares une assez haute idée de la puissance de la Russie, et à fournir au gouvernement du czar des renseignemens exacts et précieux sur un pays où les voyageurs ne peuvent pas s’aventurer sans courir les plus grands périls. M. le baron de Meyendorff faisait partie de l’expédition, et il en a été l’historien.

Les principales villes de la Boukharie sont Boukhara, Carchi, Carakoul et Samarcande, où l’on consacre l’avènement du souverain par des cérémonies religieuses. La population de Boukhara, qui, en prenant la moyenne de diverses évaluations, contient environ cent mille ames, forme un singulier mélange d’Arabes, de Kalmouks, d’Afghans, de Tartares et de Juifs. Cette grande ville n’a pas de monumens remarquables, cependant l’architecture de ses mosquées rappelle un peu les élégans dessins du style mauresque. En revanche, les caravanseraïs et les bazars y abondent, mais les produits sortis des mains boukhares sont encore dans l’enfance. Ils consistent en étoffes de coton et de soie, remarquables seulement par l’éclat de leurs couleurs, en armes bizarres, et en une quantité d’objets usuels assez grossiers qui ne peuvent être consommés que dans l’intérieur. Le commerce étranger est beaucoup plus considérable, et à toutes les époques, sous la domination d’Alexandre comme sous celle de Tchingis-Khan et de Timour, le pays que nous appelons aujourd’hui Boukharie a été la place intermédiaire du commerce de la Perse, de l’Inde et de la Chine. Le commerce de transit, plus que tous les autres, est intéressé à s’ouvrir des débouchés, et comme la Russie est le seul pays où les Boukhares puissent écouler les richesses qu’ils ont en dépôt, leurs intérêts pécuniaires, auxquels ils sont extrêmement attachés, les amèneront, en dépit de leurs répugnances religieuses et de leur haine instinctive, à chercher les moyens de multiplier et de faciliter leurs relations avec Orenbourg, Astrakhan et Nijnej-Novogorod. Comme les Khiviens, ils ne connaissent pas d’autre mode de transport que les chameaux, et leur route, qui serait facile s’ils traversaient le khannat, s’alonge considérablement parce que des mesures fiscales et souvent des hostilités déclarées les forcent à éviter le territoire de Khiva. Si, au contraire, cette province était soumise à la Russie, la sécurité du trajet ne tarderait pas à donner une nouvelle impulsion à l’activité du négoce, et le Caboul et le pays de Kachemir, où les Boukhares font des achats considérables, deviendraient deux marchés qui réuniraient les produits des manufactures russes aux marchandises anglaises.

Le sultan de la Boukharie porte le titre d’Emour-el-Moumnénin ou de chef des croyans. Son pouvoir despotique ne laisse pas d’être contrebalancé par l’influence des ulémas, qui entretiennent soigneusement autour d’eux l’exaltation religieuse si naturelle aux musulmans et aux Orientaux. Comme leurs frères de Turquie, ces ulémas rassemblent dans leurs mains des attributions religieuses, judiciaires et administratives. Le Koran sert de loi politique, et le gouvernement de Dieu ne peut pas avoir ici-bas d’autres organes que les prêtres. Les ulémas possèdent seuls le dépôt bien léger de la culture intellectuelle de ces contrées. Sous la dynastie des Samanides et au temps d’Avicenne, Boukhara et Samarcande ont jeté un certain éclat. Aujourd’hui, comme en Gaule et en Italie, pendant l’invasion des barbares, l’activité des esprits ne s’y manifeste plus que par des discussions théologiques, et c’est un fait à noter que cette tendance des sociétés à affecter toujours les mêmes erreurs et les mêmes futilités eaux époques de désastres et de décadence. A Boukhara, la médecine ne se distingue pas de l’empirisme, ni l’astronomie de l’astrologie. Le moyen-âge s’y est perpétué dans toute sa force. L’étude de l’histoire y est nulle, et, chose bizarre, le hardi conquérant que nos trouvères et nos troubadours ont si étrangement transfiguré, Alexandre-le-Grand, sous le nom asiatique de Ikander-Zoul-Karneïn, enflamme aussi les imaginations boukhares. Si l’on peut trouver quelque ressemblance entre ces provinces lointaines et l’Europe du moyen-âge, il ne faut pas désespérer de les voir un jour développer aussi les germes de civilisation qu’elles portent dans leur sein.

Le khannat de Khôkhan est situé à l’est de la Boukharie. Les villes de Tachkend et de Khôkhan, ses deux capitales, sont vastes et commerçantes. Ce khannat, dont l’organisation intérieure ressemble beaucoup à celle de la Boukharie, lui est toutefois inférieur en étendue et en population. Ces deux pays voisins sont souvent en guerre. La puissance militaire y réside tout entière dans les mains des begs, vrais seigneurs féodaux, qu’un caprice ou qu’une subite ardeur de pillage suffit pour mettre aux prises. Pour parvenir aux échelles de la mer Caspienne, les négocians de Tachkend suivent la même voie que les Boukhares. Comme ces derniers, ils gagneraient beaucoup à la réunion de la Khivie à l’empire russe, et cette grande puissance trouverait elle-même alors, du côté du Khôkhan, un nouveau débouché à son commerce de Chine, qui se fait entièrement aujourd’hui par Kiakhta, sur les frontières de la Sibérie.

