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Protégeons-nous les uns les autres

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PROTÉGEONS-NOUS
LES UNS LES AUTRES



Je ne suis pas un économiste ; je ne sais même pas bien ce que c’est que l’économie politique. Cette science cultivée par M. Léon Say, m’a toujours paru assez improbable. On m’assure pourtant qu’elle existe ; on m’affirme même qu’elle est utile. Utile à quoi ? Voilà ce qu’on ne m’a jamais bien expliqué. Ce qui me rend méfiant, c’est que tous les banquiers sont des économistes très forts. À l’aide de l’économie politique, ils n’ont pas leurs pareils pour crocheter vos caisses et vous faire galamment le porte-monnaie. C’est inquiétant. Cartouche reviendrait — et il est revenu, croyez-moi, — je l’imagine très bien pratiquant l’économie politique, avec des airs graves, au lieu d’arrêter les gens, pittoresquement, la nuit, au détour des rues désertes.

Et puis, cela mène à l’Académie.

Une personne voulut bien, un jour, me faire comprendre à quoi peut servir l’économie politique, en des circonstances difficiles et pressantes. Elle me raconta l’histoire d’une entreprise financière, excessivement parisienne et honnête, naturellement, comme elles sont toutes.

Cette entreprise avait été créée, au capital de seize millions, par un grand établissement de crédit, maintenant défunt, et dont il a été beaucoup question, ces jours passés. La chance ne la favorisa pas. Au bout de deux ans, elle avait mal tourné, comme une fille de concierge. Une liquidation s’impose. Ô entreprises financières, votre nom est fragilité !… Des hommes de chiffres, corrects et spéciaux, furent commis à ce travail. Et il advint une chose inouïe. Sur les seize millions versés et encaissés, ces hommes spéciaux ne purent retrouver l’emploi que de quatre millions ! Douze millions s’étaient égarés, fondus, volatilisés on ne sait où, quand et comment. Après d’inutiles recherches, et de vaines courses à la poursuite de ces millions évaporés, ces hommes de chiffres se découragèrent et déclarèrent forfait, comme on dit sur le turf. C’est alors que M. C… fut chargé de reprendre l’affaire.

À tout prix, il fallait mettre la main sur les douze millions, sous peine de complications judiciaires, toujours désagréables, même à des banquiers cuirassés d’économie politique. Cela ne traîna pas. En quelques heures, M. C… parvint à reconstituer un curieux et remarquable bilan où figuraient les douze millions. Tout le monde fut content : les actionnaires et obligataires, qui perdaient leur argent ; la justice, dont la conscience se trouvait désarmée et satisfaite ; le grand établissement de crédit, qui se mit immédiatement à lancer une affaire analogue. Et la personne qui me contait ces choses concluait avec une admiration touchante : « Du reste, vous savez, C… est un économiste de premier ordre ! » Il était tellement économiste, ce C…, et tellement de premier ordre, que, peu de temps après, il obtenait à l’Académie des sciences morales et politiques — voire à l’Académie française — des prix retentissants pour la manière expéditive qu’il avait de retrouver les millions envolés — je dis envolés — et de traiter les bilans comme ils le méritent.

M. Méline, aussi, est un économiste, car il y a des économistes de tout acabit. Ce digne homme ne reconstitue pas les bilans frauduleux, mais il les prépare. Son moyen est infaillible. M. Méline protège, je veux dire qu’il est protectionniste. Et quand un protectionniste se double d’un économiste, le danger est irréparable et la catastrophe prochaine. Imaginez la peste s’alliant au choléra.

M. Méline a un idéal économique qu’il a su inculquer à nos législateurs : la vie chère. Il faut, pour qu’il soit grand et fort, qu’un peuple crève de faim. Or, pour qu’un peuple crève de faim, M. Méline a observé qu’il suffit de le protéger. Et, par ce protéger, M. Méline entend qu’il faut obliger le producteur à produire les objets de consommation nécessaires à la vie à des prix tels que personne, jamais, ne puisse plus consommer. Voilà tout le système. Depuis qu’il fonctionne sous la garde des lois, le système Méline a donné de surprenants résultats. Il y a eu, de tous les côtés, des ruines en grand nombre, et tout le monde se plaint de la cherté croissante des vivres. Jamais, non plus, on ne vit tant de chômage. Les routes s’encombrent de pauvres diables qui vont cherchant du travail et qui n’en trouvent pas : les prisons municipales regorgent de vagabonds. M. Méline constate tout cela avec une joie enthousiaste et un bien légitime orgueil. Il constate encore, par exemple, que, grâce à lui, nous payons, en France, le pain, treize centimes le kilo, plus cher qu’on ne le paie en Allemagne et en Belgique, plus cher qu’on ne le paie partout. Il y a vraiment de quoi rire, et la farce est bonne. L’Allemagne, la Belgique, les autres pays doivent être bien humiliés. Nous avons enfin sur eux une supériorité évidente, et qu’on ne peut discuter. Merveilleuse conquête, en vérité, et qui ne s’arrêtera pas là. Car il faut que le prix du pain monte encore, que le prix de tout monte, monte toujours. Sans quoi, nous pourrions manger, nous vêtir, nous abriter, et il est prouvé qu’un peuple pourvu de l’indispensable, ou à peu près, n’est pas un peuple sérieux, et qu’il est indigne de fixer l’attention de l’histoire, et l’amour des protectionnistes.

