Proses philosophiques/La Mer et le Vent

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[La Mer et le Vent]






Nous voyons les marées de l’eau ; nous ne voyons pas les marées de l’air. L’atmosphère a, comme l’océan, son flux et reflux, plus gigantesque encore, et montant, tumeur énorme, vers la lune.

L’unité engendrant la complication, c’est la loi des lois.

Le mécanisme de l’atmosphère est simple.

Une libration s’établit entre l’électricité atmosphérique et le magnétisme tellurique.

Les tropiques sont des bouilleurs, les pôles sont des condensateurs ; le resserrement égale la dilatation ; un versement se fait d’en haut par l’équateur, et une restitution se fait d’en bas par les pôles. Ce va et vient, c’est le vent.

Toute la nature est un échange.

Deux cercles de vent, l’un polaire, l’autre équatorial, évoluent éternellement autour du globe.

Sous ce double anneau tournant, la terre roule.

Vision colossale.

La rencontre à angle droit des deux cercles de vent heurte et casse l’atmosphère, et y fait ces fractures que nous appelons les orages.

De ces fractures sortent des tourbillons. Le premier obstacle que les tourbillons rencontrent leur imprime le mouvement giratoire. Une pierre au milieu de l’eau, comme le pic de Ténériffe, ou même comme î’écueil Douvres, suffit. Ils s’en vont en spirale à travers l’espace et traînent la mer dans leurs anneaux. Un cyclone tord un vaisseau à trois ponts comme une laveuse tord un linge. Qu’on se figure un gigantesque serpent d’air, haut d’une lieue et long de trois ou quatre cents lieues, tournoyant avec une vitesse horrible sur l’océan.

Le vent maltraite la mer. La voie de fait va jusqu’à troubler ce vaste rhythme qu’on appelle la marée. Les flots bourrelés s’insurgent. De longs nuages, vessies électriques, se gonflent, et, h un renflement difforme, on devine dans leur flanc la foudre prisonnière comme la bête morte dans le ventre du boa. L’écume ruisselle à mille plis sur les reins de l’écueil comme la robe de lin sur les hanches de Vénus Anadyomène. Le baromètre baisse, puis monte ; même jeu sombre dans Forage. On entend le sanglot de la création. La mer est la grande pleureuse. Elle est chargée de la plainte ; l’océan se lamente pour tout ce qui souffre. Sous l’eau les effluves vont et viennent, avec une vitesse de soixante dix mille lieues par seconde, du pôle boréal qui a un volcan, l’Hékla, au pôle austral qui en a deux, Erebus et Terror. Le liquide et le fluide combattent. Les solitudes sans défense subissent les chocs de ce tournoi sauvage. S’il n’y a personne, déluges ; si l’homme est là, naufrages. Telle est l’immense aventure de l’ombre.

Les vents coulent et croulent ; ils coulent, c’est la vie ; ils croulent, c’est le fléau.

Sous l’anneau de vent de l’équateur, il y a un roulement de foudre continu.

La rotation de la terre fait ronger leur rive gauche aux fleuves de l’hémisphère méridional.


II[modifier]

Précisons cette géométrie majestueuse. Il y a toujours polarité électrique dans les cercles des spirales de vent ; un demi-cercle est positif et l’autre est négatif. L’électroscope le démontre. La ligne de translation qui suit le centre du cyclone sépare les deux électricités. Au centre la pesanteur diminue.

Au centre du cyclone, calme absolu. Il y a équilibre. La tempête est en paix avec elle-même.

Le plan de rotation du cyclone oblique à mesure qu’il monte vers les régions froides. Aux tropiques le cyclone est une tangente, aux pôles il est une sécante. Figurez-vous un disque, d’abord à plat, qui se redresse.

A neuf cents milles de distance, un cyclone en marche inquiète le baromètre.

L’atmosphère a un réseau veineux où ruissellent les vents. Parfois ce réseau s’engorge. Une tempête est une rupture d’anévrisme.

Variable dans l’immuable, telle est, insistons-y, cette législation. Des combinaisons sans nombre s’y ajoutent, et finissent par faire de ces quatre ou cinq lois, si simples en apparence, une forêt. Tout fait est un logarithme ; un terme ajouté le ramifie au point de le transformer. Les choses ont un aspect général où se dessinent et se groupent les grandes lignes de la création ; l’insondable est dessous. La physique a une restriction mentale, qui est la chimie. Toutes les lois de la nature ont un sous-sol.

De ce que la nature est une, on a conclu qu’elle était simple. Erreur. Partout, dans ce que la vieille science appelait des éléments, la science actuelle a reconnu des formations. L’eau de mer, par exemple, qui était simple pour Pythagore, était composée l’an passé de vingt-cinq substances ; cette année (1864) l’analyse en a ajouté deux, le bore et l’aluminium ; ce qui fait vingt-sept.

Les phénomènes s’entrecroisent. N’en voir qu’un, c’est ne rien voir. La richesse des fléaux est inépuisable. Ils ont la même loi d’accroissement que toutes les autres richesses, la circulation. L’un entre dans l’autre. La pénétration dû phénomène dans le phénomène engendre le prodige.

Le prodige, c’est le phénomène à l’état de chef-d’œuvre. Le chef-d’œuvre est parfois une catastrophe. Mais dans l’engrenage de la création, prodigieuse décomposition immédiatement recomposée, rien n’est sans but.

Accouplement est le premier terme, enfantement est le second. L’ordre universel est un hyménée magnifique. Point de fécondation par le désordre. Le chaos est un célibat. Nous assistons sans cesse au mariage de nos_ premiers parents. Adam et Eve sont éternels. Adam, c’est le globe, Eve, c’est la mer.


