Prospectus d’une nouvelle édition du Recueil des historiens des Gaules et de la France

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RECUEIL
DES
HISTORIENS
DES GAULES
ET DE LA FRANCE.


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PROSPECTUS D’UNE NOUVELLE ÉDITION.


Ce fut à la fin du XVIe siècle que Pierre Pithou conçut le projet de réunir en un corps les écrits de nos principaux historiens. Les deux volumes qu’il fit paraître en 1588 et en 1596 présentaient de nombreuses lacunes. Néanmoins bien des années s’écoulèrent sans qu’on travaillât sérieusement à perfectionner ce recueil.

Il faut descendre jusqu’aux derniers temps du règne de Louis XIII pour voir un plan tracé d’une main hardie par André Du Chesne. D’après ce plan, le nouveau recueil, divisé en deux parties, ne devait pas comprendre moins de vingt-quatre volumes in-folio. L’auteur avait fait ses preuves, et personne ne doutait qu’il n’élevât dans un assez bref délai le monument gigantesque dont il avait amassé les matériaux. Les deux premiers volumes des Historiæ Francorum scriptores coætani virent le jour en 1636. Deux autres étaient sous presse, en 1640, quand Du Chesne, à peine âgé de 56 ans, fut broyé sous la roue d’une voiture. Son fils, François Du Chesne, comprit l’étendue des obligations que lui imposait le nom qu’il portait. Il fit paraître trois volumes des Scriptores en 1641 et 1649. Il serait sans doute allé plus loin s’il eût rencontré les encouragements sur lesquels il avait peut-être quelque droit de compter.

L’œuvre d’André Du Chesne resta donc inachevée. Nous ne possédons même plus dans leur intégrité les immenses recueils de textes qu’il avait presque tous copiés de sa main et qui devaient servir à l’édition des Scriptores. Vers 1675, Colbert acheta une portion de ces recueils ; Baluze en sauva une autre ; un lot considérable échut à la Bibliothèque du roi ; le reste fut dispersé ou périt par la négligence d’un greffier. Les débris que la Bibliothèque impériale en possède, dans six à sept fonds différents, sont encore assez considérables pour frapper d’étonnement les savants qui les consultent et suffiraient pour justifier le glorieux titre de Père de l’Histoire de France que la postérité a décerné à André Du Chesne.

En acquérant une partie des manuscrits de cet infatigable compilateur, Colbert s’était proposé de faire continuer la publication des Scriptores, abandonnée depuis vingt-cinq ans. Il soumit cette idée, en 1676, à plusieurs des critiques qui ont fait la gloire du siècle de Louis XIV, au Père Le Cointe, à Wion d’Hérouval, à Adrien de Valois, à Baluze, à Du Cange. Ce dernier proposa un plan qui ne fut point agréé ; la division se mit au sein de la commission instituée par le ministre, et le projet fut abandonné.

Il fut repris quelques années plus tard par Le Tellier, archevêque de Reims, qui comptait sur l’appui du marquis de Louvois, son frère. Du Cange rédigea, en latin, un nouveau programme, auquel il joignit deux mémoires français : dans l’un, il posait les questions à résoudre avant d’adopter le plan définitif ; dans l’autre, il traçait la voie qui lui semblait la meilleure pour conduire au but.

Le fait important qui ressort des mémoires de Du Cange, c’est que, dans le plan de l’archevêque de Reims, la publication des historiens devait être principalement confiée aux religieux de la Congrégation de Saint-Maur. On dit même que la direction en fut offerte à Mabillon, qui trouva l’œuvre au-dessus de ses forces. Toujours est-il certain que, cette fois encore, le projet ne reçut aucun commencement d’exécution. Mais tôt ou tard les membres de la Congrégation de Saint-Maur devaient répondre à l’appel qu’on avait fait à leur science et à leur dévouement.

Sur la fin du règne de Louis XIV, dom Edmond Martène et un religieux moins célèbre, qui a cependant des droits à notre estime, dom Maur Audren de Kerdrel, préparèrent chacun de leur côté la publication du Recueil des historiens français. Dom Maur Audren fit part de ses idées à d’Aguesseau, alors procureur-général. Quand ce magistrat fut devenu garde des sceaux, il se rappela le bénédictin breton et lui fit demander de nouveaux renseignements. Dom Maur Audren proposa de mettre Montfaucon à la tête de l’entreprise, et offrit de résigner son titre d’abbé de Saint-Vincent du Mans pour venir à Paris travailler sous les ordres de son ami. Des auxiliaires auraient été choisis dans toutes les provinces ; on eût mis à leur disposition des artistes pour dessiner les anciens monuments.