Je me souviens de M. Méline, lors de la discussion des tarifs douaniers. Il y fut d’une émerveillante beauté. M. Meline ne se dissimulait pas qu’il avait de grands ennemis : les chemins de fer, les canaux, les postes, le télégraphe, le téléphone, tous ces modernes agents de la vie commerciale et de la diffusion universelle. Et que n’inventera-t-on pas encore ? redoutait-il avec une évidente douleur, et un sincère découragement. Oui, que n’inventera pas cette science destructive qui ouvre, chaque jour, à l’activité humaine, à sa dispersion dans le monde des horizons nouveaux, illimités et maudits ? Le rêve de M. Méline était qu’il n’y eût rien de tout cela, et qu’une inviolable muraille entourât la France, désormais protégée contre les tentatives commerciales de l’étranger. Plus de chemins de fer, les canaux comblés, les ports fermés, le télégraphe, le téléphone détruits. Les routes intérieures semblaient à M. Méline un progrès déjà excessif, mais pourtant tolérable, quoique elles conservassent encore un vilain air de libre-échange. Et les lentes pataches qui y roulaient, autrefois, cahotant dans les ornières, s’enlisant dans les bourbiers, représentaient tout le maximum de facilité expansive et circulatoire que doit posséder une civilisation honnête, une bonne vieille civilisation à bésicles, et, sans doute, qui marmotte des choses anciennes, en filant sa quenouille…

Le blocus et la famine, tel était le rêve de M. Méline. Tel il est encore. Ô le retour de ces temps bénis du siège, où le système protectionniste des Prussiens fonctionna si correctement ; où un poulet maigre et un rat vivant valaient leur poids d’or ; où l’on payait le pain blanc au prix du diamant ; où il n’y avait plus de gaz, plus de fleurs, plus de charbon, plus rien… Plus rien !… Quelle espérance charmante, et quels regrets aussi !

Et si, par une faveur spéciale, nous pouvions, avec la Protection, avoir la Guerre ; si, par surcroît, la peste voulait bien se mettre de la partie, notre bonheur serait complet.

Mais on ne peut, raisonnablement, rêver tant de bonnes choses à la fois.



Parlons sérieusement maintenant, car il y a bien de la tristesse dans tout cela.

Il existe une loi de la vie, loi primordiale et nécessaire, hors laquelle le mécanisme mondial se détraque et s’arrête : c’est la loi du mouvement. Et, qui dit mouvement, dit lutte. Bien avant Darwin qui la développa, Héraclite l’avait briévement et joliment formulée : « La lutte est la mère des choses. » Tout naît, vit, grandit, s’épanouit dans l’effort universel et concurrent. Supprimer la lutte, c’est l’immobilité, c’est la mort.

Or, M. Méline supprime la lutte, il anéantit l’effort. Son erreur est non seulement de nous rendre plus difficiles, plus pénibles les conditions, déjà dures, de la vie matérielle, alors que tout l’effort humain, avidement, impatiemment, tend vers la conquête du bien-être, elle est surtout en ceci qu’il ruine la vie intellectuelle de notre race. En France, nous manquons de ténacité, mais nous avons de brillantes qualités d’imagination, de multiples ressources inventives. Pour se développer, pour utiliser leurs énergies latentes et leur pouvoir de création, le commerce et l’industrie ont, comme l’art, comme la littérature, comme la science, comme toutes les formes du dynamisme humain, besoin d’une absolue liberté. Ils ne vivent et ne s’affirment que par l’initiative individuelle, par le génie particulier, et non par la contrainte fiscale et les règlements administratifs. Les protéger, c’est les condamner fatalement à la routine, à la paresse, à la stérilité.

Ce qu’il faudrait souhaiter, c’est que la liberté n’ait aucune limite, ne fût bornée à aucune frontière. Certes, il y aurait d’abord un bouleversement dans nos habitudes, un effarement, du désordre. L’homme est misonéiste, et ce qu’il ne connaît pas, il le redoute comme un danger ; mais tout se tasserait, car tout se tasse ; tout se transformerait, car tout se transforme, et la nécessité, qui créa nos organes, saurait vite découvrir, dans les trésors inviolés de l’inépuisable, de l’infinie matière, de nouvelles richesses, de nouvelles formes, et, peut-être aussi ce rêve de bonheur, ce rêve philosophal que nous avons tant cherché, sans pouvoir l’atteindre, jamais. Et serait vite dissipée la petite tache sombre que la maigre silhouette de M. Méline profile sur l’immense lumière de l’avenir.

OCTAVE MIRBEAU.