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Proudhon - Du Principe fédératif/III,5

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Du Principe fédératif
Troisième partie
Chapitre V.
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CHAPITRE V.


Le Temps, l’Indépendant de la charente-inférieure,
le Journal des deux-sèvres. — Servitude mentale
de M. Nefftzer.


C’est chose difficile, pour ne pas dire impossible, dans notre libéral pays de France, de conserver l’indépendance de ses opinions, depuis surtout qu’une certaine Démocratie, confite en Unité, Autorité et Nationalité, s’est constituée la gardienne et l’oracle de la pensée libre. À qui le voudrait sérieusement, il n’y aurait même pas sûreté. L’influence de cette Méduse se fait sentir jusque dans les feuilles qui ont pris à tâche de s’en affranchir, mais dont le tremblant génie ne peut soutenir la fascination de ses regards. En bonne démocratie on ne raisonne pas : le vent souffle on ne sait d’où ; les girouettes tournent, et voilà l’opinion faite. La masse suit sans réflexion, pensant comme un seul homme, parlant comme un seul homme, se levant et s’asseyant comme un seul homme. Les consciences les meilleures, les intelligences les plus saines suivent à leur tour, saisies comme par une fièvre endémique : cela s’appelle courant d’opinion. Devant ce courant tout cède, les uns par humeur moutonnière, les autres par respect humain. Miracle d’unité ! On connaîtrait mal la Démocratie et le secret de ses reculades, si l’on ne se rendait compte de ce phénomène. L’exemple que je vais citer est des plus curieux.


Lors de la fondation du Temps, le rédacteur en chef, M. Nefftzer, déclara au ministre dans sa demande d’autorisation et prévint le public que l’intention du nouveau journal était de se tenir en dehors de tous les partis.


En thèse générale, une pareille profession de foi est une banalité, quand ce n’est pas un acte de couardise ou de courtisanerie. Le rédacteur en chef du Temps avait certainement des motifs plus élevés : quels étaient ces motifs ? Contre qui, en particulier, était dirigée sa déclaration ?


M. Nefftzer n’est point légitimiste, on le savait ; il n’est pas orléaniste, on le savait. La manière dont il avait en dernier lieu dirigé la Presse prouvait qu’il n’était pas davantage bonapartiste ou ministériel, habitué des Tuileries ou du Palais-Royal. En matière ecclésiastique, l’éducation de M. Nefftzer, ses relations l’eussent rapproché du protestantisme plus que de la foi orthodoxe, s’il ne se fût dès longtemps fait connaître pour un esprit exempt de préjugé. Pour le surplus M. Nefftzer pouvait se dire, autant qu’homme du monde, ami de la liberté, partisan du progrès, dévoué à l’amélioration du sort des classes laborieuses. Or, quand un écrivain de la presse quotidienne n’est ni légitimiste, ni orléaniste, ni bonapartiste, ni clérical, ni bancocrate, comme M. Nefftzer ; quand d’autre part il s’annonce comme franchement libéral, ami du progrès et des sages réformes, et qu’en même temps il déclare ne se rattacher à aucun parti, cela signifie clairement qu’il est encore moins du parti démocratique que d’aucun autre, puisque sans le soin qu’il prend de nier son affiliation, c’est à ce parti qu’on le rattacherait. Le Temps n’appartient point à la Démocratie, en tant que la Démocratie forme parti, c’est-à-dire Union ; son dessein était de garder l’indépendance : voilà ce qu’a voulu dire M. Nefftzer, à peine de n’avoir rien dit du tout. Et maintes fois le Temps a prouvé, par ses discussions avec le Siècle, l’Opinion Nationale et la Presse, que telle était en effet la pensée de son rédacteur en chef.


Ainsi, notons cela : Pour conserver sa liberté, en France, pour avoir une opinion franche, indépendante, il ne suffit pas de se séparer des dynasties, des Églises et des sectes, il faut encore, il faut surtout s’éloigner des démocrates.


Mais dire et faire sont deux. M. Nefftzer, je le crains, n’a pas réfléchi que, n’étant du parti de personne, il était condamné à être du sien : ce qui supposait de sa part l’indication du but et de l’objet de son journal, de la politique qu’il se proposait de suivre, en un mot, de ses principes. Parler au nom de la liberté, de la science, du droit, c’est vague ; tous les partis en font autant. Se définir, c’est exister. Or, j’en demande pardon à l’honorable rédacteur, il ne s’est pas défini ; on ne lui connaît pas d’idée propre ; son journal n’a pas d’objectif, comme disent les militaires. Bien plus, il s’est prononcé, au moins en politique, pour l’Unité, sans réfléchir que la liberté dont il prétendait suivre la tradition de même que la philosophie, c’est la séparation. Le résultat a été que, bon gré malgré, il est retombé dans le jacobinisme.


Le Temps a bien voulu consacrer quelques articles à discuter mon opinion sur l’Italie : j’attendais de lui quelque chose d’original. Qu’a-t-il trouvé pour sa part ? Rien que ce que lui a fourni la démocratie tant officielle que non-officielle. Le Temps se déclarant, sans plus ample examen, unitaire, aussi bien pour l’Italie que pour la France, aussi bien pour l’Amérique que pour l’Italie, s’est mis purement et simplement à la queue du parti démocratique ; il a suivi les vues et les intérêts de ce parti ; il n’a pas su ou n’a pas osé être lui-même ; il a fait nombre, côte à côte de MM. Guéroult, Havin et Peyrat, et cela gratuitement ; il ne peut pas même dire aujourd’hui : Nos numerus sumus et fruges consumere nati ; car on doute que ce journal décoloré ait reçu ni décoration ni pension.


Et d’abord le Temps, raisonnant à la suite, s’est déclaré pour le royaume. À qui a-t-il voulu faire hommage de son suffrage désintéressé ? Comment l’unité italienne est-elle mieux venue de lui que la fédération ? Le fait est que le Temps, obéissant à la séduction des nationalités, s’est laissé aller sans autre examen au courant démocratique. Il parle du principe fédératif comme d’une forme de gouvernement indifférente, inférieure même, que l’on est maître d’accepter ou de rejeter, ad libitum : en quoi il a prouvé simplement qu’il n’avait jamais réfléchi sur la matière. Sans cela il aurait su que la fédération est la Liberté, toute la Liberté, rien que la Liberté, comme elle est le Droit, tout le Droit et rien que le Droit : ce que l’on ne peut dire d’aucun autre système.


Le Temps a allégué pour raison, à l’exemple des démocrates ses chefs de file, le peu d’importance que les confédérations ont obtenu jusqu’à présent dans le monde politique, la médiocrité de leur rôle. De la part d’un partisan du progrès, l’objection a de quoi surprendre. La vérité, en politique comme en toute chose, se révèle peu à peu ; il ne suffit même pas, pour l’appliquer, de la connaître, il faut des conditions favorables. C’est à la suite du Sunderbund que les Suisses ont acquis la pleine conscience du principe qui les régit depuis plus de cinq siècles ; quant aux États-Unis d’Amérique, la guerre civile qui les désole, l’obstination du Sud à maintenir l’esclavage et l’étrange façon dont le Nord entend l’abolir, l’examen de leur constitution, les récits des voyageurs sur leurs mœurs ; tout prouve que l’idée de fédération ne fut jamais parmi eux qu’à l’état d’ébauche, et que leur république est encore tout imprégnée du préjugé aristocratique et unitaire. Cela empêche-t-il que le système fédératif ne soit la loi de l’avenir ? Le monde politique, qui nous semble si vieux, est en pleine métamorphose ; la République, aujourd’hui comme au temps de Platon et de Pythagore, est son idéal, et chacun peut se convaincre par son propre jugement que cet idéal, ce mythe républicain, toujours affirmé, jamais défini, n’a pas d’autre formule que la fédération. En outre, nous savons que les causes qui pendant tant de siècles ont ajourné le développement de l’idée fédéraliste, tendent à disparaître : c’est abuser de l’empirisme que d’opposer à un principe, comme fin de non-recevoir, la nouveauté de son apparition.


Une chose tient le Temps en peine et le détourne de l’idée fédéraliste, c’est l’entraînement des masses, des Italiens en particulier, vers l’unité. Jamais publiciste pensant par lui-même, en dehors de l’action des partis, n’eût allégué pareille raison. Qu’est-ce que prouve, en fait de doctrine, la voix des masses ? Laissez, Monsieur Nefftzer, ces arguments à M. Havin et à ses cinquante mille abonnés. Des moines, disait Pascal, ne sont pas des raisons. La République s’est montrée, et les républicains ne l’ont pas reconnue : cela devait être. La république est Liberté, Droit, et conséquemment Fédération ; la Démocratie est Autorité, Unité. C’est l’effet de son principe, et l’un des signes de l’époque, que la Démocratie ait perdu l’intelligence de son propre avenir. Eh bien ! le peuple italien, consulté sur l’unité, a dit, Oui. Mais voici que la force des choses répond, Non ; et il faudra bien que l’Italie en passe par la force des choses. L’accord de l’unité politique avec la décentralisation administrative est impossible ; c’est, comme la quadrature du cercle et la trisection de l’angle, un de ces problèmes dont on ne se tire que par une approximation artificielle ou un escamotage. Au courant unitaire succède en ce moment un contre-courant fédéraliste. On crie en Italie : À bas la Centralisation ! avec plus de force qu’on ne criait il y a six mois : Vive l’Unité et Victor-Emmanuel ! Il faut toute la bonhomie du Temps pour qu’il ne s’aperçoive pas que l’unité italienne est une cause désormais fort compromise, pour ne pas dire une cause perdue.


À l’observation faite par moi que la géographie de la Péninsule exclut l’idée d’un État unique, ou tout au moins d’une Constitution unitaire, le Temps répond que la configuration territoriale est une de ces fatalités dont il appartient à la liberté humaine de triompher, laquelle liberté se manifesterait en cette circonstance précisément par l’unité. MM. Guéroult, Peyrat, etc., l’avaient dit en autres termes : M. Nefftzer croit-il avoir fait preuve d’indépendance en les appuyant de son style philosophique ? Que répondrait M. Nefftzer à quelqu’un qui lui tiendrait ce discours : « Le corps est pour l’homme une fatalité dont il lui est commandé de s’affranchir, s’il veut jouir de la liberté de son esprit. C’est ce qu’enseigne l’apôtre saint Paul dans ces paroles où il appelle la mort : Cupio dissolvi et esse cum Christo. D’où je conclus que le premier de nos droits et le plus saint de nos devoirs est le suicide ?... » — M. Nefftzer répondrait très-germaniquement à cet hypocondre : — Allez au diable et me laissez tranquille !... Je me contenterai de faire observer à M. Nefftzer que ce qu’il prend pour une fatalité anti-libérale est précisément, dans le cas dont il s’agit, la condition même de la liberté ; que le sol est à la nation ce que le corps est à l’individu, partie intégrante de l’être, une fatalité si l’on veut, mais une fatalité avec laquelle il faut se résigner à vivre, qu’il nous est même commandé de soigner comme notre esprit et du mieux que nous pouvons, à peine d’anéantissement du corps, de l’âme et de la liberté même.


Les chemins de fer, reprend M. Nefftzer, seront un puissant moyen d’unification. C’est aussi l’opinion de M. Guéroult. On voit de plus en plus, par l’exemple du Temps, qu’il suffit d’approcher la vieille Démocratie pour devenir aussitôt mouton de Panurge. J’ai répondu à M. Guéroult et consorts que les chemins de fer étaient des machines indifférentes par elles-mêmes aux idées, prêtes à servir également la fédération et l’unité, la liberté et le despotisme, le bien et le mal ; d’admirables machines, qui transportent vite et à bon marché ce qu’on leur donne à transporter, comme l’âne fait son bât et le facteur ses dépêches ; qu’en conséquence, dans des mains fédéralistes les chemins de fer serviraient énergiquement à ranimer la vie politique dans les localités qu’ils desservent, et qui par la centralisation l’avaient perdue, à créer l’équilibre économique à la place du prolétariat, tandis que dans des mains unitaires ces mêmes chemins, manœuvrant en sens inverse de la liberté et de l’égalité, opérant le défruitement de la province au profit du centre, conduiraient le peuple à la misère et la société à la ruine.


À propos de la question romaine, le Temps, en parfait théologien qu’il est et en bon et vieux démocrate qu’il ne peut s’empêcher d’être, s’est livré à de longues dissertations sur le spirituel et le temporel. Il s’est même étonné, avec le gros du parti, du secours inattendu que j’apportais, selon lui, à la cause du Pape. Le Temps n’a pas mieux saisi ce côté de la difficulté que les autres, et sa docilité a gravement fait tort à son jugement. En prenant parti pour le Royaume contre l’Église, il ne s’est pas aperçu qu’il sacrifiait une unité à une autre unité, ce qui rentre toujours dans le paralogisme unitaire. D’abord, ce n’est pas à la théologie qu’il faut demander la solution de la question romaine, c’est au droit public, c’est-à-dire, dans l’espèce, au principe fédératif. Tout ce qui a été dit sur la distinction économique des deux puissances est un hors-d’œuvre, dont le moindre défaut est de mettre hypocritement l’Évangile au service d’une ambition dynastique. Quant à la question de savoir si la dépossession du Saint-Père ne ferait pas avancer la destruction du catholicisme, si, par conséquent, il n’était pas de mon devoir, avant tout autre, d’y applaudir, je ferai remarquer à M. Nefftzer que la destruction des religions n’a point été, que je sâche, mise à l’ordre du jour de la Démocratie ; que Garibaldi marchait entouré de prêtres et de moines patriotes, comme nous faisions en 1848 ; que l’un des reproches les plus graves que m’adresse M. Guéroult est que je suis athée ; que M. Nefftzer lui-même, depuis la fondation du Temps, a tourné le dos à Hegel et s’est montré favorable aux idées mystiques ; qu’en cela encore il a suivi l’exemple du jacobinisme tout entier, depuis Robespierre jusqu’à M. Guéroult ; qu’en un tel état de choses j’étais fondé à penser que, la Démocratie se rattachant définitivement aux idées religieuses, l’opposition faite à la Papauté et à l’Église ne pouvait être, aux yeux de tout libre penseur, qu’une guerre de secte à secte ; que la Révolution, n’ayant aucun intérêt à jurer par Luther ou Calvin plutôt que par Pie IX ou par Enfantin, mon devoir était de m’abstenir et de dénoncer l’intrigue ; et que le jour où se posera le débat entre la Révolution et l’Église, nous aurons autre chose à faire qu’à transporter la Papauté à Avignon ou à Savone.


Le Temps, en me réfutant de son mieux, m’a traité avec égard, chose à laquelle la vieille Démocratie ne m’a point accoutumé, et dont je le remercie autant que je le félicite. Qu’il ait enfin le courage de marcher dans sa liberté et son indépendance, comme il l’annonçait au ministre, et quelque différence qui existe entre nos opinions, il peut me compter parmi ses amis. Toutefois, et bien que M. Nefftzer ne m’ait appelé ni Janicot, ni Érostrate, ni jongleur, je ne lui demanderai pas moins, comme aux autres, s’il est décoré de Saint-Lazare ? C’est une interpellation d’ordre dont il ne m’est permis d’excepter personne, et que le Temps a encourue en manquant à la parole qu’il avait donnée de se tenir en dehors de tous les partis.


— Un estimable journaliste de département, M. Vallein, rédacteur de l’Indépendant de la Charente-Inférieure, après avoir pris connaissance de ma dernière brochure, s’est cru obligé de déclarer que jusqu’à ce moment il s’était honoré d’être mon disciple, mais que désormais il s’éloignait de ma direction. J’ai appris cela par l’Opinion Nationale, qui n’a pas manqué d’en faire trophée. Je n’avais pas l’honneur de connaître M. Vallein, dont je regrette sincèrement d’avoir perdu les sympathies. Aussi je ne discuterai pas avec lui. Je lui demanderai seulement si lui, mon soi-disant disciple et qui vient de me répudier sur une question aussi fondamentale, il est sûr d’avoir jamais compris un mot de mes œuvres ; si, maintenant que le voilà rentré dans le giron de la vieille Démocratie, il se sent positivement le cœur plus libre, l’esprit plus lucide ; si, enfin, au lieu de me voir défendre le Pape, comme on dit parmi ses nouveaux amis, il eût mieux aimé que j’eusse mérité, par mon zèle unitaire, la décoration de Saint-Lazare ?


Je ne ferai pas d’autre réponse au Journal des Deux-Sèvres qui, mêlant des paroles affectueuses à des marques de vive impatience, s’écrie quelque part : « Non, cet homme n’a jamais eu dans la tête que la monarchie constitutionnelle !… » Notez que c’est au nom de la monarchie italienne, constitutionnelle, bourgeoise et unitaire, et en haine de la fédération, que ce reproche m’est adressé. Cela rappelle M. Taxile Delort, trouvant dans mes anciennes déclarations fédéralistes et révolutionnaires des témoignages en faveur de Victor-Emmanuel. Dites donc après cela que la tête n’a pas tourné aux démocrates ! Pauvre garçon ! C’est pourtant ainsi que les disciples, au dix-neuvième siècle, comprennent leurs maîtres et qu’ils en écrivent l’histoire.