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Proverbes dramatiques/L’Auteur avantageux

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Proverbes dramatiquesLejaytome III (p. 109-123).


L’AUTEUR
AVANTAGEUX,

TRENTE-HUITIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


L’ABBÉ. Habit noir, rabat, manteau, & poudré à blanc.
LE CHEVALIER. Habit de lustrine gris, galonné en argent, Croix de Saint-Louis.
LE COMÉDIEN. Habit d’été, verd, galonné d’or.


La Scène est dans le Jardin du Luxembourg.

Scène premiere.

L’ABBÉ, Le CHEVALIER.


Le CHEVALIER.

Ah ! l’Abbé, je suis enchanté de vous rencontrer ; il y a mille ans que nous ne nous sommes vus nulle-part.


L’ABBÉ.

Il est vrai, & j’en suis, pour le moins, aussi fâché que vous ; mais j’ai eu beaucoup d’affaires.


Le CHEVALIER.

Et votre Tragédie, est-elle finie ?


L’ABBÉ.

Oui, c’est cela, en partie, qui m’a occupé ; parce que lorsqu’on est en train, il ne faut pas quitter.


Le CHEVALIER.

Sans doute, la chaleur se perd, & cela ne se retrouve pas quand on veut. On dit que c’est un ouvrage admirable.


L’ABBÉ.

Mais je crois qu’il y a des choses que peu de gens seroient capables de faire. Je vous la lirai, un de ces jours, si vous voulez.


Le CHEVALIER.

J’en serai enchanté. Quel sujet avez-vous pris ?


L’ABBÉ.

C’est un sujet de pure invention. Cela s’appelle le Bacha d’Alep ; mais il n’y a rien là de tout ce que vous connoissez ; on ne paroît rien, & l’on est toujours surpris.


Le CHEVALIER.

C’est très-bien.


L’ABBÉ.

L’ame est remuée, brisée, calmée ; on espere, on desire, on craint ; on est près d’être heureux, l’abîme s’ouvre, le désespoir vous y précipite, la Raison vous retient ; mais l’amour vous entraîne, tout est perdu ; lorsque la tyrannie est terrassée sous le poids des remords, la vertu est récompensée, & prouve qu’elle est seule le vrai chemin du bonheur.


Le CHEVALIER.

Que de choses, l’Abbé, dans tout cela !


L’ABBÉ.

Je ne vous dis rien ; il faut voir l’enchaînement des événemens, les détails… il n’y a point de vers qui ne soient frappés au bon coin, qui ne peignent, & qui ne saisissent, qui… je suis quelquefois étonné d’avoir pû faire un ouvrage pareil.


Le CHEVALIER.

La chaleur avec laquelle vous en parlez, prouve bien que vous seul en êtes capable.


L’ABBÉ.

Monsieur, j’avois vû admirer nos plus belles Tragédies, j’en avois bien senti aussi toutes les beautés ; car je suis juste, j’avoue qu’il y en a ; mais je trouvois qu’il manquoit toujours quelque chose à l’ouvrage le plus parfait dans ce genre.


Le CHEVALIER.

Ce que c’est que de bien voir ! je suis un grand ignorant moi ; car je suis content de presque toutes celles qui sont restées.


L’ABBÉ.

Hé bien ! moi, je vois souvent dans celles qui tombent, de lueurs de génie, qui ne sont pas dans les autres.


Le CHEVALIER.

Réellement ?


L’ABBÉ.

Je dis, très-souvent.


Le CHEVALIER.

C’est admirable cela ! par exemple.


L’ABBÉ.

Non, c’est tout simple, & je dois voir comme cela moi ; parce que je travaille ; vous ne voyez vous que le cadran de la montre, & moi j’en vois les ressorts, la méchanique. Je remonte au principe, or on ne voyage jamais qu’on n’en retire quelque fruit, selon l’étendue de ses connoissances, vous entendez bien ?


Le CHEVALIER.

À merveille !


L’ABBÉ.

Je me suis demandé à moi-même ; pourquoi, dans cette Piece, dont tout le monde est enchanté, ai-je desiré quelque chose ? Je cherche ensuite ce que j’ai desiré, & je le trouve ; à force de travailler, j’étois parvenu au point de pouvoir être sûr de perfectionner toutes les Pieces.


Le CHEVALIER.

Quelle entreprise !


L’ABBÉ.

Elle étoit sûre, vous dis-je ; mais j’ai pensé que cet ouvrage paroîtroit impertinent à tous les admirateurs, esprits bornés, qui ne voyent jamais au-delà de ce qu’on leur présente.


Le CHEVALIER.

Oui, cela auroit pû arriver.


L’ABBÉ.

Il falloit donc prendre un parti : j’ai dit enseignons, par un exemple neuf, la vraie route que le Génie doit suivre ; que ces regles uniformes, qui le contraignent, soient détruites, que le Génie soit libre enfin. Et j’ai fait le Bacha d’Alep.


Le CHEVALIER.

C’est un projet héroïque, digne d’une grande âme, d’une âme forte ! l’Abbé, votre enthousiasme me gagne.


L’ABBÉ.

Ce sera bien autre chose, quand vous verrez ma Piece.


Le CHEVALIER.

Et quand la donnera-t-on ?


L’ABBÉ.

Mais, je ne sais pas si jamais elle sera jouée, il faut des Acteurs, & nous n’en avons plus.


Le CHEVALIER.

Quoi ! vous croyez que ceux que nous avons actuellement ne seroient pas capables…


L’ABBÉ.

Bon, capables ! une preuve qu’ils ne le sont pas, c’est qu’ils me la font demander par tout le monde ; qu’ils font agir auprès de moi les puissances supérieures, sur ce qu’un des leurs, qui me l’a entendu lire, sans que je le sçusse, leur en a dit : vous sentez bien que s’ils en avoient conçu toutes les difficultés, ils auroient été épouvantés.


Le CHEVALIER.

Mais ne pourriez-vous pas les faire évanouir ces difficultés, en montrant, à chacun, la maniere de jouer son rôle ?


L’ABBÉ.

Je suis incapable de me donner ce soin. Je compose chez moi ; mais dès qu’il faut me remuer hors de-là, je ne le saurois.


Le CHEVALIER.

Vous aimez donc mieux enfouir le trésor que vous avez découvert ?


L’ABBÉ.

Oui, j’en jouis seul, ou avec quelques amis comme vous, par exemple.


Le CHEVALIER.

Nous ne devons pas le permettre, l’Abbé, pour votre gloire, pour celle de la Nation, pour… Et tenez, voilà un Comédien qui, sans doute, vous cherche, je vais me joindre à lui pour vous presser.


L’ABBÉ, embarrassé.

Non, Chevalier, laissez-le passer ; vous ne me déterminerez jamais, allons-nous-en.


Le CHEVALIER, le retenant par la main.

Non, non, je vais l’appeller. Monsieur, Monsieur ?


----

Scène II.

Le CHEVALIER, L’ABBÉ, Le COMÉDIEN.


Le COMÉDIEN.

Monsieur le Chevalier, je vous demande bien pardon, je rêvois…


L’ABBÉ, voulant s’en aller.

Chevalier, j’ai une affaire très-pressée.


Le CHEVALIER.

Monsieur, est-ce que vous connoissez la Piece de Monsieur l’Abbé ?


Le COMÉDIEN.

Un peu, Monsieur.


L’ABBÉ, voulant s’en aller.

Laissez-moi donc, Chevalier.


Le CHEVALIER, à l’Abbé.

Un moment. (Au Comédien.) Vous dites cela bien froidement ; vous êtes, sans doute, fâché contre lui ?


Le COMÉDIEN.

Moi, Monsieur ?


Le CHEVALIER.

Oui, de ce qu’il ne veut pas la faire jouer.


Le COMÉDIEN.

Je vous demande pardon, Monsieur, il y a plus d’un mois que nous l’avons vue.


Le CHEVALIER, regardant l’Abbé.

Comment, vous l’avez vue ?


Le COMÉDIEN.

Oui ; Monsieur l’Abbé nous est tous venu prier séparément d’en faire une lecture ; nous en avions entendu parler, & à dire vrai… Enfin nous avons eu un ordre, qu’il a obtenu, pour qu’elle soit lue, & elle l’a été huit jours après.


Le CHEVALIER.

Hé bien ! c’est un prodige, à ce qu’on dit, un chef-d’œuvre de génie ?


Le COMÉDIEN.

Monsieur, je craignois de rencontrer Monsieur l’Abbé.


L’ABBÉ.

Bon, elle a été mal lue.


Le COMÉDIEN.

Non, Monsieur ; il est vrai que dans le commencement l’on n’écoutoit pas trop ; mais il y a des choses si peu attendues, si hors de vraisemblance, que l’attention s’est réveillée.


Le CHEVALIER.

Hé bien ?


Le COMÉDIEN.

Nous avons tous ri aux éclats.


Le CHEVALIER.

Comment ?


Le COMÉDIEN.

Oui, Monsieur, je suis fâché de le dire devant Monsieur l’Abbé, elle a été refusée d’une commune voix, & nous la lui avons renvoyée.


Le CHEVALIER.

Je ne comprends pas cela.


Le COMÉDIEN.

Monsieur n’a donc point lû cette Piece ?


Le CHEVALIER.

Non ; mais l’Abbé, tout ce que vous m’avez dit, n’est donc pas vrai ?


L’ABBÉ.

Je vous demande pardon ; est-ce qu’on doit s’en rapporter à leur jugement ?


Le COMÉDIEN.

Monsieur, nous pouvons nous tromper quelquefois ; mais ce qui nous arrive, est ce qui arrive à beaucoup de gens du monde en entendant lire un ouvrage.


Le CHEVALIER.

Mais, en avoit-on jugé de même dans le monde ?


Le COMÉDIEN.

Oui, Monsieur ; c’est ce qui faisoit que mes camarades ne s’en soucioient pas.


Le CHEVALIER.

Mais l’Abbé, cet ouvrage si admirable, si difficile à représenter, & pour lequel ces Messieurs vous tourmentoient, dont les vers étoient frappés au bon coin !… À propos, Monsieur, les vers ?


Le COMÉDIEN.

Ah, Monsieur ! comme le reste.


Le CHEVALIER.

Quoi ! pas un bon vers ?


Le COMÉDIEN.

Pas un ; c’est beaucoup dire, cependant je serois bien embarrassé d’en trouver qu’on pût citer. Je suis fâché de tout ce que je dis-là ; mais, Monsieur le Chevalier étant prévenu comme il l’étoit, il auroit pû nous blâmer, & je suis obligé de nous justifier.


Le CHEVALIER.

Quoi, l’Abbé ! vous saviez tout cela ?


Le COMÉDIEN.

Sûrement, Monsieur l’Abbé le savoit, dans le plus grand détail.


L’ABBÉ.

Monsieur, tout le monde ne voit pas de même.


Le CHEVALIER.

Ou du moins vous ne voyez pas comme tout le monde ; j’aime mieux croire cela. Vous auriez pourtant pu vous dispenser de me dire comme on vous tourmentoit pour donner votre Piece.


Le COMÉDIEN.

Nous vous l’avons demandée, Monsieur ?


Le CHEVALIER.

Et le peu de démarches & de soins que vous vous donniez pour cela, que malgré les puissances supérieures qui s’en mêloient, vous ne vouliez pas vous rendre.


L’ABBÉ.

Quelle plaisanterie !


Le CHEVALIER.

Je ne plaisante point, mais je plaisanterai pour vous punir, je suis en fond.


L’ABBÉ.

Ce que j’ai dit…


Le CHEVALIER.

Est très-ridicule. Monsieur, il faut venger vos camarades ; l’histoire sera bonne à conter, & je crois qu’elle leur fera quelque plaisir.


Le COMÉDIEN.

Le public le sauroit bientôt, si je la leur disois.


Le CHEVALIER.

En ce cas, dites sans hésiter.


L’ABBÉ.

Hé, Messieurs ! qu’est-ce que je vous ai fait ?


Le CHEVALIER.

Il vouloit corriger nos meilleures Tragédies.


L’ABBÉ.

C’est un persifflage que tout cela. Adieu.


Le CHEVALIER, riant.

Adieu, adieu, l’Abbé : vous entendrez parler de moi. (Ils s’en vont.)


Fin du trente-huitième Proverbe.


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Explication du Proverbe :

38. Il ne faut pas péter plus haut que le cul.