III[modifier]

Quand la mer veut, elle est gaie. Aucune joie n’a l’apparence radieuse de la mer. L’océan est un épanouissement. Rien ne lui fait ombre, que le nuage, et cette ombre, d’un souffle il la chasse. Â ne voir que la surface, l’océan c’est la liberté ; c’est aussi l’égalité. Sur ce niveau tous les rayonnements sont à l’aise. L’hilarité grandiose du ciel clair s’y étale. La mer tranquille, c’est une fête. Pas d’appel de sirène qui soit plus doux et plus charmant. Pas de marin qui ne soit tenté de partir. Rien n’égale cette sérénité, et toute l’immensité n’est qu’une caresse, et le flot soupire, et le récif chante, et l’algue baise le rocher, et les gabiers, les mouettes et les pintails volent, et les molles prairies de mer ondulent de lame en lame, et sous les nids d’alcyons l’eau semble une nourrice, la vague semble une berceuse, pendant que le soleil couvre d’une éclatante épaisseur de lumière ces formidables hypocrisies du gouffre.

Les apparences marines sont fugaces à tel point que, pour qui l’observe longtemps, l’aspect de la mer devient purement métaphysique ; cette brutalité dégénère en abstraction. C’est une quantité qui se décompose et se recompose. Cette quantité est dilatable ; l’infini y tient. Le calcul est, comme la mer, un ondoiement sans arrêt possible. La vague est vaine comme le chiffre. Elle a besoin, elle aussi, d’un coefficient inerte. Elle vaut par l’écueil comme le chiffre par le zéro. Les flots ont comme les chiffres une transparence qui laisse apercevoir sous eux des profondeurs. Ils se dérobent, s’effacent, se reconstruisent, n’existent point par eux-mêmes, attendent qu’on se serve d’eux, se multiplient à perte de vue dans l’o bscurité, sont toujours là. Rien, comme la vue de l’eau, ne donne la vision des nombres.

Sur cette rêverie plane l’ouragan.

On est réveillé de l’abstraction par la tempête.

Mare portentosum.

La grande eau solitaire, cette mobilité diffuse, cette nappe d’orages si calme en dessous, communique par des artères latentes avec ces volcans de fange qui jettent au-dehors l’humus interne, nous révélant que le globe a, comme l’homme, sa peau qui est la terre, et sa muqueuse qui est la boue. Le globe est évidemment un être animé. Est-il vivant ? Ceci est la question. Entre animé et vivant, il existe une nuance, la personnalité. Il y aurait là un moi énorme. Qui oserait l’affirmer ? Qui pourrait le nier ?


IV[modifier]

Quoi qu’il en soit, les eaux sont aux vents. Le flot subit le souffle. Il en résulte une variété inépuisable de faits apparents, contradictoires extérieurement, d’accord au fond, qu’ont peine à suivre dans leurs transformations sans nombre Hippocrate, Aristote, Avicenne, Albert-leGrand, Galilée, Porta, Huyghens, Mariotte, Volta, Valisneri, Spallanzani, Beccaria, Wheatstone, Lyell, Coulvier-Gravier, Maury, Peltier, Maxadorf, Schœnbeïn, Humboldt, et même l’ingénieux Mathieu de la Drôme, et même ces sagaces et savants écrivains, Margollé et Zurcher, les deux historiens du vent.

Le souffle, ce caprice, cette volonté, fiat ubi vult, semble se rire aujourd’hui des fils métalliques de Snow-Harris, de même que jadis il se riait des deux épées du roi Artaxerce et de la reine Paryzatis.

Ces épées étaient l’embryon du paratonnerre.

L’atmosphère, épaisse de quinze lieues, dilatable jusqu’à trente, a été pesée par Galilée, équilibrée avec le mercure par Toricelli, l’inventeur du baromètre, mesurée du haut de la tour Saint-Jacques par Pascal, décomposée par Lavoisier. On en est là.

Qui sait où s’arrêtera la science ? Qui sait si l’homme ne parviendra pas à forger la clef du vent ?

La science fait, pour prendre l’ouragan, un filet dont les mailles se multiplient ; l’observatoire de Londres a les vingt-six cartes de l’amiral Fitz-Roy, l’observatoire de Paris dresse l’Atlas des Tempêtes. La science arrive à pressentir le temps, presque à le prédire, en prolongeant le plus loin possible sur l’océan, par la confrontation des faits et par le calcul, toutes les courbes d’égale pression barométrique. Les inflexions de ces courbes marquent les variations de l’atmosphère.

Une partie de l’énigme est devinée. Les autres données du problème sont à l’étude.

Les vents, ces despotes, obéissent ; cette troupe éparse et fantasque est commandée ; cette folie a des lois. Lois si grandes que les énoncer seulement est terrible.

La période lunaire de dix-neuf ans observée par GrandJean de Fouchy, la période solaire de quarante et un ans qui ramène le maximum des taches, le passage en foule des étoiles filantes dans les nuits climatériques du 10 août et du 12 novembre, toute cette mystérieuse législation régit la sombre rose des vents. L’aurore polaire est un signal qui fait lever l’ouragan. Un météore tombe dans le soleil, un orage éclate sur la terre ; coïncidence inouïe, loi peut-être.

Pressions prodigieuses. D’autres engrenages incommensurables sont entrevus. Du 10 octobre 1781 au 25 mars 1782, pendant que la cinquante-cinquième étoile d’Hercule s’éteignait, l’océan fut bouleversé d’orages. Schwabe affirme le fait solaire, Slough affirme le fait stellaire. Pourquoi non ? une fourmi pèse sur le globe ; une étoile peut bien peser sur le monde. Qui sait en quelle quantité nous dépendons des variations de l’étoile gamma d’Antinous, de l’étoile delta de Céphée et de l’étoile alpha du Dragon ? Qui connaît les dimensions de l’influence cosmique ? Qui sait la longueur des effluves ? Ne sentons-nous pas, dans une certaine mesure, à des contre-coups dans notre propre organisme planétaire, toutes ces présences lointaines, mais énormes, Sirius, Mira Ceti, Axgo arrivant par moments presque à l’intensité de Canopus, et les oscillations de l’Hydre d’Hévélius ? Humboldt en était rêveur. Est-on sûr que le passage de seize mille bolides en une nuit ne soit pour rien, par exemple, dans un coup de vent tel que celui qui refoula la mer dans les terres vers Elliott’s Key, au point de faire jeter l’ancre aux navires dans des forêts ? À leur réveil, les matelots du Ledbury-Snow aperçurent leur ancre accrochée sous l’eau dans le haut des arbres.

