Proverbes dramatiques/Le Suisse de porte et le Portrait

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LE
SUISSE DE PORTE,
ET
LE PORTRAIT,


QUARANTE-NEUVIEME PROVERBE.


PERSONNAGES


LA MARQUISE, veuve. Tous bien mis.
LE BARON.
LE COMTE.
LE SUISSE de la Marquise. En grande livrée, avec un baudrier, une épée & sans chapeau.
DUBOIS, Valet-de-Chambre de la Marquise. Habit & veste rouge, à boutons d’or.


La Scène est chez la Marquise, dans le Sallon.



Scène premiere.

Le BARON, DUBOIS.


Le BARON.

Dubois, que fait la Marquise ?


DUBOIS.

Elle est à sa toilette, Monsieur le Baron, & elle écrit.


Le BARON.

On ne peut pas la voir ?


DUBOIS.

Non pas dans ce moment-ci.


Le BARON.

J’attendrai. Faites entrer quelqu’un qui est là, qui est venu avec moi ; & ne dites pas à la Marquise que je ne suis pas seul.


DUBOIS.

C’est bon. Monsieur, donnez-vous la peine d’entrer. (Dubois sort.)


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Scène II.

Le BARON, Le COMTE.


Le COMTE.

Ah ! Baron ! tu ne saurois concevoir tout ce que j’éprouve, en me retrouvant ici.


Le BARON.

Je le crois ; puisque tu aimes encore la Marquise.


Le COMTE.

Et, elle ne veut pas consentir à me voir !


Le BARON.

Il est vrai ; mais je ne saurois croire qu’elle ait cessé de t’aimer. Il est vrai que toutes les fois que je lui ai parlé de toi, elle m’a fait taire, ou elle ne m’a jamais écouté, sans une espece d’indignation.


Le COMTE.

Je ne puis la blâmer ; mais le temps doit tout adoucir.


Le BARON.

Je ne saurois te rien faire esperer encore ; & je crains que l’épreuve que tu veux faire, ne te réussisse pas.


Le COMTE.

Je le crains comme toi ; mais je n’ai point d’autre ressource que celle de tomber à ses pieds. Si elle me rebute, je me retire, pour jamais, dans mes Terres de Dauphiné, oui, je pars, dans l’instant.


Le BARON.

Je te demande, au moins, huit jours.


Le COMTE.

Que n’ai-je pas fait, pour expier ma faute ! Hélas, tu le sais. Combien de fois ne me suis-je pas présenté à sa porte ; que de lettres elle m’a renvoyé, sans vouloir les lire !


Le BARON.

Tout cela devoit être.


Le COMTE.

Et pourquoi ?


Le BARON.

Comment veux-tu qu’après une rupture aussi éclatante, elle puisse te recevoir ? Après avoir donné ton portrait à son Suisse, afin qu’il ne s’y trompe pas, & qu’il ne te laisse plus entrer.


Le COMTE.

Peux-tu me rappeler ce comble d’humiliation ?


Le BARON.

Il est vrai que ce même Suisse a été renvoyé depuis un mois ; & que, sans cela, tu ne serois pas entré ici, aujourd’hui ; que même tu ne l’aurois pas essayé.


Le COMTE.

Non, sûrement.


Le BARON.

Je vais donc parler à la Marquise, encore en ta faveur : cache-toi ; & si tu trouves un instant, où tu puisse espérer de la toucher, tu feras tout ce que tu voudras, je te seconderai autant qu’il me sera possible.


Le COMTE.

Je te devrai le bonheur de ma vie.


Le BARON.

Entre dans ce Cabinet : aussi bien j’entends quelqu’un, & c’est, peut-être, elle. (Le Comte entre dans le Cabinet.)


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Scène III.

La MARQUISE, Le BARON.


La MARQUISE.

Baron, je vous suis obligé d’avoir bien voulu m’attendre ; j’achevois une lettre, & je crois que vous auriez été fâché que je me dérangeasse ; je compte assez sur votre amitié, pour cela.


Le BARON.

