Psyché/Réquisitoire

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Slatkine reprints (p. 221-235).

RÉQUISITOIRE

CONTRE LE

PRÉSIDENT PINARD

JUGE DE FLAUBERT


Pierre Louÿs était très sensible au reproche d’immoralité que lui faisaient certains critiques. C’est dans cet état d’esprit qu’il a composé ce projet de réquisitoire, à la défense de Flaubert traduit devant les tribunaux pour Madame Bovary.
(Note des éditeurs.

Flaubert était mort depuis une dixaine d’années quand j’ai lu Madame BOVARY et les pièces du procès qui faillit condamner l’auteur en police correctionnelle.

Je me rappelle toutes mes impressions : le réquisitoire me semblait un voisin dangereux pour la séance du comice agricole. Flaubert n’a rien imaginé qui vaille la sténographie de la bêtise humaine.

Mais je pensais bien que le vieux magistrat avait précédé le grand homme au sépulcre.

Pinard ? Toute la littérature eut parlé de Pinard sil ne fût pas défunt et hors d’atteinte. Willette n’aurait pas dessiné par avance la tombe de M. Bérenger avec cette inscription célèbre « Pour la prochaine Toussaint » sans la sépulture de M. Pinard et Raoul Ponchon eut écrit douze odes à la gloire de Pinard, si pinard mort et enterré… Cependant, Pinard, en silence, Pinard contumax respirait encore.

En 1904, mon frère était directeur aux Affaires Étrangères, j’étais allé le prendre un soir dans son cabinet pour dîner avec lui au restaurant ; et, comme il n’avait jamais fini de travailler, je l’attendais à l’écart, près d’une table chargée d’annuaires, quand un répertoire officiel, ouvert sans recherche ni dessein me révéla qu’Ernest Pinard n’était nullement trépassé.

Par conséquent l’affaire Bovary n’était pas close.

L’homme qui, au nom de la loi et au nom de l’Empereur avait, en robe de magistrat insulté Gustave Flaubert, cet homme pouvait être accusé à son tour.

Je sais bien qu’il n’y a pas de justice contre la justice ; mais la presse est libre d’instruire — à ses risques et périls tel procès qui lui semble juste.

Sans prendre conseil de personne, je me suis fait juge d’instruction.



Quarante-sept ans d’impunité séparaient l’une de l’autre les deux affaires. Mon inculpé sénile, pour impuni qu’il fût, ne me paraissait couvert, ni pas la prescription, ni pas une amnistie. Cependant, pour suivre l’usage qui accorde certains ménagements à la vieillesse abandonnée ou coupable je commença par interroger le prévenu.

Le 10 avril 1904, j’envoyais cette simple note à un journal de mes amis :

l’avocat impérial qui eut mission de requérir le 31 janvier 1857 contre Gustave Flaubert est toujours vivant « Toujours vivant » ;

La forme observe bien la retenue convenable aux manifestations de la férocité.

J’interrogeais :

«Quels souvenirs M. Pinard a-t-il gardés de cette audience ?

Regrette-t-il de n’avoir pu envoyer en prison l’auteur de Madame Bovary ?

Il serait intéressant d’annoter ainsi un réquisitoire qui restera immortel — comme le roman. »
Pas un mot de plus ; mais Pinard fit le mort et même disparut le lendemain. Trois mois, il fut introuvable.

Il fallut retrouver Pinard et ce ne fut pas une tâche facile que ma première « instruction » criminelle.

On ne connaît de remède au remords que la mort. Aussi Pinard avait-il publiée sa mort dans le Nouveau Larousse illustré. Pinard voulait avoir rendu l’esprit en 1896 au Mourillon (Var).

Valentin meurt (pour la Baronne) et Cécile meurt (pour l’Abbé) ; comme Pinard mourut pour Larousse ; mais pour un auteur de romans, le décès imaginaire est un enfantillage. Un romancier — et c’est heureux — ne croit pas à la mort d’un traître parce qu’un dictionnaire l’atteste, — si Larousse ou Nouveau Larousse, ou Parfait Larousse qu’il se nomme. Ernest Pinard enseveli par le Larousse le plus récent goûtait encore les joies de la vie ; mais où diable se terrait-il ?