Il n’y a pas d’interruption dans la création ; point d’arche brisée ; point de lapsus ; un fait et ses dépendances embrassent toute la nature ; la chaîne est plus ou moins longue, mais ne se rompt jamais. Montez cette immense corde à nœuds, prenez un fait après l’autre, et vous arriverez du vibrion à la constellation. Le prodige immanent adhère à lui-même. Rien ne se dissipe. Il n’y a point d’effort perdu. L’inutile n’existe pas. L’univers a le nécessaire et n’a que le nécessaire.

L’influence astrale se combine avec l’influence tellurique. Les phénomènes inhérents au rétrécissement du cercle de rotation de la terre ne se lient-ils point, par exemple, au vol furieux de certains vents polaires ! et en particulier à ces violents vents de Norwège qui, une fois, ont fait en un jour baisser le baromètre de vingt et un millimètres à Skudernoè’s et de trente et un millimètres à Christiansund ?


V[modifier]

L’insondable a sa machine. Laplace dit : la mécanique céleste. Ses . rouages sont pour nous invisibles, tant ils sont démesurés. Ses bras de levier vont de ce que nous nommons la réalité à ce que nous nommons l’abstraction. Il a des prises de force jusque dans le point géométrique. Aucune mesure, aucun rêve, ne peut donner l’idée de cette propagation de vitalité par voisinages grandissants ou décroissants, poussée vertigineuse de l’indéfini dans l’infini. L’infiniment grand arrive à l’infiniment petit et l’infiniment petit à l’infiniment grand. Prenez une pincée de tripoli, un pouce cube ; il y a dans ce pouce cube de poudre impalpable quarante et un milliards de squelettes. Quelle différence faites-vous, entre cette cendre et cette autre poussière qu’on nomme la Voie lactée ? Quelle est la plus prodigieuse des deux ?

Ici la bacillariée, là l’étoile. En haut comme en bas, petitesses ; en bas comme en haut, énormités.

La relation étant le mètre unique, le monde microscopique a des colosses. À côté de la monade crépusculaire, le kolpode à capuchon, c’est la baleine à côté du goujon. Entre l’univers microscopique et l’univers télescopique, il y a identité. Le gros bout de la lorgnette est toute la question.

L’homme lui-même, ce géant d’intelligence et de volonté, est microscopique. Un milliard d’hommes, toute la population du globe, tiendrait dans un cercueil de mille pieds de haut, de mille pieds de large et de six mille pieds de long. La moindre des Alpes, évidée et creusée, suffirait au sarcophage du genre humain.

La vie, c’est la communication de proche en proche ; filière, transmission, chaîne. Ce qu’on appelle la mort est un changement d’anneau. Aucune solution de continuité n’étant possible, la perpétuité du moi est la résultante du fait immanent. L’oubli d’avoir été serait une rupture de la chaîne. Nous voulons dire l’oubli définitif, car l’oubli momentané possible, et n’ôtant rien à la persistance du moi, est prouvé par le sommeil. Notre vie terrestre est probablement une sorte de sommeil. L’immortalité de l’âme n’est autre chose que l’adhérence universelle de la création régissant l’individu comme elle régit l’ensemble.

Ce qu’est cette adhérence, ce qu’est cette immanence, impossible de se le figurer. C’est tout à la fois l’amalgame qui engendre la solidarité et le moi qui crée les directions. Tout s’explique par le mot Rayonner. Les créatures entrecroisant leurs effluves, c’est la création. Nous sommes en même temps points d’arrivée et points de départ. Tout être est un centre du monde.

Il y a un travail d’ensemble composé de tous les travaux d’isolement entraînés, à l’insu même des travailleurs, vers un but commun par la grande âme centrale unique.


VI[modifier]

Pas plus que l’immanence de la création, le travail dans cette immanence n’est imaginable. Les possibilités de la puissance sont inconnues. L’homme même ne connaît pas la puissance de l’homme. Le travail humain est déjà une telle force transfigurante qu’on ne peut songer sans éblouissement au travail divin. Une femme pleure, le chimiste Smithson est là, il recueille une goutte de cette eau, et cette larme d’une femme devient une formule chimique, d’où sortira une branche dé la science. Quentin Metzis ou Benvenuto Cellini manient pendant quelques heures un morceau de fer, ils lui laissent leur marque, et voilà ce fer plus précieux que l’or. Byron achète un schelling chez son papetier une bouteille d’encre qu’il revendra cent mille francs à son éditeur. Et nous nous bornons à l’énoncé du résultat matériel ; le résultat moral est bien plus surprenant encore. Un certain travail, s’infiltrant à la masse de métal ou de pierre, à une toile, à une feuille de papier, lui fait subir une telle sublimation que de matière qu’elle était, elle devient idée. Du travail sort une dynamique métaphysique, réfractaire à toute formule, productrice de forces et de valeurs. La mise en œuvre est une seconde création. La première création n’est que la mise en mouvement. Après la sève, l’intelligence. Figurez-vous un papyrus qui devient l’Iliade. Si les Prométhées d’en bas, surprenant et dérobant au créateur son secret, peuvent de telles choses, s’ils les réalisent, que ne réaliseront pas les providences d’en haut ! que ne pourra point le Créateur lui-même ? Quid domini facient, audent cum talia Jures !

Les données de l’activité universelle défient toute nomenclature. Nul moyen de les définir, nul moyen de les circonscrire. Les contraires s’épousent ; les lointains sont des contacts. Ce qui vous semble divorce est mariage. La haine s’achève en amour. Sous le combat il y a le baiser. Tout est coefficient. Vous croyez être à un pôle, vous êtes à l’autre. Jamais l’union n’est plus étroite que là où l’écart semble le plus irrémédiable. La montagne ignore le mouvement, l’infusoire ignore le sommeil. Eh bien, c’est l’infusoire qui fait la montagne. Toute l’Australie est un corail, construit par un insecte.

Partout l’inattendu. Les similitudes ne sont pas moins étranges que les contrastes. Il est extraordinaire que ceci soit pareil à cela. Un phénomène calque l’autre. Dieu se répète. Le Tout-Puissant est le plagiaire du Créateur ; et là où vous sentez le plus l’accablement du sublime, c’est en présence de ce plagiat. Nous avons indiqué ailleurs [1] l’identité de forme entre le soleil et l’araignée. Ces répétitions sont le miracle de l’invention. On contemple effaré, on écoute éperdu. À des profondeurs inouïes, les voix de l’infini se font écho.

Des ressemblances de facture, saisissables à des distances zodiacales, quoi de plus stupéfiant ! Quelle démonstration de l’unité ! La comète s’envole comme la libellule. Une nébuleuse est peut-être un univers dans le cocon. Le firmament et la goutte d’eau ont le même modelé ; l’un et l’autre contiennent des mondes. La reptilité de la chenille ressemble à nos misères et à nos vices ; il y a des ailes dedans. L’ouragan et la colère sortent du même moule.

Ces rapprochements pourraient être multipliés indéfiniment.

On ne doit jamais se lasser d’insister sur l’unité de loi, révélatrice de l’unité d’essence.

Dans ces merveilles logarithmiques de la fécondité créatrice repuisant sans cesse le nouveau dans la même urne à la même source, certaines philosophies infirmes ont voulu voir de la stérilité. Peu s’en faut qu’elles n’aient accusé Dieu de sénilité. Tu rabâches, Jupiter. Le penseur sérieux est plus enthousiasmé et plus confondu encore peut-être par ces grands parallélismes que par les chocs fulgurants de l’imprévu. L’harmonie est une ligne majestueuse à perte de vue. Sa rectitude est un éblouissement. À de certains moments, on devine, on sent que la loi va s’affirmer sous une nouvelle forme ; on voit venir Dieu. Saisissement suprême ! on surprend presque son procédé. Un peu plus il semble qu’on créerait soi-même. C’est comme cela qu’il fait. On a le vertige de mettre la main sur l’outil divin.

Ici, il travaille par antithèse, là par identité. Rien de plus sublime. Il n’y a qu’un patron. La loi animique a les mêmes gravitations que la loi sidérale ; le matériel répercute le moral ; l’équilibre fait la preuve de l’équité ; l’homme est la planète du vrai. Dieu fait tout de la même manière. L’univers est sa synonymie. L’immuable est analogue à l’éphémère. Dieu varie son édifice, non sa géométrie ; son effet, non sa règle. Le cercle de rotation du volvoce lui sert pour l’évolution du globe ; il ne se donne pas la peine d’inventer une autre figure ; puisque l’insecte en use, c’est assez bon pour toi, univers ; et le calme de ia toute-puissance se recopiant a on ne sait quoi qui terrifie. La création s’exfolie sur l’unité. L’épanouissement est autre, la racine est la même. L’aboutissement à l’effroi sacré est tout simple en présence de ces symétries du mystère. L’infiniment grand a pour contrepoids l’infiniment petit ; l’harmonie a pour contrecoup la convulsion ; l’immobilité n’est autre chose que du tourbillon fixe ; la Voie lactée ressemble à un nuage ; une bande de vapeurs ressemble à une chaîne de montagnes ; un fleuve coule dans l’arbre, une ramification tord, détaille et multiplie le cours d’eau ; la sève est un sang ; la clarté est une onde ; le mouvement est une combustion ; vivre, c’est brûler ; consommer est identique à consumer ; l’activité est uniforme ; toute la matière est maniée de la même façon ; l’élément se fond dans l’atome ; des superpositions dans l’unité, c’est là l’univers ; nulle différence entre une poignée de cendre et une poignée de mondes ; même condition d’être, presque même aspect, avec des nuances de durée ; même refonte perpétuelle ; même enclume en haut et en bas ; le travail, ici haletant, là impassible, éclate de la même manière, dans le momentané comme dans l’inextinguible, et le songeur, muet de conviction et de surprise, regarde s’émietter le feu de la forge en étincelles et le feu de l’abîme en étoiles.

Notre dépendance cosmique, constatée aujourd’hui, mais que la science myope cherche à circonscrire, se manifestera de plus en plus. Tel phénomène terrestre, encore obscur à cette heure, est un dérivé zodiacal.

Les évolutions sidérales pèsent sur le déplacement de nos saisons. Il faut à l’aiguille aimantée six cent vingt ans pour qu’elle accomplisse son oscillation complète à l’ouest et à l’est du méridien. Ainsi l’oscillation actuelle, commencée en 1660, ne s’achèvera qu’en 2280. La loi des tempêtes est liée à cette oscillation. Dans cette révolution de six cent vingt ans, c’est tantôt le pôle asiatique, tantôt le pôle américain, qui est le plus froid. L’unité et l’adhérence s’affirment sous bien d’autres formes encore. Franklin a prouvé que les coups de vent du Nord-Est avaient leur source au Sud-Ouest. Au sud de l’équateur, les ouragans tournent dans le sens des aiguilles d’une montre, et, au nord de l’équateur, en sens inverse. Les explosions de feu grisou dans la terre coïncident avec les coups d’équinoxe sur la mer. Arcanes redoutables que la navigation doit étudier.


VII[modifier]

On peut soupçonner de tout le phénomène. Il en est capable. L’hypothèse dénonce l’infini ; c’est ce qui la fait grande. Derrière le fait apparent elle cherche le fait réel. Elle demande à la création sa pensée, puis son arrière-pensée. Les grands inventeurs scientifiques sont ceux qui tiennent la nature pour suspecte. Suspecte d’accroissement, d’extension, d’exfoliation obscure, de pousses profondes dans toutes les directions, de végétation indéfinie ; suspecte de prolongements dans l’invisible. C’est vers ces prolongements que se dirige le tâtonnement sublime de l’hypothèse. Qui entrevoit ces prolongements dans l’invisible de la création est le mage ; qui entrevoit ces prolongements dans l’invisible de la destinée est le prophète.

La nature est suspecte dans tous les sens. Son immensité autorise le soupçon. Ce qu’elle fait n’est pas ce qu’elle semble faire ; ce qu’elle veut n’est pas ce qu’elle semble vouloir. Elle met sur l’invisible le masque du visible, de telle sorte que ce que nous ne voyons pas nous manque, et que ce que nous voyons nous trompe. De là les arguments que fournit à l’athéisme la nature, cette plénitude de Dieu. La nature n’a point de franchise. Elle se montre à l’homme à profil perdu. Elle est apparence ; heureusement elle est aussi transparence. Chose étrange, on s’égare peut-être encore moins en la devinant qu’en la calculant. Aristote voit plus loin que Ptolémée. Le rêveur de Stagyre, en affirmant que le mouvement de succession des vents suit le mouvement apparent du soleil, avait presque mis le doigt sur la trouvaille de Galilée. Un mathématicien n’est un savant qu’à la condition d’être aussi un sage. La nature échappe au calcul. Le nombre est un fourmillement sinistre. La nature est l’innombrable. Une idée fait plus de besogne qu’une addition. Pourquoi ? parce que l’idée montre le tout, et que l’addition ne peut faire le total. L’infini, splendide et un, féconde l’intelligence ; les nombres, ces mille-pieds, la dissèquent et la dévorent. Le savant qui se jette dans la fosse aux chiffres ressemble au bramine qui se jette dans la fosse aux vermines. Le calcul obtient certes d’admirables résultats, à la condition de ne point se brouiller avec l’hypothèse. Le petit calcul dédaigne la conjecture ; le grand calcul en tient compte. Le calcul ne peut que multiplier ; l’hypothèse, parfois, crée. Le calcul a pour limite l’exact, l’hypothèse a pour limite l’absolu ; champ bien autrement profond.

Le chiffre se heurte à l’impossible ; il rencontre le 8 renversé, ∞, l’infini ; l’hypothèse ne se heurte qu’au mystère. Chercher la quadrature du cercle est absurde ; chercher la pierre philosophale ne l’est pas.

La vénérable nature, tenue pour sacrée, mais mise en état de suspicion perpétuelle, telle est la loi du magisme antique et de la science moderne, tel est le point de départ de l’esprit de découverte. Les astronomes et les chimistes sont des arracheurs de masques. Un jour, dans le Portique, on demandait : quelle déesse voudriez-voir nue ? Platon répondit : Vénus. Socrate répondit : Isis. Isis, c’est la Vérité. Isis, c’est la Réalité. Dans l’absolu, le réel est identique à l’idéal. Il est Jéhovah, Satan, Isis, Vénus ; il est Pan. Il est la Nature.

La nature est toute en doubles-fonds. Elle est dédaléenne et mêle tous les réseaux de toutes les voies. Pour notre courte vue, ses directions apparentes contrarient ses tendances réelles. Les faits ont un courant intérieur différent du courant de la surface. Un seul être sait le secret de la nature ; c’est celui-là même qui est le secret. Depuis qu’il y a sur la terre des vivants pensifs, la nature est épiée par des regards inquiets, quelquefois même par des regards de travers. Transversa tuentibus. Elle est suspecte, aux yeux de l’ascète, d’orgie ; aux yeux du savant, d’illusion ; aux yeux du philosophe, de mal pour le bien. Pour l’un elle est libertine, pour l’autre menteuse, pour l’autre féroce. Elle n’est rien de tout cela. Seulement, elle a ce qui nous manque, le temps et l’espace. Rien ne la presse et rien ne la borne. Sa ligne n’est pas droite et nous échappe. Elle prend pour arriver à son but le détour de l’infini.

Elle serpente dans un possible qui n’est pas le nôtre. N’ayant point notre limite, elle n’a point notre morale. Elle serait le monstre, si elle n’était la merveille. Pour elle, nous l’avons dit autre part, la fin justifie les moyens. L’absolu seul a ce droit. Probablement, qui est sans mesure peut être sans scrupule. De là les cataclysmes, ces coups d’état de l’irresponsable.

De là aussi les bêtes fléaux. L’antique Python n’est pas une fable. L’hécatonchire existe dans l’infiniment petit. Pourquoi n’existerait-il pas dans l’infiniment grand ? Bonnet de Genève, ce naturaliste ouvert de toute part à l’étude, croyait au Mille-bras proportionné à l’océan. Il avait recueilli sur ce fait cent trente-neuf observations qu’il tenait pour certaines.

Les solitudes de l’eau sont inexplorées. Elles ont des cœcums. À chacun des deux pôles seulement, il existe une surface inconnue de huit cent mille lieues carrées. Qu’y a-t-il là ?

La vie magnétique est centralisée aux pôles.

Ce sont de prodigieux réservoirs d’êtres.

Le Kraken, auquel Buffon croyait, est un Python polaire.

Ces fourmillements de la vie jettent de temps en temps jusqu’à nous des spécimens redoutables. Cuvier a retrouvé le dragon.

L’ornithorinque est un griffon. L’épiornis est l’oiseau Bock des Mille et une Nuits. Une des cabanes-palais des rois de Madagascar a un toit fait de trois plumes d’épiornis. Ces vastes plumes démontrent une envergure d’aigle colossal, et c’est à tort que la science moderne, volontiers amie de la petitesse, et de l’hypothèse diminuante, avait déclaré l’épiornis brévipenne.

Un autre oiseau gigantesque, le moa, est également mis en évidence par les fossiles. Une patte dépasse la hauteur de l’homme (fémur : un pied six pouces, anglais ; tibia : trois pieds trois pouces ; métatarse : un pied huit pouces ; orteil : dix pouces).

La zoologie est aussi illimitée que la cosmographie.

L’hydre est prouvée en quantité suffisante par le requin sur mer et le crocodile sur terre.

D’autres épouvantes animales, plus étranges encore, font partie de la création. Nous en rencontrerons peut-être dans le courant de ce livre.