Malgré les instances de son ami, Montfaucon ne fut point chargé de la publication des Historiens. Toutefois, il remplit un chapitre du programme de Du Cange en donnant au public les Monuments de la monarchie française.

Mais, si la proposition de dom Maur Audren ne fut pas accueillie, les questions qu’il avait soulevées furent longuement débattues, en 1717, dans les conférences que présida le chancelier et auxquelles prirent part Baluze, l’abbé Renaudot, Laurière et le Père Lelong. Un rapport très-remarquable fut rédigé par l’abbé Des Thuilleries, et dom Martène fut chargé de dresser un plan.

Peu après ces conférences, le chancelier confia au Père Lelong la préparation du Recueil des historiens.

À la mort du savant oratorien, survenue en 1721, dom Denys de Sainte-Marthe revendiqua pour la Congrégation de Saint-Maur l’honneur de publier les monuments de l’histoire nationale. Dès que sa demande eut été exaucée, il jeta les yeux sur dom Martin Bouquet, qui se mit résolument à l’œuvre et vécut assez longtemps pour faire imprimer les huit premiers volumes de la collection à laquelle son nom restera toujours attaché. Les tomes suivants furent publiés par les frères Audiquier, par dom Poirier, dom Précieux, dom Housseau, dom Clément et dom Brial.

Le treizième volume était terminé quand la Révolution dispersa les religieux de la Congrégation de Saint-Maur et suspendit l’impression de toutes les grandes collections historiques commencées au XVIIIe siècle.

L’ancienne Académie des Inscriptions n’était jamais restée indifférente à la publication du Recueil des historiens. Plusieurs membres de cet illustre corps avaient généreusement offert et prêté leur concours aux Bénédictins. Pour ne citer qu’un fait, mentionnons un rapport que La Curne de Sainte-Palaye rédigea pendant que dom Bouquet préparait ses premiers volumes. Le savant académicien offrait des notices sur les auteurs dont les ouvrages allaient s’imprimer, il proposait M. de Foncemagne et l’abbé Dubos pour placer, à la tête de chaque race, « des discours ou traités généraux dans lesquels seroit exposé le plan du gouvernement politique, militaire, ecclésiastique et civil, à quoi l’on auroit joint d’autres discours sur les grandes charges de la couronne et sur l’état des sciences, des lettres et des arts ». Secousse et l’abbé Lebeuf se seraient chargés de la partie géographique.

Jalouse de conserver les traditions de l’Académie, la deuxième classe de l’institut ne fut pas plus tôt organisée qu’elle porta son attention sur le Recueil des historiens. Dom Brial, qui avait fait paraître le treizième volume en 1786, ne s’était point laissé décourager par les événements. Au sein de la retraite où il vivait depuis la suppression de son abbaye, il travaillait à recueillir les matériaux des volumes suivants, et l’un de ses vœux les plus chers fut accompli le jour où l’institut le chargea de continuer la publication du Recueil. Il ne cessa d’y travailler avec une ardeur toute juvénile jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans. L’Académie des inscriptions et belles-lettres lui donna pour successeurs MM. Daunou et Naudet, qui depuis ont été remplacés par MM. de Wailly, Guigniaut et Delisle.

Le plan général adopté dès l’origine et suivi encore de nos jours consiste à partager nos annales en périodes plus ou moins étendues et à réunir successivement les monuments historiques de tout genre qui se rapportent à chaque période.

Le tome I est consacré aux Gaulois et aux Francs jusqu’à Clovis ;

Les tomes II, III et IV, aux Mérovingiens ;

Le tome V, à Pépin le Bref et à Charlemagne ;

Le tome VI, à Louis le Débonnaire ;

Les tomes VII, VIII et IX, aux Carlovingiens depuis la mort de Louis le Débonnaire ;

Le tome X, à Hugues Capet et à Robert ;

Le tome XI, à Henri I ;

Les tomes XII-XVI, à Philippe I, à Louis VI et à Louis VII ;

Les tomes XVII, XVIII et XIX, à Philippe-Auguste et à Louis VIII.

