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Prolégomènes à toute métaphysique future/Appendice

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APPENDICE
touchant ce qui peut arriver par rapport à la constitution
DE LA MÉTAPHYSIQUE COMME SCIENCE.

Aucune des voies suivies jusqu’ici n’ayant abouti, et le but ne pouvant être atteint à moins d’une critique préalable de la raison pure, je crois pouvoir demander que le présent essai soit soumis à un examen précis et circonstancié, à moins qu’on ne préfère renoncer à toute prétention métaphysique, auquel cas, pourvu qu’on soit conséquent, je n’ai rien à dire. En prenant le cours des choses tel qu’il est en réalité, et non tel qu’il devrait être, il y a deux sortes de jugements, l’un qui précède l’examen, et tel est, dans l’espèce, celui où le lecteur, partant de sa métaphysique, juge la Critique de la raison pure (qui cependant doit en rechercher la possibilité) ; l’autre, qui suit l’examen, et où le lecteur peut momentanément laisser à l’écart les conséquences qui découlent des recherches critiques, parce qu’elles pourraient choquer par trop la métaphysique qu’il se serait faite autrefois, et considérer avant tout les principes d’où ces conséquences peuvent dériver. Si l’enseignement de la métaphysique commune était établi avec certitude (à peu près comme de la géométrie), la première manière de juger pourrait valoir, car si les conséquences de certains principes sont contraires à des vérités établies, ces principes sont faux, et doivent être rejetés sans autre examen. Mais si le bagage de la métaphysique ne se compose pas de propositions (synthétiques) d’une certitude incontestable, et de telle sorte peut-être que bon nombre d’entre elles, qui sont aussi spécieuses que les plus plausibles de toutes, soient néanmoins contradictoires dans leurs conséquences mêmes, mais qu’il soit entièrement impossible d’y trouver aucun critérium certain de la vérité des propositions métaphysiques proprement dites (synthétiques), alors cette première manière de juger n’est pas possible, et l’examen des principes de la Critique doit précéder tout jugement sur sa valeur, quelle qu’elle soit.


ÉPREUVE

D’UN JUGEMENT SUR LA CRITIQUE

avant l’examen.

Un jugement de cette espèce se trouve dans le Journal des Savants de Goetting, appendice du troisième fragment, 13 janvier 1782, p. 40 et suiv.

Lorsqu’un auteur, qui possède bien l’objet de son ouvrage, qui s’est appliqué à faire passer dans l’exécution de son travail le résultat d’une réflexion généralement personnelle, tombe entre les mains d’un censeur qui, de son côté, y voit assez clair pour reconnaître les moments qui sont la raison propre du mérite ou du défaut de l’ouvrage, qui ne s’attache pas aux mots mais va aux choses, et ne s’arrête pas simplement aux principes d’où l’auteur est parti, la sévérité de ce critique peut bien déplaire à l’auteur, mais le public y est insensible, puisqu’il y trouve son profit ; l’auteur lui-même peut être satisfait d’avoir l’occasion de rectifier ou d’éclaircir des assertions examinées d’abord par un connaisseur, et, de cette manière, s’il croit avoir raison au fond, de faire disparaître avec le temps la pierre d’achoppement qui aurait pu nuire par la suite à son ouvrage.

Je me trouve dans une tout autre position avec mon censeur. Il ne semble pas voir du tout de quoi il est précisément question dans la recherche dont je me suis occupé (avec ou sans succès). Que ce soit fatigue et difficulté de réfléchir mûrement d’un bout à l’autre d’un ouvrage de longue haleine, ou humeur chagrine à la vue de la réforme imminente d’une science où il croyait depuis longtemps avoir tout tiré au clair, ou, ce que je répugne à penser, une notion réellement étroite qui l’empêcherait de s’élever jamais au-dessus de sa métaphysique scolastique ; toujours est-il qu’il parcourt avec impétuosité une longue série de propositions auxquelles on ne peut rien comprendre sans connaître ses prémisses, qu’il distribue en tout sens un blâme dont le lecteur aperçoit aussi peu la raison qu’il comprend peu les thèses qui en sont l’objet, et qu’il ne peut par conséquent ni instruire le public, ni me porter le moindre dommage dans le jugement des connaisseurs. Je passerais complètement sous silence cette critique si elle n’était pour moi une occasion de donner quelques explications qui pourraient prévenir en quelques cas un malentendu dans l’esprit du lecteur de ces prolégomènes.

Afin cependant que le critique saisisse un point de vue sous lequel il puisse présenter le plus clairement possible aux yeux tout l’ouvrage d’une manière défavorable à l’auteur, sans qu’il ait besoin de faire quelque examen particulier, il commence et finit par dire que « cet ouvrage est un système d’idéalisme transcendant, ou, comme il le traduit, d’un idéalisme supérieur[1]. » Au premier coup d’œil jeté sur ces lignes je vis ce que devait être ce compte rendu ; c’est-à-dire quelque chose de comparable à ce que ferait quelqu’un qui, entièrement étranger à la géométrie, aurait trouvé un Euclide, et chercherait à porter un jugement sur cet ouvrage, et, après avoir rencontré un grand nombre de figures en le parcourant, s’exprimerait à peu près en ces termes : « Ce livre est une instruction systématique en fait de signes ; l’auteur se sert d’une langue à lui pour donner des préceptes obscurs, inintelligibles, qui ne peuvent servira rien de plus qu’à ce que peut faire tout homme doué naturellement d’un coup d’œil sûr, etc. »

Voyons cependant ce qu’est l’idéalisme qui se trouve répandu dans mon ouvrage, quoiqu’il ne soit pas à beaucoup près l’âme du système.

La thèse de tous les idéalistes avoués, depuis l’école d’Elée jusqu’à Berkeley, se trouve dans cette formule : « Toute connaissance par les sens et l’expérience n’est que pure apparence ; il n’y a de vérité que dans les idées de l’entendement pur et de la raison. »

Le principe qui régit et détermine constamment mon idéalisme, est au contraire que « Toute connaissance des choses par simples notions intellectuelles, ou de raison pure, n’est que simple apparence, et la vérité n’est que dans l’expérience. »

Si c’est précisément là le contraire de l’idéalisme proprement dit, comment donc ai-je été conduit à me servir de cette expression dans un dessein tout opposé, et comment le critique a-t-il pu le trouver partout ?

La réponse à cette question tient à ce qu’on aurait pu très facilement apercevoir par l’ensemble de l’ouvrage, si on l’avait voulu. L’espace et le temps, avec tout ce qu’ils contiennent, ne sont ni des choses, ni des propriétés en soi des choses ; elles n’appartiennent qu’à leurs phénomènes ; jusque-là je ne suis d’accord avec les idéalistes que sur un seul point. Mais eux, et surtout Berkeley, regardaient l’espace comme une pure représentation, qui, de même que les phénomènes qu’il comprend, ne nous serait connu, avec toutes ses déterminations, qu’au moyen de l’expérience ou de la perception. Je fais voir, au contraire, tout d’abord que l’espace (ainsi que le temps, auquel Berkeley n’a pas fait attention) avec toutes ses déterminations peut être connu de nous a priori, parce que l’espace, aussi bien que le temps, est en nous avant toute perception ou expérience, comme forme pure de notre sensibilité, et en rend possible toute intuition, par conséquent aussi tous les phénomènes. D’où il suit que, la vérité reposant sur des lois universelles et nécessaires, comme sur ses critères, l’expérience, chez Berkeley, ne peut avoir de critères de la vérité, parce que rien n’est donné par lui pour fondement a priori aux phénomènes qui la constituent ; d’où il suivrait qu’elle n’est qu’une vaine apparence. Suivant nous au contraire l’espace et le temps (en liaison avec des notions intellectuelles pures) prescrivent a priori à toute expérience possible sa loi, qui donne en même temps le critérium certain pour y distinguer la vérité de l’apparence[2].

Mon prétendu idéalisme (proprement critique) est donc d’un caractère tout à fait propre, tel, c’est-à-dire qu’il ruine l’idéalisme ordinaire ; tel que par lui toute connaissance a priori, même celle de la géométrie, en reçoit tout d’abord une réalité objective qui, sans la preuve de mon idéalité de l’espace et du temps, ne peut pas être affirmée, même des réalistes les plus zélés. Dans cet état de choses je voudrais donc, pour prévenir tout malentendu, pouvoir appeler d’un autre nom ma notion, mais je ne puis la changer totalement. Qu’il me soit donc permis de l’appeler désormais, comme on l’a déjà fait plus haut, un idéalisme formel, ou mieux encore un idéalisme critique, pour le distinguer de l’idéalisme dogmatique de Berkeley, et de l’idéalisme sceptique de Descartes.