VIII[modifier]

Il y a dans la création un Inconnu. Cet Inconnu a ses raisons. Son pourquoi nous déborde. Il se dépense dans l’effroi comme dans la splendeur. Ses réussites dans le terrible font frémir. Le rêve de l’homme est un essai toujours dépassé par la création ; il y a quelque chose de plus nocturne que le songe, c’est le fait ; la réalité distance le cauchemar. Nos fantômes sont des avortements. La nature après nous, ou avant nous, les crée ; plus complets. À Cayenne, au-dessus des hommes endormis, le vampire vole avec des ailes de chauve-souris. L’Ignoré, l’Invisible, le Possible ; sondez ces trois gouffres. Ne chicanons pas l’illimité. Chicaner n’est pas circonscrire ; nier n’est pas borner. En dépit de notre optimisme, il y a des créatures d’effroi. L’épouvante existe, en chair et en os. Elle est sous nous et sur nous. Même quand nous la touchons, même quand elle nous tient, elle garde son invraisemblance, et à force d’horreur, elle semble hors de l’être. L’inattendu nous guette. Il nous apparaît, il nous saisit, il nous dévore, et c’est à peine s’il nous semble réel. La création est pleine de formations vertigineuses qui nous enveloppent et dont nous doutons. C’est trop de magnificence ou c’est trop de difformité. Ici exubérance d’harmonie, là excès de chaos. Dieu exagère. En bas comme en haut, il va trop loin. Les ondulations de la vitalité sont aussi illimitées et aussi indéfinies que les moires de l’eau. Elles s’emmaillent, se nouent, se dénouent, se renouent. Les zones de la réalité universelle se tordent, au dessus et au dessous de notre horizon, en spirale sans fin. La vie est le prodigieux serpent de l’infini. Ni tête, ni queue, ni commencement, ni achèvement, des anneaux sans nombre. Il y a des anneaux d’astres, et il y a des anneaux d’acarus. Tout se tient. Tout adhère. Comme nous l’avons dit ailleurs, deux babels en sens inverse, l’une plongeant, l’autre montant, c’est le monde. Ce qui serait surprenant, ce serait que nous le comprissions. Tout au plus arrivons-nous à le conjecturer. Laquelle de nos méthodes de mesurage pourrions-nous appliquer à ce tourbillonnement, qui est l’univers ? En présence des profondeurs, rêver est notre seule puissance. Notre conception, vite essoufflée, ne peut suivre la création, cette immense haleine. Nos hypothèses, qui sont des effarements, considèrent avec stupeur les arborescences inexprimables du possible, et les dilatations de la réalité dans toutes les directions. Dieu arrive à l’inconcevable aussi bien dans le mollusque de la mer que dans l’étoile du ciel. Son excès même nous conduit quelquefois à le nier. L’insondable logarithme de ses combinaisons nous éblouit ou nous révolte, mais, révoltés où éblouis, nous accable. Sa présence infinie dans le moindre fait nous déconcerte. Elle éclate surtout dans les phénomènes extrêmes, dans les merveilles hideuses ou splendides qu’on pourrait appeler les faits de frontière. Ce sont en effet des commencements de régions. Ceci atteint, ceci constaté, ceci enregistré et subi, nous ne comprenons plus rien. L’imagination renonce à plonger et à planer ; la science refuse de tâtonner. Au delà du monstre, il n’y a plus que le fantôme. Nous ne désirons pas en savoir davantage. C’est bon, assez, nous sommes saturés, nous avons notre chargement. Le cerveau, en fait de science, n’est qu’un contenant limité. Une connaissance trop profonde de la réalité dans un vivant paraîtrait aux autres vivants folie, la science complète aurait un air de démence, et l’infortuné qui parviendrait à se rencontrer face à face avec le Grand Inconnu sur le sommet des choses ne redescendrait du Sinaï que pour entrer à Bedlam.

Ne jetons pas la sonde trop avant.

Bornons-nous, au point de vue cosmique, à accepter ce qui est, compliqué de ce qui peut être. Le réel est l’asymptote du possible ; le point de rencontre est à l’extrémité de l’infini. Dans la création, qui est notre enveloppe et qui est notre pénétration, rien, excepté l’absurde, excepté ce qui se suicide, ne peut être nié a priori. L’incompréhensible prend trop de place pour qu’il en reste à l’improbable. Puisqu’il y a la comète, il peut bien y avoir le python. Le bout de l’ombre ne peut pas plus être trouvé que le bout de la lumière. L’Inconnu travaille dans les deux sens. Le miasme a sa logique comme le rayon, et logique c’est vie.

Le Pourquoi des désastres est au-dessus de notre entendement. À quoi bon cette catastrophe ? Quelle est l’utilité de cet incendie, de cette inondation, de ce tremblement de terre, de ce naufrage, de cette peste, de cette éruption ? Quelle est la fonction des fléaux ?

En dehors de l’homme, quelle raison a-t-On de faire ce qu’On fait ? Sous quel angle l’ordonnateur mystérieux voit-il les causes et les effets ? Les éléments, ces intermédiaires entre lui et nous, sont-ils lucides ? Ils nous paraissent souvent forcenés, parfois insensés. Lavoisier disait : l’extravagance de l’air. Il y a dans les ténèbres des forces dont la manière d’agir nous déconcerte. Il semble que nous ayons, nous vivants, à compter, sinon avec des méchancetés invisibles, du moins avec on ne sait quels aveuglements inconnus chargés d’une partie de la conduite des choses. Ces forces obscures manient à tâtons le genre humain.

Disons-le cependant, entre aveugle et obscur, il faut distinguer. L’impénétrabilité n’est point la cécité. Ces forces sont ténébreuses, cela ne prouve pas qu’elles soient inconscientes. Elles sont assez actives pour ne pas être uniquement passives. Nous les appelons forces, elles sont peut-être Puissances. Le Ubi Vult indique dans le souffle une intention.

Que dit le vent ? À qui parle-t-il ? Quel est son interlocuteur ? À quelle oreille murmure-t-il ? Près de terre il se tait quelquefois ; dans les hautes latitudes, jamais. Il est la voix. Tous les autres bruits cessent ou s’interrompent, le sien persiste. La divagation du vent remplit l’air. C’est le grand murmure opiniâtre. Est-ce un monologue ? Est-ce une réplique ? Rien de plus monotone et de plus sublime. Ce radotage du gouffre était pris en mauvaise part jadis par beaucoup de philosophes. Les gymnosophes panthéistes, habitués à demander des comptes à la nature, s’en indignaient. Pourquoi ce sifflement, toujours le même ? Pourquoi ce grincement, toujours le même ? à quoi bon s’égosiller dans la nuée pour répéter sans cesse les mêmes choses ? variez vos exclamations. Un philosophe cynique qui s’appuyait sur un bâton vendu après sa mort un talent, cinq mille francs d’aujourd’hui, Pérégrinus Protée, dans les grands vents, se promenait au bord de la mer en haussant les épaules. Il assistait à la rumeur des souffles comme à une plaidoirie d’avocats. Il paraissait reprocher aux aquilons de recommencer toujours leurs éternels grondements, de commenter la tempête dans les mêmes termes, d’ennuyer l’auditoire, et d’assourdir les gens, avant de les noyer, de toutes ces banalités cruelles. Il eût volontiers dit : le naufrage sans phrases.

IX[modifier]

Le vent en soi n’est pas une force : il n’est qu’une rapidité ; mais rapidité, c’est vigueur. Force telle après tout, que le brusque arrêt d’une vitesse se solde par la combustion instantanée. L’élan se résout en feu. L’élan produit la percussion. Par la rapidité le zéphir devient projectile. La vitesse écrase. Le bond, qui fait le tigre, fait aussi l’ouragan. En 1836, un vent parti de Londres à dix heures du matin était à dix heures du soir à Stettin. Un autre, le 27 février 1860, a roulé sur Paris en une demi-heure vingt-deux millions pesant de tonnes d’air. Un autre, sur ce même Paris, le 23 mai 1865, versa en trente minutes seize cent mille mètres cubes d’eau. Et, près des vents d’Afrique et d’Asie, les vents d’Europe ne sont rien.

Quelques météorologistes affirment que le cyclone fait parfois, comme le boulet de canon, six cents lieues à l’heure. Il y a là, nous le pensons, exagération.

Les coups de force de cette vitesse sont merveilleux. Un souffle passe, et arrache une caronade de trente du pont de la frégate Sané ; un autre, à Jersey, en 1854, près Saint-Luc, jette un mur de vingt toises de long tout d’une pièce à plat, comme une feuille de papier sur la terre ; un autre, en 1863, à Guernesey, près Saint-Martin, démembre un grand moulin, lui casse sa croix en pleine volée, et enfonce à cinquante pas de là ces deux grosses poutres avec leurs échelons droites comme deux plumes dans le sol ; un autre, le 7 juin 1859, rase une rue de Granville, un autre abat vingt-quatre clochers d’églises aux environs de Saint-Pol-de-Léon. Un autre, en juin 1865, dans la Corrèze, en quinze minutes, écartèle la commune de Meilhard, fracasse deux cents toitures, et disperse en l’air un hameau, tout entier, Sauviate, dont il ne reste plus une maison. Un autre dessèche une forêt ; un autre va sous la vague casser les madrépores et en charrie des fragments gigantesques dans les vallées de l’île Bourbon ; un autre réduit Kingstown de six cents maisons à quatorze masures. Les flottes n’ont pas plus beau jeu. D’une seule bouffée, le vent prend deux vaisseaux à Orellana, trois à Duquesne, quatre à Anson, quatre à Rodney, tout à Medina-Sidonia.

Sur ces prodiges de force du vent, la légende est d’accord avec la science, et naturellement va un peu plus loin. Les gens d’Islande se plaignaient un jour de la dureté de leur climat, l’Hékla n’étant pas une cheminée suffisante pour les chauffer. — Attachez à votre île une remorque, leur cria le vent du pôle, et je traînerai l’Islande où vous voudrez.


X[modifier]

Ces forces ont la possession jalouse des espaces. Le vent garde la mer avec une âpreté de propriétaire. Il défend contre l’envahissement humain autant les enfers qu’il cache que les paradis qu’il abrite, autant les volcans du pôle Sud, Erebus et Terror, contre Dumont d’Urville qu’Otaïti contre Cook. Le pionnier d’Europe s’obstine pourtant ; il s’obstine pour toutes sortes de motifs ; Marco-Polo, pour aborder le Grand-Cathay ; Rubruquis, pour convertir le Grand-Khan ; Diaz, pour trouver le Prêtre-Jean ; Pigolano, pour être nommé maestrante de la chevalerie de Séville ; Quirino Buscon, pour découvrir le couvent de Plusimanos dont le diable sonne les cloches sous le nom de Malabestia. D’autres ont le divin et sûr instinct de, la civilisation, et c’est pour le progrès qu’ils affrontent le naufrage. Écartez la gloire à faux poids, et prenez une balance : devant la civilisation, toutes les armées de Cyrus et de Sésostris, et les phalanges d’Alexandre, et les légions de César, pèsent moins que les cent soixante hommes qui suivent Gama et les cent dix-huit hommes qui accompagnent Cook.

Navigation, c’est éducation. La mer, c’est la forte école. La cohabitation avec ces phénomènes peu maniables produit une rude race d’hommes qu’il faut aimer, les marins. Il n’y a pas d’autres conquérants qu’eux. Le voyageur Ulysse fait plus de besogne que le batailleur Achille. La mer trempe l’homme ; le soldat n’est que de fer, le marin est d’acier. Regardez-les sur le port, ces matelots, martyrs tranquilles, triomphateurs silenci eux, mâles figures ayant dans le regard cette religion qui sort du gouffre. Ajoutons ceci : la navigation est le contraire de la guerre. La navigation civilise le sauvagisme, la guerre sauvagise la civilisation. Ce que font les marins est avouable. Chose bizarre, l’homme admire les tueries plus que les découvertes. Il tient à avoir les deux côtés de la brute, férocité, plus bêtise. De là tant d’égorgements. De là les armées pour la guerre et la guerre pour les armées. Le jour où Van Diémen sera plus populaire que César, le jour où la boussole sera préférée au glaive, le jour où l’amour des marins remplacera l’amour des soldats, ce jour-là, la paix sera faite.