Avec le tome XX s’est ouverte une nouvelle série, comprenant les règnes de saint Louis et de ses successeurs jusqu’à la mort de Charles le Bel, en 1328. Trois volumes de cette série (tomes XX, XXI et XXII) ont été publiés ; le quatrième (tome XXIII) est sous presse.

Pour suivre exactement le plan qui vient d’être indiqué, il a fallu morceler les chroniques qui embrassent une période un peu étendue. Cet inconvénient, dont les Bénédictins s’étaient parfaitement rendu compte, est compensé par des avantages dont M. d’Arbois de Jubainville, l’un des juges les plus compétents en pareille matière, a bien fait ressortir l’importance. Laissons parler l’auteur de l’Histoire des ducs et des comtes de Champagne :

« Le but, dit-il, que s’est proposé dom Bouquet a été de rendre le plus rapide et le plus commode possible le travail de celui qui veut réunir tous les textes historiques de quelque valeur relatifs à un fait ou à un personnage. Il a, mieux que personne, atteint ce résultat par sa division en périodes, par les admirables tables qu’il a jointes à ses volumes et par les notices qui précèdent chaque volume. Voulez-vous étudier un fait quelconque de notre histoire depuis les temps les plus anciens jusqu’au XIVe siècle ? Vous avez au plus cinq volumes et souvent un seul à consulter. Dans chaque volume, une table vous renvoie à tous les textes relatifs à cet événement, vous en donne la date probable, et, en tête du volume, vous trouvez des notices qui vous renseignent sur le degré de confiance que méritent les auteurs auxquels appartiennent les textes cités. Ce travail est l’œuvre d’un instant, n’exige aucune étude, aucune connaissance préalable ; l’érudit le plus novice le fera parfaitement. »

Avec de tels avantages, le Recueil de nos historiens devait conserver la réputation qu’il avait universellement obtenue dès le milieu du XVIIIe siècle. On a beau mettre en lumière des textes nouveaux, et publier en France, en Allemagne et en Angleterre des éditions plus correctes et plus complètes de différentes chroniques : la collection à laquelle dom Bouquet a laissé son nom est restée la base de notre histoire nationale. Elle rend des services journaliers à tous ceux qui étudient les annales, les institutions et les antiquités de la France antérieurement au XIVe siècle. Elle en rendrait encore beaucoup plus si les exemplaires n’en étaient pas devenus fort rares et d’un prix inabordable, non-seulement à la plupart des particuliers, mais encore à un grand nombre d’établissements publics.

Encouragé par l’accueil fait à la réimpression des Acta sanctorum et à celle des premiers volumes de l’Histoire littéraire de la France, nous avons conçu le projet de donner une nouvelle édition du Recueil des Historiens des Gaules et de la France. Cette vaste entreprise, dont la direction est confiée à M. Léopold Delisle, a été approuvée par l’Académie des inscriptions et belles-lettres, qui a reconnu, après une mûre délibération, combien il était utile de répandre un recueil aussi précieux pour la connaissance de notre histoire.

Il était indispensable de reproduire avec la plus rigoureuse exactitude l’édition originale. Nous nous proposons donc de réimprimer chaque volume de la collection non-seulement page pour page, mais ligne pour ligne. De cette façon, les tables n’auront pas besoin d’être remaniées, et les citations faites d’après la première édition pourront toujours se vérifier sans aucun tâtonnement dans la seconde.

Mais quel que soit le mérite du travail de dom Bouquet et de ses continuateurs, il importait de tenir compte, autant que possible, des progrès accomplis depuis plus d’un siècle. Nous avons donc résolu de rassembler dans un supplément, qui formera deux volumes, des textes importants qui ont été omis par les premiers éditeurs et dont plusieurs sont encore inédits. Ce supplément contiendra en outre des observations critiques et bibliographiques sur toutes les sources de notre histoire depuis l’établissement des Francs dans la Gaule jusqu’à l’avénement de saint Louis. Il se terminera par une table générale de la collection, table qui établira un rapport facile à saisir entre les différents volumes du recueil et ceux du supplément.