Ce commerce, du reste, a acquis une assez grande importance pour que nous en disions quelques mots ; ce ne sera point sortir de notre sujet, puisque là aussi la Russie se pose en rivale de l’Angleterre. L’effrayante distance de cinq mille huit cent sept verstes, c’est-à-dire de plus de quatorze cents de nos anciennes lieues, sépare Moscou de Kiakhta, et cependant les principaux négocians de la première de ces villes possèdent aussi des comptoirs dans la seconde. La grande expédition des marchandises a lieu dans les premiers jours du printemps ; une route desservie par la poste impériale la conduit jusqu’aux limites chinoises, en passant par les gouvernemens de Moscou, Wladimir, Nijnej-Novogorod, Kazan, Wiatka, Perme, Tobolsk, Kolivano et Koskressenske. Les marchés se font à la douane de Troitz-Kossavskaya pendant un temps fixé et sous les yeux des mandarins. Les Russes y apportent des tissus de coton et de laine, des pelleteries, des cuirs ouvrés et même des grains, qui manquent souvent dans le nord-ouest du grand empire ; les Chinois leur donnent en échange des soieries et du thé, dont la Russie commence à faire une grande consommation. En 1823, elle en avait importé 130,256 puds (le pud vaut 17 kilo. environ), pour une somme de 5,302,510 francs ; en 1837, elle en a acheté 213,063 puds pour la somme de 8,277,24 fr. Ce dernier chiffre ne représente que le prix d’achat acquitté sur les lieux mêmes ; le taux de la revente est toujours quatre ou cinq fois plus considérable. Outre les frais du voyage, les marchands de Moscou doivent encore supporter des droits d’entrée, et la douane de Kiakhta, qui ne percevait pas 6,000,000 il y a vingt ans, a fait en 1836 une recette de 11,262,834 francs. Cet accroissement de la fortune publique, sous un pouvoir éclairé, dénote de la part de l’industrie privée des progrès que des chiffres authentiques prouveront mieux encore. La fabrication des tissus s’améliore assez en Russie pour que ses draps aient complètement triomphé à Kiakhta de la concurrence étrangère. Le tableau suivant mérite quelque attention :


1823 1828 1833 1838
Draps russes vendus à Kiakhta 19 711 archines [2] 228 418 447 176 961 630
Draps polonais « 475 301 325 040 738
Draps étrangers 422 203 [3] 6 510 45 81

Le renversement de la balance s’est opéré tout-à-fait en faveur des Russes. Les draps étrangers ont, pour ainsi dire, abandonné la place ; quant aux draps polonais, ils reprendront sans doute du crédit lorsque la Pologne sortira de l’état de torpeur auquel les évènemens politiques l’ont condamnée.

Le commerce de la Russie avec la Chine offre donc des résultats satisfaisans et tous pleins d’espérances que ne peuvent point compromettre les expéditions des Anglais à Khusan et à Canton. Bien loin de là, le gouvernement de Saint-Pétersbourg, sans être intimidé par les singulières proclamations du céleste empereur, et sans plus de remords que les autres barbares, songe aussi à satisfaire la malheureuse passion des Chinois pour l’opium. Cette idée a été inspirée en 1838 à M. le comte Cankrine, ministre des finances, par un négociant grec habile, aventureux, actif comme ceux de sa nation, et à qui de fréquens rapports avec Odessa, Trébisonde et Tiflis ont procuré une connaissance exacte du commerce de l’Asie. Ce négociant obtint du ministre plusieurs audiences pendant lesquelles il lui développa ses plans. Il lui fit observer que l’on voyait des marchands de Khiva et du Turkhestan acheter à Moscou et à Novogorod de trop grandes quantités d’opium pour qu’ils ne trouvassent pas les moyens d’introduire cette substance au-delà des frontières de la Chine. Les flancs de cet empire sont couverts de Tartares et de hordes nomades qui doivent être au besoin d’excellens agens de contrebande. Pourquoi la Russie mettrait-elle à les employer plus de scrupule que les Anglais n’en ont mis à se servir des jonques de Canton ? Ce raisonnement séduisit M. le comté Cankrine, et le négociant grec ne tarda pas à obtenir le privilège de faire transporter pendant vingt ans, et aux frais du trésor, ces cargaisons d’opium jusqu’à la douane de Kiakhta. Malheureusement nous ignorons le dénouement de cette conspiration commerciale, qui, jusqu’ici, n’avait pas été ébruitée, quoiqu’elle fût bien digne d’être connue.

