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Proverbes dramatiques/Sortie de la Comédie Française

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SORTIE
DE LA COMÉDIE
FRANÇOISE.

ONZIEME PROVERBE.


PERSONNAGES


Mad. de VERMONT. Tous bien mis.
Mad. de MIRVILLE.
Le COMTE DE VERSIN.
Le CHEVALIER.
Le DUC.
Le MARQUIS
Le VICOMTE.
Le COUREUR du Duc, richement habillé.
TANCREDE, Negre, Housard du Marquis.
LUXEMBOURG, appellant les gens, avec la livrée de Luxembourg.


La Scene est sur l’escalier de la Comédie Françoise.

Scène premiere.


Mad. DE VERMONT, criant.

Madame de Mirville, attendez-moi donc, je suis toute seule.


Mad. DE MIRVILLE.

Hé bien, je vous attends : est-ce que vous n’avez pas le Chevalier ?


Mad. DE VERMONT.

Hé, mon Dieu, non, je l’ai perdu ; je ne sais ce qu’il est devenu en sortant de la loge.


Mad. DE MIRVILLE.

Restons ici, si vous m’en croyez. Le Comte est allé voir si nos gens sont là.


Mad. DE VERMONT.

Madame, n’est-ce pas là le Duc, qui descend ?


Mad. DE MIRVILLE.

C’est lui-même ; il ne veut pas nous voir : Monsieur le Duc, Monsieur le Duc ? c’est fort joli de passer comme cela devant les gens, sans les regarder.


Le DUC.

Ah ! Madame, je me prosterne, je suis furieux de ne vous avoir pas apperçu ; c’est que je regardois si je verrois mon Coureur. Est-on allé appeller vos gens ?


Mad. DE MIRVILLE.

Oui, oui ; restez avec nous, jusqu’à ce qu’on nous avertisse.


Le DUC.

Comment, si j’y resterai ! assurément ; je suis comblé, enchanté de cette rencontre ! c’est une bonne fortune pour moi ; il y a mille ans que je n’ai eu l’honneur de vous aller chercher : j’y suis pourtant allé un de ces jours ; je ne sais si on vous l’aura dit ; je serai encore assez malheureux pour qu’on m’ait oublié…


Mad. DE VERMONT.

Vous ne me dites rien, à moi, Monsieur le Duc ?


Le DUC.

Comment, je crois que c’est aussi Madame de Vermont !


Mad. DE VERMONT.

Oui, vraiment.


Le DUC.

En vérité, je suis odieux ! je ne vois rien, je vous demande bien pardon.


Mad. DE VERMONT.

Vous me délaissez aussi un peu, Monsieur le Duc.


Le DUC.

Non, je vous assure, ce n’est pas cela ; mais c’est que je suis toujours à Versailles, à Choisy, à Saint-Hubert… tout mon tems se passe sur les chemins. Je regrette bien celui où… mais je ne veux pas perdre cet instant ; je ne vous quitterai point, je vous en réponds, que vous ne partiez d’ici.


Mad. DE MIRVILLE.

C’est bien honnête, cela.


Le DUC.

Je suis trop heureux de trouver cette occasion de vous faire ma cour, pour n’en pas profiter le plus long-temps qu’il me sera possible. Il faut bien que nous causions un peu.


Le COUREUR, criant.

Monsieur le Duc, voilà votre carrosse.


Le DUC.

C’est bon, c’est bon. Mesdames, je vois bien que je ne puis vous être bon à rien, j’en suis outré, furieux ! je m’enfuis. Demain j’aurai sûrement l’honneur d’aller à votre porte me présenter…


Mad. DE MIRVILLE.

Justement je soupe chez moi, Madame de Vermont y sera, cela seroit bien honnête à vous, si vous y veniez.


Le DUC, en s’en allant.

Je ferai l’impossible pour vous en aller demander.


Mad. DE MIRVILLE.

Hé bien, Madame, comment trouvez-vous cela ? n’avez-vous pas cru qu’il alloit rester avec nous ?


Mad. DE VERMONT.

Bon ! voilà comme sont à présent tous les hommes.


Mad. DE MIRVILLE.

Ah ! voilà le Chevalier. Le Chevalier s’approche.


Mad. DE VERMONT.

Monsieur le Chevalier, c’est fort honnête, vous me donnez la main pour sortir de la loge, & puis vous me laissez dans la foule. Je ne savois ce que vous étiez devenu.


Le CHEVALIER.

J’ai cru, Madame, que vous alliez rester là.


Mad. DE VERMONT.

Au milieu du corridor, n’est-ce pas ?


Le CHEVALIER.

Non, mais… c’est que vous avez bien vu l’homme à qui j’ai parlé & qui m’a entraîné ?…


Mad. DE VERMONT.

Moi ! je n’ai rien vu.


Le CHEVALIER.

C’est celui qui se mêle de mon affaire pour le Régiment en question ; j’étois trop heureux de le rencontrer.


Mad. DE VERMONT.

Hé bien ?


Le CHEVALIER.

Je voulois savoir si ce qu’on m’avoit dit, étoit vrai.


Mad. DE VERMONT.

Hum…


Le CHEVALIER.

Mais d’honneur, vous sentez bien que sans cela…


Mad. DE VERMONT.

Vous êtes bien heureux que je sois la premiere à vous justifier.


Mad. DE MIRVILLE.

Chevalier, qu’est ce qui descend là ? cela me paroît bien joli !


Le CHEVALIER.

Peste, je le crois bien ; c’est, ma foi, ce que nous avons de mieux.


Mad. DE MIRVILLE.

Et vous la nommez ?


Le CHEVALIER.

Ernestine ; c’est une Allemande.


Mad. DE VERMONT.

Quoi ! c’est-là cette beauté que vous nous vantiez tant ? mais regardez donc, Madame ; cela n’est point joli du tout.


Mad. DE MIRVILLE.

Mais non, vous avez raison ; de loin, elle m’avoit paru avoir de l’éclat ; mais ses yeux ne disent rien. Sa bouche est pincée, ah ! elle est hideuse !


Mad. DE VERMONT.

C’est ce que je vous dis. En vérité, on ne connoît plus rien au goût des hommes.


Mad. DE MIRVILLE.

Ah ! je vous en prie, Madame, voyez un peu le Président, qui gagne la petite porte : comme il a l’air occupé.


Le CHEVALIER.

Je sai bien pourquoi ; c’est qu’il y avoit aux secondes loges, quelqu’un à qui il s’intéresse.


Mad. DE VERMONT.

Je l’aurois juré ; les hommes ont toujours l’air sot, quand ils suivent leurs filles.


Le CHEVALIER.

Vous ne pouvez pas dire cela du Baron, par exemple.


Mad. DE MIRVILLE.

Oh, pour celui-là, non ; il donneroit la main droite à une femme de qualité, & l’autre à une danseuse en même tems ; cela ne lui fait rien du tout ; il vous quite, il vous revient dans l’instant, comme il lui plaît ; cela lui est égal.


Le CHEVALIER.

On le connoît sur ce ton-là, on ne lui en veut point de mal.


Mad. DE MIRVILLE.

Le Comte ne revient pas. Madame, ne seroit-ce pas lui que je vois parler là-bas à deux femmes ?


Mad. DE VERMONT.

Je ne vois pas bien.


Le MARQUIS, arrivant.

Quoi, Madame, vous étiez ici ! je ne vous ai apperçu nulle part.


Mad. DE MIRVILLE.

J’étois dans la loge de Madame de Vermont.


Le MARQUIS.

Savez-vous que vous êtes éblouissante !


Mad. DE MIRVILLE.

Oui, on me trouve assez bien mise.


Le MARQUIS.

Mais c’est de votre santé que je parle.


Mad. DE MIRVILLE.

Il est vrai que depuis quelques jours, je me porte le mieux du monde.


Le MARQUIS.

Mais je dis,… on n’a jamais été comme cela. Y a-t-il long-tems que vous attendez ? vous êtes bien mal là.


Mad. DE MIRVILLE.

Pour cela, oui. Dites-moi un peu, connoissez-vous ces deux femmes qui sont là-bas, tout près de la porte ?


Le MARQUIS.

Oui, c’est la Présidente de Guerville, & l’autre Madame de… de… j’oublie toujours son nom, une Intendante.


Mad. DE MIRVILLE.

Quoi, Madame de Préval ?


Le MARQUIS.

Justement ; elle est fort jolie.


Mad. DE MIRVILLE.

Comme cela. Et connoissez-vous l’homme qui leur parle ? je ne puis pas le voir.


Le MARQUIS.

Oui ; c’est le Comte de Versin : il est très-amoureux de Madame de Préval.


Mad. DE MIRVILLE.

Le Comte ?


Le MARQUIS.

Ma foi, on me l’a assuré, & des gens bien instruits.