Je suis plus sensible a cette confiance, qu’à toutes les protestations qu’on peut faire. Quelque plaisir que j’aie à vous faire ma cour, si je n’avois eu qu’un instant à vous donner, je m’en serois privé plutôt que de vous interrompre. Vous ne me paroissez pas trop bien, aujourd’hui.


La MARQUISE.

Je n’ai point dormi, j’ai eu de l’agitation, j’ai rêvé ; mais des choses qui m’ont tourmentée beaucoup.


Le BARON.

Je vous plains bien sincerement ; en vérité, il ne me paroît pas trop injuste que l’on ne soit pas tout-à-fait heureux, quand on fait le malheur des autres.


La MARQUISE.

Je vois où vous en voulez venir, Baron.


Le BARON.

Mais, Madame, voulez-vous être toujours insensible ? Je vois, malgré vous, tout ce que vous souffrez de cette rigueur ; l’impression qu’avoit fait le Comte sur votre cœur, ne peut point s’effacer : vous vous efforcez en vain de me le cacher ; votre santé en est altérée ; & il ne dépendroit que de vous de terminer tous vos maux.


La MARQUISE.

Eh, le puis-je, Baron ? Vous savez le procédé du Comte. Presqu’au moment de m’épouser, il me trahit, l’ingrat ! & pour qui ?


Le BARON.

Pouvez-vous croire que son cœur ait eu part à cette erreur ? Non, Madame : vous n’avez pas voulu savoir tout ce qu’il en a souffert, il a bien expié son crime ; si vous aviez été témoin de son repentir, du délire où l’a plongé sa douleur, je ne dis pas l’amour, mais la pitié seule, vous auroit rendue sensible à tant de maux. Après la maladie qu’ils lui ont occasionnée, la convalescence, bien loin d’avoir des charmes pour lui, en lui rendant ses forces, faisoit chaque jour renaître ses tourmens. Je me suis tû, tant qu’il m’a paru coupable ; mais un si vif repentir m’a prouvé qu’il méritoit sa grace. Oui, Madame, vous avez fait justice ; mais vous devez pardonner.


La MARQUISE.

Quoi ! vous pouvez me donner ce conseil ? Je vous croyois mon ami…


Le BARON.

C’est pour vous-même que je vous le donne ; & si vous me laissiez lire dans votre cœur…


La MARQUISE.

Vous y verriez que la confiance n’y peut plus renaître. Lorsque l’amour le plus tendre s’est vu tromper une fois, l’espoir de la constance dans les hommes, est perdu sans retour.


Le BARON.

Mais, vous aimez encore le Comte.


La MARQUISE.

Je l’aimerois, qu’il n’en seroit pas plus heureux.


Le BARON.

Consentez du moins à le voir.


La MARQUISE.

S’il étoit à Paris, je m’en éloignerois dans l’instant.



Scène IV.

La MARQUISE, Le COMTE, Le BARON.


Le COMTE, sortant du Cabinet, & se jettant aux genoux de la Marquise.

Non, Madame, c’est moi qui vais m’en bannir pour toute ma vie, puisque je n’ai plus d’espoir, & je viens vous dire un éternel adieu.


La MARQUISE, émue & en colere.

Que vois-je ! quelle audace !…


Le BARON.

Madame !…


La MARQUISE, au Comte.

Levez-vous, Monsieur. (Au Baron.) Baron, sonnez je vous prie.


Le BARON.

Que voulez-vous faire ?


La MARQUISE.

Sonnez, ou bien je vais moi-même…


Le BARON.

Allons, Madame. (Il sonne.)


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Scène V.

La MARQUISE, Le COMTE, Le BARON, DUBOIS, Le SUISSE.


La MARQUISE, à Dubois.

Qu’on fasse monter le Suisse.


DUBOIS.

Le voilà, qui apporte les lettres de Madame.


La MARQUISE, au Suisse.

Pourquoi avez-vous laissé entrer Monsieur ?


Le SUISSE.

Matame, il n’a point dit de refuser personne aujourd’hui.


La MARQUISE.

Oui, mais Monsieur ? ne vous a-t-on pas dit que jamais…


Le SUISSE.