Tous ces détails démontrent clairement que la Russie est demeurée fidèle au double rôle que lui assigne son heureuse position. Ambitieuse, et cependant pleine de prudence, elle demande d’abord par sa diplomatie et par son commerce ce qu’elle ne croit pas pouvoir encore exiger par les armes ; mais, au rebours de l’adage si vis pacem, para bellum, elle ne profite de la paix que pour songer à la guerre. Aussi, dans l’attente de la lutte, elle a eu le soin de se ménager l’assistance d’une armée innombrable, brave, ardente, avide de combats et de pillage ; cette armée, toute semblable à celle de Gengis et de Timour, c’est le peuple des Kirghiz-Kazaks. Quelle est l’origine de cette nation à demi sauvage dont le nom lui-même nous est peu familier ? Quelles sont ses mœurs ? Quelles sont les phases les plus importantes de son histoire ? Jusqu’à présent l’éthnographie et l’histoire n’avaient fourni à toutes ces questions que des réponses vagues et fort peu satisfaisantes. Pour combler une lacune dont souffrait la science, il fallait le travail d’un homme habile qui eût visité avec fruit le pays à décrire et compulsé les matériaux assemblés par ses devanciers et conservés dans les archives de l’état. M. de Levchine, conseiller d’état impérial, a complètement rempli ces deux conditions difficiles ; aussi la description qu’il a donnée des hordes et des steppes des Kirghiz-Kazaks mérite, à divers titres, une sérieuse attention. M. de Levchine a passé deux années dans les steppes au-delà de l’Oural. Envoyé du gouvernement russe, il a profité de tous les avantages de sa position pour entrer en rapport avec les hommes les plus capables de l’instruire de l’état du pays. Il a pénétré dans l’intérieur des différentes hordes, observé leurs mœurs, recueilli leurs traditions ; enfin, pour compléter ses remarques, il a pu examiner librement les précieuses archives de la commission-frontière d’Orenbourg. La Description des hordes et des steppes des Kirghiz-Kazaks, traduite par MM. Ferry de Pigny et Charrière, est l’œuvre d’un homme grave, exact, beaucoup plus désireux d’instruire ses lecteurs que soucieux de leur plaire. Ce n’est point, du reste, un reproche que j’adresse à M. de Levchine, c’est bien plutôt le caractère principal de son livre que je tiens à préciser. Celui qui voudrait y chercher autre chose que de la science serait entièrement trompé dans son attente. On n’y est distrait par aucun de ces ornemens frivoles destinés d’ordinaire à cacher un fonds pauvre ou épuisé ; mais, à défaut de couleur locale et d’impressions pittoresques, on y trouve des faits, des observations neuves présentées avec ordre et méthode, une grande variété de documens utiles, et une érudition véritable, car elle est modeste. La partie politique de l’ouvrage est traitée avec une grande réserve, je dirai même qu’elle est presque nulle ; il faut que le lecteur réfléchisse long-temps pour saisir le véritable esprit des faits qui lui sont présentés, et pour en tirer des conséquences que l’auteur n’a nullement songé à faire ressortir. La Description des hordes et des steppes n’en est pas moins une publication fort utile qui jette un jour tout nouveau sur l’histoire d’un peuple curieux à observer. La Russie a tenu, à l’égard de cette nation, dont l’analogie avec les Bédouins de l’Algérie est frappante, une conduite d’une habileté remarquable. Aussi, tout en laissant de côté beaucoup de faits, beaucoup de détails sans intérêt pour nous, devrons-nous surtout nous attacher à suivre, d’après M. de Levchine, les progrès des agens russes dans les steppes voisines de l’Oural.

Par une anomalie bizarre, les habitans des steppes portent dans le monde scientifique et politique un nom qui n’est pas le leur et qu’ils repoussent comme une injure. Ils n’acceptent que celui de Kazaks ; c’est ainsi qu’on les trouve désignés dans les historiens persans et que les appellent les nations voisines de Boukhara et de Khiva. Le nom de Kirghiz appartient à une peuplade d’une origine bien distincte, qui, après avoir long-temps inquiété les marches de l’empire, a été refoulée dans la partie occidentale du Turkhestan, où elle est réduite à l’impuissance. Comme les Russes rencontrèrent d’abord ces barbares, et qu’ils ont trouvé dans le caractère et les mœurs des Kazaks de nombreux points de ressemblance avec leurs devanciers, ils ont fini par appliquer la même dénomination aux uns et aux autres, mais l’historien ne doit pas les confondre.

Les peuples, comme les individus, aiment à se créer une origine antique et mystérieuse. Fidèles à ces instincts de vanité si profondément enracinés dans le cœur de l’homme, les Kirghiz-Kazaks ont entouré leur berceau de fables plus ou moins ambitieuses et poétiques, que les vieillards transmettent avec orgueil aux jeunes guerriers de leur tribu, mais qui toutes ont une valeur historique trop légère et trop contestable pour être rapportée ici. Il suffit de dire que les Kirghiz-Kazaks forment une branche de la race turque, et que leur nom se trouve mentionné dans les plus anciennes chroniques de la Perse et de la Chine. Ils vécurent en guerre avec leurs voisins, aussi barbares et aussi indisciplinés qu’eux, jusqu’à l’époque où Tchingis-Khan, ce dernier grand représentant de la force matérielle qui avait vaincu la domination de Rome, réunit sous ses ordres les masses hétérogènes de l’Asie pour donner au monde civilisé un dernier moment d’effroi. Les Kazaks furent soldats dans l’armée de ce grand dévastateur ; à sa mort, ils tombèrent dans le lot d’un de ses fils. Mais une entreprise commune, inspirée et soutenue par l’énergique passion du pillage, pouvait seule maintenir sous une même domination des races ennemies et habituées depuis des siècles à s’entre-déchirer ; aussi leurs vieilles haines ne tardèrent pas à renaître avec leurs nationalités. Sous la conduite d’un chef nommé Arslane, les Kirghiz-Kazaks, alliés au sultan Baber, fondateur de l’empire du Grand-Mogol, acquirent dans les luttes intestines de l’Asie une certaine prépondérance qui fit bientôt place à une nullité tellement complète, qu’il y a dans leur histoire une véritable solution de continuité jusqu’à l’époque de leurs premières relations avec la Russie. L’existence d’une horde nomade peut être comparée au cours irrégulier d’un torrent qui se perd dans les sables à une faible distance des lieux où il roule avec le plus de fracas.