Je ne trouve rien de plus à remarquer dans la critique de cet ouvrage. L’auteur juge en gros d’un bout à l’autre ; manière habilement choisie, parce qu’ainsi on dit ce qu’on sait sans laisser apercevoir ce qu’on ignore : un seul jugement développé, de détail, s’il avait porté, comme cela devait être, sur la question principale, aurait peut-être mis à découvert mon erreur, peut-être aussi le degré de connaissance du critique dans cette espèce de recherches. Ce n’a pas été non plus un artifice mal imaginé pour ôter aux lecteurs qui ont l’habitude de ne se faire une notion des livres que d’après les journaux, l’envie de lire de sitôt le livre même, que de débiter d’un seul trait à la suite les unes des autres une multitude de propositions qui, dépourvues de leur liaison avec leurs preuves et leurs explications (surtout quand elles sont aussi opposées que celles-ci à la métaphysique scolastique), doivent nécessairement sembler des absurdités, de fatiguer la patience du lecteur jusqu’au dégoût, et, après m’avoir attribué la proposition sententieuse que l’apparence constante est la vérité, de finir cependant par cette dure mais paternelle leçon : À quoi donc sert de contredire le langage reçu, à quoi bon, et d’où vient la distinction de l’idéalisme ? C’est là un jugement qui finit par faire consister le caractère propre de mon livre (quand il devait être d’abord une hérésie métaphysique) en un simple néologisme, et qui montre clairement que mon prétendu juge n’en a pas entendu la moindre chose, et qu’il ne s’est pas non plus très bien compris lui-même[3]. Le critique parle cependant comme un homme qui doit se croire des connaissances importantes, supérieures, mais qu’il tient encore en réserve ; car je ne connais rien de nouveau en métaphysique qui puisse justifier un pareil ton. En quoi il a grand tort, puisqu’il prive le monde de ses découvertes. Car il n’est pas douteux que beaucoup d’autres ainsi que moi, n’ont cependant pas su trouver, malgré tout ce qui a été publié de beau depuis longtemps déjà dans cette partie, que la science ait par là fait le moindre progrès. Le monde peut bien ne pas trouver mauvais qu’on aiguise des définitions, qu’on donne des béquilles à des preuves boiteuses, qu’on ajoute aux centous de la métaphysique de nouvelles pièces, ou qu’on en renouvelle la forme, mais il ne le demande pas. Il est rassasié d’assertions métaphysiques : on veut la possibilité de cette science, les sources d’où la certitude en peut être dérivée, et des critères qui permettent de distinguer avec certitude l’apparence dialectique de la raison pure d’avec la vérité. Le critique doit posséder la clef de tout cela, autrement il n’aurait jamais pris un ton si haut.

Mais je soupçonne que le besoin de la science ne lui est peut-être jamais venu dans la pensée, car autrement il aurait dirigé son jugement sur ce point, et un essai, même défectueux, aurait, dans une occasion si importante, provoqué son attention. S’il en est ainsi, nous voilà redevenus bons amis. Il peut réfléchir aussi profondément sur sa métaphysique qu’il le jugera convenable, personne n’est obligé de l’en empêcher ; seulement il ne peut juger de ce qui est en dehors de la métaphysique, sur les sources qui s’en trouvent dans la raison. Que mon soupçon ne soit pas sans fondement, c’est ce qui résulte de ce que mon censeur ne dit pas un mot de la métaphysique de la connaissance synthétique a priori, qui était le problème par excellence, de la solution duquel la destinée de la métaphysique est attachée, et qui fait tout l’objet de ma Critique (comme aussi de ces prolégomènes). L’idéalisme sur lequel il s’est achoppé, et auquel il s’est attaché, a été érigé en système (quoiqu’il ait aussi d’autres raisons en sa faveur) comme l’unique moyen de résoudre ce problème ; et alors mon censeur aurait dû prouver ou que ce problème n’a pas l’importance que je lui attribue (comme je le fais encore maintenant dans les prolégomènes), ou qu’il ne peut être résolu par ma notion des phénomènes, ou bien encore qu’il peut l’être mieux d’une autre manière ; mais rien de tout cela dans son article. Mon censeur n’entend donc rien à mon ouvrage, et peut-être rien encore à l’esprit et à l’essence de la métaphysique même, à moins, ce que je suppose plus volontiers, que sa précipitation de critique, irritée de la difficulté de se faire jour à travers tant d’obstacles, n’ait jeté une ombre fâcheuse sur l’ouvrage qu’il avait sous les yeux, et ne l’ait em­pêché d’en saisir les points essentiels.

Il s’en faut bien qu’un journal savant, malgré la sévérité et le discernement qui peut présider au choix des collaborateurs, puisse affirmer sa considération, d’ailleurs méritée, dans le champ de la métaphysique aussi facilement que dans d’autres parties. Les autres sciences et connaissances ont leur unité de mesure. Les mathématiques ont la leur en elles-mêmes, l’histoire et la théologie dans les livres profanes ou sacrés, la physique et la médecine dans les mathématiques et l’expérience, la jurisprudence dans les lois, et jus­qu’aux affaires de goût dans les modèles de l’antiquité. Mais quand il s’agit de ce qu’on appelle métaphysique, l’unité de mesure est la première chose à découvrir (j’ai essayé de la déterminer, ainsi que son usage). Qu’y a-t-il donc à faire jusqu’à ce qu’elle soit trouvée, alors cependant qu’il faut juger des ouvrages de ce genre ? Si ces ouvrages sont dogmatiques, on peut faire ce qu’on voudra ; personne en cela ne tranchera du maître sur un autre, sans rencontrer quelqu’un qui rende la pareille. Mais si les ouvrages sont critiques, non à la vérité par rapport à d’autres écrits, mais au regard de la raison même, de telle sorte que l’unité de mesure du jugement ne puisse être prise, mais qu’elle ne soit que cherchée, alors l’objection et le blâme peuvent être permis, mais avec des dispositions à l’accommodement, parce que le besoin est le même de part et d’autre, et que le défaut d’une connaissance forcée ne permet pas une autorité magistralement décisive. Or, pour rattacher mon apologie à l’intérêt de la philosophie même, je propose un examen décisif sur la manière dont toutes les questions métaphysiques ayant un objet commun doivent être décidées. Ce n’est là d’ailleurs que ce qu’ont fait avec succès les mathématiciens pour donner à leur méthode l’avantage dans une discussion, c’est-à-dire une invitation faite à mon censeur de démontrer à sa manière, mais comme il est de droit, par des principes a priori, quelque proposition vraiment métaphysique affirmée par lui, c’est-à-dire une proposition synthétique et procédant de notions a priori, ou bien encore une des propositions les plus indispensables, telle, par exemple, que le principe de la permanence de la substance, ou de la détermination nécessaire des événements cosmiques par leur cause. S’il ne le peut pas (en quoi le silence est un aveu), il faut qu’il accorde que, si la métaphysique n’est absolument rien sans une certitude apodictique des propositions de cette espèce, sa possibilité ou son impossibilité doit être décidée d’abord par une critique de la raison pure, ce qui l’oblige par conséquent, ou à reconnaître que mes principes de la Critique sont justes, ou à prouver qu’ils ne le sont pas. Mais comme je prévois que, si peu soucieux qu’il ait été jusqu’ici de la certitude de ses principes, cependant, comme il s’agit d’une épreuve rigoureuse, il n’en trouvera pas un seul dans le domaine entier de la métaphysique avec lequel il puisse marcher hardiment, je veux bien lui faire cette condition généreuse, qu’on ne peut attendre que dans une discussion, à savoir de prendre pour moi l’onus probandi, et de s’en exonérer. Il y a dans ces prolégomènes, et dans ma Critique, t. II, p. 84-106, huit propositions toujours opposées entre elles deux à deux, mais dont chacune appartient nécessairement à la métaphysique qu’il est obligé ou d’admettre ou de refuser (quoique aucune d’elles n’ait été admise d’aucun philosophe de son temps). Libre à lui de prendre celle de ces huit propositions qu’il voudra, de l’admettre sans la preuve que j’en donne, de n’attaquer qu’une seule de ces preuves (pour qu’il n’y ait pas perte de temps sans profit pour lui et pour moi), et par là ma preuve du contraire. Mais si je puis néanmoins justifier cette preuve, et faire voir de quelque manière que, suivant des principes que toute métaphysique dogmatique doit nécessairement reconnaître, l’opposée de la proposition adoptée par moi peut n’être pas moins clairement démontrée, il se trouve par là décidé qu’il y a en métaphysique un vice héréditaire, qui ne peut s’expliquer ni se corriger qu’à la condition de s’élever jusqu’au lieu de son origine, la raison pure elle-même, et qu’ainsi ma Critique doit être acceptée, ou remplacée par une meilleure ; qu’elle doit au moins être étudiée, seule chose que je demande pour le moment. Si, au contraire, je ne puis justifier ma preuve, et s’il se trouve ainsi fermement établi du côté de mon adversaire une proposition synthétique a priori par principes dogmatiques, mon attaque de la métaphysique commune aura donc été sans fondement, et j’offre de reconnaître alors pour légitime le blâme déversé par mon censeur sur ma Critique (quoique ici la conséquence soit loin d’être légitime). Il faudrait pour cela, si je ne me trompe, procéder ab incognito, autrement je ne vois pas comment, au lieu d’un problème qui me serait posé par un anonyme, mais cependant pas sans provoca­tion, je ne serais pas honoré ou accablé d’une multi­tude de questions.


PROPOSITION

POUR UN EXAMEN DE LA CRITIQUE

avec conclusion possible.

Je dois aussi des remercîments au public instruit pour le silence dont il a longtemps honoré ma Cri­tique ; c’est une preuve de la suspension du jugement, et, par suite, une présomption que dans un ouvrage qui abandonne toutes les voies battues, et qui se fraie un chemin nouveau, où l’on peut ne pas se retrouver immédiatement, il peut cependant y avoir quelque chose de propre à rendre la vie et la fécondité à une branche importante, mais morte aujourd’hui, de la connaissance humaine, c’est l’attention de ne pas bri­ser et détruire par un jugement précipité une greffe encore tendre. Je ne connais que d’aujourd’hui un exemple d’un jugement ajourné par ces raisons; il se trouve dans le Journal des Savants de Gotha. Tout lec­teur en remarquera de soi-même la solidité (sans qu’il soit besoin de s’en rapporter à un éloge qui, de ma part, serait suspect). Ce jugement se fonde sur l’ idée compréhensive et vraie d’une partie des premiers principes de mon ouvrage.

Je propose donc, puisqu’il est impossible de juger du premier coup dans sa totalité et d’un regard rapide une construction de cette étendue, de l’examiner pièce par pièce pour ainsi dire, en partant des fondements, et de se servir pour cela des présents prolégomènes, comme d’une esquisse générale à laquelle on pourrait à l’occasion comparer l’ouvrage même. Cette demande, si elle ne tenait qu’à l’idée de l’importance attachée par la vanité ordinaire à toutes les productions personnelles , serait présomptueuse, et mériterait de n’être pas écoutée. Mais telle est la situation de toute la philosophie spéculative, qu’elle est sur le point de tomber dans un profond discrédit, malgré l’intérêt constant qu’y attache toujours la raison humaine, qui, toujours trompée, essaie aujourd’hui, quoiqu’en vain, de prendre le parti de l’indifférence.

