Psyché au cinéma/Phèdre

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Paradis-Vincent (p. 38-43).


PHÈDRE


« Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi
« Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.

(Racine.)

Ainsi chaque jour, elle se fait conduire par ses esclaves sur la terrasse et là, devant le beau matin pourpré, elle offre à la nature entière l’hommage de son incoercible désir. Magnifique proie ! Divinité effrayante de nos ardeurs jamais éteintes ! Symbole adorable de la passion qui est la jeunesse sacrée des choses et des êtres ou bien renaissance douloureuse des coeurs qui se reprennent à la chimère d’aimer !

Jamais le destin ne s’était préparé une victime plus parfaite, plus expiatoire des péchés terrestres. Jamais pâte humaine n’allait devenir, par la douleur, un joyau plus finement ciselé.

C’est en esprit et en âme qu’il la faut vénérer. Il ne suffirait pas qu’un Racine l’ait chantée, nous en ait, dans un drame immortel, raconté la prodigieuse histoire. Cette Reine peut satisfaire à la fois l’esprit et le cœur : car, imaginée de toutes pièces, œuvre de raison pure, elle solliciterait l’adhésion de l’intelligence à l’égal de la Joconde du Vinci. Si elle manque de sérénité railleuse, de cette félinité indicible, apanage de la Dame de Florence, c’est qu’elle est jetée dans le courant humain et devient l’âme essentielle d’un drame. Sans voix, sans manifestation verbale de son émotivité, elle rentrerait dans la catégorie des types purs, dépouillés de matière.

Heureusement elle parle et s’exprime entièrement : son secret nous est livré par ses paroles, et contrairement à l’élue du peintre, la bouche et le regard ne se fleurissent pas seuls de confessions. Phèdre éclate en aveux et c’est à l’âme et aux sens qu’ils vont frapper. O Elle brûle, en rêvant, de toute l’âpreté et de tout l’exclusivisme de la sensation. Maîtresse absolue de l’homme qu’elle désire, elle ne le posséderait pas davantage : elle le tient prisonnier dans les mailles de son être ; elle le couve de sa passion. Vienne l’heure de l’union complète, les verbes adorateurs se marieraient aux effervescences de la convoitise avec une égale intensité !

Si elle rêve, c’est qu’alors elle subtilise l’image du héros. Elle en vit et en meurt. Les éléments, la nuit, le jour servent ses appétits d’aimer. L’air respiré lui semble un breuvage composé du sang de cet homme, et le soleil un globe de chaleur lumineuse qui, lui rappelant son origine, fait courir en ses veines un feu inextinguible. Troublée, visionnaire, elle écarte les êtres qui l’entourent comme pour accueillir le dieu qui ne vient pas, et, à son défaut, l’apparition souhaitée, plus encore, et jusqu’à la forme de cette épée dont elle aurait voulu mourir parce qu’elle appartenait au maître adoré.

Tendue, ramassée en un spasme, elle devient violette de volupté, d’une volupté qui parvient à se taire, gronde et s’écoule en nappes intérieures. Sous des voiles, son corps fléchit et s’abîme. Elle frissonne d’un baiser que son imagination délirante a créé un instant, mais que la réalité lui arrache ainsi qu’un ombre folle, dissipée par une raison qui se repossède. Quel mariage que ces sens tumultueux avec l’intelligence ironique, et quelle puissance de s’accabler ! Aux heures où les préjugés s’effacent et tombent, quelle ivresse de s’abandonner aux divines emprises du sentiment !

Et dans la clameur qui lui arrive des lointains horizons chargés de lumière, des arômes de tous les mondes, de cris d’oiseaux, de vagues pieusement murmurantes, elle boit le visage d’Hippolyte qui fuit et se dérobe à ses embrassements.

Sainte Phèdre !!!