En 1573, Ivan-le-Terrible régnait à Moscou. Sollicité parles Strogonofs, dont le commerce avait su trouver dans les steppes un nouveau débouché à quelques-uns de ses produits, le czar voulut tenter d’entrer en rapport avec les Kirghiz-Kazaks, et, dans ce but, il envoya un ambassadeur à leur chef. Mais le khan de Sibérie, qui défendait alors les restes de son indépendance contre les agressions moscovites, empêcha, par un habile coup de main, le négociateur d’accomplir sa mission ; bien plus, il eut l’adresse de se faire un auxiliaire de ce même peuple que ses ennemis avaient désiré de gagner à leur cause. Malgré son courage et les secours du dehors, la Sibérie succomba, et le hasard de la guerre jeta dans les mains des Russes le neveu de Tevkel, khan des Kirghiz-Kazaks, de façon que les armes opérèrent entre ces deux nations un rapprochement cherché en vain par des voies plus paisibles. La lutte est maintenant commencée ; elle demeurera sourde et languissante pendant plus d’un siècle, mais nous verrons toujours la Russie poursuivre son œuvre avec cette habileté pleine de prudence et cette infatigable ténacité qui paraissent être les bases de sa politique et les causes principales de ses succès.

Pour obtenir la délivrance de son neveu, et sans doute aussi dans la crainte de voir les Russes se tourner contre lui, Tevkel écrivit au czar pour lui faire sa soumission et celle de son peuple. Voilà l’origine première du droit de la Russie sur les hordes kazaks. Elle prit au sérieux ces protestations d’obéissance au moment même où la vanité lui en était démontrée par les inquiétudes que ses prétendus sujets donnaient à ses nouvelles colonies sibériennes. En revanche, le pays limitrophe de l’Oural faisait quelque commerce avec les tribus les plus voisines et travaillait, pour ainsi dire, à les façonner au joug qui devait finir par peser sur elles.

Au commencement du XVIIe siècle, les Kazaks se rendirent maîtres de la ville de Turkhestan, où plusieurs de leurs chefs fixèrent successivement leur résidence. L’un d’eux, le khan Tiavka, dont le nom rappelle encore aujourd’hui aux habitans des steppes l’âge d’or de leur histoire, sut se faire respecter des grande, moyenne et petite hordes, qui forment la nation kirghize, sans qu’il soit possible de deviner l’origine et le motif de cette division d’un même peuple en trois branches distinctes. Tiavka se livra à quelques essais de civilisation qui furent arrêtés à sa mort, et dont les traces ne tardèrent pas à être effacées par de nouvelles guerres. Les Zungars, chassés des terres qu’ils occupaient en Chine, vinrent porter le trouble et l’effroi dans les steppes ; ils s’emparèrent du Turkhestan et subjuguèrent la grande horde, qui depuis lors demeura moins nombreuse et beaucoup moins importante que les deux autres. Le reste de la nation eut aussi à souffrir des attaques des mêmes ennemis et de celles des Kalmouks du Volga et des Bachirs. Dans leur détresse, les Kirghiz-Kazaks recoururent à la Russie, qui, grace à l’influence du génie créateur de Pierre 1er, se préparait à des destinées nouvelles et glorieuses par l’accomplissement d’un grand travail intérieur.

Tout occupé de la réforme de ses sujets et de sa lutte avec la Suède, Pierre-le-Grand ne pouvait prendre une part bien active aux affaires de l’Asie, mais son regard profond mesurait l’avenir. Il comprit quels avantages politiques et commerciaux étaient attachés à la possession des steppes, et il résolut de les procurer un jour à sa patrie. Pour y parvenir, il entretint des relations avec les chefs des hordes, et il est permis de supposer que son habile politique contribua puissamment à faire naître les graves évènemens qui se passèrent de ce côté après sa mort.

En 1730, les Kalmouks, les Cosaques de l’Oural et les Zungars, plus forts et plus hardis que jamais, se pressaient en foule autour du pays des Kirghiz-Kazaks. Aboulkaïr gouvernait alors la petite horde, et son influence s’étendait sur quelques tribus de la moyenne. Ambitieux à l’excès, mais assez habile pour ne pas s’abuser sur la faiblesse de ses ressources, le khan résolut de se servir de la Russie pour repousser ses ennemis du dehors et pour affermir sa domination dans les steppes.

Un simulacre d’assemblée publique, où ne parurent que ses partisans et plusieurs chefs de tribus séduits par le souvenir des promesses de Pierre-le-Grand, déclara qu’une soumission volontaire à la Russie pouvait seule conjurer les périls qui menaçaient d’anéantir la nation kirghize. Aboulkaïr fit aussitôt partir pour Saint-Pétersbourg une ambassade, qui vint, au nom du peuple entier des Kirghiz-Kazaks, déposer aux pieds de l’impératrice Anne l’hommage d’une perpétuelle vassalité, implorer sa protection, et promettre de combattre les Kkiviens, les Karakalpaks, et les autres ennemis des czars. Le gouvernement russe, encore animé de l’esprit de son réformateur, saisit aussitôt l’occasion qui s’offrait à lui de reculer, sans coup férir, les bornes de sa domination. Les Cosaques, les Bachirs et les Kalmouks, nations sauvages et turbulentes, campées sur le territoire moscovite sans être soumises à ses lois, se jouaient sans cesse de la tactique des troupes impériales chargées de réprimer leurs fréquentes rébellions ; dorénavant les Kirghiz-Kazaks, habitués aux guerres de partisans, dont les défilés et les forêts sont le théâtre, ne serviraient-ils pas à faire rentrer dans l’obéissance ces voisins qu’ils avaient si long-temps combattus, et que la Russie leur opposerait de nouveau, si eux-mêmes se révoltaient ? Les sujets barbares de l’empire se tiendraient réciproquement en échec, et le sang de ses soldats ne serait plus versé que pour de grandes causes. Enfin, si, comme Aboulkaïr en prenait l’engagement, les Khiviens, les Turkomans et les hordes voisines de la mer d’Aral trouvaient en lui un ennemi redoutable, les caravanes, mises à l’abri du pillage, colporteraient dans l’Asie centrale les produits du commerce russe. Telles étaient les espérances du gouvernement de Saint-Pétersbourg ; il nous reste à voir comment il s’y prit pour parvenir à la complète réalisation de ce plan.

Les députés du khan retournèrent dans les steppes, comblés de présens pour eux et pour leur maître. En même temps, l’impératrice envoya auprès d’Aboulkaïr quelques officiers qui devaient recevoir son serment de fidélité, et un homme d’une grande habileté, Mourza-Tékelef, interprète au collége des affaires étrangères.

Aujourd’hui, comme à cette époque, à côté de la diplomatie russe, diplomatie officielle, chargée de rédiger les protocoles et de représenter le czar auprès des grandes cours de l’Europe, il se trouve encore une autre diplomatie, tout aussi adroite que la première, et dont les services n’ont pas moins d’importance. Dans beaucoup d’occasions où la hardiesse, l’habileté, le mépris des fatigues et des dangers sont plus utiles au succès de ses vues que l’exquise politesse du langage et des manières, la Russie se sert, sans être arrêtée par aucun scrupule, d’hommes qu’elle prend partout, dans son sein et hors de chez elle, en Europe et en Asie ; qu’ils soient chrétiens, schismatiques ou musulmans, peu lui importe, car, si du reste ils lui conviennent, elle saura tirer parti de la diversité même de leurs croyances. Mourza-Tékelef était u n aventurier qui devait seconder à merveille ses projets sur les Kirghiz-Kazaks. Avide de renommée, brave, éloquent, et capable de parler tous les dialectes orientaux, il avait en outre la même foi religieuse que les peuples de l’Asie centrale, il était musulman. — La présence de la légation russe au milieu des Kirghiz-Kazaks ne servit d’abord qu’à exciter au plus haut degré leur défiance et leur colère. Furieux de se voir à la veille de perdre leur sauvage indépendance, ils insultèrent les envoyés de la tzarine, et Aboulkaïr lui-même ne fut pas à l’abri de leurs menaces. Tékelef ne perdit pas courage ; abandonné de ses compagnons, il demeura dans les steppes pour entreprendre une lutte étrange, inouïe dans l’histoire, celle d’un seul homme contre tout un peuple. Son héroïque intrépidité, l’exaltation religieuse qu’il savait feindre, et surtout son éloquence à la fois mâle et persuasive, le firent bientôt passer aux yeux de la multitude pour un être d’une espèce supérieure. Mais l’ascendant qu’il prit sur une partie de la nation redoubla la haine de tous ceux qui ne voyaient en lui que l’instrument d’une ambition étrangère. Tékelef avait su échapper à plusieurs embuscades ; ses adversaires résolurent alors de l’offrir publiquement en holocauste à la patrie, et, dans ce but, ils convoquèrent une assemblée générale des Kirghiz-Kazaks. Tékelef mit à profit le peu d’instans qui lui restaient. Il parcourut les diverses tribus, campa sous les tentes des chefs, qu’il séduisit en partie par des promesses, et conquit même à sa cause les plus ardens de ses ennemis. Au jour fixé, il parut seul au milieu du peuple réuni en armes dans une plaine immense. Un ancien de la petite horde, Boukenbaï, qui depuis long-temps ne voyait d’autre ressource aux maux de son pays que la protection des czars, prit la parole le premier. Il rappela les malheurs qui n’avaient pas cessé de fondre sur les Kirghiz-Kazaks, « poursuivis par les Kalmouks, les Bachirs et les Zungars, comme des lièvres par des chiens lévriers. » Aboulkaïr, ensuite, présenta sa démarche auprès de l’impératrice Anne sous les couleurs les plus favorables à son patriotisme et à son amour pour son peuple. Le tour de Tékelef vint enfin, et jamais les séductions de son langage ne parurent plus irrésistibles. Il fit ressortir avec tant de force tous les avantages de la réunion des steppes à l’empire, il prodigua tant de promesses, que l’assemblée convoquée pour le perdre couronna ses efforts en prêtant serment de fidélité à la Russie. Voilà certes un des plus beaux triomphes que le génie d’un homme ait jamais remportés sur les préjugés des masses.

Quoique son khan et ses députés eussent assisté au grand champ de mars de la nation, la moyenne horde, plus éloignée de la Russie, plus attachée à ses mœurs, témoigna, par une attaque soudaine dirigée contre la Sibérie, des vives répugnances que lui inspirait une suzeraineté étrangère. La petite horde commençait elle-même à s’émouvoir, lorsqu’Aboulkaïr passa le Syr-Daria pour éloigner son peuple du foyer qui menaçait de ranimer tous ses instincts nomades. L’influence du khan, jointe à l’habileté de Tékelef, amena la soumission volontaire à la Russie de la petite nation des Karakalpaks, qui campait à peu de distance du Syr-Daria. Cet exemple calma l’agitation des Kirghiz ; Aboulkaïr revint camper en-deçà du Syr, et Tékélef prit le chemin de Saint-Pétersbourg, où l’on ne s’attendait plus à le revoir. Son retour rendit au gouvernement ses anciennes espérances. Bientôt une ambassade kirghize, conduite par Erali sultan, fils d’Aboulkaïr, parut avec éclat à la cour de l’impératrice et confirma toutes les paroles de Tékelef en y ajoutant mille promesses dont l’exagération n’échappa point à la sagacité du cabinet russe. Toutefois, le moment d’agir était venu. Le conseiller d’état Kirilof, qui par ses travaux sur les peuples de l’Asie avait mérité d’attirer l’attention de Pierre-le-Grand, fut choisi pour exécuter les desseins de l’impératrice. Une révolte des Bachirs ne lui permit pas de s’occuper activement des affaires kirghizes ; cependant il parvint à fonder la forteresse d’Orenbourg, qui, construite au confluent de l’Oural et de l’Ori, va devenir le centre des relations de la Russie avec les steppes. Cette œuvre accomplie, Kirilof mourut. Son successeur, Tatischef, plus heureux que lui, sut, à force d’adresse et de zèle, amener Aboulkaïr à reconnaître la suprématie des czars sous les murailles même d’Orenbourg. Suivi des principaux chefs de la horde, le khan vint poser sa tente en vue de la nouvelle forteresse. Les troupes russes défilèrent devant lui dans un ordre magnifique ; l’artillerie fit entendre à ses oreilles étonnées un bruit qui lui rappela les effrayans orages de son pays. Un feu d’artifice enfin lui donna la plus haute idée de ses alliés, « assez puissans pour ravir au ciel ses myriades d’étoiles et son soleil. » L’imagination vivement frappée de tout ce qu’il avait vu, Aboulkaïr s’avança vers Tatischef et lui dit : « Sa majesté l’impératrice de Russie surpasse tous les autres souverains, de même que le soleil dans les cieux éclipse les autres astres. Quoique l’éloignement ne permette pas de la voir, cependant je sens sa grace dans le fond de mon cœur, et vous, seigneur et illustre chef, je vous considère comme la lune, éclairée de la lumière de sa majesté. C’est pourquoi je vous déclare ma soumission à elle et mon obéissance comme son fidèle sujet. Je vous félicite des victoires remportées sur l’ennemi, et vous souhaite des succès pour l’avenir. Je me mets moi-même, ma famille et mes hordes, sous la défense et la protection de sa majesté, comme sous l’aile d’un aigle puissant, promettant de ma part une soumission éternelle. Et vous, seigneur général et mon ami, je vous complimente sur votre arrivée ici ; je confie à votre amitié moi et mes proches, et je vous assure ici d’une amitié réciproque de ma part [4]. » Tatischef répondit au khan et lui remit un sabre qu’Aboulkaïr jura de ne tirer que contre les ennemis des Russes. Cette entrevue n’eut pas de résultats immédiats. Un peuple nomade ne se croit jamais engagé par la parole de son chef. Un grand nombre de petites tribus continuèrent de vivre comme par le passé, et plusieurs caravanes dirigées vers Turkhestan n’arrivèrent point à leur destination. Aboulkaïr lui-même, malgré ses sermens, n’était point dévoué à la Russie ; son but unique était l’accroissement de son pouvoir. Ainsi, pendant qu’il ordonnait en secret d’attaquer les ingénieurs chargés de fortifier les rives de l’Oural, il fomentait dans le sein de la horde des insurrections partielles qu’il réprimait aussitôt, pour se faire, aux yeux des Russes, un mérite de sa fidélité et de sa force.

Ce jeu double ne mit pas en défaut la grande habileté du nouveau gouverneur Néplouief ; sa conduite fut tout entière marquée au coin d’une politique prudente et ferme. Envoyer une armée russe dans les steppes, c’eût été l’exposer à des dangers certains, à des pertes énormes, que les succès les plus complets n’auraient point compensés. Néplouief se garda bien d’accorder à Aboulkaïr l’honneur que nos premières imprudences nous forcent de faire à Abd-el-Kader ; il ne le mit pas aux prises avec des soldats braves et disciplinés ; cependant, comme il fallait le punir, il lâcha contre lui les Kalmouks et les Bachirs. Surpris de cette invasion soudaine, pourchassé jusque dans ses déserts, Aboulkaïr implora la clémence du gouverneur d’Orenbourg, qui consentit à rappeler ses sauvages auxiliaires.

Du côté de l’Asie, les Kirghiz-Kazaks avaient encore d’autres ennemis dont les oppressions étaient fréquentes et terribles, c’étaient les Zungars et les Khiviens. Le gouvernement russe voulait bien châtier lui-même ses nouveaux sujets, mais il ne pouvait plus souffrir que les étrangers les attaquassent. Néplouief ouvrit des négociations avec tous les peuples de l’Asie centrale, il attira leurs chefs à Orenbourg ou députa vers eux ses aides-de-camp ; il proclama bien haut que, les steppes des Kirghiz-Kazaks étant une dépendance de l’empire, il fallait les respecter comme ses autres provinces. Sans doute les invasions ne cessèrent pas ; mais, à dater de cette époque, elles devinrent plus rares, et les différens chefs en répudièrent presque toujours la responsabilité.

A la mort d’Aboulkaïr, arrivée en 1749, son fils Nourali fut proclamé khan sur la recommandation de Néplouief, qui lui donna l’investiture de sa nouvelle dignité.

Depuis ce moment, la prépondérance de la Russie demeura hors de conteste. Les Kirghiz-Kazaks cherchèrent bien encore à lutter contre la domination étrangère, mais toutes leurs tentatives de révolte échouèrent si misérablement, qu’il serait superflu d’entrer dans les détails de leur agonie politique. Ce qu’il importe le plus de remarquer, c’est la marche lente et toujours sûre du gouvernement russe. Exilés au milieu d’une nuée de barbares, ses agens à Orenbourg, sans autre ressource que leur génie, ont augmenté de deux millions le nombre des sujets de l’empire, créé des débouchés à son commerce et préparé à son ambition une voie dont l’Inde pourrait bien être le terme.

Le grand travail auquel la Russie se livre aujourd’hui à l’égard des Kirghiz-Kazaks a pour but de les assimiler à ses autres sujets. C’est à Catherine II que revient l’honneur de cette difficile et chanceuse tentative. Le baron Igelstrom fut à Orenbourg l’instrument des pensées de l’impératrice. Après avoir rendu complètement insignifiante la dignité de khan par le partage des steppes en un certain nombre de districts où tout le pouvoir n’est pas confié aux mêmes mains, il a cherché les moyens de répandre dans les hordes quelques idées civilisatrices. Pour rendre plus fréquent le contact des Kirghiz-Kazaks avec les autorités russes, il fit construire, sous le feu des forts de l’Oural, des mosquées et des écoles, où furent attirés les enfans des principales familles. Les vastes plaines de l’Astrakhan offrirent désormais aux pasteurs nomades un refuge contre les rigueurs de l’hiver. Enfin, on s’efforça de donner plus d’activité aux relations commerciales des deux pays. Les Kirghiz préparent avec assez d’habileté les peaux de chèvre et de mouton, et cet article forme leur principal objet d’échange. Comme tous les peuples à demi sauvages, ils ne comprennent point l’utilité de la monnaie et rejettent toutes les transactions qui se résolvent par le paiement d’une somme d’argent. Orenbourg est le marché où ils se rendent de préférence. C’est là qu’ils amènent leurs troupeaux et apportent, outre une énorme quantité de pelleteries, des tissus de poils de chameau, des dacki, espèce de vêtement à l’usage des Kalmouks, des cornes d’antilope, quelques graines et de la racine de garance. En 1820, ils exportèrent quatre cent onze mille têtes de bétail. Les Russes, à leur tour, leur fournissent la plupart des objets manufacturés dont ils ont besoin, tels que des chaudrons, des haches, des ciseaux, des faucilles, des étoffes communes en drap et en velours, des coffrets, de petits miroirs, des perles fausses, des cuirs ouvrés, du tabac, singulier amalgame qui ne manque pas d’une certaine signification.

Les revenus du commerce compensent outre mesure les sacrifices que le gouvernement est obligé de faire pour entretenir les forts, payer les khans, les escortes armées des caravanes, et même les agens russes qui continuent à s’immiscer dans l’administration intérieure des hordes. Toutefois, on change les mœurs d’un peuple moins facilement que sa constitution politique ; quelques mots montreront combien les idées et les habitudes des Kirghiz-Kazaks ont encore gardé d’originalité et de vigueur sauvage. Les obligations de l’homme dérivent de trois sources qui sont Dieu, la famille et l’état. Quel que soit le degré qu’un peuple occupe dans l’échelle de la civilisation, toujours on retrouve en lui l’instinct ou le souvenir de ces grands devoirs, indispensables au maintien comme au développement de toute société. Les Kirghiz-Kazaks ne les méconnaissent donc pas entièrement ; mais ils sont guidés par une si faible lueur, que leur marche demeurera long-temps incertaine et pénible.

Quelle est votre religion ? demandait un jour M. de Levchine à deux Kirghiz. Nous ne savons pas, répondirent-ils. Prononcé chez nous, au sein de notre société sceptique et railleuse, ce mot passerait peut-être pour une boutade originale ; mais, là où il a été dit, il faut le prendre pour la naïve expression d’un fait. Ces mêmes hommes qui n’obéissent à aucune loi religieuse tremblent à la vue d’un sorcier, tant il est vrai que nous ressentons tous au fond du cœur et la conscience de notre faiblesse et le besoin de nous appuyer sur une force supérieure. Parmi les Kirghiz-Kazaks, les uns, espèce de manichéens, reconnaissent l’existence de deux principes et craignent le dieu du mal beaucoup plus qu’ils n’adorent le dieu du bien ; les autres se livrent à toutes les pratiques d’un paganisme grossier ; la plus grande partie de la nation cependant peut être considérée comme musulmane. Malheureusement, si la loi de Mahomet contient des préceptes fort sages et d’une morale presque toujours belle et vraie, les Kirghiz-Kazaks ne la connaissent que dans ce qu’elle a de défectueux et d’absurde. On ne trouverait pas dans les hordes un indigène qui sût lire et parler l’arabe ; aussi tous les interprètes du Koran y arrivent du dehors. Ces étranges missionnaires, qui ont le gain pour but et la fourberie pour moyen, viennent de Boukhara ou de Samarcande chercher fortune dans les steppes en colportant des talismans, des charmes, et d’infaillibles remèdes à tous les maux. Depuis quelques années, le gouvernement russe envoie lui-même des mollahs au-delà de l’Oural et les place, en qualité de secrétaires, auprès des khans et des principaux chefs. Il est permis de croire que ces prêtres, tout en n’oubliant pas les intérêts de leur foi, ne négligent point non plus ceux du czar. Quant à la famille, que peut-elle être dans un pays où la femme est plutôt l’esclave de l’homme que sa compagne ? et là où la religion se dégage à peine des ténèbres de la superstition, là où la famille est mal constituée, que peut être l’état ? Une agrégation d’hommes parmi lesquels l’habitude et la force établissent un semblant de société, mais où l’on chercherait en vain une organisation raisonnable, basée sur des intérêts généraux. Quoi qu’il en soit, à défaut de sujets soumis, la steppe des Kirghiz-Kazaks peut toujours fournir à la Russie des corps nombreux de cavaliers agiles, infatigables, habitués dès l’enfance aux dangers et aux privations de toute espèce.