L’instruction du procès vengeur marchait à pas lents. Je craignais d’apprendre, chaque matin que Pinard avait expiré. De tout mon cœur, je lui souhaitais la force, la santé, la vie. Je faisais prier pour lui par mes parentes pieuses.

Il passa quatre-vingt-sept ans, par mes prières. Il vit mourir tous les amis de Flaubert — et non seulement ceux que Flaubert pleura : Gautier puis George Sand, — mais Hugo, Renan, Goncourt, Maupassant, Heredia, tous. Peut-être eus-je tort de m’en tenir aux prières. Si j’avais fondé une messe pour longéviter Pinard, il vivrait encore, nul n’en doute, il n’aurait pas encore cent ans et la jeune génération lui confirmerait que je ne plaisantais pas sur l’immortalité de son réquisitoire.



Le premier renseignement que je reçus, à l’instruction fut imprimé cinquante et un jours après l’ouverture de l’enquête :


On a vu M. Pinard, au Palais, à Paris il y a quelques années… Sait-on où il s’est retiré !

C’était vague. Un rapport si bref et si tardif prouve tout au moins que je poursuivrais Pinard sans importuner la Police ni la Sûreté Générale, ni les pouvoirs proconsulaires des quatre-vingt-sept dictateurs.

Aucun préfet ne fut sollicité. Pourtant un second rapport, était publié par le même journal ami, le soixante et onzième jour :

M. Pinard est propriétaire d’une maison à Autun et de domaines dans le canton d’Issy l’Évêque (Saone et Loire)

Cette fois, j’avais retrouvé Pinard. Le rôle de contremax est rarement conciliable avec le cadastre et l’impôt foncier.

En effet un IIIe rapport fut publié le 20 juin 1904 :

De renseignements nouveaux pris dans le canton même d’Issy l’Évêque (Saone et Loire)…

C’était précis.

… il résulte que l’ancien ministre a maintenant élu domicile à Bourg en Bresse (Ain).
Le Réquisiteur était retrouvé. On le soumit à la question. Et il écrivit que…

Mais le moment est venu de faire ici quelques citations textuelles de Pinard tel qu’il parlait en 1857. — Voici en quel langage Flaubert fut accusé :


. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le substitut Pinard appartient on ne sait pourquoi, ni par quel caprice, ni par quels soutiens, à la magistrature debout.

Il est incapable de parler.

Qu’un magistrat manque de jugement, cela va de soi. L’esprit humain n’a pas de qualité plus rare que le jugement ! Si l’on exigeait des juges qu’ils fussent doués de jugement, il n’y aurait pas de tribunaux.

Le magistrat qui requiert contre Flaubert peut manquer de jugement et même de culture intellectuelle comme il peut manquer de compétence en matière de sidérurgie quand il requerra quelques jour contre un ouvrier du Creusot. Excusable de n’avoir pas toutes les compétences, il l’est en particulier de ne jamais offrir aux malheureux qu’il dénonce, autre justice ni raison que l’éloquence et la parole.

Mais lorsqu’il ne sait pas même démontrer ce qu’il ignore expliquer ce qu’il n’entend pas ni parler mille paroles choisies — de quel droit propose-t-il l’amende, la prison ou la guillotine.


Dès les premiers mots du réquisitoire, le ministère public implore la pitié des juges.

Pas du tout pour Gustave Flaubert : — pour lui, Pinard pour lui qui s’est presque vu contraindre — non seulement à déshonorer Flaubert (il ne songe guère à si peu de chose) mais à lire ce qu’il poursuit : un roman ! un roman tout entier !

Et comme le tribunal ne semble pas ému, Pinard, une seconde fois prononce les mêmes soupirs : je cite la sténographie :


Il ne s’agit pas d’un article de journal, mais d’un roman tout entier qui commence le 1er octobre et finit le 15 décembre !… Que faire… !

N’essayez pas d’imaginer ce qu’il pense ni ce qu’il va dire :


Que faire dans cette situation !
Quel est le rôle du ministère public ?
Lire tout le roman ?
C’est impossible.


. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .