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Proverbes dramatiques/Le Maître de Ballets

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Proverbes dramatiquesLejaytome I (p. 1-10).


LE MAÎTRE
DE BALLETS.

PREMIER PROVERBE.


PERSONNAGES.


M. DU PAS, Maître de Ballets, en Robe-de-Chambre, & en peignoir, le visage poudré.
LE COMTE D’ORVILLE, en Frac, sans épée, avec une canne.
LA FRANCE ; Laquais de M. du Pas, en veste de pluche grise, avec un tablier blanc, ayant une bavette pointue, attachée à la boutonnière de sa veste.


La Scene est chez M. du Pas, dans une Chambre.


Scène premiere.


M. DU PAS, LA FRANCE.


M. DU PAS, en robe de chambre & en peignoir, s’ôtant la poudre, à la glace de la cheminée.

La France, le Tailleur a-t-il raccommodé mon habit de la chaconne ?


LA FRANCE.

Oui, Monsieur ; mais il n’a point d’ordre pour la nouvelle culotte.


M. DU PAS.

Comment, il n’a pas d’ordre ! il se moque de moi, je lui ai parlé hier à l’Opéra.


LA FRANCE.

Je le sai bien.


M. DU PAS.

Qu’est-ce qu’il veut donc dire ?


LA FRANCE.

Il parle de ces Messieurs.


M. DU PAS.

Quels Messieurs ?


LA FRANCE.

Je ne sais pas, moi.


M. DU PAS.

Comment ?


LA FRANCE.

Ils disent que vous avez déjà eu deux culottes pour cet habit-ci, & que trois c’est trop.


M. DU PAS.

Ils disent cela ?


LA FRANCE.

Oui, Monsieur.


M. DU PAS.

Hé bien, je ne danserai pas demain ; justement c’est Dimanche, j’irai à la campagne : vous n’avez qu’à se leur dire.


LA FRANCE.

Oui, Monsieur.


M. DU PAS.

C’est trop de trois culottes ! j’en veux douze. Vous enverrez chercher mon cabriolet chez le Sellier, entendez-vous ?


LA FRANCE.

Oui, Monsieur.


M. DU PAS.

Ah, deux culottes ! je leur apprendrai… Il y a quelqu’un là, voyez un peu. Ils s’en repentiront.


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Scène II.

M. DU PAS, LE COMTE, LA FRANCE.


Le COMTE.

Monsieur du Pas est-il ici ?


LA FRANCE.

Oui, Monsieur, le voilà.


M. DU PAS, sans se retourner.

Qu’est-ce qu’il y a ?


Le COMTE.

Monsieur du Pas, vous ne me connoissez point ?


M. DU PAS, regardant à peine.

Non.


Le COMTE.

C’est que je viens vous prier de vouloir bien me dire ce que vous pensez de ma danse ; parce que je voudrois danser dans un Opéra.


M. DU PAS, avec dédain.

Vous ?


Le COMTE.

Oui.


M. DU PAS, sans se retourner.

Vous êtes trop petit.


Le COMTE.

Cela ne fait rien. Si vous voulez voir. Il danse.


M. DU PAS, regardant de côté.

Cela ne vaut pas le diable.


Le COMTE.

Mais on m’a pourtant dit… tenez, voyez ceci. Il danse encore.


M. DU PAS, regardant dans la glace.

Pitoyable !


Le COMTE.

Mais, Monsieur…


M. DU PAS.

Je vous dis que c’est inutile, vous n’êtes pas ce qu’on appelle un Sujet : je vous dirai plus, on ne fera jamais rien de vous ; nulle disposition, enfin.


Le COMTE.

Mais ce genre-ci, par exemple. Il danse.


M. DU PAS.

Hé bien ; c’est danser de force, & je ne me chargerai point de vous faire danser à l’Opéra, pas même parmi les figurants.


Le COMTE.

Mais, Monsieur, ce n’est point à l’Opéra où vous dansez, que je veux….


M. DU PAS.

Quoi, à l’Opéra de Lyon, de Bordeaux ? voilà une belle ambition ! fi ! fi !


Le COMTE.

Hé, non, ce n’est pas cela ; c’est dans un Opéra de Société, à la campagne, & je suis le Comte d’Orville.


M. DU PAS.

Ah, cela est différent. Monsieur le Comte, je vous demande bien pardon ; mais c’est que si vous saviez comme je suis persécuté,… on ne finiroit jamais avec ces Messieurs-là, si on vouloit les écouter.


Le COMTE.

Je le crois bien.


M. DU PAS.

Revoyons un peu. À la France ôtant son peignoir : ôtez-moi cela.


Le COMTE.

Tenez, parlez-moi vrai. Il danse.


M. DU PAS.

Ne vous inquiétez pas, allez toujours. Pas mal. La tête & les épaules sont placées. Point de force, moëlleusement. A merveilles ! voilà ce qui s’appelle danser, cela.


Le COMTE.

Trouvez-vous réellement ?…


M. DU PAS.

Très-bien, très-bien.


Le COMTE.

Je suis bien aise que vous soyez content. Vous allez voir actuellement ceci. Il danse.


M. DU PAS.

Soutenez : fort bien. De la précision, de l’oreille ; comment diable, Monsieur le Comte ! allez, allez : là, enlevez ; à miracle ! voilà ce que c’est.


Le COMTE.

Vous croyez donc que je pourrai hasarder ?..


M. DU PAS.

Comment, hasarder ? je voudrois avoir un Danseur comme vous à l’Opéra, & je ne sais pas où j’avois l’esprit tout à l’heure, en vous disant ce que je vous ai dit.


Le COMTE.

Parbleu, vous me ravissez, j’aime votre franchise.


M. DU PAS.

C’est, je vous dis, qu’on me tracasse pour des miseres ; j’aurois été au désespoir de ne vous avoir pas vu avec attention.


Le COMTE.

Enfin, vous êtes content. Les bras, comment les trouvez-vous ?


M. DU PAS.

Moëlleux, sans contraction.


Le COMTE.

Oh, oui, c’est ce que j’ai. La tête ?


M. DU PAS.

Je vous l’ai dit, fort bien. Suivez votre oreille, soutenez, enlevez, point de force.


Le COMTE.

C’est tout ce que j’aime ; je viendrai vous remercier.


M. DU PAS.

Cela n’en vaut pas la peine.


Le COMTE.

Je vous demande pardon, & puis j’aurai encore besoin de vos conseils, sur un pas de deux que j’ai composé, qui est charmant ; mais ce sera pour une autre fois.


M. DU PAS.

Quand vous voudrez, Monsieur le Comte, je serai toujours à vos ordres. Il reconduit le Comte.


Le COMTE.

Où allez-vous donc ? point de cérémonies, entre nous autres Danseurs.


M. DU PAS.

Je vous rends ce que je vous dois.


Le COMTE.

Soutenez, enlevez, & point de force. Je me souviendrai de cela.


M. DU PAS.

Vous n’en aurez pas besoin, cela ira à merveilles.


Le COMTE.

Adieu, Monsieur du Pas.


M. DU PAS.

Monsieur le Comte, je suis bien votre serviteur.


Fin du premier Proverbe.


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Explication du Proverbe :

1. Selon les gens, l’encens.