Les épreuves de la réimpression seront revues par un archiviste paléographe qui a fait ses preuves, M. Em. Campardon, archiviste aux Archives de l’Empire. M. Léopold Delisle s’est chargé lui-même de la rédaction des deux volumes de supplément.

Paris, 1er Août 1867.

PALMÉ, Éditeur des Bollandistes.

Terminons par les pages suivantes de M. Henry de Riancey :

« Nous nous empressons de donner au monde savant et lettré une nouvelle qu’il accueillera avec le plus vif intérêt et la meilleure sympathie. La grande collection des Historiens de France, commencée par les Bénédictins et continuée par l’Académie des inscriptions et belles-lettres, va être l’objet d’une réimpression magnifique, exécutée avec le plus grand soin et dans des conditions de bon marché jusqu’ici inconnues.

Sur les vingt-deux volumes de ce recueil qui ont paru à diverses époques, treize, ceux de Dom Bouquet et de ses confrères, sont dans le domaine public ; les neuf autres appartiennent à l’Académie, et la suite est en préparation. M. Léopold Delisle, dont la science et le talent n’ont pas besoin d’éloges, est chargé de la surveillance générale de l’œuvre et des deux volumes complémentaires.

La reproduction des volumes originaux aura lieu non-seulement chapitre par chapitre, mais ligne par ligne, afin de faciliter les recherches et les vérifications de textes pour les ouvrages qui citent la première édition. Seulement, comme le temps et les découvertes de la critique ont amené des modifications et des améliorations dont il faut tenir compte, deux volumes supplémentaires seront consacrés aux pièces nouvelles, aux notes et aux commentaires.

M. Palmé a le droit de reproduire ou de placer les neuf volumes ajoutés par l’Académie et ceux que la docte compagnie publiera successivement.

Le texte sera imprimé en caractères de choix ; le papier sera de qualité supérieure. En un mot, ces in-folios seront dignes de la renommée historique et savante de la collection bénédictine. Chaque volume ne coûtera que cinquante francs : ce qui portera à 1,100 francs le prix total des vingt-deux volumes qu’on ne peut pas se procurer aujourd’hui à moins de 3,600 francs.

Aucune publication ne saurait rendre de plus éminents services à la vraie connaissance des annales de notre patrie que celle des Historiens de la France. Il suffit de nommer le recueil des Bénédictins pour rappeler tout ce que le savoir, la conscience, le zèle peuvent offrir de plus complet et de plus sûr.

C’est un précieux honneur pour M. Palmé d’avoir vu couronnées de succès les démarches qu’il a faites auprès de l’Académie des Inscriptions pour être autorisé à reproduire les volumes appartenant à cette illustre compagnie. Nous y voyons avec plaisir la récompense des sacrifices intelligents et hardis qu’il s’est imposés pour la réimpression de la splendide collection des Bollandistes et pour celle de l’Histoire littéraire de France, sous la direction de M. Paulin Pâris. Quand on pense qu’en si peu de mois vingt-deux volumes in-folio, du premier de ces ouvrages, et six volumes grand in-quarto du second ont pu être achevés avec une perfection rare, on admire l’activité et l’énergie de l’éditeur et des savants qui président à ces remarquables travaux.

Ajoutons que l’on sait gré aussi à notre temps, si futile et si léger cependant, et qui réserve sa faveur à des entreprises aussi élevées et aussi considérables. Il est vrai que notre clergé, que nos familles chrétiennes, que notre aristocratie élégante et vraiment amie des lettres ont pris le premier rang parmi les protecteurs de ces belles réimpressions.

Le succès les a couronnées : c’était justice ; mais toute justice n’est pas toujours obtenue ici-bas ; et il faut remercier cordialement ceux qui la savent rendre, à notre époque surtout.

Cet éloge s’adresse particulièrement à nos amis ; ils ont déjà réservé une place d’honneur dans leurs bibliothèques aux Bollandistes et à l’Histoire littéraire, ils seront empressés et fiers d’en assurer une nouvelle aux Grands Historiens de France. C’est un acte de science, de patriotisme et de foi ; ils seront jaloux de l’accomplir, et nous sommes heureux de le leur demander. »


Henry de Riancey.