Mad. DE MIRVILLE.

Et depuis quand ?


Le MARQUIS.

Je ne vous dirai pas trop ; mais il me semble qu’on m’a dit qu’il y avoit plus de huit jours que c’étoit une affaire arrangée.


Le VICOMTE, arrivant, frappant sur l’épaule du Marquis.

Bonjour, Marquis, attends-tu ton carrosse ?


Le MARQUIS.

Oui. Écoute donc, Vicomte. Il le prend sous le bras, & lui parle à l’oreille. Je viens de faire une bonne tracasserie. Tu sais que Madame de Mirville a Versin ?


Le VICOMTE.

Oui.


Le MARQUIS.

Qu’elle est très-jalouse ? elle vient de me demander ce qu’il faisoit là-bas avec ces deux femmes. Je lui ai dit que c’est qu’il est amoureux fou de Madame de Préval, que c’étoit une affaire arrangée, & elle le croit.


Le VICOMTE.

Ah, c’est très-bon ! tu es un homme charmant ! veux-tu que je te remene ?


Le MARQUIS.

Non, je veux voir un peu ce que deviendra ceci. Ta broderie est jolie.


Le VICOMTE.

Oui, pas mal. As-tu joué à la paume aujourd’hui ?


Le MARQUIS.

Non, j’ai essayé mes nouveaux Anglois.


Le VICOMTE.

Qu’est-ce que tu as fait au quinze, hier ?


Le MARQUIS.

J’ai perdu, ils ne savent pas jouer. Et toi, comment t’en es-tu tiré ?


Le VICOMTE.

Comme cela. Tu ne sais pas ce qu’ils ont fait ? Ah ! voilà le Chevalier. Chevalier, soupes-tu, ce soit à la Nouvelle-France ?


Le CHEVALIER.

Non, certainement ; il y a mille ans que je n’y ai été, & je n’irai même plus.


Le VICOMTE.

Ah ! ce n’est pas à moi qu’il faut dire cela.


Mad. DE VERMONT, au Chevalier.

Qu’est-ce que cela veut dire, Monsieur ? quoi vous soupez encore avec des filles ? allez, je ne veux plus vous voir.


Le CHEVALIER.

Quelle folie ! comment, vous allez croire… hé, mais si donc !


Le VICOMTE, au Marquis.

Tu as entendu ? je me suis diverti, & voilà le Chevalier qui est querellé à présent.


Le MARQUIS.

J’attends le Comte.


Mad. DE MIRVILLE.

En vérité, il est odieux d’attendre si long-tems son carrosse ! Chevalier, voyez donc un peu. J’ai une migraine insupportable.


Mad. DE VERMONT.

Cette sortie-ci est mortelle ! le froid vous aura saisi.


Le COMTE, offrant la main à Madame de Mirville.

Allons, Mesdames, voulez-vous bien venir ? Madame, qu’avez-vous donc ?


Mad. DE MIRVILLE.

Quoi, devant moi, vous avez la hardiesse !… assez, vous méritez… je n’en puis plus !


LUXEMBOURG, criant.

Madame de Mirville, Madame de Mirville.


Le COMTE.

Mais, Madame, que voulez-vous donc dire ?


LUXEMBOURG, criant.

Le carrosse de Madame de Mirville.


Le COMTE.

Allons, la voilà.


LUXEMBOURG, criant.

Madame de Mirville, Madamede Mirville, votre carrosse.


Le CHEVALIER.

Veux-tu bien te taire. Ils s’en vont.


Le MARQUIS.

Hé bien, cela n’a pas mal réussi, comme tu vois.


Le VICOMTE.

À merveille ! où soupes-tu ce soir ?


Le MARQUIS.

Ma foi, je n’en sais rien, je l’ai oublié.


Le VICOMTE.

N’est-il pas bien tard ?


Le MARQUIS.

Non.


Le VICOMTE.

J’ai envie d’aller chez la Maréchale, viens-y.


Le MARQUIS.

Je le veux bien. Mon carrosse est-il là, Tancrede ?


TANCREDE.

Oui, Monsieur le Marquis, & celui de Monsieur le Vicomte aussi. Ils se suivent.


Le VICOMTE.

Hé bien, montons dans le tien, le mien viendra comme il voudra.


Le MARQUIS.

Je le veux bien ; allons, passe. Chez la Maréchale. Ils montent en carrosse.


Fin du onzieme Proverbe.


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Explication du Proverbe :

11. La moitié du monde se moque de l’autre.