Monsieur, il vient avec Monsieur Baron. Il est vrai que j’ai point vu encore sa nom ni sa visage, & j’ai crois que c’est un connoissance nouvelle.


La MARQUISE.

Mais, Fribourg vous a laissé un portrait ?


Le SUISSE.

La Camarade, il m’a donné, je laisse point entrer jamais non plus ste Monsieur.


La MARQUISE.

Et le voilà.


Le SUISSE.

Oh ! que non, Matame ! il rit avec moi. La visage que j’ai dans mon poche, il est un un gros visage. (Il tire le portrait.) Regarde vous-même.


La MARQUISE.

Je n’ai que faire de voir.


Le SUISSE.

Il est pon cette visage du Portrait, & je laisse point entrer.


La MARQUISE.

Je vous dis que c’est Monsieur, & je vous chasse.


Le SUISSE.

Je sorte point, c’est la Peintre qui n’a point raison, je vais dire à lui de venir, & puis Madame il le chassera après s’il veut. Regarde vous un peu la Portrait toujours en attendant. (Il le laisse sur une table & il sort.)


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Scène VI.

La COMTESSE, Le BARON, Le COMTE.


Le BARON.

Madame, le Suisse n’a pas tort, il auroit connu le Comte autrefois, qu’il auroit pu ne pas le reconnoître aujourd’hui.


Le COMTE.

Non, Madame, je ne suis plus le même, mes remords m’ont bien changé, mon cœur n’a jamais cessé de vous adorer ; au milieu de mon égarement je me suis abhorré moi-même, les premiers reproches que j’ai éprouvés, ce sont les miens. Je mérite une haine éternelle ; mais si vous m’avez aimé


La MARQUISE.

Ne prononcez pas ce mot-là.


Le COMTE.

Le malheur peut nous entraîner une fois ; mais après cela, le flambeau de la Raison vous répond de la conduite du reste de la vie. Qui n’a rien éprouvé, ne sauroit répondre de soi.


La MARQUISE.

Et si vous m’aviez véritablement aimée, comment auriez-vous pu consentir à me trahir ?


Le COMTE.

Je vous l’ai dit, Madame, mon cœur n’a point eu de part à ce délire : oubliez cette faute, c’est toute la grace que je vous demande ; si je continue à être privé de votre estime, je ne réponds pas de mon désespoir.


La MARQUISE.

Dépend-t-il de moi de vous la rendre ? La contrariété peut irriter votre amour & vous faire croire que vous ne seriez plus coupable, voilà tout le changement qui s’est fait en vous.


Le COMTE.

Ah ! Madame ! ne croyez pas…


La MARQUISE.

Je sais par quoi je pourrois compter.


Le BARON.

Madame, je réponds de lui.


La MARQUISE.

Eh ! croyez-vous, si l’on pouvoit répondre des hommes, que j’aurois besoin de caution dans ce moment-ci. Reprenez ce portrait, Comte. (Elle le lui donne.)


Le COMTE.

Comment, Madame ?


La MARQUISE.

L’image du bonheur m’avoit trompée. Puisse celle du repentir, que je vois dans cet instant, ne m’abuser jamais !


Le COMTE.

Qu’entends-je ?…


La MARQUISE.

Je viens de chasser mon Suisse, je veux que vous le repreniez.


Le COMTE.

Je ne sais que penser…


La MARQUISE.

Ce ne sera plus à vous que je m’en prendrai s’il vous arrive une seconde fois…


Le COMTE.

Bannissez pour jamais cette pensée.


La MARQUISE.

Ce sera à moi, à ma foiblesse, à mon amour, que tous vos torts n’ont pu détruire.


Le COMTE.

Je vais expirer de joie à vos pieds ! (Il veut se jetter aux genoux de la Marquise, qui le relève & lui donne sa main.)


Le BARON.

Voilà, Madame, l’opinion que j’avais de votre ame, elle est trop délicate & trop généreuse, pour être toujours inflexible.


La MARQUISE.

Je me sacrifie pour ce que j’aime.


Le COMTE.

Vous jugerez de l’excès de mon bonheur, par tout ce que je ferai pour le mériter toujours.


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Explication du Proverbe :

49. Face d’homme, porte vertu.