L’humanité entrera en possession de ses deux biens, la totalité de la terre et la totalité de la vie.

En attendant, la civilisation, chose honteuse, brutalise le matelot. En 1863, pour ne citer que cette année, la marine anglaise a reçu vingt-cinq mille cinq cent treize coups de fouet.

Donnés par qui ? par l’officier au matelot. Lequel des deux est dégradé ?

C’est par la mer que la terre se conquiert. Vaste labeur, sans cesse remis en question. Toute la mer couvre un sous^entendu périlleux.

On en vient à bout pourtant. Peu à peu, pas à pas, lentement, scientifiquement. Depuis vingt ans seulement, par l’étude de la mer, grâce aux beaux travaux du puissant sondeur Maury, on a abrégé de dix jours la traversée de l’équateur, de quinze jours la traversée de la Chine, de cinquante jours la traversée de l’Australie.


XI[modifier]

L’homme empiète ; les espaces ont l’air de consentir. L’océan semble entrer en capitulation. La tempête recule, non sans se cabrer. Le déchaînement des vents est un barrage. Le premier poste des Aquilons est aux colonnes d’Hercule ; on viole Calpé et Abyla ; alors sur le revers de l’Afrique, devant le navire humain en marche, se dresse, immobile en travers de l’océan, debout, ayant une sorte de regard sous son double sourcil de nuées, le menaçant Cap Non. Défense de passer. L’homme passe. Les vents font des concessions ; l’obstacle fluide se laisse refouler par Gilianez qui double la pointe Bojador, par Cadamosto qui découvre les Canaries, par Fernandez qui découvre le cap Vert, par Vêliez Cabrai qui découvre les Açores, par Jacques Lemaire qui double le cap Horn où les Andes s’achèvent par des volcans, par Sébastien del Cano qui continue Magellan, par Clarke qui continue Cook, par cent autres. Les vents résistent à Dumont d’Urville, essayant de trouer « les vieilles glaces bleues ». Ils exécutent Lapeyrouse et Franklin. Ils sont plus faciles pour Anson, ce héros compliqué d’un pirate ; ils lui ramènent Le Centurion aux îles Ladrones, et c’est par leur permission qu’il peut rentrer dans Londres au milieu des tambours et des trompettes avec trente-deux chariots chargés de piastres espagnoles. Ils avaient déjà eu de ces complaisances pour l’Angleterre, notamment du temps où Cartismanda, reine de Brigantes, envoyait contre Rouen ses flottilles de pirogues. Par moments, on croit entrevoir leur dédain. Ils obéissent à l’homme pour ou contre la civilisation. Ils apportent avec la même impartialité Attila en Italie et Colomb en Amérique. Le vent semble le grand indifférent sinistre. En somme les ouragans plient, fléchissent, rompent, lâchent pied, cèdent, laissent faire l’homme, par instants cela semble une déroute, ils subissent la conquête, Drake trouvera Californie, Tasman l’Australie, les vents rétrogradent le plus loin qu’ils peuvent dans les solitudes, se réfugient dans l’inaccessible, s’exilent dans l’inconnu, on les oublie presque, où sont-ils ? et subitement, les voici, rien n’est fait, d’un coup d’aile ils reprennent tout.

Nous étions chez eux, ils sont chez nous.

Ils veulent leur revanche. Ils viennent chercher l’homme, ils sont furieux. Ils lui déclarent la guerre sur vingt points à la fois, en Asie en même temps qu’en Europe. En un mois, presque en un jour, ils broient à Londres des maisons de cinq étages sous des cheminées d’usine, tours de brique renversées d’un souffle, ils noient en quelques minutes dans la Tamise, devant Bugsby Hole, soixante gabares chargées de charbon, ils suppriment à Chandernagor le quartier indien, ils mêlent à Calcutta la marine anglaise, la marine française, la marine américaine, dans la même extermination.

Ils font une sortie. Ils quittent leurs profonds déserts. Ils se ruent sur la terre.

Pourquoi ?

Pour faire du mal ?

Oui et non.

L’élément est d’un côté fléau, et de l’autre bienfait.

Et c’est le bienfait qui est son grand côté.

De certaines calamités font douter de la providence. Il semble que l’effrayante nature dise : Ah ! tu ne crois pas en Dieu. Eh bien, tu as raison. Un déluge, une peste, un tremblement de terre, c’est l’athéisme pris au mot.

Heureusement le mal n’est qu’un envers ; le bien est la face de la création.

Une tempête est un acte de dictature de l’ombre rétablissant l’équilibre.

Disons-le en passant, quand un homme, dans la région dès faits sociaux, a la prétention d’en faire autant, cette parodie n’a qu’un défaut, il lui manque l’infini. Un tremblement de terre humain est un crime. L’homme, imitant l’autorité de Dieu, reste petit et devient horrible. Le singe est le commencemen t du démon.

La dictature implique l’infinitude et l’éternité.

Les ouragans sont de prodigieuses locomotives traînant les pluies de la haute mer vers la terre. Ils apportent aux plantes l’acide carbonique, le nitre, l’ammoniaque. Ils apportent à la vaste fermentation universelle l’ozone, ce désinfectant dosé par l’infini.

Sans eux la terre n’aurait ni fleuves, ni forêts, ni prairies, ni fruits, ni fleurs. Ils font l’air respirable, ils font la terre habitable, ils font l’homme possible. Ils sont chargés du balayage des miasmes. Ils sont chargés de la provision d’eau. Drainage merveilleux de l’atmosphère. Utilité des dévastateurs. Otez l’eau, et figurez-vous ce qui reste. Ces bandits sont des distillateurs. Chaque fois que vous voyez un nuage, vous voyez leur cornue et leur alambic. Le réservoir d’eau est salé, sans quoi il croupirait. De la goutte d’océan, les vents font la goutte de pluie. Eux de moins, l’univers terrestre se composerait de deux déserts, un désert liquide et un désert solide. Tout ce qui est hors de l’eau serait sécheresse. La terre serait pierre. Le globe serait le crâne nu d’une tête de mort énorme roulant dans le ciel.

  1. Légende des siècles.