L’Angleterre doit suivre d’un regard curieux et inquiet tous les mouvemens de sa rivale dans les plateaux de la Haute-Asie. Un homme dont la mort affecte douloureusement et comme une perte de famille le cœur de tous ceux qui lisent ses lettres si pleines de charme, de bon sens et d’esprit, Victor Jacquemont, a caricaturé avec sa verve ordinaire ces politiques aux bottes de sept lieues, qui franchissent en un clin d’œil les chaînes de montagnes et les déserts. Il regardait comme une chimère absurde la crainte exprimée par quelques publicistes de Londres, de voir un jour le magnifique empire de l’Inde servir de champ de bataille aux armées ennemies d’Angleterre et de Russie. Sans doute, les hommes qui font mouvoir ces deux colosses redoutent également l’heure de cette effrayante lutte corps à corps, où le complet anéantissement du vaincu serait le seul gage de la sécurité du vainqueur ; mais, depuis dix ans, les évènemens ont marché avec une telle vitesse, que les spirituelles railleries de l’infortuné voyageur ont perdu quelque chose de leur force. Il faut rire encore de ces hommes d’état de carrefour qui menacent l’Angleterre d’une descente de la Russie dans la grande péninsule, sans comprendre toutes les difficultés de cette gigantesque entreprise ; toutefois, il y aurait de l’aveuglement à ne point s’apercevoir des craintes très sérieuses que le cabinet de Saint-Pétersbourg inspire à la compagnie des Indes. En ordonnant, sur sa seule responsabilité et sans l’avis du gouvernement britannique, la première expédition de l’Afghanistan, lord Auckland a fourni lui-même toute la mesure de ces appréhensions. Les intrigues de la Russie en Perse avaient pris un développement tel qu’il y allait de l’avenir de ses colonies que l’Angleterre frappât sans retard un grand coup, et se mît, pour ainsi dire, à l’abri derrière les hautes montagnes du Caboul. Le plan du lord-gouverneur n’a réussi qu’à demi, et les affaires de Chine sont venues augmenter son embarras. Ce serait folie que de regarder comme facile et prochaine la chute de la puissance anglaise en Asie, mais enfin elle n’est plus dans tout l’éclat de son prestige. Quels auxiliaires excellens la Russie ne trouverait-elle pas dans ces peuples belliqueux des steppes, si jamais elle les conviait au pillage de l’Inde, à la conquête de cette terre d’or, comme ils la nomment, que leurs ancêtres ont déjà ravagée, et que de tout temps ils ont regardée comme leur proie ! D’un autre côté, l’on se demande s’il n’y a point place en Asie pour deux empires ? L’Inde anglaise n’est-elle pas avant tout une immense factorerie ? Pourquoi s’obstinerait-elle à fermer ses comptoirs aux négocians moscovites ?

Mais que la lutte éclate entre les deux rivaux, ou, ce qui serait tout aussi dangereux pour la liberté des peuples, que l’Angleterre et la Russie étendent chacune, sans se heurter, leur domination en Asie, les faits qui se passent sur ces plans lointains du monde politique n’en méritent pas moins toute l’attention des hommes sérieux. Forte de la position que les derniers traités lui ont faite, d’ailleurs hardie et aventureuse comme doit l’être une nation de marins et de commerçans, l’Angleterre dédaigne de cacher que son intérêt ne soit pas l’unique mobile de toute sa politique, et ses guerres l’ont bien souvent prouvé. La Russie, au contraire, véritable fille du bas-empire, n’en appelle jamais au bras de ses soldats que lorsque ses négociateurs ont entouré la proie qu’elle convoite d’un inextricable réseau de prévenances intéressées, de dons corrupteurs et de trahisons habilement colorées. Son succès n’est plus alors qu’une simple question de temps. A la veille de signer le fatal traité d’Unkiar-Skelessi, Mahmoud disait à de fidèles serviteurs, effrayés de le voir se jeter dans les bras de la Russie, ces paroles que j’ai bien souvent entendu citer à Constantinople : Que voulez-vous, mes amis ? Au risque d’être étouffé plus tard, un homme qui se noie s’accroche à un serpent.

Tandis que deux empires immenses agissent, l’un à ciel ouvert, l’autre dans l’ombre, et ne rêvent également que de nouvelles conquêtes, les autres nations de l’Europe, plus ou moins ralenties dans leur essor par des préoccupations domestiques, demeurent dans un état stationnaire et ne paraissent pas s’inquiéter assez des graves intérêts de leur avenir. Le danger sans doute n’est pas encore à leurs portes ; on peut conjurer l’orage, mais c’est aussi en politique qu’il est vrai de dire d’une trop grande immobilité qu’elle est un symptôme de mort.


ÉDOUARD THOUVENEL.


  1. Librairie d’Arthus Bertrand, rue Hautefeuille.
  2. L’archine vaut 1 mètre 25 centimètres.
  3. Dont 414,000 archines de draps de Prusse par transit.
  4. Traduction de MM. de Pigny et Charrière.