On ne présume pas que, dans notre siècle de réflexion, peu d’hommes de mérite doivent mettre à profit toute belle occasion de travailler d’ensemble à l’intérêt commun qu’a la raison de s’éclairer indéfiniment, pour peu qu’il y ait d’espoir de réussir. Mathématiques, physique, lois, arts, morale même, etc., ne remplissent pas entièrement l’âme ; il y reste toujours une place destinée à la seule raison spéculative pure, et dont le vide nous oblige à chercher dans des balivernes ou œuvres badines, ou dans les écarts de l’imagination, une apparence d’occupation et d’aliment ; mais ce n’est là, au fond, qu’une distraction destinée à étouffer le cri importun d’une raison qui demande quelque chose de conforme à sa destinée, où elle trouve une satisfaction propre, et dont elle ne soit pas l’instrument pour d’autres desseins, ou au profit des inclinations. Une étude qui n’a pour objet que le domaine de la raison considérée en elle-même, où toutes les autres connaissances doivent aboutir comme à leurs fins et se réunir en un tout, une pareille étude a donc, comme je le présume avec raison, pour quiconque ne cherche qu’à étendre ses notions, un grand attrait, et je puis bien dire un attrait plus grand que celui qui s’attache à tout autre savoir théorique, que l’on ne changerait pas facilement pour celui-là.

Si je propose ces prolégomènes comme plan et comme fil conducteur de l’examen plutôt que l’ouvrage même, c’est parce que, tout en étant aujourd’hui encore pleinement satisfait de celui-ci, pour ce qui est du contenu, de la disposition des matières, de la méthode et de la forme relativement à chacune des propositions capitales (car il a fallu des années pour que je fusse tout à fait content non seulement du tout, mais quelquefois aussi d’une seule proposition par rapport à ses sources), j’ai pris à tâche de peser chaque proposition et de l’examiner avant de l’établir, et que je ne suis pas tout à fait content de mon exposition dans quelques sections de la théorie élémentaire, par exemple de la déduction des notions intellectuelles ou de celle des paralogismes de la raison pure, parce qu’une certaine diffusion y cause de l’obscurité, et qu’on peut y substituer dans l’examen pour le fond ce que disent ici les prolégomènes par rapport à cette section.

On croit volontiers qu’en fait de persévérance et de travail assidu les Allemands peuvent aller plus loin que d’autres peuples. Si cette opinion est fondée, c’est ici une occasion de conduire à son entier achèvement une œuvre dont l’heureuse issue n’est guère douteuse, et à laquelle tous les hommes qui pensent prennent un égal intérêt, quoiqu’elle n’ait pas encore abouti, et de confirmer cette honorable opinion, alors surtout que la science dont il s’agit est de telle nature qu’elle peut être portée d’un seul coup à la perfection, et recevoir une constitution définitive. Elle a, en effet, cet avantage de ne pouvoir absolument pas être étendue ou accrue par de futures découvertes, et de ne pouvoir même pas être changée (je ne parle pas ici de la netteté résultant d’une clarté supérieure ou de l’utilité à tous les points de vue possibles), avantage que ne possède et ne peut posséder aucune autre science, parce qu’aucune ne concerne une faculté de connaître aussi complètement isolée, indépendante de toutes les autres, et sans mélange avec elles. Aussi le moment me semble-t-il encourageant pour moi, puis­qu’on ne sait presque pas aujourd’hui en Allemagne de quoi l’on peut s’occuper encore en dehors des sciences utiles, si bien que ce n’est cependant pas un simple jeu ; c’est aussi un travail qui doit aboutir à un résultat durable.

Je dois laisser à d’autres d’imaginer les moyens propres à réunir les efforts des savants pour un tel but. Mon opinion n’est cependant pas de demander au premier venu une simple exécution de mes propositions, ou de me bercer de l’espoir qu’elle aura lieu ; mais des objections, des répétitions, des restrictions, ou bien encore une confirmation, un complément et une extension, suivant l’occurrence, peuvent y contribuer, pourvu que l’affaire soit examinée en principe. Il est alors inévitable qu’un système, ne fût-il pas le mien, devienne pour la postérité un legs dont elle aura raison d’être reconnaissante.

Il serait trop long de faire voir ce qu’on peut attendre pour une métaphysique, pourvu seulement qu’on soit en règle avec les principes de la critique, et comment en conséquence la métaphysique ne peut paraître amoindrie parce qu’on lui a enlevé ses fausses plumes, mais comment elle peut, à un autre point de vue, sembler enrichie et convenablement dotée ; mais d’autres grands avantages, qui devraient résulter de cette reforme, sautent aux yeux. La métaphysique commune avait déjà cette utilité, de rechercher les notions élémentaires de l’entendement pur, pour les éclaircir par l’analyse, et les déterminer par une explication. Elle devenait ainsi une culture de la raison, où celle-ci pouvait bien trouver à s’appliquer ensuite, mais c’était là toute son utilité ; car elle détruisait ce mérite en favorisant la présomption par des assertions téméraires, la sophistique par de subtiles faux-fuyants et de vaines apparences, et la sécheresse par la légèreté dans la manière d’aborder les problèmes les plus difficiles avec un peu de scolastique, sécheresse d’au tant plus séduisante qu’il lui est plus facile de choisir quelque chose du langage scientifique d’un côté, du langage populaire de l’autre, et d’être ainsi tout à tous, mais dans le fait rien nulle part. La Critique, au contraire, donne à notre jugement l’unité de mesure servant à distinguer avec certitude le savoir véritable du savoir apparent. Cette certitude tient à ce qu’en métaphysique on fait un plein exercice d’un mode de penser dont l’influence salutaire s’étend ensuite à tout autre usage de la raison, et inspire avant tout le véritable esprit philosophique. Ce n’est pas non plus un service de peu d’importance que celui qu’elle rend à la théologie, puisqu’elle l’affranchit du jugement de la spéculation dogmatique, et la met en parfaite sécurité contre toutes les attaques de ces sortes d’adversaires. En effet, la métaphysique commune, tout en promettant à la théologie un grand appui, n’a pu tenir parole, et, en offrant l’assistance de la dogmatique spéculative, n’a fait que se combattre elle-même comme ennemie. Une extravagance qui ne peut se produire dans un siècle éclairé qu’autant qu’elle trouve un asile dans la métaphysique scolastique, sous la protection de laquelle elle peut oser délirer pour ainsi dire avec raison, est chassée de ce dernier refuge par la philosophie critique. Ajoutons qu’il est important pour un professeur de métaphysique de pouvoir dire une fois avec un assentiment général, que ce qu’il expose est en fait une science, et de rendre ainsi un véritable service à la république.


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Notes[modifier]

  1. Non, certes, pas supérieur. De hautes tours et les hommes métaphysiquement grands qui leur ressemblent, autour desquels deux il se fait d’ordinaire beaucoup de vent, n’existant pas pour moi. Ma place est le pathos fécond de l’expérience, et le mot transcendantal dont j’ai tant de fois indiqué la signification, et qui n’a pas même été compris par non censeur (tant il a tout vu légèrement), ne signifie pas quelque chose qui dépasse toute expérience, mais ce qui, tout en la précédant (a priori), n’est cependant destiné qu’à rendre possible une connaissance expérimentale. Si ces notions dépassent l’expérience, alors leur usage, qui diffère de l’immanent, c’est-à-dire de celui qui est restreint à l’expérience, prend le nom de transcendant. Toutes les confusions de cette espèce ont été suffisamment prévenues dans l’ouvrage ; mais le censeur trouve son avantage dans les malentendus.
  2. L’Idéalisme proprement dit a toujours un but mystique, et ne saurait en avoir un autre ; le mien n’a pour but que de faire comprendre la possibilité de notre connaissance a priori touchant des objets de l’expérience ; ce qui est un problème qui n’a pas encore été résolu jusqu’ici, pas même proposé. Par là tombe donc tout l’idéalisme hyperphysique, qui conclut toujours (comme on peut le voir déjà par Platon) de nos connaissances a priori (même des connaissances géométriques) à une autre intuition (l’intellectuelle), comme celle des sens, parce qu’on ne peut absolument pas concevoir que des sens doivent percevoir aussi a priori.
  3. Le censeur se bat en plus d’un endroit avec son ombre. Quand j'oppose la vérité de l'expérience au rêve, il ne fait pas attention qu'il ne s’agit pas là du somnio objective sumpto de la philosophie de Wolf, qui est purement formel, et où l’on ne considère point la différence du sommeil et de la veille, différence qui ne peut pas même être l’objet d’une étude dans une philosophie transcendantale. Du reste, il dit de ma déduction des catégories et de la table des principes intellectuels, que ce sont « des principes connus de logique et d’ontologie, exprimés en langage idéaliste. » Le lecteur n’a qu’à voir là-dessus ces prolégomènes pour être assuré qu’on ne pouvait porter un jugement plus pitoyable et même plus faux historiquement.